Oui, mais que pouvait-il faire? N’était-ce pas la vérité, que Mousseline

avait disparu?

--Je la ramènerai, décida le père Trébuc. Les saligauds n’auront qu’à se

taire.

Hélas! il songeait au même instant que le bruit qui courait arriverait

jusqu’à monsieur Daix, ce brave mutilé du cinquième que la grippe

clouait au lit, et qui aurait été le mari rêvé pour Mousseline.

XXX

Oui, Madame Trébuc, il m’a dit exactement: «Elle est très gentille,

Mademoiselle Trébuc.»

--Pas possible!

--Et il avait l’air sincère, et sa phrase voulait en dire plus long

qu’elle n’en disait, j’en suis certaine.

--Quel malheur! soupira la mère Trébuc.

Madame Loissel semblait peinée.

--Quel malheur qu’il vous l’ait pas dit plus tôt! reprit la mère Trébuc.

Madame Loissel hocha la tête.

--Quand le malheur entre dans une maison, Madame Trébuc, on ne sait pas

tout ce qu’il apporte au fond de son sac.

Naturellement, lorsque la mère Trébuc s’était offerte à madame Loissel,

comme tous les matins, pour les commissions, elle n’avait pas pu

s’empêcher de lui apprendre que Mousseline avait fui. Et madame Loissel

s’était montrée d’autant plus compatissante, qu’elle tenait les Trébuc,

père, mère et fille, honnêtes et honorables, et que, la veille, quand

Mousseline créait ce qui ne peut pas se réparer, monsieur Daix avait

avoué à madame Loissel, sans plus du reste, qu’il trouvait mademoiselle

Trébuc très gentille.

--Voyez-vous, dit madame Loissel, l’adage est vrai: il n’y a de bonheur

que pour la canaille.

Et elle exhorta la mère Trébuc, qui paraissait bien désemparée, à

s’armer de courage.

--Car c’est maintenant, dit-elle, que vous allez éprouver la bassesse du

monde. On se vengera de tout ce que l’on ne pouvait pas colporter sur

vous jusqu’ici.

La mère Trébuc n’en doutait pas. Non plus que son mari, jamais elle ne

se mêlait des affaires des autres. Elle ne faisait quelquefois exception

qu’à l’égard de la concierge voisine, de cette mère Chateplue, qu’elle

traitait de chipie; mais qui ne traitait pas plus durement cette mère

Chateplue? Et la mère Trébuc s’attendait que le nom de sa fille fût

traîné dans la boue. Elle n’ignorait pas comment y avait été traîné

celui de la fille de cette mère Chateplue. La mère Chateplue ne

perdrait pas l’occasion de rire aux dépens de la mère Trébuc. Et les

locataires? Et les gens du quartier? Ne mettraient-ils pas la mère

Trébuc dans le même panier que la mère Chateplue?

La mère Trébuc ne tarda pas en effet à éprouver ce que la brave madame

Loissel appelait la bassesse du monde.

Comme elle descendait, elle croisa dans le vestibule mademoiselle

Jeanne, la femme de chambre des Baquier, qui ramenait de la promenade

matinale la Choute de sa maîtresse.

Mademoiselle Jeanne prit une mine de circonstance.

--Ah! pauvre Mame Trébuc! commença-t-elle. Qui aurait dit ça de

Mademoiselle Mousseline? On lui aurait donné le bon Dieu sans

confession.

Puis, sans laisser à la mère Trébuc le temps de placer un mot, car elle

avait à jouir de l’avantage qu’elle tenait enfin, après tant

d’observations qu’elle avait dû subir en silence à cause de ses frasques

nocturnes, elle poursuivit:

--Sûr que ça m’a fait quelque chose, quand je l’ai vue partir, hier

après-midi. Je revenais du Tout-Batignolles, où que j’avais été acheter

de la soie pour Mademoiselle. Je revenais, et qu’est-ce que je vois?

