lui, disait-il, et remercié assez longuement parce qu’il cherchait une
réponse convenable, finit-il par déclarer:
--Vous comprenez, Monsieur Jaulet, c’est à voir.
Le petit locataire du quatrième devenait un personnage. Jusque-là, le
père Trébuc et la mère Trébuc, concierges, ne s’étaient guère occupés de
lui. Il n’avait pas à leurs yeux d’autre qualité que celle de
pensionnaire des Mujol. Il ne recevait presque pas de courrier, il
saluait chaque fois qu’il passait devant la loge avec sa boîte à violon
sous le bras, il rentrait toutes les nuits vers une heure, il était en
somme un inconnu. Or il voulait épouser Mousseline. Ou, mieux, il
sollicitait la main de mademoiselle Trébuc. Du coup, il cessait d’être
le petit locataire du quatrième.
--Je gagne bien ma vie, commença-t-il d’expliquer. Le travail ne manque
pas, et je n’ai pas peur du travail.
--Qu’est-ce que vous faites? dit le père Trébuc.
Monsieur Rodolphe Jaulet répondit qu’il était violoniste. Le matin, il
enseignait des élèves en ville, et jouait dans les églises, aux messes
de mariage ou d’enterrement. L’après-midi, il tenait sa partie à
l’orchestre d’un grand hôtel des Champs-Élysées où l’on dansait de 4 1/2
à 6 1/4. Le soir, il jouait dans un cinéma du Boulevard Barbès, ou bien
chez des particuliers, au cachet, comme ce soir par exemple, où il
devait jouer chez des Péruviens très riches de l’avenue Kléber.
Monsieur Jaulet avait la parole facile, dès qu’il était en train. Le
père Trébuc s’appliquait à garder son sang-froid, pendant que le
violoniste débitait ses explications.
--Que voulez-vous? dit monsieur Jaulet. J’ai raté le Conservatoire.
S’aperçut-il qu’il commettait une faute? Il ajouta:
--Je n’avais pas de piston.
Mais le père Trébuc semblait se refroidir. Et le jeune homme ajouta
précipitamment:
--N’empêche qu’il y a des premiers prix du Conservatoire qui se
contentent d’être embauchés pour l’apéritif du Café Terminus et qui ne
gagnent pas ce que je gagne.
--Quel âge avez-vous? répliqua le père Trébuc sur un ton de juge, car il
avait eu le temps de réfléchir.
--Dix-neuf ans.
--Combien?
--Dix-neuf ans, dans deux mois.
--C’est ce que je pensais, avoua la mère Trébuc, qui regretta d’avoir
pensé tout haut.
--Vous êtes jeune, dit le père Trébuc avec sévérité.
Monsieur Jaulet perdit de son assurance.
--Dix-neuf ans! répétait le père Trébuc. Mais vous n’avez pas fait votre
service!
--Pas encore.
--Et vous voulez vous marier?
--Mais oui, Monsieur Trébuc. Le service, ce n’est rien. D’abord, il sera
peut-être bientôt réduit à un an. Ensuite, je le ferai dans la musique.
Un député socialiste, chez qui je vais jouer quelquefois en soirée, m’a
promis...
--Vous en avez de bonnes, coupa le père Trébuc. Vous dites que le
service, ce n’est rien?
Et, se tournant vers sa femme:
--Tu l’entends? Il dit que le service, ce n’est rien!
Prudente, la mère Trébuc hocha la tête.
Mais le père Trébuc s’était entièrement ressaisi. De son geste familier,
il chercha sur sa poitrine la place de ses trois médailles. Il ne les
avait pas, car il ôtait sa tunique en rentrant à la maison, la journée
achevée, et il endossait une veste de mécanicien, toujours très propre.
--Ce n’est rien! répéta-t-il.
De nouveau tout rouge, le jeune homme entrevit sa défaite.
--Je me suis mal exprimé, Monsieur Trébuc, prononça-t-il, la gorge
sèche. Je...
--Attendez, dit le père Trébuc.
Et il se dirigea vers l’armoire à glace qui ornait le fond de la loge.
