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BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE
MOUSSELINE
ROMAN
[Illustration: colophon]
AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
1924
VINGTIÈME MILLE
MOUSSELINE
DU MÊME AUTEUR:
VERS:
_Le Fer et la Flamme_ (1919. Librairie PERRIN.)
_Fleurs du Désert_ (1921. A. MESSEIN.)
ESSAIS:
_Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne. (1924. E. MALFÈRE.)
_Apologie pour les Nouveaux-Riches._ (1921. A. MESSEIN.)
ROMANS:
_Mienne._ (1923. E. MALFÈRE.)
_Le Chèvrefeuille._ (1924. N. R. F.)
_Monsieur Jules._ (1924. ALBIN MICHEL.)
TRADUCTIONS:
JEAN SECOND: _Le livre des Baisers_. (1922. E. MALFÈRE.)
JOACHIM DU BELLAY: _Les amours de Faustine_. (1923. IBID.)
MUSÉE: _La touchante aventure de Héro et Léandre_. (1924. IBID.)
ATHÉNÉE: _Le chapitre treize_. (1924. IBID.)
RUFIN: _Epigrammes_. (1922. A. MESSEIN.)
SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_. (1922. Ed. CHAMPION.)
ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman. (1912. FONTEMOING.)
-- _Allah veuille!_ roman (1924. E. FLAMMARION.)
EN PRÉPARATION:
_Le pays de tous les mirages_, essai.
_Vie de Socrate._
_L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._
_Poésies complètes, de_ MÉLÉAGRE.
_Daphnis et Chloé_, traduction.
_L’Algérienne_, roman (E. MALFÈRE.)
_L’Églantine_, roman. (N. R. F.)
_Samothrace_, roman (ALBIN MICHEL.)
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BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE
MOUSSELINE
--ROMAN--
--«J’ai tout donné pour rien.»
THÉOPHILE GAUTIER
AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
1924
Vingtième mille.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
10 exemplaires sur Chine, numérotés de 1 à 10.
30 exemplaires sur Madagascar, numérotés de 11 à 40.
30 exemplaires sur Hollande, numérotés de 41 à 70.
30 exemplaires sur Lafuma, numérotés de 71 à 100.
50 exemplaires sur papier Saumon (Hors commerce).
1000 exemplaires en édition originale, sous couverture blanche.
A LA MÉMOIRE
DE
HENRY CÉARD
POÈTE ET ROMANCIER
(1851-1924)
EN TÉMOIGNAGE
D’UNE ADMIRATION
ET D’UNE GRATITUDE
QU’IL EMPORTA SANS
LE SAVOIR
MOUSSELINE
--«J’ai tout donné pour rien.»
THÉOPHILE GAUTIER
I
Le long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent
pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite,
le képi bien planté, en homme consciencieux qui sait comment il doit se
tenir, même si on ne l’observe pas.
--Service, service, répondait-il aux amis qui le taquinaient là-dessus.
Et, chaque fois qu’il leur opposait cette réponse, il se rappelait qu’il
avait connu un service plus dur et une discipline plus rigoureuse. Et,
d’un geste familier, il touchait, sans en avoir l’air, comme pour
lui-même, les trois médailles qui paraient sa tunique: celle de
Madagascar, celle de Chine, et la plus précieuse, la dernière gagnée,
la Militaire. Un tel pavois signifiait assez que le père Trébuc, ancien
sergent d’infanterie de marine, conservait sans peine une allure
martiale sous son uniforme de gardien de square. Quiconque en effet
porta l’ancre fameuse au col de sa capote, en demeure à jamais marqué
d’un cachet particulier.
Entre tous les gardiens du square des Batignolles, on distinguait à
première vue le père Trébuc. Lui seul avait cette façon de marcher
lentement, mais avec une correction parfaite, et sans paraître
s’acquitter d’une corvée, de la grille du chemin de fer au Commissariat
de police ou du Pont Cardinet à la station des autobus, en contournant
l’inévitable kiosque à musique.
--Belle journée, père Trébuc! disait en passant l’abbé Peluge, vicaire
de Sainte-Marie, toujours pressé.
