chemin, le père Trébuc l’envoya, d’un coup de pied franc, à trente
mètres de là.
XXIV
Certes, la mère Trébuc était bien aussi contente que son mari des
nouvelles meilleures que mademoiselle Baudetrot avait données de
monsieur Daix. Mais, de toute la matinée, elle ne cessa pas de maugréer,
du moins intérieurement. Le chagrin de sa fille l’obsédait. Rien de plus
naturel. Et les conclusions que le père Trébuc avait tirées de sa
promenade au soleil, le long de la grille du chemin de fer, la mère
Trébuc les tirait de ses ennuis quotidiens de concierge.
--Voilà! se disait-elle, en balayant le grand escalier, pelle d’une
main, brosse de l’autre. Faut que Monsieur Daix la demande. Comme ça,
elle oubliera Monsieur Jaulet. Entre les deux, y a pas d’hésitation
possible.
Malheureusement, trois fois la mère Trébuc fut contrainte par son
service d’interrompre l’entretien qu’elle avait commencé là-haut, au
sixième, avec madame Loissel. Le charbonnier avait apporté le charbon de
mademoiselle Baudetrot, qui était absente, comme tous les matins:
surcroît de travail pour la mère Trébuc, qui accompagna le charbonnier à
la cave. Puis un livreur de chez Luce exigea que la concierge descendît
du sixième, afin de lui faire certifier qu’elle n’avait pas dans
l’immeuble un locataire du nom de Crevel ou Crevé. Ensuite, et remontée
depuis cinq minutes, elle redescendit à cause de monsieur Marsouet, le
sénateur, qui, déjeunant chez les Baquier, désirait laisser au passage à
la mère Trébuc une assiette de cerises. Tant et tant, bref, qu’elle crut
que le guignon s’acharnait sut elle. Comment parler de choses sérieuses
dans ces conditions?
Madame Loissel apprit, d’abord avec contrariété, puis, réflexion faite,
avec joie, que mademoiselle Trébuc avait été demandée en mariage. Elle
approuva le refus du père Trébuc, car le petit Jaulet ne méritait pas
qu’on eût pour lui le moindre égard: son âge le condamnait plus encore
que sa profession, qui d’ailleurs n’en était pas une. Tout au contraire
plaidait en faveur de l’union de mademoiselle Trébuc et de monsieur
Daix, lequel avait fait la guerre, en était revenu mutilé, et pouvait
prétendre à finir dans le bonheur d’un foyer paisible sa vie si
prématurément douloureuse.
De telles exhortations, dont elle eût été incapable de grouper les
termes émouvants, ragaillardirent la mère Trébuc. Elle en avait besoin.
Elle ne pensait pas sans inquiétude à la scène que le père Trébuc
préparait à leur fille pour midi. Et madame Loissel avait le talent de
ranimer la mère Trébuc.
Quand elle quittait madame Loissel, la mère Trébuc était toujours prête
à considérer de plus haut le reste du monde. Cette misère de l’ancienne
locataire du premier, supportée au sixième avec tant de noblesse dans la
maison même de sa splendeur, imposait à la mère Trébuc de singulière
façon. Redescendue dans sa loge, la mère Trébuc avait moins de respect
pour les brillants dehors de ses autres locataires. Aussi ne
témoigna-t-elle pas une déférence excessive à monsieur Chaudroule qui
entra, vers onze heures, chez la mère Trébuc, sans attendre qu’on lui
répondît: «Entrez!»
Monsieur Chaudroule, encore jeune, et professeur au lycée Condorcet,
affectait une froideur universelle pour tout ce qui ne sortait pas,
comme il en sortait, de l’École de la rue d’Ulm. La mère Trébuc, elle,
croyait qu’il s’enorgueillissait de la richesse de sa femme, née
Toupignard-Dersous, fille d’un philosophe de Sorbonne que quelques
universitaires nommaient avec dévotion sans avoir lu jamais un chapitre
de ses in-8º enterrés avec lui. Une belle carrière était promise à
monsieur Philippe Chaudroule, docteur ès-lettres. Une concierge, même si
elle connaissait tous ses titres, ne comptait pas à ses yeux.