Monsieur Jaulet n’insista pas. Ce répit que lui donnait le père Trébuc,
le sauverait-il? Plus gêné que jamais par sa boîte à violon, le petit
locataire du quatrième espérait-il reprendre l’avantage? Il suivait des
yeux le père Trébuc, que sa femme aussi suivait des yeux.
XIX
Le père Trébuc avait tiré de l’armoire à glace, d’entre les piles de
linge, un écrin de carton fané.
--Franc jeu! dit-il en revenant, et cartes sur table!
Et il posa l’écrin devant monsieur Jaulet.
--Regardez, dit-il.
Monsieur Jaulet ouvrit l’écrin, et vit une médaille d’argent, qui était
à l’effigie de Napoléon III Empereur, et dont le ruban, d’un blanc
jauni, portait au centre d’une espèce d’X un oiseau noir tenant des
serres et du bec un serpent.
Le jeune homme regarda le père Trébuc. Le père Trébuc souriait.
--Vous ne savez pas ce que c’est?
--J’avoue que...
--Bien sûr, vous êtes trop jeune. Je vais vous dire: c’est la médaille
du Mexique.
--Vous ne la mettez pas, celle-là, il me semble? observa monsieur
Jaulet.
Le père Trébuc éclata de rire.
--Ah! non, pas celle-là. Vous ne voudriez pas, tout de même! La campagne
du Mexique? Y a maldonne, je ne suis pas si vieux. Vous me trouvez si
vieux, Monsieur Jaulet?
--Ma foi, Monsieur Trébuc, je ne suis pas très fort en décorations.
--Mais c’est de l’histoire, Monsieur Jaulet, c’est de l’histoire!
Il riait, mais il se calma.
--Écoutez, je vais vous dire: cette médaille, c’est le père de Madame
Trébuc qui l’a gagnée.
--Il était à la prise de Puebla, dit la mère Trébuc qui se redressa.
--En 1863, précisa le père Trébuc.
Et la mère Trébuc:
--Le 17 mai.
Ouvrant de grands yeux, le jeune homme montra du moins qu’il admirait.
Il se pencha sur la médaille pour la regarder avec plus d’attention.
Cependant, le père Trébuc avait décroché du portemanteau sa tunique.
--Bon, dit-il. Regardez les miennes, à présent. Celle-là, avec les raies
bleues et vertes, et la République pendue, c’est celle de Madagascar. La
date, vous la voyez, elle est au milieu de ces feuilles de chêne: 1895.
--Elle est belle, murmura le jeune homme.
Le père Trébuc continua:
--Celle-là, avec ses raies vertes et jaunes dans l’autre sens, vous
voyez aussi ce que c’est. Vous n’avez qu’à regarder la médaille et
l’agrafe du ruban, vous voyez: Chine, 1900-1901. Et enfin celle-là.
--Je la connais, s’écria le jeune homme: c’est la Médaille Militaire.
--Eh bien, Monsieur Jaulet, si j’ai ces trois médailles, moi qui vous
parle, c’est parce que le père de Madame Trébuc a eu la médaille du
Mexique.
Il s’arrêta, savourant le plaisir d’être écouté. Puis, sérieux:
--Oui, je vais vous dire, parce que vous ne comprenez pas. Comprenez
bien, Monsieur Jaulet. A votre âge, non, j’avais quelques mois de plus,
mais n’importe, je n’avais pas tout à fait vingt ans, je n’étais pas
riche. Je pêchais le poisson avec mon père, à Portrieux, en Bretagne,
car je suis Breton, vous savez. Et puis, un jour, comme ça, tout d’un
coup, je suis tombé amoureux. De qui? D’une fille plus riche que moi. Ça
ne fait rien, j’étais jeune, je vais la demander à son père, avec son
autorisation à elle, naturellement. Savez-vous ce qu’il m’a répondu, le
père? Il m’a montré une médaille, celle-là que je vous ai montrée, qui
est là dans cet écrin, et puis il m’a dit:--«Mon gars, y a maldonne. Ma
fille est plus âgée que toi, et de quoi que tu la feras vivre?» Et
d’autres paroles encore, que je passe naturellement, mais ceci qu’il m’a
dit:«--Tu reviendras quand tu seras un homme.» Eh bien, Monsieur Jaulet,
j’ai fait comme il m’avait dit. Après quinze ans de service dans
l’infanterie de marine, la coloniale, qu’on l’appelle maintenant, je
suis revenu au pays, et j’ai redemandé la fille à son père. La fille
m’attendait. Regardez-la, Monsieur Jaulet: la voilà.