--Belle journée, répondait le père Trébuc, en levant la main vers son
képi.
Depuis que tant de gens lui répétaient depuis tant d’années de
semblables paroles, il ne se mettait guère en frais de conversation. Il
se contentait d’être poli pour tout le monde. N’était-il pas en somme,
dans ce jardin public, au service de tout le monde?
Il ne sortait de sa réserve que devant M. le Commissaire, qui aimait à
l’interroger parfois sur ses campagnes, et devant certains locataires de
sa maison.
Ce matin-là, précisément, le locataire du premier ouvrait le portillon
du square au moment que le père Trébuc, arrivé au Pont Cardinet, allait
faire demi-tour.
--Belle journée, père Trébuc!
--Belle journée, oui, Monsieur Forderaire.
--C’est le printemps!
--Dame, oui, Monsieur Forderaire. Nous avons déjà toutes nos feuilles.
Il montrait d’un grand geste la masse des arbres, comme si elle lui
appartenait.
Monsieur Forderaire s’était arrêté. Il assujettit son binocle et regarda
le père Trébuc.
--On dirait que ça vous rajeunit, fit-il, tout ce printemps de votre
domaine.
--Hé! je ne refuserais pas.
--Vous n’êtes pas si vieux, père Trébuc?
--Les deux cinq, Monsieur, ça commence à compter.
--Vous voulez rire?
Monsieur Forderaire, prêt à rompre, assujettissait derechef son
binocle.
--Madame Forderaire va bien? demanda le père Trébuc. Mademoiselle
Suzanne aussi?
--Très bien, très bien, père Trébuc. Tous mes remerciements.
--Allons, tant mieux.
--Au revoir, père Trébuc.
--Au revoir, Monsieur.
Le père Trébuc leva la main vers son képi. Un instant immobile, il
regarda le passant qui s’éloignait.
--Il est plus jeune que moi, songeait-il.
Puis, à mi-voix:
--Sa fille a le même âge que la mienne.
Et il sourit, car il souriait toujours quand il pensait à sa fille.
Un train de banlieue, roulant à ses pieds dans la tranchée sonore de la
rue de Rome, soudain siffla. Réveillé, le père Trébuc se remit en
marche, lentement, les mains derrière le dos, la tête droite. Direction:
le kiosque à musique.
II
Si, ce matin-là, le père Trébuc se sentait tout content des premières
tiédeurs de l’année, en homme qui est contraint de vivre dehors sans
jamais s’occuper de l’état du ciel, madame Trébuc maugréait contre ces
premières chaleurs d’avril.
--Me voilà déjà trempée! disait-elle en ramassant sa pelle et sa brosse,
et je ne suis qu’au palier du troisième!
Cependant elle s’effaçait, pour laisser descendre la femme de chambre du
quatrième à droite.
--Sûr, dit la femme de chambre, que c’est pas drôle tous les jours,
d’être concierge.
Elle se croyait évidemment d’un rang supérieur. Mais la mère Trébuc, qui
n’aimait pas qu’on la nommât la mère Trébuc, n’aimait pas non plus
qu’on la plaignît. Elle se redressa.
--Mademoiselle Jeanne, dit-elle, c’est jamais drôle de travailler à la
sueur de son front. Mais je vais vous dire une chose, parce que vous
êtes jeune: c’est pas plus drôle de balayer les escaliers que de vider
le pot de chambre de Madame, ou de mener la Choute à ses petites
ordures.
Mademoiselle Jeanne menait en effet la Choute de sa maîtresse où disait
la mère Trébuc. Elle ne riposta point.
--Vous fâchez pas, Mame Trébuc.
--Je me fâche pas, je vous réponds.
Penaude, l’autre fila, poussant la Choute d’un coup de pied. C’est
qu’elle était l’obligée de la mère Trébuc, qui fermait les yeux sur les
déportements nocturnes de la jeune femme de chambre du quatrième à
droite.
Il avait suffi de la maladresse de cette Jeanne pour que la mère Trébuc
cessât de maugréer contre sa tâche.
