Mousseline parut derrière la porte vitrée de la loge. Elle parlait à

quelqu’un, à une femme élégante, plus grande qu’elle, qui gagnait la

porte de l’escalier.

--Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc.

--C’est Mademoiselle Baquier qui m’a ramenée dans sa voiture. Je venais

d’arracher mon numéro au bec de gaz pour l’autobus, j’entends qu’on

m’appelle: c’était elle qui passait, elle m’a prise.

--Je n’aime pas beaucoup ça, répliqua la mère Trébuc.

--Elle était seule, dit Mousseline.

--Et puis d’abord ce n’est pas SA voiture, c’est la voiture de Monsieur

Marsouet.

La mère Trébuc parlait sec.

Au moment de mettre son projet à exécution, comprenait-elle, par

l’imprudence de Mousseline, qu’elle allait en faire une autre, peut-être

pire? Ou si elle se gourmandait, en gourmandant Mousseline?

La mère Trébuc semblait fort mécontente.

--Quelle affaire! dit Mousseline. Pour une fois que je m’offre une

promenade dans la limousine d’un sénateur!

La mère Trébuc se radoucit.

--Justement, dit-elle. Les limousines des sénateurs, ça n’est pas fait

pour toi.

--Oh! tu sais, Maman, il y en a de plus moches que moi, qui ont des

limousines de ministres, avec une cocarde à la casquette du chauffeur.

Elle riait, Mousseline, afin d’apaiser sa mère.

--Tiens, embrasse-moi, ça vaudra mieux! ajouta-t-elle en l’enlaçant de

ses bras.

Tactique irrésistible. Deux baisers. Deux sourires. La paix était

signée.

Mousseline ôta son chapeau.

--Ah! mon Dieu! s’écria la mère Trébuc.

--Quoi donc?

--Voilà que j’oubliais, avec tes histoires de limousine! Remets ton

chapeau. Non, reste comme ça.

--Tu me fais peur.

Mousseline souriait, amusée.

La mère Trébuc lui tendit d’une main _l’Intransigeant_ et de l’autre une

clef.

--Prends ça, et ça. Tu vas me rendre un service. Toi, tu es jeune, tu

peux monter cinq étages sans fatigue.

Mousseline s’amusait fort.

--Tu vas monter chez Monsieur Daix. Tu sais? Il a la grippe. Tu sonneras

trois coups. Tu entends? Trois.

--Trois, oui, Maman.

--Tu ouvriras, tu entreras...

--Et je lui donnerai _l’Intran_?

--Voilà.

La mère Trébuc respirait.

--Tu lui diras comme ça que je n’ai pas pu avoir le journal plus tôt, la

troisième édition n’était pas arrivée.

--Bon.

--Attends. Et puis, tu lui demanderas de ses nouvelles, comment il se

sent, si ça va mieux, s’il a besoin de quelque chose.

--Bon. Après?

--Monte vite. Il m’attend depuis six heures.

XIII

A aucun moment peut-être la mère Trébuc n’avait soupçonné l’importance

de son acte comme elle la comprit, sitôt que Mousseline eut quitté la

loge en fredonnant que dans la vie il ne faut pas s’en faire, chanson à

la mode de 1923.

Qu’est-ce que signifiait ce sourire de Mousseline? Se doutait-elle que

sa mère tramât quelque chose? La mère Trébuc s’était-elle montrée si

maladroite? Ou Mousseline souriait-elle parce qu’elle pesait, elle

aussi, dans sa pensée, l’inconvenance que sa mère lui faisait commettre,

après lui avoir reproché d’en avoir commis une autre?

--Ça ne se compare pas, estimait à part soi la mère Trébuc, afin de

s’absoudre.

Les parents en effet savent mieux que les enfants ce qui est convenable

et ce qui ne l’est pas; sans compter qu’ils ont des raisons pour agir

comme ils agissent, tandis que les enfants agissent toujours au hasard.