Confuse, la mère Trébuc souriait. Le père Trébuc était content de lui.
D’avoir parlé si longuement, le laissait sous l’effet d’une vague
ivresse.
--Monsieur Trébuc... balbutia le jeune homme, qui avait compris.
--Il ne faut pas m’en vouloir, répondit moins cruellement le père
Trébuc. Je suis obligé d’être plus prudent que vous. Vous comprenez,
j’aime ma fille, je ne peux pas la marier sans être sûr qu’elle sera
heureuse. C’est grave, le mariage, vous savez? Et un ménage, au jour
d’aujourd’hui, c’est une charge bien lourde.
Monsieur Jaulet se leva, ramassant sa boîte à violon.
--Si seulement vous aviez un emploi fixe, avec une retraite au bout! dit
le père Trébuc. Allons, vous êtes jeune, oubliez ça. Il n’en manque pas,
des filles à marier. Et, en tout cas, je vous remercie d’avoir pensé à
nous.
Monsieur Jaulet lui tendit la main. Le père Trébuc la serra.
--Sans rancune?
--Sans rancune, affirma d’un air triste monsieur Jaulet.
La mère Trébuc s’avança pour lui serrer aussi la main.
Sa boîte à violon sous le bras, le petit locataire du quatrième gagna la
porte. Il était attendu chez de très riches Péruviens de l’avenue
Kléber.
XX
La décision avait été rapidement prise. Quand il se mit à en discuter
avec sa femme, après avoir fermé sur monsieur Jaulet la porte de la rue,
le père Trébuc réfléchit. Il essayait plutôt de démêler, de retrouver,
où de découvrir les motifs qui l’avaient poussé. Il se rendait compte
que, sous le coup de la surprise,--et quelle surprise, le jour où
Mousseline fêtait ses vingt ans!--il n’avait peut-être pas examiné tout
le pour et tout le contre.
Assis devant l’écrin où reposait la médaille de celui qui lui avait
d’abord refusé sa femme, le père Trébuc restait un peu surpris encore,
et de la démarche, en somme flatteuse, que le petit locataire du
quatrième avait faite, et du refus si prompt que lui, père Trébuc,
avait opposé à une démarche qui exigeait au moins des égards.
--Je lui ai répondu poliment, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.
Mais la mère Trébuc était plus perplexe que le père Trébuc. N’ayant pas
agi, elle gardait de surcroît la surprise que le père Trébuc lui avait
imposée en se décidant si vite, joint aussi qu’elle se sentait les
tempes chaudes, à cause de ce vin cacheté qu’elle avait bu, pour fêter
les vingt ans de sa Mousseline, et surtout de ce curaçao dont elle
n’avait pas abusé pourtant.
--Il est tard, Ernest, dit-elle. Il faut te coucher.
Le père Trébuc rangea le précieux écrin de carton fané entre les piles
de linge de l’armoire à glace. Il n’avait pas envie de dormir.
Au lit, dans l’obscurité, il se remémora peu à peu toute la scène,
jusqu’aux moindres détails. Il revit l’attitude modeste du petit
prétendant qui tenait sa boîte à violon entre ses jambes.
--Il était gentil, ce petit, dit-il, faut être juste.
--Il a toujours été gentil, répondit la mère Trébuc.
Puis:
--Mais il est vraiment trop jeune, dit-elle.
--N’est-ce pas? C’est un gosse. Il ne sait rien. Tu as vu? Il ne
connaissait pas la campagne du Mexique. Qu’est-ce qu’on leur apprend
alors à l’école?