En réalité, elle n’était point paresseuse. Elle méprisait les gens qui
gagnaient leur vie on ne sait trop comment, ou plutôt on sait trop
comment, car une concierge sait presque tout. Néanmoins, elle n’était
pas méchante. Aussi ne s’attardait-elle guère aux mauvaises pensées.
--Les affaires d’autrui... avait-elle coutume d’émettre, quand la
tentation était excessive. Et elle n’achevait pas son indulgente
sentence. Elle savait que la vie est difficile, et qu’il est difficile
de demeurer honnête. Mais elle n’excusait pas ceux qui succombent.
--Les affaires d’autrui...
La mère Trébuc ne s’inquiétait que des siennes, qui étaient d’abord
celles de sa fille.
Au fait, sa fille n’était pas encore descendue.
--Quelle heure est-il? se demanda la mère Trébuc. Sacrée gamine! Elle
s’est peut-être rendormie?
Mousseline avait sa chambre au sixième étage, la loge de la concierge
n’étant que d’une pièce. La mère Trébuc, en hâte, monta.
Mais Mousseline ne dormait point. Du bout du couloir, on entendait une
voix fraîche qui chantait la scie à la mode:
--_Dans la vie faut pas s’en faire;_
_Moi, je n’ m’en fais pas..._
La mère Trébuc ouvrit la porte: debout à sa fenêtre qui donnait sur la
rue, Mousseline, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure
poudrée, les lèvres peintes, Mousseline tranquillement se polissait les
ongles.
--Eh bien, Moumousse! fit la mère. Et ton bureau?
--J’y vais, Maman.
--Tu tournes, tu retournes, et tu ne pars pas.
--Mais, Maman, il n’est que neuf heures moins vingt.
--Tu es sûre?
--Tiens, vois.
Et elle haussa sous le nez de sa mère la petite montre de métal doré
qu’elle portait en bracelet.
--Bon, bon, dit la mère Trébuc rassérénée, mais ne t’amuse pas.
--Là, je les mets.
Mousseline rangea le polissoir, se regarda une dernière fois dans la
glace de sa table de toilette, se planta devant sa mère, lui posa les
mains sur les épaules, et, très tendre:
--L’est belle, ta fille?:
La mère éclata de rire, pour ne pas avouer.
--Allons, dépêche-toi, grande gosse! conclut-elle en dénouant
l’étreinte.
Et Mousseline se dépêcha, non sans reprendre aussitôt une autre chanson,
qui chantait que c’est jeune et que ça ne sait pas, tandis que la mère
Trébuc souriait d’aise.
III
Un gardien de square a dans la matinée assez de loisirs pour
s’abandonner à toutes les réflexions qui peuvent le solliciter au hasard
de sa promenade monotone. Le père Trébuc, lui, n’étant plus jeune et
ayant voyagé, ruminait de préférence des souvenirs.
Ses souvenirs! Ils n’intéressaient presque plus que lui. C’était une
autre raison pour qu’il s’y attachât. Longtemps, il les avait ravivés
devant des camarades, chez le marchand de vins de la rue Boursault, à
l’heure de l’apéritif, ou le soir, dans la loge étroite de la rue
Legendre, pour des amis venus prendre le café ou pour les domestiques de
la maison qui l’écoutaient habilement. Madagascar et la Chine
intéressaient les gens autrefois, avant 1914. Lorsqu’on vivait en paix
et qu’on était assuré de ne pas connaître ces jours de 1870 déjà si
lointains, si nébuleux, si préhistoriques, on considérait avec respect
le père Trébuc qui s’était battu contre des sauvages, qui avait tiré des
coups de fusil, donné l’assaut à l’arme blanche, brûlé des villes, et
commis maintes autres prouesses dont on s’égayait sans insister, à cause
des enfants. Mais, depuis 1914, le prestige du père Trébuc avait
disparu. Le père Trébuc s’en rendait compte. Il ne parlait plus de ses
guerres. N’ayant fait que celles-là, malgré son regret d’être né trop
tôt, il ruminait tout seul ses souvenirs démodés. Ils étaient de sa
jeunesse. Le père Trébuc n’en exhalait pourtant aucune amertume.