Si la mère Trébuc avait eu à sa disposition un vocabulaire moins

restreint, elle eût dit que les enfants agissent inconsidérément. Et

quoi de plus inconsidéré, pour une fille honnête, que de s’afficher dans

la limousine d’un sénateur marié, à côté d’une femme ou d’une fille qui

n’est ni la femme ni la fille, mais ce que tout le quartier connaissait,

de ce sénateur?

La réputation de Mousseline était intacte dans le quartier. Jamais rien

de déplaisant ne revenait aux oreilles du père et de la mère Trébuc. Ils

en tiraient de la fierté, sans ostentation néanmoins, car il n’est pas

charitable d’écraser un chacun de la supériorité qu’on peut avoir.

--Tant pis pour les aveugles! disait le père Trébuc. On a sa conscience

pour soi.

Mais le père et la mère Trébuc, sans crainte de se contredire,

prétendaient qu’il ne suffit pas d’avoir sa conscience pour soi, et

qu’il est bon de garder sa réputation intacte en ne prêtant pas à jaser,

surtout dans Batignolles, et surtout quand la concierge de la maison

voisine, qui observe tous vos faits et gestes, est une chipie du genre

de la mère Chateplue.

La mère Trébuc, qui surveillait son langage et ne se risquait jamais à

porter devant des étrangers un jugement quelconque sur quiconque, car

«les affaires d’autrui...», commençait-elle, et elle n’achevait pas, la

mère Trébuc sortait de sa réserve pour la mère Chateplue.

--Elle en ferait des gorges chaudes, cette chipie, se disait-elle en

songeant que la voisine aurait pu voir Mousseline à côté de mademoiselle

Baquier dans la voiture de monsieur Marsouet.

Car la fille de cette chipie avait mal tourné. Un ménage s’était désuni

à cause d’elle, et une femme, abandonnée avec deux gosses, avait joué du

revolver. D’où scandale, procès en cour d’assises, acquittement de

l’épouse trahie, des histoires enfin, qui avaient longtemps occupé tout

le quartier, et d’autres histoires que l’on ignorait depuis le départ de

la fille de cette chipie. D’où encore réprobation de tout le quartier

sur la chipie de mère Chateplue, grosse matrone aux mamelles flasques,

toujours fourrée chez le marchand de vins d’en face à se piquer le nez

et à déblatérer de Pierre et de Paul, pour se venger du mépris où on la

tenait.

--Il ne manquerait plus qu’elle l’ait remarqué! se disait la mère

Trébuc, inquiète.

La mère Trébuc se dérobait ainsi à son inquiétude véritable.

Son supplice pourtant ne dura guère.

--Te voilà? dit-elle soudain à Mousseline qui descendait.

Elle avait failli ajouter:

--Déjà?

Elle ajouta seulement:

--Il va mieux?

--Je ne sais pas, répondit Mousseline.

--Comment! Tu ne sais pas?

--Non, je ne sais pas.

--Tu ne l’as pas vu?

--Si, je l’ai vu.

--Alors? Tu ne lui as pas demandé de ses nouvelles? Il ne t’a rien dit?

--Non.

--Ça, c’est raide, par exemple.

Mousseline éclata de rire.

--Mais non, Maman, ça n’est pas raide. Il ne pouvait rien me dire, et je

ne pouvais rien lui demander, puisqu’il dormait!

--Il dormait?

--Dame oui, j’ai sonné les trois coups, je suis entrée, j’ai crié: «Vous

dérangez pas, Monsieur Daix, c’est votre _Intran_.» Je vais à sa

chambre, je toque à la porte qui était ouverte. Pas de réponse. Je

regarde. Il dormait.

--Ça, par exemple!

--Je l’ai pas réveillé, tu penses. Je lui ai posé son journal sur la

table de nuit, et je me suis barrée tout doucement.

--Tu as bien fait, dit la mère Trébuc, qui semblait contrariée.