--Il ne sait rien, confirma la mère Trébuc, mais il a bien su remarquer
notre fille.
--Il n’est pas déjà si bête!
--Dame non. Il s’est dit comme ça: «Tiens! voilà une jeune fille, qui
n’est pas trop laide.»
--Tu peux dire: qui est jolie.
--«Sérieuse, régulière au travail.»
--Dis donc, Amélie!
--Quoi donc?
--Qu’est-ce qu’on va dire à la Fille?
--Dame, je ne sais pas.
Ils se turent. Ils entendirent sonner la pendule du bureau de monsieur
Forderaire, au premier étage, au-dessus d’eux.
--Onze heures, dit la mère Trébuc. Faut dormir.
Elle se tourna vers la muraille. Mais, après un silence, le père Trébuc
demanda:
--Tu dors?
--Non.
--Crois-tu qu’il lui avait dit qu’il viendrait?
--Comment veux-tu que je sache?
--Ils ne se parlaient pas.
--Je les ai jamais vus.
--Faut pas qu’ils se parlent, conclut le père Trébuc.
De nouveau le silence se fit. La respiration de la mère Trébuc devint
plus forte. Le père Trébuc réfléchissait toujours.
Le père Trébuc songea qu’il avait refusé sa fille à monsieur Jaulet
parce qu’il espérait que monsieur Daix se présenterait comme monsieur
Jaulet s’était présenté.
--Et s’il ne se présente pas? se dit le père Trébuc.
Et il voyait sa fille vieillissant, par sa faute à lui, sans mari. Il
voyait sa Mousseline, mécontente, lui reprocher son refus inutile.
Le père Trébuc entendit sonner minuit à la pendule de monsieur
Forderaire. Sa femme dormait. Lui, continuait de réfléchir, et, quand il
regrettait son refus, il objectait à part soi que le petit locataire du
quatrième, un inconnu après tout, était, comme disait la mère Trébuc,
vraiment trop jeune, trop incapable d’assurer à Mousseline une existence
suffisante.
--Ces artistes, se disait-il, ça meurt de faim les trois quarts du
temps.
Vers minuit, un concierge est souvent réveillé par les locataires qui
rentrent du théâtre ou du cinéma. Le père Trébuc, qui ne dormait point,
tira le cordon quatre fois sans maugréer. A la cinquième, vers une
heure, il maugréa, car il était enfin près de s’endormir.
--Monsieur Jaulet, annonça le locataire en passant devant la loge.
--Va te promener! murmura le père Trébuc.
XXI
Il dépend de bien peu de chose qu’une journée dont on n’attend qu’ennuis
et désagréments tourne mieux qu’on ne l’espérait. Si le père Trébuc
n’avait pas perdu tout un quart d’heure, le lendemain matin, à expliquer
à sa femme la conduite qu’il s’était fixée, et qu’il lui fixait, à
l’égard de Mousseline et de ce blanc-bec qui parlait mariage, il n’eût
pas été sur le seuil de la loge, prêt à partir pour le square, au moment
que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, partait aussi pour la maison
de santé où elle exerçait tous les matins. Or mademoiselle Baudetrot
avait vu monsieur Daix, et le malade allait mieux, beaucoup mieux.
--Grippe bénigne, très bénigne, dit la sage-femme. Ce ne sera rien. Il
n’a presque pas de fièvre.
Ces quelques mots avaient suffi pour que le père Trébuc s’en allât à son
service avec moins de regret.
--Alors, tu as compris, la Maman? résuma-t-il. A la Fille, tu ne dis
rien. Elle va à son bureau sans se douter du truc, et à midi je
débrouille l’affaire. Et pour ce qui est de l’artiste, tu ne lui dis
rien non plus. Et, s’il veut t’entreprendre, tu lui réponds:
«Adressez-vous à Monsieur Trébuc.» Ça va comme ça, n’est-ce pas?
--Ça va.
--Alors, à tout à l’heure.