Mademoiselle Mousseline, qui s’enfilait dans un taxi,--même que c’en

était un rouge,--avec un baluchon gros comme ça, et puis le petit

locataire d’en face de chez nous qui s’enfile aussi dans le taxi, avec

deux grandes valises et sa boîte à violon. Vous pensez, Mame Trébuc, si

j’ai pensé à vous. Ils avaient juste choisi que vous n’étiez pas là pour

déménager!

Ce verbiage, de cette mademoiselle Jeanne, exaspérait la mère Trébuc.

Elle sentait trop qu’on se moquait d’elle. Et qui? Elle songea: une

roulure. Une roulure qui changeait d’homme comme de chemise. La mère

Trébuc pouvait-elle tolérer qu’une ça eût pareille effronterie? Toute

blessée, elle releva la tête, la mère Trébuc, et, regardant mademoiselle

Jeanne droit aux yeux, elle riposta:

--Vous donnez pas tant de mal, Mameselle Jeanne. Qui c’est qui vous a

dit que je savais pas que ma fille s’en allait? Qui c’est qui vous a dit

que je sais pas où elle est?

Puis, prenant à son tour un ton compassé:

--Voyez-vous, Mameselle Jeanne, conclut la mère Trébuc, quand on ne sait

pas de quoi qu’on parle, vaut mieux ne pas parler.

Mademoiselle Jeanne n’insista pas. D’ailleurs, la Choute, tirant sur sa

laisse, l’entraînait vers l’escalier.

Mais, dans la loge, pendant que la porte de l’escalier se fermait

violemment, la mère Trébuc, les coudes sur la table et les mains au

visage, éclatait en sanglots.

XXXI

Mademoiselle Baudetrot, qui n’exerçait dans sa maison de santé que

durant la matinée, ne rentrait pas tous les jours à la même heure. Elle

était déjà chez les Trébuc, en conversation fort animée avec la

concierge, quand le père Trébuc poussa la porte de la loge, à midi.

En le voyant, mademoiselle Baudetrot se tut, et la mère Trébuc eut l’air

effrayé. Le père Trébuc les regarda comme s’il comprenait qu’on voulût

lui cacher quelque chose.

--Qu’est-ce que c’est? dit-il, d’une voix qu’il essaya de maîtriser.

La mère Trébuc fondit en larmes.

--Qu’est-ce que c’est? répéta le père Trébuc.

--Il ne faut pas pleurer, dit résolument mademoiselle Baudetrot. Il faut

d’abord la rattraper, et la tenir de près ensuite.

--Qu’est-ce que c’est? demanda pour la troisième fois le père Trébuc.

La sage-femme lui apprit sans détours, à sa manière, ce que Mousseline

avait tenté d’obtenir de sa complaisance, la veille, après le déjeuner.

--Oh! exclama malgré lui le père Trébuc.

Une sueur lui mouillait le front. Il ôta son képi.

--Je la tuerai, murmura-t-il.

--Pardon! riposta la sage-femme. Il ne s’agit pas de vous ici. Ce qui

est fait, est fait. Des cris et des menaces n’empêcheront rien. Au

contraire, il faut empêcher votre fille de commettre son crime, car

d’autres se chargeront trop vite de l’aider comme elle le souhaite. La

vie humaine, Monsieur Trébuc, c’est sacré.

Mademoiselle Baudetrot, à sa manière, qui était brusque, affirmait sans

hésiter son opinion.

--Votre fille est partie, continua-t-elle. Il faut la retrouver, et puis

la surveiller. Voilà votre devoir.

--Mademoiselle...

--Non, coupa mademoiselle Baudetrot. Appelez-moi Madame. Vous avez des

préjugés, Monsieur Trébuc, comme tous les Français. Croyez ce que je

vous dis: ce n’est pas avec des préjugés qu’on repeuplera la France.

--Madame...

--Non, je sais ce que vous me répondrez. Vous avez tort. Je vous le

répète: ce qui est fait, est fait; et je vous ai dit quel est votre

devoir.