--C’est vrai que ça me rajeunit, tout ce printemps, songeait-il après le
passage de monsieur Forderaire, qui le taquinait sans aigreur à chaque
rencontre.
Tant de romances ont fait rimer printemps avec vingt-ans!
Inévitablement, le père Trébuc se revoyait tel qu’il était à sa
vingtième année.
Sa vingtième année? Comment ne lui en souviendrait-il pas? Le père
Trébuc, qui était alors pour tout le monde le gars Ernest, avait fait
alors, comme tout le monde, le voyage de Paris. L’exposition Universelle
de 1889, le Champ de Mars avec ses magnifiques palais éphémères, la
Tour Eiffel dont il avait rapporté chez lui une réduction en plomb
argenté qu’il possédait encore, comment pourrait-il oublier que ces
merveilles avaient tout à coup dirigé sa vie?
Trois mois auparavant, en effet, un gros chagrin...
--Belle journée, père Trébuc!
--Belle journée.
Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, tenait
en laisse la Choute de sa maîtresse. Elle s’arrêta, interrompant les
souvenirs du père Trébuc, parce que la petite chienne reconnaissait le
concierge et lui sautait aux jambes.
--Choute! Veux-tu!
Elle tirait sur la laisse.
--Hé! s’écria le père Trébuc, débonnaire et guilleret. C’est le
printemps, Mademoiselle Jeanne.
Elle eut un large sourire. Puis, minaudant:
--Vous allez dire encore des bêtises?
--Vous préférez qu’on en fasse?
--Voulez-vous!
Elle feignait d’être offensée. Mais la petite chienne l’entraînait. Le
père Trébuc n’eut pas le temps de poursuivre. Il venait aussi
d’apercevoir sa fille qui arrivait, prompte, légère, le chapeau enfoncé
jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres rouges, les yeux
francs, l’air décidé.
Tous les matins, Mousseline embrassait son père avant de partir pour son
bureau. Tous les matins, il l’attendait au portillon du square qui
s’ouvre près de la station des autobus.
--Bonjour, la Fille.
--Bonjour, Papa.
--Ça va?
--Ça va. Toi aussi?
--Ça va.
Presque jamais ils n’en disaient davantage. Presque toujours, au même
instant, un moteur se mettait à ronfler, et le contrôleur, sortant du
poste, criait:
--Allons, père Trébuc! Quand vous voudrez!
Deux baisers. Deux adieux. Mousseline bondissait sur la plate-forme de
l’autobus. Un coup de timbre. La voiture démarrait. Mousseline était
partie.
Le père Trébuc la suivait de yeux, et rentrait dans son square.
IV
Parmi tous ses locataires, la mère Trébuc avait une estime plus profonde
pour madame Loissel, qui n’occupait qu’une chambre au sixième.
Madame Loissel portait en hiver un manteau de loutre très fatigué et,
quand la saison l’y obligeait enfin, des robes qui avaient apparemment
été des robes d’un certain prix. Mais, comme les souvenirs du père
Trébuc, les robes de madame Loissel étaient fort démodées. Et l’on
s’étonnait qu’ainsi vêtue madame Loissel ne semblât pas grotesque.
Est-ce à cause de ses yeux douloureux? Elle imposait, bien qu’elle ne
fût pas fière.
Jadis,--elle disait jadis, elle ne disait pas autrefois,--elle avait été
une femme heureuse. Avec son mari et son fils, elle avait habité au
premier étage de cette maison où elle n’occupait plus qu’une chambre au
sixième,--la chambre de sa cuisinière de jadis. Le mari avait réalisé
une fortune suffisante pour que le fils n’eût rien à craindre d’un
avenir qui s’annonçait facile. Mais le fils, mobilisé dès le troisième
jour de la guerre, était tombé à Morhange. Découragé, le père avait
négligé ses affaires, vendu son fonds, et, touché au plus vif, renonçant
à tout, était mort finalement quand il sut que la révolution russe lui
arrachait la quasi totalité de ses revenus. Mal conseillée au milieu de
sa peine, madame Loissel se trouva soudain ruinée, ou peu s’en faut, et
seule. Elle continua de vivre sans comprendre comment ni pourquoi. Elle
ne parlait jamais de son bonheur anéanti. Elle évitait les autres
locataires, dont elle n’attendait rien. Elle ne faisait exception que
pour monsieur Daix, qui s’était battu pendant trois ans et n’avait
rapporté de la guerre que l’un de ses bras.