XIV

Le père Trébuc était homme d’habitudes. Tous les soirs, son service

terminé, il se rendait au petit café qui est à l’angle de la rue

Legendre et de la rue Boursault. Il entrait, levait la main vers son

képi, saluait de quelques mots la patronne qui débitait cigarettes et

tabac près de la porte, saluait plus familièrement le patron, lequel, en

hiver comme en été, n’avait jamais de veste, puis gagnait le fond de la

salle, à droite, et s’asseyait à la première place disponible.

La servante, même si elle était nouvelle, n’avait pas à lui demander ce

que ça serait. Le patron lui envoyait un vermout-cassis.

--Bonsoir, père Trébuc!

--Bonsoir, tout le monde!

Le père Trébuc retrouvait là quelques amis, presque toujours les mêmes:

Brouchon, Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet, Deraque. Tel ou tel

autre était quelquefois absent. Le père Trébuc, jamais. Et il n’arrivait

jamais en retard.

--La Marsouille est la Marsouille, disait-il.

Et, de son geste familier, sans en avoir l’air, comme pour lui-même, il

touchait les trois médailles qui paraient sa tunique, cependant que, si

on le taquinait à ce sujet, il clouait le bec aux railleurs en

répondant:

--Causez, causez! Vous n’avez pas connu votre Gallieni, tas de

Parisiens, quand il était colonel.

Lui l’avait connu colonel, à Madagascar. Mais, depuis 1914, il ne se

lançait plus dans ses souvenirs où défilaient jadis pêle-mêle les Hovas,

la canne à sucre, le caoutchouc, le général Duchêne et la reine

Ranavalo.

--Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule.

Il n’était pas si vieille barbe qu’un client de passage eût pu le

croire, à surprendre de pareilles scènes. Ceux qui le fréquentaient ne

l’ignoraient pas. Mais ils ignoraient que, si le père Trébuc, dans ce

petit café où il venait tous les soirs, semblait se départir un peu de

son quant-à-soi de la journée, il n’y venait pas pour le seul plaisir de

boire un vermout-cassis et de faire une manille. Il y venait surtout

parce qu’il était heureux au jeu. De quoi naturellement on le taquinait

aussi. Il laissait dire, et emportait son gain, parfois léger, parfois

rondelet, du moins pour lui, car tout est relatif; et il souriait parce

que, rentré à la maison, il avait la joie quasi quotidienne de constater

que le magot de ses économies grossissait peu à peu. Or ces économies,

le père Trébuc les destinait en secret à sa fille, on n’en doute pas,

pour le jour de son mariage. Et elles dépassaient deux mille francs.

--Je coupe, et atout! annonçait triomphalement le père Trébuc.

Mais ce jour-là, après une après-midi de soucis et de pensées tristes,

le père Trébuc annonçait moins haut son jeu. Il y était cependant aussi

attentif qu’à l’accoutumée. Et, comme les autres soirs, il ne prêtait

qu’une oreille indifférente aux propos poissards que débagoulait, debout

devant le comptoir, la mère Chateplue, la grosse matrone aux mamelles

flasques, celle que la mère Trébuc avait une fois pour toutes baptisée

chipie.

Le verre en main, elle avait beau déclarer à la cantonnade:

--Y en a qui se font trimbaler dans des autos de sénateurs, et y en a

d’autres pendant ce temps-là qui se les roulent. Et puis ça crâne.

C’est du joli! Moi, je demande rien à personne. Alors, qu’on me foute la

paix, hein!

Le père Trébuc ne l’écoutait pas plus que si elle eût chanté l’_Agnus

Dei_ ou la _Marseillaise_. La chipie en fut pour ses frais, et elle s’en

alla, comme elle était venue, sans qu’on daignât la remarquer.

La partie s’acheva dans le calme habituel.

Les bonsoir et les bon appétit distribués à droite et à gauche, le père

Trébuc, se redressant parce qu’il était en uniforme, serra la main du

patron, salua de quelques mots la patronne qui comptait des timbres,

sortit, traversa la rue Legendre en biais, et fut à sa porte.

Il n’était pas mécontent: il avait gagné huit francs cinquante.