La mère Chateplue, concierge de la maison voisine, balayait son trottoir
quand le père Trébuc sortit. Elle le regarda sans baisser les yeux. Il
passa, la tête haute. Elle eut un sourire narquois.
Que lui importait la mère Chateplue? Elle ne sourirait certainement pas,
si elle savait qu’un locataire avait demandé Mousseline en
mariage,--oui, Madame, un locataire,--et le père Trébuc avait refusé.
Il avait refusé parce que...
Est-ce de l’orgueil qui animait le père Trébuc sournoisement?
--Je connais ma fille, n’est-ce pas? se disait-il. Je n’ai pas des
mille et des cents à lui donner, et je ne suis qu’un gardien de square.
Mais, quoi! Y a l’honnêteté. Ça compte, ça, peut-être? On a toujours
marché droit chez nous. Ce petit Jaulet, qui n’est qu’un sauteur, il a
bien vu ça tout de suite, lui. Il est malin, celui-là. Oui, mais, si
celui-là a su le voir, pourquoi qu’un autre ne saurait pas le voir comme
lui? Et un autre qui n’est pas un sauteur, qui sait ce que c’est que la
vie, et la souffrance, et tout?
En remuant ces pensées, le père Trébuc prenait possession de son square,
comme tous les matins, par une promenade à travers toutes les allées. Il
examinait les massifs, constatait que les bancs n’avaient pas été
détériorés pendant la nuit, et procédait pour le square comme jadis il
procédait pour sa demi-section de marsouins avant une revue du colonel.
Après cette promenade en quelque sorte réglementaire, il ne se promenait
plus que pour le plaisir, et, aux premiers jours du printemps, il
cherchait volontiers un peu de soleil le long de la grille du chemin de
fer.
Le soleil agissait sur le père Trébuc à la manière d’un apéritif, comme
ce vermout-cassis qu’on buvait le soir, en jouant à la manille, dans le
petit café du coin de la rue Boursault: il le disposait à l’optimisme,
parce qu’il lui rappelait d’autres soleils, d’autres ciels, et des
souvenirs de pays étrangers, et le temps où le jeune soldat rêvait de
loin à sa promise.
--On s’est attendu pendant quinze ans, songeait le père Trébuc.
--Belle journée, père Trébuc!
Le père Trébuc reprit pied sans trop de peine; et leva la main vers son
képi.
--Belle journée, oui, Monsieur Forderaire.
--Printemps, printemps!
--De plus en plus, dame oui.
Car le père et la mère Trébuc employaient souvent les mêmes expressions
usuelles.
Monsieur Forderaire, s’étant arrêté, assujettit son binocle.
--Alors, dit-il, c’est pour le 28 le mariage de Mademoiselle Coupaud?
--Il paraît.
--J’ai reçu la lettre de faire-part au courrier de ce matin.
--Ah! fit le père Trébuc.
--Et votre fille? demanda monsieur Forderaire. A quand son mariage?
Le père Trébuc hésita. Puis, beau joueur:
--Oh! on a le temps d’y penser.
Mais les conversations de monsieur Forderaire n’étaient jamais longues.
--Allons! dit-il. Au revoir, père Trébuc!
Et, ayant assujetti derechef son binocle, il s’éloigna.
Le père Trébuc, à deux doigts de révéler que sa fille n’en était pas à
courir les prétendants, avait préféré se taire.
--Ça, oui, songea-t-il, ç’aurait été de l’orgueil.
XXII
La mère Trébuc n’avait pas pu résister au désir de monter chez sa fille.
Au réveil, parce que son mari l’attendait en bas pour régler la
question, elle ne s’était pas attardée dans la chambre de Mousseline.
--Bonjour, la Fille. Tu as bien dormi? Voilà ton café au lait. Je me
trotte. A tout à l’heure! Et ne te rendors pas, hein!
Mais elle avait vu que Mousseline était fatiguée ainsi qu’on l’est après
une nuit d’insomnie. Et à peine le père Trébuc poussait-il le portillon
de son square, la mère Trébuc grimpait au sixième, par le raide escalier
de service, aussi vite que le lui permirent, comme elle disait, ses
vieilles jambes.