Avec la mère Trébuc, qui l’avait connue au temps de sa splendeur, elle
causait aussi volontiers, parce que la mère Trébuc était une brave
femme, honnête et serviable.
Tous les jours, quand elle montait au sixième pour mettre de l’ordre
dans la chambre de sa fille, la mère Trébuc frappait à la porte de
madame Loissel. Elle s’offrait. Il était rare que madame Loissel refusât
de lui laisser faire son marché: la mère Trébuc s’offrait avec trop
d’obligeance à la fois et de discrétion.
La mère Trébuc avait-elle une arrière-pensée et peut-être, par avance,
de la gratitude? Elle n’oubliait pas, bien qu’elle ne s’en ouvrît à
personne et surtout pas à sa Mousseline, que madame Loissel lui avait
dit, un jour:
--Votre fille, Madame Trébuc, est une perle. Elle mérite de trouver un
bon mari. Et elle le trouvera, car elle le mérite.
La mère Trébuc avait rougi de plaisir. Madame Loissel avait ajouté:
--Savez-vous le mari qu’il lui faudrait? Il lui faudrait Monsieur Daix.
--Monsieur Daix!
C’était le mutilé du cinquième, un garçon timide et modeste, sans
famille, mais d’une situation trop haute pour qu’il épousât la fille
d’une concierge et d’un gardien de square.
La mère Trébuc s’était récriée.
--Et pourquoi donc? avait riposté madame Loissel. Il est employé de
banque? Mais votre fille est Mademoiselle Trébuc, dactylographe.
La mère Trébuc avait encore protesté, mais plus mollement.
Dès lors, chaque fois qu’elle songeait que sa fille se marierait à son
tour, elle se la représentait au bras de monsieur Daix, Madame Daix,
habitant au cinquième.
--Oui, mais, se disait-elle, je ne pourrais plus rester concierge dans
leur maison.
Or, le mardi, monsieur Daix passait la soirée chez madame Loissel. Et la
veille de ce jour-là, comme elle était d’elle-même revenue sur ce
mariage possible, madame Loissel avait promis à la mère Trébuc d’essayer
de tâter le terrain, pour voir.
Quand, ce matin-là, après le départ de sa fille qu’elle avait hâté, et
la chambre remise en ordre comme tous les matins, elle frappa ses deux
coups à la porte de madame Loissel, la mère Trébuc éprouva que son cœur
battait violemment.
V
La mère Trébuc n’avait pas dit à son mari que madame Loissel se
proposait de sonder monsieur Daix. Elle voulait réserver la surprise, au
cas de réussite. Mais le père Trébuc n’ignorait pas que madame Loissel,
qui avait eu tant de beau monde autour d’elle, leur faisait l’honneur de
juger que monsieur Daix, jeune homme plein de distinction, pouvait
épouser leur Mousseline, fille de concierges. Et le père Trébuc, flatté,
se serait mis en quatre pour madame Loissel, par gratitude.
Flatté, le père Trébuc? Il était donc orgueilleux? Peut-être, mais
plutôt satisfait, satisfait comme un homme qui a travaillé
consciencieusement et dont on reconnaît à la fin les efforts. Son père à
lui n’était qu’un simple pêcheur de Portrieux, mort en sabots dans son
trou de Bretagne. Mais lui, fils de pêcheur était devenu, après maints
voyages aux colonies, un fonctionnaire de la capitale. Et sa fille à
lui, sa Mousseline, dactylographe chargée de la correspondance chez un
gros marchand de tissus de la rue Gaillon, qui ne l’eût prise pour une
demoiselle de Paris, comme les autres? Elle gagnait de bons mois; elle
était sérieuse et gentille; elle portait bien la toilette; et que
souhaiterait de plus un jeune homme qui cherche une femme?