--Bonsoir, Papa.

--Bonsoir, la Fille. Ça va, la Maman?

--Ça va.

Heureux de se retrouver enfin pour de longues heures chez lui avec sa

femme et sa fille, le père Trébuc dégrafait son ceinturon et humait le

parfum de cuisine qui montait du réchaud à gaz surveillé par la mère

Trébuc.

--Hum! fit-il. Ça sent bon. Et Monsieur Daix? Quelles nouvelles?

XV

Comme la soupe n’était pas tout à fait prête, Mousseline dit:

--Je vais voir mon petit galurin, Maman.

--Mets ton fichu, répondit la mère Trébuc. Avec ce courant d’air qu’il y

a sur le pont, il ne fait pas encore assez chaud pour sortir sans rien.

Obéissante, Mousseline mit son fichu.

La mère Trébuc expliqua que la Fille allait examiner, pour s’en agencer

un semblable, un chapeau, que la modiste du Pont Legendre exposait

depuis deux jours et qui avait attiré les regards de Mousseline.

--Comment qu’il est? demanda le père Trébuc, car il s’intéressait à la

toilette de sa fille.

--Paraît que c’est une cloche.

La mère Trébuc résumait. Mousseline avait dit:

--Un amour de cloche avec beaucoup de coiffant et un ruban mode, large

comme ça, plissé dans le travers.

Le père Trébuc répondit simplement:

--C’est toi qui lui offres?

--Je lui offre, je lui offre, pardon! Je lui paye la forme.

--Je lui payerai le ruban, dit le père Trébuc. C’est après-demain son

anniversaire, tu sais.

--Je le sais. Faut pas lui dire.

--Oh! elle est pas plus bête que toi, sauf respect, va, la Maman. Et tu

peux être sûre qu’elle s’attend à une surprise.

--Tiens! pour ses vingt ans! A sa place, je serais comme elle.

--Tu l’as entendue, avec son air de ne pas en avoir? «Maman, je vais

voir mon petit galurin.» Laisse-moi rire, la Maman! Si nous ne

comprenons pas qu’elle a envie de ce petit galurin pour son

anniversaire, nous ne comprenons plus rien à rien.

Et le père Trébuc souriait, content de l’astuce de sa fille, content de

son astuce à lui, content de tout. La journée se terminait mieux qu’il

ne l’eût espéré: la femme de ménage de monsieur Daix, en descendant

tout à l’heure aux commissions, avait donné des nouvelles, qui n’étaient

pas mauvaises.

Le père Trébuc pensait seulement:

--Si Monsieur Daix la demandait en mariage pour son anniversaire, c’est

ça qui serait une belle surprise!

Il allait vite dans ses désirs, le père Trébuc, à ses moments

d’optimisme.

--Bien le bonjour, Monsieur Jaulet, cria-t-il à un locataire qui

rentrait, comme s’il voulait que son salut lui arrivât, malgré la porte

fermée.

--Il est gentil, ce petit, ajouta-t-il pour sa femme, et d’ailleurs sans

conviction.

--Il est jeune, répondit la mère Trébuc, sans accent.

Celui qu’ils jugeaient en ces termes était monsieur Rodolphe Jaulet, le

petit locataire du quatrième, comme ils disaient en abrégeant, car

plutôt il était en pension chez les Mujol, locataires du quatrième à

gauche, lesquels, vu la difficulté des temps, avaient pris un

pensionnaire depuis l’armistice; mais monsieur Rodolphe Jaulet n’était

chez eux que depuis trois mois.

Cependant, presque sur les talons de monsieur Jaulet, Mousseline rentra.

A point nommé: la mère Trébuc emplissait de potage son assiette, la

dernière.

--A table, Moumousse.