Elle ne tergiversa point, les yeux de sa Moumousse étaient trop tristes.
Devant le regard de ces yeux battus, elle ne regretta pas de désobéir à
la consigne que lui avait fixée son mari: ne rien dire à Mousseline.
Mais elle se rappela qu’elle ne pouvait pas se dérober à l’autre devoir,
et c’était de dissuader Mousseline, si Mousseline essayait de s’entêter.
S’entêter, la Moumousse? quand sa mère lui remontrerait tout ce qu’elle
lui remontrerait? Elle avait toujours été docile, la Moumousse. Enfant,
quelques taloches lui avaient inculqué les nécessaires notions de
l’obéissance qu’une fille doit à ses parents, selon le père Trébuc,
avant de la devoir à son mari. Et Mousseline adolescente s’était
rarement conduite de façon à mériter une semonce ou même une simple
observation. Mais la mère Trébuc s’attendait à un peu de résistance:
--Quand on a l’amour en tête..., se disait-elle.
Et elle se rappelait qu’elle s’était entêtée, elle, jadis, à vouloir son
gars Trébuc, et qu’elle l’avait eu, après quinze ans de fidélité.
--Savoir, se dit-elle, si elle l’aime aussi comme ça. Alors, ma foi,
dame!
Et d’autres réflexions, qu’elle garda par devers soi, naturellement.
Mais elle s’attrista de tout son cœur en voyant les yeux si tristes de
Mousseline.
Nul reproche dans ces yeux-là, nulle colère, nulle rancune. De la
tristesse, du chagrin. Rien de plus, mais n’est-ce pas trop pour une
maman?
La maman entoura de ses bras la taille de sa fille. Elle sentit palpiter
sur elle une gorge que secouaient déjà des sanglots. Elle regarda de
près les pauvres yeux cernés qui se mouillaient.
--Moumousse, Moumousse! Pleure pas, pleure pas, Moumousse!
Mousseline en larmes appuya son visage contre l’épaule de sa mère:
--Pourquoi vous ne voulez pas? gémit-elle.
--C’est pas moi, Moumousse, c’est ton père.
--C’est la même chose.
--Pleure pas, Moumousse. Tu ne sais pas, vois-tu...
--Qu’est-ce que ça peut vous faire?
La mère Trébuc, près de pleurer, se retenait. Sa voix devenait faible.
--Il est trop jeune, dit-elle avec effort.
--C’est pas une raison.
La mère Trébuc comprit qu’elle s’égarait.
--Écoute, Moumousse. Faut rien dire à ton père, il m’avait défendu de
t’en parler. Il t’en parlera lui-même à midi.
--Pourquoi vous ne voulez pas?
La fille s’entêtait. La mère se ressaisit.
--Tiens! fit-elle. Pourquoi que tu me le cachais?
--Je ne le cachais pas.
--Tu le cachais pas?
--Non. On rentrait presque tout le temps ensemble.
--Pas possible!
--C’est pas ma faute si tu ne l’as pas vu. On se cachait pas, je te
jure.
La mère Trébuc était consternée.
--Ah! mon Dieu! exclama-t-elle. Je parie que la mère Chateplue vous a
vus!
--Je ne sais pas, avoua Mousseline.
--Écoute, Moumousse, faut pas le dire à ton père. S’il savait ça, tu
sais, je ne sais pas ce qu’il ferait.
Mousseline frémit.
--Ton bureau! s’écria la mère Trébuc. Tu vas arriver en retard.
Dépêche-toi!
Mousseline leva les bras et les laissa retomber.
--Allons, allons, dépêche-toi. Faut pas être comme ça, que diable! Tu
n’es plus une petite fille, tu as vingt ans.
--On le dirait pas, riposta Mousseline.
Et la mère Trébuc, autour d’elle empressée, n’entendit pas
l’impertinence. N’entendit pas?