--Madame, dit-il, dédaignant un bonjour préliminaire, le robinet de
l’évier de la cuisine de mon appartement souffre d’une incontinence
d’eau. Ce matin, la cuisinière trouva la cuisine inondée. Je tenais à
vous formuler personnellement ma réclamation, afin que vous fissiez
d’urgence le nécessaire auprès du gérant.
--J’irai cette après-midi, sans faute, répondit la mère Trébuc.
--Merci, ajouta monsieur Chaudroule.
Mais son merci n’empêcha pas la mère Trébuc de sourire derrière le dos
du pompeux locataire. Celui-là pouvait avoir tous les diplômes et être
tout ce qu’il voulait, la mère Trébuc ne lui aurait certainement pas
accordé la main de sa Mousseline. L’ambition de la mère Trébuc était
difficile, et différente.
XXV
Ayant achevé, le père Trébuc remit sa tunique, agrafa son ceinturon,
prit son képi. Il avait chaud.
Il allait sortir.
--Tu ne m’embrasses pas? dit Mousseline.
Elle s’avançait, timide, le cœur gonflé. Il revint sur ses pas.
--Alors, fit-il, c’est bien compris?
Elle saisit son père aux épaules et lui posa deux longs baisers sur les
joues. La mère Trébuc, émue, regardait. Quand le père s’en alla, elle
courut à sa fille, pour l’embrasser aussi.
--Moumousse! murmura-t-elle.
Mais Mousseline se déroba.
--Ne dis rien! Je t’en prie, Maman, ne dis rien!
C’était moins une prière qu’un ordre. La mère Trébuc, triste et gênée,
obéit.
--Je monte, fit Mousseline.
Elle montait presque tous les jours dans sa chambre, après le déjeuner,
avant de repartir pour son bureau. La mère Trébuc ne la retint pas.
La scène attendue avait eu lieu, mais non point telle que la mère Trébuc
se l’était d’avance représentée. Pendant tout le repas, où peu de
paroles furent prononcées,--des plaintes, plutôt, à cause du prix du
sucre, que l’épicier venait de hausser de huit sous sans avertir, mais
on se plaignait à tous les repas du prix des denrées,--le père Trébuc
semblait soucieux, et la mère Trébuc cherchait en vain à deviner quels
pouvaient être les sentiments et les intentions de Mousseline.
Mousseline, si désemparée au réveil, paraissait calme. La mère Trébuc
craignait surtout qu’elle ne tint tête à son père, ce qui aurait gâté la
situation. Mais quand, le repas fini, le père Trébuc commença de parler,
la mère Trébuc fut délivrée d’un grand poids. Mousseline, attentive,
écoutait. Elle ne discuta pas. Elle ne protesta pas. Elle ne pleura pas.
Une fois seulement, elle interrompit son père, pour lui dire:
--Je l’aime.
Il passa outre. Il parla comme il avait décidé de parler. Il dit tout
ce qu’il voulait dire. Au dernier moment, il s’était promis de se
montrer généreux et de se taire sur ce que la femme de chambre des
Baquier lui avait innocemment révélé. Il se montra donc généreux quant à
la forme, mais quant au fond bien résolu. On ne pouvait pas s’y
méprendre. Il ne voulait pas que ce mariage se fît, pour les raisons
qu’il développa non sans essayer de tourner des phrases nobles, et il
voulait au surplus que Mousseline désormais renonçât à toute espèce de
relations avec monsieur Jaulet.
--Je ne dis rien pour le passé, concéda-t-il; mais pour ce qui est de
l’avenir, je ne badinerai pas.
Et sa menace était sans appel.