Et ce fut un repas du soir pareil au repas de tous les soirs, modeste,

plus riche en légumes qu’en viande, avec du pain à la livre dont

Mousseline mangeait peu, avec du vin rouge pour le père Trébuc, de l’eau

rougie pour la mère, et de l’eau pure pour la fille. Mousseline contait

les événements de sa journée, le père Trébuc les siens. Parfois, la mère

Trébuc intervenait, mais la conversation appartenait surtout au père et

à la fille. La mère les servait. C’était ce que la plus vieille

tradition littéraire appelle un repas familial.

Et ce fut ensuite la soirée ordinaire, sans visiteur toutefois, une

soirée familiale. La mère Trébuc lavait la vaisselle, Mousseline n’ayant

que le droit de desservir, de plier les serviettes et la nappe, qui

était à carreaux bleus et blancs, et de remettre sur la table le tapis

que madame Loissel leur avait donné avant la guerre. Le père Trébuc

allumait sa pipe, étalait son _Journal_ sur la table, lisait,

s’interrompait pour lire à haute voix ou pour commenter un article

intéressant. Mousseline, en face de lui, lisait aussi, mais un livre, de

la bibliothèque municipale, ou bien elle cousait. Au dessus d’eux, le

gaz sifflait dans le manchon.

Ainsi jusqu’à neuf heures. Alors Mousseline se levait, rangeait son

ouvrage ou son livre, embrassait son père et sa mère, leur souhaitait

une bonne nuit, allumait une lampe à pétrole, la prenait, et montait se

coucher, au sixième.

--Bonsoir, la Fille, répétait le père Trébuc, qui allait fermer la porte

de la rue.

XVI

A peu de chose près, la journée du lendemain fut ce qu’avait été la

journée de la veille.

Monsieur Forderaire, le locataire du premier qui occupait tout l’étage

avec son appartement et ses bureaux, se levait de bonne heure: il était

l’un des premiers à jeter quelques mots au passage à la concierge ou au

père Trébuc, non sans assujettir auparavant son binocle indocile.

--Il n’y a pas d’erreur, c’est bien le printemps! dit-il au père Trébuc

qui sortait pour aller prendre son service au square.

La journée, en effet, comme celle de la veille qui avait tenu sa

promesse, s’annonçait belle.

Au square, ce fut pour le père Trébuc une matinée de flânerie le long de

la grille du chemin de fer, en plein soleil, et plus tard à l’ombre dans

les allées où l’affluence ne commence d’être sérieuse que vers onze

heures. Il badina, comme la veille, avec Mademoiselle Jeanne, qui

promenait la Choute de sa maîtresse.

--Un peu plus, lui dit-il, et je croyais que votre amoureux ne s’en

irait pas avant le grand jour!

--Oh! père Trébuc! Si on peut dire!

--Vous n’avez pas dû dormir beaucoup hein?

--Oh! père Trébuc!

Et la femme de chambre des Baquier lui ouvrait son large sourire, sans

arrière-pensée. Elle ne s’était pas attiré, ce matin-là, une verte

réplique de la mère Trébuc.

--C’est vos affaires, dit le père Trébuc. Seulement, tâchez moyen de ne

pas faire trop de bruit là-haut. Vous savez, il y a ma fille à côté de

vous.

--Oh! père Trébuc!

Mais, la Choute entraînant mademoiselle Jeanne au bout de sa laisse, la

conversation avait été rompue là.

Quant à la mère Trébuc, la matinée fut aussi pour elle ce qu’elle était

tous les jours: le réveil de Mousseline, qui répondait de l’intérieur de

sa chambre où elle était enfermée: «Voilà Maman!», sautait du lit,

ouvrait, se recouchait, et recevait les baisers et le bol de café au

lait que sa mère lui apportait; puis, le grand escalier à faire, tandis

que le père Trébuc, levé plus tôt et ayant rentré dans la cour la boîte

à ordures, balayait l’escalier de service; entre temps, l’arrivée du

facteur et le courrier à classer, examiner et distribuer, et les

fournisseurs qui appellent Madame la Concierge pour lui demander où

habite Monsieur Chaudroule, professeur au lycée Condorcet, ou

Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme; les locataires qui sortent,

pressés comme tous les gens qui sortent le matin; puis le départ de

Mousseline, l’arrivée de M. Marsouet, le sénateur, qui ne déjeunait pas,

ce matin-là, chez les Baquier; la courte visite à madame Loissel et ses

ordres pris pour les commissions; ces commissions; et quelques mots avec

l’un et avec l’autre, mais surtout avec la femme de ménage de monsieur

Daix et ensuite avec madame Loissel, au sujet du malade, qui n’allait ni

mieux ni plus mal, source de discussions; enfin le repas de midi à

préparer.