Tous les matins, en la regardant qui bondissait sur la plate-forme de
l’autobus, le père Trébuc était satisfait. Et il songeait que son père
et sa mère à lui auraient été satisfaits aussi et voire stupéfaits,
devant la petite-fille que sa femme et lui leur avaient donnée. Et il ne
glissait à l’orgueil que lorsqu’il songeait qu’une dame comme madame
Loissel pouvait concevoir pour Mousseline un mariage néanmoins plus beau
que ce qu’il osait quelquefois espérer.
--Et pourquoi non?
C’était la question perfide qu’il se posait.
Il ne l’acceptait pourtant pas sans en discuter. Évidemment, il savait
que, depuis la guerre, les filles à marier étaient plus nombreuses que
les garçons, et que les garçons, recherchés à leur tour, n’avaient que
l’embarras du choix. Objection grave, car il est certain qu’en ces
temps de vie chère, les garçons choisissaient les filles qui amènent au
ménage autre chose que leur gentillesse.
Alors le père Trébuc hésitait, doutait, se dépitait.
--De mon temps... songeait-il.
Et il soupirait sous l’épaisse verdure des arbres de son square, où il
marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi
bien planté.
De son temps, on s’épousait d’abord par amour. Combien n’avait-il pas eu
de camarades qui ne s’étaient souciés que d’amour? Et lui-même, le père
Trébuc...
--Laissons! se disait-il. Y a maldonne. Je m’occupe de ma fille.
N’avait-elle pas de quoi plaire à ce Monsieur Daix? Ou désirait-il une
femme dans le genre de mademoiselle Lucienne Coupaud, qui devait se
marier le 28 avril avec un monsieur qu’on disait fort riche, et qui
venait la prendre tous les jours en taxi pour courir les dancinges, où
d’ailleurs il l’avait rencontrée?
--Imbécile! pensait le père Trébuc.
Puis, plutôt, il plaignait ce malheureux qui se jetait au-devant de
l’infortune. On ne lui avait donc pas dit que monsieur Coupaud,
locataire du troisième à droite, représentant de commerce si souvent
absent, avait découvert une nuit, en rentrant de Boulogne, un homme mort
dans le lit de madame Coupaud, et madame Coupaud et la petite Lucienne,
toutes deux en chemise, qui pleuraient d’angoisse au pied du lit? De
quoi madame Coupaud, saisie par la fièvre, était morte peu de temps
après, bien que ce n’eût pas été la première fois qu’un larron couchât
dans le lit conjugal. Et voilà qu’un gendre n’avait pas peur d’être,
comme le beau-père, cocu jusqu’à la gauche?
Rien de tel à craindre pour celui qui épouserait Mousseline. Elle ne
courait pas les dancinges, elle.
--Il ne manquerait plus que ça! pensait le père Trébuc, non sans qu’un
éclair de menace lui ouvrît brusquement les yeux.
Mais il souriait aussitôt, comme à regret d’une si noire pensée.
--Mousseline...
Mousseline était une brave fille, ayant de qui tenir. Dans le quartier,
nul qui le niât. Le père Trébuc le savait, et que certains pères en
étaient jaloux, et il souriait.
VI
Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, avait
raison: le métier de concierge n’est pas drôle.
A peine avait-elle frappé ses deux coups à la porte de madame Loissel,
la mère Trébuc, tout émue, s’arrêta: on l’appelait.
--... dame la concierge!
Elle ouvrit la fenêtre de la cour et, penchée:
--Je descends, répondit-elle.
Elle s’excusa auprès de madame Loissel, qui attendait sur le seuil de sa
chambre.
--C’est le chauffeur de Monsieur Marsouet. Je reviens tout de suite,
Madame Loissel. Pardonnez-moi.
Devant la loge, deux hommes guettaient l’arrivée de la concierge: le
chauffeur, et monsieur Marsouet, petit, gras, engoncé dans un lourd
raglan, le visage replet et glabre.
La mère Trébuc salua monsieur Marsouet avec déférence.
--Monsieur le Sénateur, pardonnez-moi, je...
--Pas de mal, mère Trébuc, pas de mal, dit monsieur Marsouet.