Et mademoiselle Baudetrot ouvrit la porte avec vivacité, puis sortit, en

saluant de la tête un vieillard malingre qui se disposait à entrer à son

tour dans la loge et disait, d’un ton mielleux:

--Bonjour, Mademoiselle.

Monsieur Mujol, locataire du quatrième à gauche, venait présenter aux

Trébuc ses regrets profonds et ceux de sa femme.

--Nous étions à cent lieues de nous douter de quoi que ce fût, dit-il

avec lenteur.

Leur pensionnaire, ce petit Rodolphe Jaulet, semblait si discret, si

timide, si réservé! A la table des Mujol, il ne parlait presque toujours

que de musique, chapitre où madame Mujol pouvait lui donner la réplique

sans peine, car elle était pianiste.

--Jamais nous n’aurions supposé, disait le vieillard verbeux, que nous

possédions chez nous un pareil serpent.

La mère Trébuc s’était retirée au fond de la loge, près de son fourneau,

pour pleurer sans contrainte. Pâle, les mâchoires contractées, le père

Trébuc écoutait monsieur Mujol sans l’entendre.

--Je vous remercie, disait-il au hasard.

Ou:

--Vous êtes bien bon.

Mais il avait envie d’expulser l’insupportable vieillard, dont la

compassion était plus humiliante que la brusquerie de mademoiselle

Baudetrot. Jamais comme à ces instants le père Trébuc n’avait souffert

de l’infériorité forcée où le mettait son service de concierge; car,

même après la guerre, même dans ce temps de confusion qui la suivit et

dont chacun autour de lui se prévalait pour oublier de rester à son

rang, il savait, lui, l’ancien sergent de Madagascar et de la Chine,

rester à son rang et garder le sens des convenances.

Le père Trébuc, immobile, pâle, subit jusqu’au bout son humiliation.

--Je vous remercie, dit-il à monsieur Mujol, quand l’hôte du petit

Rodolphe Jaulet enfin s’en alla.

XXXII

Quel angoissant silence laissa dans la loge le départ de monsieur Mujol!

Le père Trébuc était anéanti, moins par l’exaspération qu’il avait

réprimée devant le flux de regrets du vieillard sinistre, que par

l’inimaginable malheur que mademoiselle Baudetrot lui avait annoncé sans

précautions. Il se sentait incapable de diriger ses pensées. Il ne

comprenait pas. Il n’acceptait pas de comprendre tout de suite.

--Ma fille! songeait-il.

Est-ce de sa fille qu’on lui parlait? Ne rêvait-il pas? Pourtant elle

n’était pas là, sa fille. Il ne l’avait pas vue depuis la veille, depuis

vingt-quatre heures, ou guère moins. Toute la nuit, il l’avait attendue.

Et la mère Trébuc, là-bas, au fond de la loge, près du réchaud à gaz,

pleurait à petit bruit.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda le père Trébuc.

Elle ne répondit pas.

Il reprit:

--Si c’est pour moi, tu sais, je n’ai pas faim.

Il s’approchait d’elle. Elle se retourna, les yeux rouges, la bouche

tremblante.

--Ma pauvre Maman! murmura-t-il.

Et il l’attira contre lui. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas

tenue ainsi dans ses bras? Elle pleurait sur son épaule, avec des

frissons. Il ne disait rien. Il la serrait contre lui.

Mais une auto stoppa devant la maison. Le père Trébuc se détacha,

tendant l’oreille.

--Monsieur Marsouet, prononça-t-il, non sans effort.

Puis:

--Il déjeune là-haut? demanda-t-il.

Et:

--Est-ce qu’il sait aussi?

La mère Trébuc répondit oui de la tête.

--Alors, quoi! Tout le monde!

Il demeura dans le fond de la loge, pour que le sénateur ne l’aperçût

pas en passant et n’eût pas l’occasion de lui parler de Mousseline.