A midi cinq, le père Trébuc revint de son square; puis Mousseline de son

bureau, et monsieur Jaulet presque sur ses talons, et mademoiselle

Baudetrot qui prit son courrier en passant; et d’autres locataires.

Tout le train de tous les jours. Un seul détail: la mère Trébuc crut

apercevoir que sa Mousseline semblait préoccupée, mais le père ne

remarqua rien, et la mère pensa que Mousseline peut-être pensait à

monsieur Daix, car elle y pensait elle-même.

Après quoi, la journée se dévida sans incident notable pour personne.

Madame Loissel était descendue chez monsieur Daix, mais la mère Trébuc

ne la revit pas. Jusqu’à l’heure du dîner, où la femme de ménage en

donna, qui demeuraient les mêmes, on n’eut pas de nouvelles de monsieur

Daix. Le dîner des Trébuc s’en trouva un peu attristé, du moins au

début, comme si ce pauvre monsieur Daix était de la famille.

--Saleté de grippe! se disait le père Trébuc. Ça va nous gâter notre

soirée. Y a maldonne.

C’est qu’il avait rapporté de chez Nicolas une bouteille de Bordeaux

blanc à capsule de cire, car Mousseline préférait le vin blanc, et, du

petit café du coin, où il n’avait gagné que trente sous à la manille, un

flacon à moitié plein de curaçao, le tout en l’honneur de Mousseline qui

allait avoir ses vingt ans dans la nuit, exactement à deux heures du

matin.

XVII

A neuf heures, comme d’habitude, Mousseline était montée. Pour cette

fois, elle pouvait bien veiller plus tard. Le père Trébuc ne lui aurait

pas dit:

--La Fille, si tu veux te lever demain, il est temps de te coucher.

Car il avait reconnu lui-même, en emplissant de curaçao les verres bleus

à bord doré de la cave à liqueurs gagnée deux ans auparavant, à la

Loterie Moderne du Boulevard des Batignolles:

--C’est pas tous les jours qu’on a vingt ans.

Mais, puisque Mousseline d’elle-même sonnait la retraite, mieux valait

ne pas la retenir: le lendemain était jour de travail. Le père Trébuc

n’avait pas retenu Mousseline.

--Brave fille, notre Mousseline, n’est-ce pas, la Maman? dit-il, quand

elle eut disparu avec sa lampe à pétrole allumée.

Les interrogations du père Trébuc n’exigeaient pas souvent une réponse.

La mère Trébuc ne se donnait que rarement la peine de discuter contre

son mari. Et d’ailleurs n’avait-il pas exprimé leur admiration commune?

--Sûr que Madame Loissel a raison, répondit-elle. Celui-là qui épousera

notre fille, ramènera chez lui une femme comme il n’y en a pas beaucoup.

--Elle t’a dit ça, Madame Loissel?

--Dame oui.

--Et quand est-ce qu’elle t’a dit ça?

--Tout le temps elle me le dit. Elle me l’a encore dit hier.

--Ça, c’est curieux! murmura le père Trébuc.

Et il se prit à rêver, la pipe entre les doigts.

La mère Trébuc attendait.

--A quoi que tu penses?

--A ça que je pensais hier tout justement, à ça que Madame Loissel te

dit et que je pensais. C’est à cause que je pensais que Monsieur Daix,

avec sa grippe, pouvait y rester. Alors je pensais à tout, à tout, quoi!

Tu comprends?