Il parlait en avalant ses phrases courtes, comme s’il n’avait le temps
de s’exprimer ni mieux, ni moins vite.
--Besoin de vous, dit-il.
--A votre disposition, Monsieur le Sénateur.
Et elle s’effaçait pour laisser entrer monsieur Marsouet et son
chauffeur.
Le chauffeur posa sur la table une petite caisse de bois. Monsieur
Marsouet se décoiffa.
--Un ciseau, mère Trébuc, commandait-il. Un ciseau et un marteau, je
vous prie.
D’un tiroir du buffet, la mère Trébuc ramena les outils l’un après
l’autre. Le chauffeur, s’en emparant, commença de faire sauter le
couvercle de la boîte.
--Un plat, commanda derechef monsieur Marsouet.
La mère Trébuc obéit.
La caisse était pleine d’huîtres. La mère Trébuc regardait.
--C’est du nanan, ça, hein! dit le sénateur.
Et il se mit à compter lui-même les huîtres qu’il dressait sur le plat.
La mère Trébuc ne disait rien.
Le crâne de monsieur Marsouet, incliné, luisait, rose au milieu d’un
croissant de cheveux blancs coupés ras.
--... quatorze, quinze...
Le chauffeur sortit.
--... vingt-deux, vingt-trois... Monsieur Baquier est chez lui? demanda
monsieur Marsouet.
--Monsieur, Madame et Mademoiselle sont là-haut, oui, Monsieur le
Sénateur.
--... trente, trente et un... La Choute a fait sa promenade?
--Elle y est justement, Monsieur le Sénateur.
--Bon, bon... Trente-cinq et trente-six... Voilà pour vous, mère Trébuc.
Haussant le plat, il le tendit à la mère Trébuc. Elle remercia du mieux
qu’elle put, répétant les Monsieur-le-Sénateur avec complaisance.
--Bon, dit le sénateur. Là-dessus, mère Trébuc, au revoir. Je grimpe.
Et, la caisse d’huîtres désormais sans couvercle entre les mains, petit,
gras, sympathique, et de si peu ridicule, le sénateur se dirigea vers
l’escalier. Le chauffeur suivait, les bras chargés d’une poularde,
d’une langouste, et de trois ou quatre paquets ficelés, qu’il était allé
prendre dans la limousine arrêtée au bord du trottoir.
La mère Trébuc rangea son plat d’huîtres dans le bas du buffet.
Elle était accoutumée aux générosités du sénateur. Monsieur Marsouet ne
venait que bien rarement chez les Baquier sans prélever au passage, pour
les Trébuc, quelque chose des friandises qu’il apportait aux Baquier. Il
venait ainsi deux ou trois fois par semaine. Il montait, s’annonçait
pour le déjeuner, donnait ses ordres, s’en allait, parfois seul, parfois
accompagné de mademoiselle Baquier, qui était une grande et svelte femme
proche de la trentaine, puis reparaissait à midi et demi.
Mademoiselle Baquier avait un collier de perles, un manteau de zibeline,
trois ou quatre robes et autant de chapeaux par saison, une cuisinière
et une femme de chambre. Elle demeurait avec ses parents. La mère
saluait des yeux le concierge. Le père, vieillard discret, était un
ancien sous-chef de bureau du Ministère de la Marine. Monsieur, madame
et mademoiselle Baquier vivaient de la pension de retraite de monsieur
Baquier. Monsieur Marsouet les aimait fort. Mais, comme mademoiselle
Baquier ressemblait de façon frappante à monsieur Baquier, on n’y avait
rien à redire, car monsieur Marsouet, sénateur et gendre d’un ministre,
avait deux fils, tous deux députés, qui ne venaient jamais rue Legendre.
La mère Trébuc, dont l’admiration pour madame Loissel était profonde, et
qui ne se plaisait pas aux commérages, ne disait rien à personne des
Baquier, ni de monsieur le Sénateur, qui avait des libéralités
irrésistibles.
Aussi, délivrée du sénateur, ne se perdit-elle pas en réflexions. Un
souci plus important la rappelait là-haut, au sixième, chez madame
Loissel, femme pauvre et digne. Elle y monta sans retard, par l’escalier
de service.