La mère Trébuc, demeurée seule dans la loge après la scène, admira la
fermeté que le père Trébuc avait su garder, et plus encore la
résignation de Mousseline.
--Sûr qu’elle devait souffrir, la pauvre enfant! songea-t-elle.
Elle était fière et touchée du courage de sa fille. Aurait-elle eu la
force de ne pas répondre, elle, la mère Trébuc, de ne pas disputer sa
chance? Il est vrai qu’avec le père Trébuc on n’avait rien à disputer.
Il parlait en maître, qui entend qu’on cède. Sa femme et sa fille ne
l’ignoraient pas.
Mousseline donc avait renoncé.
--Brave fille! songea la mère Trébuc.
Puis, par un tour naturel:
--Probable qu’elle ne l’aime pas tant qu’elle pensait.
Du coup, la mère Trébuc ne regretta plus d’avoir fait de la peine à sa
fille, car il est quelquefois expédient de trancher dans le vif.
--Elle ne l’aimait pas, songea la mère Trébuc, mais ce galapiat aurait
fini par l’enjôler.
Elle ne l’aimait pas? Mais elle avait dit à son père: «Je l’aime.» La
mère Trébuc se rappela que ce fut au plein de la discussion. Oui, mais à
sa mère, le matin, là-haut, dans sa chambre, Mousseline en larmes
n’avait rien dit de son amour.
Remuée par ce souvenir, la mère Trébuc s’inquiéta. Peut-être Mousseline
pleurait-elle, à cette heure, là-haut, dans sa chambre?
--Si j’y allais?
Une fois de plus, la mère Trébuc, qui ne se souciait que de sa fille,
entreprit de monter au sixième, par le raide escalier de service.
XXVI
Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ne revenait
pas de sa maison de santé tous les jours exactement à la même heure.
--Service, service, lui disait le père Trébuc, qui reconnaissait en elle
une femme consciencieuse.
Ce jour-là, elle ne rentra pour déjeuner qu’à l’instant où le père
Trébuc, ayant rempli son devoir de père, ouvrait la porte de la loge et
sortait. Il était si troublé qu’il faillit la heurter en s’effaçant.
--Excusez-moi, Mademoiselle... Madame...
Il se reprit à propos. Mademoiselle Baudetrot fronçait déjà les
sourcils. Et il s’en aperçut. Mais il fila sans insister.
--Aussi quelle idée, songeait-il, de se faire appeler Madame quand on
est demoiselle!
Mademoiselle Baudetrot avait en effet cette exigence. Elle affirmait
qu’il est absurde, sinon indécent, d’établir dans le langage usuel une
distinction entre les femmes qui sont mariées et celles qui ne le sont
pas, d’autant que maintes femmes mariées, à qui l’on donne du madame,
n’ont pas d’enfants, et que des mères se voient bassement traiter de
mademoiselle jusque par les secrétaires de mairie qui enregistrent les
naissances.
--Pas de Mademoiselle! disait mademoiselle Baudetrot. Dès lors qu’une
fille est en âge d’enfanter, respectez-la: elle est madame. Le reste ne
regarde personne.
--C’est sa lubie, songeait le père Trébuc, ça la regarde.
Mais il ne se représentait pas qu’on pût appeler madame sa fille à lui,
tant qu’elle ne serait pas mariée. Or elle n’était pas encore mariée.
--Pas encore, souligna-t-il.
Pour le moment, il lui avait ordonné d’attendre. Et il songea, lui
aussi, que sans doute elle pleurait, mais des larmes de jeune fille, un
nuage dans un ciel de printemps, précisa-t-il, comme il débouchait de la
rue Boursault face à la verdure ensoleillée de son square.
--La Maman la console, se dit-il pour dissiper tout regret.
Cependant la Maman, qui voulait consoler sa fille, grimpait les six
étages, soufflait, se sentait les reins douloureux, se hâtait quand
même, frappait à la porte de son toc-toc habituel, et ne reçut aucune
réponse.