XXIII
Au portillon du square, où il se tenait d’habitude pour que sa fille
l’embrassât avant de prendre l’autobus, le père Trébuc n’attendit pas
Mousseline. Il avait décidé de ne pas la voir jusqu’à l’heure du
déjeuner, heure grave où il lui expliquerait, avec tous les arguments
indispensables, qu’il lui interdisait de commettre et une imprudence et
une bêtise. Il parlerait avec fermeté, pour que Mousseline se gardât de
toute illusion, mais il tâcherait, en restant dans le vague, de lui
faire espérer un consentement immédiat, entier et complet,--entier et
complet, répéta-t-il en lui-même,--dès qu’un parti meilleur, et plus
digne,--et il répéta: plus digne,--se présenterait. Et il insinuerait
qu’il savait ce qu’il savait.
Au bon soleil, le long de la grille du chemin de fer où il marchait
lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien
planté, le père Trébuc, en veine d’optimisme, supputait qu’il ne serait
peut-être pas mauvais que monsieur Daix fût informé de la démarche de
monsieur Jaulet et du refus que le père Trébuc avait prononcé.
--Y en a qui ne comprendraient pas, se dit-il, mais lui!
Et il songeait que, par la mère Trébuc qui manigancerait la chose avec
cette brave madame Loissel, la chose réussirait.
--C’est si malin, les femmes! conclut-il.
Alors le père Trébuc cessa de se promener le long de la grille du chemin
de fer, et se dirigea vers le kiosque à musique, centre idéal du square
des Batignolles. Il eût été fort étonné de ne pas rencontrer dans ces
parages la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne qui
promenait tous les matins la Choute de sa maîtresse. Il avait
précisément deux mots à lui dire. Et il la rencontra.
--Mademoiselle Jeanne, dit-il, je ne suis pas un homme à me mêler de ce
qui ne me regarde pas. Seulement aussi, vous exagérez.
Malgré son large sourire, elle n’était pas sotte au point de se croire
obligée de jouer la surprise. Elle reconnut qu’elle n’aurait pas dû se
laisser reconduire à trois heures du matin.
--Ça, coupa-t-il, c’est vos affaires, et celles de vos patrons, si vous
tombez de sommeil en leur passant les plats à table. Mais ce que je ne
peux pas tolérer, moi, à cause des locataires, c’est tout ce raffut que
vous faites à des heures pareilles. Y en a qui se plaindront, vous
verrez.
Mademoiselle Jeanne minauda du mieux pour gagner son pardon. Et, afin de
séduire à fond le père Trébuc, elle lui demanda gentiment des nouvelles
de sa fille.
--Est-ce qu’elle est malade? dit-elle.
--Malade?
--Je n’ai fait que de l’apercevoir tout à l’heure en sortant. Il m’a
semblé qu’elle n’avait pas sa bonne mine.
--Oh! non, dit le père Trébuc sur la défensive. Elle n’est pas malade.
--Tout de même, quand je suis rentrée, cette nuit, à trois heures, elle
ne dormait pas encore, et je l’ai bien entendue qui pleurait.
Le père Trébuc se contint.
--Bah! dit-il d’un air dégagé, elle rêvait peut-être. Vous savez, les
cauchemars, comme on les appelle, c’est quelquefois méchant.
--Moi, je croyais plutôt à de l’indigestion. Il y avait fête chez vous,
hier soir?
--Oui, pour ses vingt ans. Vous avez peut-être raison, Mademoiselle
Jeanne. C’est peut-être bien ça.
Le père Trébuc respira quand la Choute, tirant sur sa laisse, entraîna
la femme de chambre à sa suite. Que ne l’avait-elle entraînée plus tôt?
Ainsi Mousseline, à trois heures du matin, ne dormait pas. Elle
pleurait, et on l’entendit de la chambre voisine.
--Indigestion? Non. Cauchemar? Pas davantage.
Elle savait donc et que le petit locataire du quatrième allait la
demander en mariage, et que le père Trébuc avait refusé? Mais comment le
savait-elle? Ils s’étaient donc vus, et avant et après? Mais où
s’étaient-ils vus?
--Oh! y a maldonne, se dit le père Trébuc.