--Il est avec Mademoiselle Baquier, dit à voix basse le père Trébuc,

qui reconnaissait chaque locataire à sa façon de marcher.

Malgré qu’en eût le père Trébuc, il dut affronter monsieur Marsouet. Le

sénateur soignait sa réputation: il entra dans la loge avec assurance.

--Père Trébuc, dit-il, de cœur près de vous.

Il ne s’exprimait qu’en petites phrases souvent incomplètes, qu’il

avalait. Il dit sa surprise et sa douleur, sans ménager les grands mots,

émit quelques sentences indulgentes sur la frivolité de l’époque en

général et sur le danger des mauvaises fréquentations en particulier.

--Triste époque, dit-il. Résultat de la guerre. Vous ne méritiez pas ça,

père Trébuc.

Et, après deux ou trois autres phrases avalées qui rendaient hommage à

l’honneur intact du père Trébuc, monsieur Marsouet, sénateur, gendre

d’un ministre et père de deux députés, quitta rondement le couple

malheureux pour aller déjeuner chez ses amis les Baquier, père, mère et

fille.

La sympathie d’un personnage si considérable, toute flatteuse qu’elle

était, ne consola pas le père Trébuc. Elle lui confirmait seulement

l’idée de son malheur, dont il n’était pas encore en état de mesurer

l’étendue.

--Ils savent tous! songeait-il.

Comme dans un cauchemar, il perdait courage devant la marée de honte qui

montait vers lui.

--Et ils ne savent pas tout, songeait-il.

Ils savaient bien tous que Mousseline s’était échappée du domicile

familial en compagnie de Rodolphe Jaulet.

--Madame Loissel le sait aussi, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.

Et il nommait madame Loissel pour ne pas nommer monsieur Daix. Mais

savait-on ce que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, était peut-être

seule à savoir? Il n’en dit rien, persuadé que la même pensée affligeait

la mère Trébuc. En effet, après un silence, la mère Trébuc demanda

soudain:

--Tu vas aller la chercher?

Il répondit:

--Je vais aller à son bureau tout à l’heure. Où veux-tu que j’aille?

--Dame!

Après un nouveau silence, le père Trébuc dit à mi-voix:

--J’irai, mais je la trouverai pas. C’est sûr. Elle est pas si bête.

--Alors?

Le père Trébuc haussa les épaules.

--J’ai soif, dit-il. Donne-moi un verre d’eau.

XXXIII

On aurait pu s’attendre que le père Trébuc, qui ne badinait pas avec

l’honneur, entrât d’abord dans une colère dangereuse. N’était-ce pas

tout son lent travail de vingt années qui soudainement le trahissait, et

tant de peine perdue en un jour?

Accablé, il se trouvait démuni dans cette situation qu’il n’avait pas

prévue. Le rêve continuel de vingt années de sa vie s’effondrait, comme

une cagna de terre battue, construite par des mains patientes,

s’effondre sous une pluie d’orage. Ainsi un camarade du père Trébuc,

jadis, à Brest, sergent-major près d’être promu adjudant, avait, pour

une erreur d’un soir d’ivresse, saboulé le profit de quatorze ans de

service irréprochable, et vu disparaître de son livret militaire, par un

seul trait de plume, tous ses galons, successivement conquis. Le père

Trébuc se souvenait très bien de la détresse de son camarade.

--Comment qu’il s’appelait déjà? se demanda-t-il.

Il chercha.

--Ah! oui: Lelufre.

Pouvait-il oublier le nom de celui qui avait été son ancien?

Dans le square des Batignolles où le père Trébuc, tête basse, fatiguait

sa douleur en marchant plus vite que d’habitude, les enfants

s’ébattaient au bon soleil de l’après-midi. D’ordinaire, le père Trébuc

prenait plaisir à contempler leurs jeux. Il flânait volontiers, d’un air

paternel, au milieu de leurs bandes joyeuses. D’ordinaire, d’habitude,

oui, quand n’était pas encore arrivé ce qui venait d’arriver. Mais à

présent, mais désormais?