--Mousseline! C’est moi, Mousseline!
Elle secoua la porte.
--Mousseline! Tu n’es pas là?
Tout de suite, la peur horrible surgit:
--Elle s’est tuée.
Puis, parce que la mère Trébuc ne voulait pas y croire:
--Elle est chez lui peut-être?
Tremblante, la mère Trébuc redescendit.
Mousseline chez monsieur Jaulet? Pour lui signifier que tout est fini
désormais entre eux? Que pouvait faire la mère Trébuc? Mais que
penseraient et que diraient les Mujol, en voyant Mousseline chez
monsieur Jaulet, leur pensionnaire? Et si d’autres apprenaient ensuite
que Mousseline...
--Elle est folle! songea la mère Trébuc. Je vais la chercher.
Elle monta, par le grand escalier cette fois.
--Elle est folle! songeait la mère Trébuc.
La mère Trébuc avait tort. Sa fille n’était pas chez monsieur Jaulet, au
quatrième. Elle était au troisième, sur le seuil de mademoiselle
Baudetrot, qui la reconduisait.
La mère Trébuc arrivait à point pour entendre la sage-femme dire d’une
voix nette avant que sa porte claquât:
--Non, non et non. Jamais. Ne comptez pas sur moi.
Mousseline avait l’air atterré.
--Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc interdite.
--Rien, fit durement Mousseline.
Elle voulait passer.
--Comment? Rien?
--C’est rien, répéta Mousseline. Laisse-moi passer.
Elle descendit. La mère Trébuc la retrouva dans la loge, debout devant
la fenêtre, le visage enflammé, les yeux secs, le regard mauvais, les
lèvres serrées.
La mère Trébuc demeurait sans parole. Elle n’osait pas tendre les bras à
sa pauvre petite Mousseline.
Mousseline se retourna.
--A quelle heure que tu vas chez le gérant? dit-elle de sa voix
ordinaire.
--Chez le gérant?
--Ben, oui, pour le robinet des Chaudroule, que tu disais.
--J’avais oublié, avoua la mère Trébuc. J’irai après ma vaisselle, je ne
sais pas, vers trois heures. Pourquoi?
--Pour rien, dit très simplement Mousseline. N’oublie pas de lui parler
en même temps pour le paillasson de l’entrée.
--Ah! oui, c’est vrai.
Ces quelques mots de sa fille, qui gardait la force de penser à tout,
rassurèrent la mère Trébuc.
XXVII
L’équipe des joueurs de manille était au grand complet. Autour de ceux
qui tenaient les cartes, les autres jugeaient des coups après chaque
partie. A cheval sur une chaise, devant son verre de vermout-cassis, le
père Trébuc attendait son tour de tenir les cartes, et suivait le jeu de
son ami Potonnot. Dans le petit café plein de sa clientèle ordinaire, au
milieu des conversations bruyantes, des appels, des bonjours et des
bonsoirs, des qu’est-ce que ça sera, et des picon-citron ou des
chambéry-fraisette, le coin du père Trébuc ne s’occupait que de
soi-même. Et le père Trébuc, à cheval sur sa chaise, les coudes posés en
avant, tournait le dos à la salle. Cela ne l’empêchait pas, tout en ne
quittant pas des yeux les cartes de son ami Potonnot et le tapis rouge,
de reconnaître à la voix certains consommateurs, dès qu’ils saluaient
le patron.
--Tu ne sais pas, mon vieux Trébuc? lui dit Potonnot, pendant que
Chauchet battait. La semaine prochaine, je t’offre le pernod à la
maison.
--Le pernod? Encore un de ces ersaces qu’on fabrique à la douzaine?
J’aime mieux mon vermout, répondit le père Trébuc.
--Non, mon vieux, du vrai.
Le père Trébuc haussa les épaules.
--Y en a plus.
--Je le fais moi-même.
Les deux amis se regardèrent.