--Je comprends.

--Je pensais que ça aurait fait un beau mariage, et puis, tu ne sais pas

ce que je pensais?

--Dame non.

--Eh bien! prononça doucement le père Trébuc, comme s’il rêvait à

mi-voix, je pensais que nous vieillissons, la Maman, et qu’on pourrait

alors tous deux se retirer. On laisserait les enfants à Paris, et nous,

je pensais qu’on pourrait aller souffler un peu. On à fait sa part.

--Dame oui, Ernest.

--Tu nous vois à Portrieux, la Maman? On aurait la vie facile. Je

pourrais bricoler quelque chose là-bas, surtout l’été, où il y a des

baigneurs. Monsieur le Commissaire va tous les ans à Saint-Quay; il m’a

dit que je reconnaîtrais pas la route de Portrieux à Saint-Quay: c’est

tout construit, des villas et des chalets, et des boutiques où on vend

de tout. Ça ne te dirait rien, la Maman?

La mère Trébuc soupira.

--Faut pas vendre la peau de l’ours, murmura-t-elle.

--Non, bien sûr, mais quoi! On cause. On peut causer, n’est-ce pas?

--Dame oui.

Le père Trébuc se leva, vida sa pipe, la nettoya, la posa sur la

cheminée.

--Je vais fermer la porte, dit-il.

Mais à cet instant une ombre parut dans le vestibule, frappa, et un

jeune homme, qui avait une boîte à violon sous le bras, entra dans la

loge.

--Bonsoir, Madame Trébuc, dit-il. Bonsoir, Monsieur Trébuc.

Il ôtait son feutre gris, qui avait de larges bords.

--Bonsoir, Monsieur Jaulet.

Le petit locataire du quatrième rougit aussitôt.

--Monsieur Trébuc, dit-il d’une voix mal affermie, je voudrais vous

parler.

--Qu’est-ce qu’y a pour votre service, Monsieur Jaulet? Je suis tout à

votre disposition.

Le père Trébuc était en effet fort serviable, tous les locataires le

savaient.

--Je vous remercie, reprit le jeune homme, embarrassé. Voilà, c’est

difficile à dire tout de suite, comme ça.

Pour s’essuyer le front, il déboutonna son manteau et tira un mouchoir

de la poche de son pantalon. Le plastron de la chemise brilla sous le

gaz de la lyre: le petit locataire du quatrième était en smoquin.

La mère Trébuc s’avança:

--Asseyez-vous donc, Monsieur Jaulet.

Il s’assit, sa boîte à violon entre les jambes. Le père Trébuc restait

debout. Alors, comme s’il se jetait à l’eau, monsieur Jaulet déclara

d’un trait:

--Monsieur Trébuc, j’ai l’honneur de vous demander la main de

Mademoiselle votre fille.

XVIII

Comme le père Trébuc demeurait interdit, monsieur Jaulet, que son

premier effort avait délivré, releva la tête. Il ne craignait plus rien.

Puisque le père Trébuc ne l’avait pas jeté dehors sans délai, que

pouvait craindre le jeune musicien? Pour se donner une contenance, il

assura sa boîte à violon entre ses jambes.

Mais le père Trébuc, tout surpris d’abord par cette démarche

véritablement inopinée, ne tarda pas à retrouver son sang-froid. Il

avait bien entendu. On lui demandait la main de sa fille, selon les

formes, ainsi que cela se pratique dans les romans que lisait sa fille.

Oui, mais qui la lui demandait? Celui dont il avait rêvé ne demandait

rien, ou du moins ne demandait rien encore, et un prétendant, que l’on

n’avait pas prévu, brouillait soudain les cartes.

--Maldonne! pouvait se dire le père Trébuc, mais il ne pouvait trancher

la question sur-le-champ.

Sentant que l’heure était grave, la mère Trébuc se taisait. Elle

laissait à son mari la responsabilité des décisions importantes. Son

mari n’agissait jamais à la légère.

Mousseline: roman · 第 2 / 9 段