Cette joie des gosses de son square, ce soleil d’un printemps narquois,

ces visages satisfaits des mamans orgueilleuses qui négligeaient leurs

broderies ou leurs rapetassages pour suivre du regard le fils ou la

fille qui joue, ou pour rêver à cause du printemps, tout cela qui

d’ordinaire enchantait le père Trébuc, tout cela le blessait.

Quelquefois, un gamin en courant se heurtait à lui.

--Pardon, grand-père! disait l’enfant.

Comme s’il se sentait indigne, ou comme s’il croyait que tous les yeux

étaient vers lui tournés, le père Trébuc écartait l’enfant et passait,

et continuait sa promenade sans but.

--Grand-père? songeait-il.

Il songeait qu’à cinq heures, ayant prié son collègue François de le

remplacer, il irait au bureau de Mousseline. Et il tirait sa montre de

nickel. Mais les aiguilles en semblaient, ce jour-là, rétives. Le père

Trébuc levait la montre et l’appliquait à son oreille. La montre

marchait cependant. Et cependant le père Trébuc songeait qu’il ne

trouverait probablement pas Mousseline à son bureau. S’il gardait un

vague espoir, il se rendait compte aussi qu’il se leurrait.

--C’est fini, se disait-il.

Il regardait d’un air triste les orgueilleuses mamans de son square.

--Ah! songeait-il. Faites tout ce que vous voudrez pour vos enfants,

saignez-vous aux quatre veines, privez-vous de tout, veillez-les nuit et

jour, couvez-les: à vingt ans, ils vous échapperont. Heureux, s’ils ne

vous remercient pas en vous déshonorant!

En dépit des belles paroles de monsieur Marsouet, sénateur des Baquier,

le père Trébuc se jugeait atteint dans son honneur. Lui qui avait pu

toujours marcher la tête droite, il concevait avant tout qu’il ne

pourrait plus marcher que la tête basse.

--Avoir tant enduré, songeait-il, pour échouer au port!

Il savait trop que sur ses pas, désormais, les gens chuchoteraient. Il

surprendrait des regards moqueurs, ou dédaigneux. On dirait:

--La fille du père Trébuc? C’est du propre!

On dirait encore:

--Le père Trébuc?

Que dirait-on, hélas?

Les mains derrière le dos, le père Trébuc s’enfonçait les ongles dans la

chair, et baissait la tête.

--Belle journée, père Trébuc! lui disait au passage quelque personne de

connaissance.

Il répondait machinalement:

--Belle journée, oui.

XXXIV

Il n’eut pas besoin de dire à sa femme, en rentrant à six heures, qu’il

n’avait pas trouvé Mousseline au bureau. A son air las, la mère Trébuc

comprit tout de suite. Elle comprit aussi que le père Trébuc avait subi

là-bas une nouvelle humiliation. Plus que des cris et des plaintes, le

silence d’un homme comme le père Trébuc est significatif.

Sans commencer par se déshabiller ainsi qu’il avait coutume de le faire

chaque soir, le père Trébuc s’était lourdement assis sur une chaise, à

la place où Mousseline s’asseyait, près de la fenêtre. Il ne disait

rien. Il avait ôté son képi, et, penché en avant, les coudes aux genoux,

tel que, trois jours plus tôt, sur un banc du square, le papa désolé de

la petite Ginette, le père Trébuc corrigeait avec minutie la courbure de

la visière de son képi.

Pour la première fois depuis des mois nombreux, il était rentré chez lui

sans s’arrêter au café de la rue Boursault. L’équipe des Brouchon,

Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet et Deraque ferait la manille

quotidienne sans le père Trébuc. Comme il était le seul qui n’y eût à

peu près jamais manqué, il pensait que les autres remarqueraient son

absence plus facilement que celle de tel ou tel d’entre eux, qui étaient

moins réguliers que lui. Et il se disait qu’ils viendraient sans doute

s’informer à la loge du motif de son absence. Et il serait obligé de

leur dire pourquoi on ne l’avait pas vu devant son verre de

vermout-cassis habituel, pourquoi on ne l’y verrait peut-être plus

jamais.