Un copain avait confié le secret à Potonnot: on achetait à Vincennes un
flacon de dentifrice, pour six francs; on le vidait dans un litre
d’alcool à 90; quinze jours après, on avait du pernod, du véritable.
--Parce que ce dentifrice-là, mon vieux, expliqua Potonnot, je conseille
à personne de se laver les dents avec. Et on n’en trouve qu’à Vincennes,
tu sais, et il faut savoir où c’est.
Les yeux du père Trébuc brillèrent. Mais il ne demanda plus rien: la
paille reprenait. Il se rappelait en silence le bon temps où les
amateurs perdaient avec onction dix minutes et davantage pour préparer
le plaisir désormais défendu.
--Ah! ah! ricanait du côté du comptoir, derrière le père Trébuc, une
voix canaille qu’il connaissait bien.
La mère Chateplue! Cette chipie de mère Chateplue, comme disait la mère
Trébuc.
--En voilà une, songea-t-il, qui a dû en siffler, des pernods, bien
épais, avant la guerre.
La mère Chateplue pérorait pour toute la salle sans s’adresser à
personne, selon son habitude.
--Ah! ah! ricanait-elle. Y en a qui se le roulent et qui font les fiers,
et y en a qui se baladent dans des autos de sénateurs, et y en a qui se
carapatent en taxi avec des petits jeunes gens. C’est pas pour dire,
mais y en a qui en feront une gueule, quand ils rentreront à la maison.
Tu parles d’un tremblement de terre! Je donnerais bien deux ronds pour y
être. Y en a qui feront bien de la fermer: on n’a pas les yeux dans sa
poche. Chacun son tour. Non, ce que je rigole!
La mère Chateplue se tapait sur les cuisses. Mais nul ne lui répondit.
On ne lui répondait jamais. Elle buvait, elle lâchait quelques ordures,
elle buvait derechef, et s’en allait. La comédie recommençait tous les
soirs. Elle ne faisait rire que les clients de passage, ou scandalisait
les vieilles dames qui demandaient à la patronne un timbre de vingt-cinq
et se hâtaient de fuir.
Le père Trébuc, lui, entendit, ce soir-là comme les autres soirs,
machinalement. Il prenait d’ailleurs au jeu la place que Potonnot
quittait, désigné par le sort. Il joua, et gagna. Les consommations
réglées, il emportait un bénéfice de sept francs quarante, sept francs
quarante pour la réserve secrète de l’armoire à glace et le mariage de
Mousseline.
--Dis donc, Potonnot, fit-il, tu sais ce que tu as promis? Je veux
goûter à ton pernod, moi. Mais si c’est qu’un ersace comme les autres,
tu payeras une tournée de vermout!
--Et si c’est du vrai?
--J’en offre une bouteille aux amis, affirma le père Trébuc.
Ils se serrèrent les mains pour sceller le pacte. Et le père Trébuc
donna le signal du départ.
--A la soupe! fit-il. J’ai la dent, moi, ce soir.
Il avait mal mangé, en effet, à midi.
Les amis s’étaient séparés au carrefour, il traversa rapidement la rue
Legendre.
--La Fille est pas là? demanda-t-il, à peine entré.
--Non, répondit la mère Trébuc.
--Où elle est?
--Je ne sais pas.
--Elle est pas rentrée?
--Non.
Le père Trébuc, qui, comme tous les soirs s’apprêtait à déposer son gain
du jour dans l’armoire, demeura sur place fiché, ses sept francs
quarante à la main.
XXVIII
A neuf heures, au moment que Mousseline avait coutume de ranger son
ouvrage ou son livre, d’allumer sa lampe à pétrole et de monter se
coucher, tandis que le père Trébuc allait, dernier service de la
journée, fermer la porte de la rue, Mousseline n’était pas encore
rentrée. On l’avait attendue jusqu’à huit heures. A huit heures, le père
Trébuc avait dit:
--Nous pouvons nous mettre à table, elle ne viendra plus.