Peu à peu le père Trébuc prenait conscience de tout ce qu’entraînait à

sa suite le départ scandaleux de Mousseline. Toutes ces mains qui

s’étaient tendues jusqu’à ce jour avec tant d’empressement vers un père

Trébuc digne du plus grand respect, se tendraient-elles encore avec

sympathie vers un père Trébuc déconsidéré?

Sur sa chaise, son képi entre les doigts, le père Trébuc ne disait rien.

Dans le fond de la loge, silencieuse, et affairée du moins en apparence,

la mère Trébuc épluchait un chou.

--Et Monsieur Daix? demanda le père Trébuc.

--Je ne sais pas.

--Tu n’as pas vu Madame Loissel?

--Dame si.

--Alors?

--Elle m’a point parlé de Monsieur Daix.

Par pitié, la mère Trébuc ne révéla pas à son mari que Monsieur Daix,

leur ambition, à l’instant même que se produisait la catastrophe, avait

déclaré que Mousseline était très gentille. Mais pouvait-elle ajouter ce

regret au chagrin du père Trébuc?

Le père Trébuc ne demanda pas ce que madame Loissel avait dit

d’elle-même. Pouvait-il contraindre sa femme à répéter tout haut des

paroles qui durent l’humilier? La honte se suffisait. Il songea que la

pauvre Maman souffrirait assez des sarcasmes que lui jetterait au visage

la mère Chateplue, l’effrontée concierge de la maison voisine. Il songea

qu’elle en avait déjà peut-être éprouvé l’insolence, comme il l’eût

éprouvée en pleine salle du petit café de la rue Boursault, s’il ne

s’était pas abstenu d’y aller.

La mère Trébuc se préparait à mettre le couvert.

--Tu ne te déshabilles pas? dit-elle.

Il dégrafa son ceinturon.

Les autres jours, à pareille heure, il rentrait, la manille faite, et

son gain de la soirée dans la poche.

--Ils ne viennent pas, se dit le père Trébuc en songeant à ses amis.

Ils ne vinrent pas, en effet. Mais, loin de s’en réjouir parce qu’ils

lui épargnaient ainsi un surcroît d’humiliation, le père Trébuc souffrit

davantage. Il songeait qu’on parlait de lui, qu’on le jugeait.

--Qu’est-ce qu’ils peuvent bien penser? se disait-il.

XXXV

Cette journée avait été interminable.

A neuf heures, quand le père Trébuc ferma la porte de la rue avant de se

coucher enfin, il connut le premier moment de répit de cette atroce

journée. Jusque-là, plus que la honte propre qu’il ressentait pour

lui-même, c’est la honte que lui infligeaient les témoins de sa

déchéance, qui le torturait. Ah! qu’il aurait voulu pouvoir fuir, lui

aussi, le père Trébuc, ou seulement pouvoir fermer sa porte aux

importuns et aux curieux, comme il fermait chaque soir, à neuf heures,

la porte de la rue! Mais le père Trébuc n’était pas son maître. La porte

de sa loge, tout le monde avait le droit de l’ouvrir; et dehors, dans le

square des Batignolles, où besoin n’était à personne d’ouvrir aucune

porte, le père Trébuc ne s’appartenait pas davantage.

--Service, service, disait volontiers le père Trébuc.

Il était toujours de service, toujours à la disposition de tout le

monde, à la merci des curieux et des importuns.

Au lit enfin, qui lui fut un refuge, il s’abandonna, pour la première

fois peut-être de sa vie, pour la première fois du moins avec plus de

tristesse, à d’amères pensées. Il accusa le destin, qui l’avait fait

naître et vieillir pauvre.