Ils savaient bien qu’elle ne viendrait plus. Elle était partie avec ses
objets de toilette, et laissant à peu près vide l’armoire de sa chambre:
la mère Trébuc l’avait constaté sans vouloir comprendre. Mais il n’en
fallait pas tant pour que le père Trébuc comprît tout de suite. Par
pitié à l’endroit de sa femme, qu’il voyait écrasée de stupeur, le père
Trébuc avait feint comme elle d’espérer, de croire que Mousseline
jouait peut-être la comédie--sait-on jamais?--afin de faire pression sur
ses parents, qui seraient trop heureux de lui accorder son Rodolphe
Jaulet dès qu’elle rentrerait au bercail après un simulacre de fuite.
A neuf heures pourtant, le père Trébuc alla fermer la porte de la rue.
Ils ne s’étaient presque rien dit. La mère Trébuc avait seulement
suggéré:
--Probable qu’elle est revenue pendant que j’étais chez le gérant, pour
le robinet de Monsieur Chaudroule.
--Et son bureau alors?
--Dame!
Puis, après un silence, le père Trébuc, à mi-voix, prononça:
--Pourvu que personne l’ait rencontrée dans l’escalier!
Et le silence, que soulignait le morne bruit du gaz sifflant dans le
manchon, pesa sur les parents inquiets. Ils ne s’adressèrent aucun
reproche. Le père Trébuc songeait que le musicien du quatrième n’était
pas rentré non plus pour dîner chez les Mujol; mais il observait que
mainte fois Rodolphe Jaulet avait dîné en ville, et il concluait que
rien ne prouvait que Mousseline fût partie avec son fiancé.
--Tu n’as rien dit à personne? demanda le père Trébuc.
--Dame, non.
C’était vrai.
--Si elle ne revient pas, reprit le père Trébuc en se couchant, nous
dirons qu’elle était souffrante et que nous l’avons envoyée à la
campagne.
Justement, la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne
qui menait au sixième, la nuit, une vie de désordre, n’avait-elle pas
remarqué, le matin même, la mauvaise mine de leur fille? Ils pourraient
invoquer ce témoin.
La mère Trébuc ne répondit pas. Elle songeait à ces deux longs baisers
que Mousseline avait donnés à son père, comme deux baisers d’adieu, et
elle se rappelait qu’elle n’avait reçu, elle, de Mousseline, que deux
baisers tout secs, du bout des lèvres, et parce qu’elle les avait
provoqués. Telle est l’ingratitude des enfants: Mousseline avait reporté
sur sa mère le ressentiment dont son père était la cause.
--Tu dors? demanda le père Trébuc.
--Dame, non.
--Moi non plus.
Vers minuit, lorsque les locataires rentrent du théâtre ou du cinéma, le
père Trébuc tendait l’oreille pour bien percevoir le nom qu’ils jetaient
du côté de la loge en passant. A force de penser que sa fille ne
reviendrait pas, il en arrivait à penser qu’il avait tort de ne pas
garder un peu d’espoir.
--Elle veut nous faire peur, se disait-il.
Mais, dans le même temps qu’il se mettait à considérer la situation avec
moins d’inquiétude, la mère Trébuc perdait une à une, à force de les
examiner, les raisons qui l’avaient jusque-là soutenue.
A trois heures du matin, ils ne dormaient ni l’un ni l’autre.
A quatre heures, quand la pendule du bureau de monsieur Forderaire eut
sonné au-dessus d’eux, ce fut la mère Trébuc qui déclara:
--Monsieur Jaulet n’est pas rentré.
Le père Trébuc ne répondit pas.
--Tu dors? demanda-t-elle.
Il répondit:
--Non.
XXIX
La première stupeur apaisée, le père Trébuc, dont les réflexions
nocturnes avaient été confuses, indécises et contradictoires, essaya de
retrouver le sang-froid qui à l’ordinaire ne lui manquait pas si
facilement. Mais pouvait-il prévoir que sa fille tant chérie, et
toujours si docile, s’évaderait de la maison de ses parents sans crier
gare?
Le long de la grille du chemin de fer, où il cherchait moins le soleil,
ce matin-là, que de la solitude, il marchait lentement, comme à
l’accoutumée, les mains derrière le dos, mais la tête un peu basse. Il
était au fond si troublé, qu’il n’avait pas une seule fois poussé son
exclamation favorite de joueur de manille: la fuite inopinée de
Mousseline avait trop d’importance pour qu’il l’assimilât à une simple
maldonne.
Il n’éprouvait aucune colère à la vérité. Il se sentait plutôt honteux.
Car, s’il ne le dit pas à sa femme, il était d’abord surpris qu’à
trente-cinq ans de distance Mousseline, sa fille, renouvelât ce qu’il
avait fait, lui aussi, à sa vingtième année, parce qu’un père lui
refusait la main de celle qui devint malgré tout madame Trébuc. Par coup
de tête, dépit, fureur, orgueil, chagrin, et tout ce qu’on voudra, il
avait quitté Portrieux et la Bretagne, gagné Paris, visité l’Exposition
Universelle, et, séduit par l’exotisme des palais admirés, signé son
engagement pour les pays d’outre-mers. A trente-cinq ans de distance,
Mousseline dépitée fuyait à son tour par coup de tête. Le père Trébuc ne
pouvait pas ne pas être frappé par cette coïncidence.
--Elle reviendra, se disait-il, puisque je suis revenu.
Oui, mais quand? Et comment dissimuler que Mousseline avait fui? Car il
fallait avant tout le dissimuler. Certes, le père Trébuc ne se
permettait jamais de porter sur autrui de ces jugements téméraires que
nul n’hésite à porter sur ses voisins; et depuis qu’on le connaissait
dans le quartier, on connaissait les Trébuc, père, mère et fille, comme
irréprochables. Perdraient-ils en un jour une réputation acquise par
tant d’années d’honnêteté?
--Si personne l’a vue..., songeait le père Trébuc.
Mais aussitôt il songeait:
--Quand elle reviendra, je te la secouerai de première.
Oui, mais reviendrait-elle? Son freluquet de musicien n’était pas rentré
de la nuit non plus. L’avait-il enlevée? Et cette nuit même, Dieu sait
où.
--Nom de Dieu! lâcha tout haut le père Trébuc en serrant les poings.
Il avait rougi.
--Ma fille..., murmura-t-il.
Ses innombrables pensées de la veille le harcelaient, confuses,
contradictoires, décevantes, cruelles. Il se proposait d’aller rue
Gaillon, au bureau de Mousseline. Il la ramènerait, repentante et
soumise. Elle avouerait qu’elle revenait comme elle était partie, que...
--Eh bien! Père Trébuc, c’est vrai, ce qu’on raconte?
Pâle, le père Trébuc brusquement se retourna. Monsieur Forderaire
assujettissait son binocle. Le père Trébuc salua et répondit:
--S’il fallait croire tout ce qu’on raconte!
--Tant mieux! Un moment, j’avais cru... Ce ne serait d’ailleurs pas la
première fois qu’une jeune fille se laisserait tenter par le diable.
Mais le monde est méchant, père Trébuc.
--On peut pas empêcher les limaces de baver.
--Vous avez raison. Allons, au revoir, père Trébuc. Belle journée, hein?
--Oui, oui, au revoir, Monsieur Forderaire.
Et monsieur Forderaire, ayant assujetti son binocle, s’éloignait.
Comme un homme qui a reçu un coup de bâton sur le crâne, le père Trébuc,
hébété, demeurait immobile.
Ainsi le bruit courait déjà que Mousseline avait quitté la maison
paternelle? Le père Trébuc serra de nouveau les poings.
--Si je connaissais le saligaud! gronda-t-il.