Riche, moins pauvre en tout cas, il n’eût pas été obligé de se gîter

dans une étroite loge de concierge, et de reléguer sa fille au sixième

étage, loin de lui, loin de sa surveillance, et sa fille n’eût pas été

séduite.

Des phrases de journaux soutenaient ses pensées. Il considérait son

malheur sous les espèces des faits-divers qu’il lisait avec attention.

Sa Mousseline tant chérie était devenue une fille séduite. Et il se

rappela qu’il n’avait jamais craint que sa Mousseline pût devenir une de

ces déplorables héroïnes de roman-feuilleton ou de chronique des

tribunaux. Verrait-il un jour le nom et le portrait de sa fille dans son

_Journal_? Il voyait déjà ce mot sinistre d’Infanticide se détacher en

grands caractères au milieu d’une page. Que dirait-on alors dans le

quartier? Monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier, avait affirmé que

l’honneur du père Trébuc demeurait intact. Mais monsieur Marsouet ne

savait pas tout. Seule, sans doute, mademoiselle Baudetrot, la

sage-femme, savait tout. Parlerait-elle?

--Si nous étions riches, songea le père Trébuc, elle n’aurait pas fait

tant de manières.

Et il songea que, si mademoiselle Baquier, qui avait derrière elle un

sénateur opulent, lui demandait ce que lui avait demandé la malheureuse

Mousseline, la sage-femme ne répondrait point que la vie humaine est

sacrée.

--Sacrée, la vie humaine?

Comment pouvait-on proférer de pareilles balivernes, après une guerre où

l’on avait gaspillé tant de vies humaines? Le père Trébuc en avait tenu

jadis au bout de sa baïonnette, en Chine et à Madagascar, et nul ne lui

disait de telles niaiseries.

--Oui, songea le père Trébuc, la vie des pauvres est sacrée, parce

qu’elle sert aux riches.

Noires pensées. Mais, dans l’obscurité de la loge, à côté de sa femme

qui ne soufflait mot, le père Trébuc se sentait les yeux brûlants de

larmes toutes prêtes. Il songeait aussi à l’autre hypothèse, et qu’au

lieu de ce qu’il cessait d’imaginer, il verrait, et demain peut-être,

dans son _Journal_, que deux fiancés, désespérés par le refus d’un père,

s’étaient jetés ensemble dans la Seine ou sous une rame du métro.

--Pourquoi qu’elle est partie comme ça? se disait le père Trébuc.

Pourquoi qu’elle n’a pas tout avoué?

Il pleurait. Il murmura:

--Mousseline!

Point assez bas néanmoins pour que la mère Trébuc ne perçût pas le

gémissement mal étouffé.

--Qu’est-ce que tu dis? fit-elle.

--Rien, répondit-il.

Elle répliqua sans plus:

--Il est tard.

La pendule du bureau de monsieur Forderaire, au premier étage, venait de

sonner deux coups.

Au même instant, un carillon furieux retentit dans la loge. Le père

Trébuc tira le cordon. Deux voix, une voix d’homme et une voix de femme,

chantaient:

--_Dans la vie faut pas s’en faire!_

_Moi, je n’ m’en fais pas..._

Le père Trébuc s’était redressé.

La porte de la rue, refermée, claqua.

--Mademoiselle Jeanne, annonça la voix de femme.

--Un peu de silence, s’il vous plaît!

--Occupe-toi de ta fille, hé! père Lagrogne! répondit mademoiselle

Jeanne, femme de chambre des Baquier.

XXXVI

Dans la journée, sous les regards apitoyés ou moqueurs des gens, le père

Trébuc dissimula. Il acceptait la compassion de ses amis ou de ceux

qu’il tenait naguère en amitié ou en respect. Elle lui était cependant

aussi pénible que la joie indiscrète des jaloux d’autrefois. Il évitait

autant que possible les rencontres des uns et des autres.

A sa femme même, il ne se livrait qu’avec une grande réserve. Taciturne,

il gardait pour lui ses plus douloureuses pensées.

Mousseline: roman · 第 5 / 9 段