VII
Reprochera-t-on à la mère Trébuc la complaisance, ou l’indifférence si
l’on préfère, qu’elle montrait quant à la famille Baquier, alors qu’elle
n’avait que sévérité pour les bonnes du sixième étage, et,
particulièrement pour mademoiselle Jeanne, femme de chambre de ces
Baquier? Mais on perdrait de vue que la mère Trébuc était concierge à
Batignolles, dans le quartier de l’église Sainte-Marie, encore qu’il
soit un peu partout commun qu’on ait moins de faiblesse à l’égard de ses
inférieurs qu’à l’égard de ses supérieurs. Et la mère Trébuc n’était pas
un personnage d’exception.
Ce quartier de l’église Sainte-Marie, à Batignolles, est provincial en
diable. Il n’a pas le pittoresque de certaines rues du vieux Paris, car
il n’est pas vieux, ni l’air de fièvre des quartiers populaires de
Grenelle ou de Montmartre où grouille tant de misère ardente, ni
davantage le calme attristant des larges avenues des quartiers riches.
Batignolles n’est ni riche ni pauvre, ou cache ses riches et ses
pauvres, qui semblent se rejoindre en une médiocrité uniforme. On
n’oserait pas s’y faire construire un hôtel, par pudeur; et on n’y a
jamais ouvert commerce d’arlequins. On y compte sans peine les
communistes et les royalistes: on y est en masse républicain modéré. On
y compte aussi les chapeaux de soie et les casquettes: le melon domine.
C’est un quartier de petits bourgeois, de petits rentiers, de petits
fonctionnaires; et la prostitution même ne s’y étale pas. Cela sent la
province, la ville d’importance moyenne. Ce n’est ni beau, ni laid.
Mais, les maisons n’y étant pas surpeuplées, tous les gens du quartier
se connaissent entre eux, ou à peu près, au moins de vue, se regardent,
souvent sans se saluer, se jugent à la mine, s’épient, se surveillent.
Ainsi le scandale y est-il très rare, puisque chacun ne s’évertue qu’à
l’éviter.
Pareille à toutes les concierges des Batignolles, qui ne sont ni
arrogantes comme dans le XVIᵉ arrondissement, ni tracassières comme dans
le XIXᵉ, la mère Trébuc, née bretonne et devenue batignollaise, avait à
la fois les vertus et les défauts des Batignollais. L’air autour de
l’église Sainte-Marie est paisible. La mère Trébuc, qu’il séduisit parce
qu’il ne la violenta pas, n’avait pas eu de peine à s’y habituer. Tout
de suite le quartier des Batignolles lui était apparu comme le quartier
idéal.
Quant au père Trébuc, qui avait roulé par le monde et qui de temps en
temps allait se promener au hasard à travers la capitale, il ne revenait
jamais chez lui, rue Legendre, sans se réjouir d’être gardien du square
des Batignolles plutôt que des Buttes-Chaumont ou du Parc Monceau. Ici,
parmi trop d’élégances et de richesse, la vie eût été trop difficile,
car il ne faut pas offrir à une enfant de pauvres, tout honnêtes qu’ils
sont, le spectacle du luxe inaccessible. Et là, aux Buttes-Chaumont, par
exemple:
--C’est trop populaire, disait le père Trébuc. Il y a de la promiscuité.
A Batignolles au contraire tout était pour le mieux. Mousseline,
fillette grandissant sous les yeux de son père dans un jardin salubre,
ne pouvait que subir sans gêne la direction de ses parents. Les parents
furent récompensés. Mousseline à vingt ans était une jeune fille
modeste, avenante, gaie, habile à se chiffonner une robe, sachant faire
la cuisine, instruite au surplus, car elle avait son certificat
d’études, et elle était dactylographe, gagnant de bons mois, comme
disait son père, ce qui lui permettait d’aider ses parents. Ponctuelle
avec cela, elle rentrait à heure fixe de son bureau.
--Un brin paresseuse au réveil pourtant, objectait la mère Trébuc, quand
elle et le père Trébuc discutaient à voix basse de ce mariage que madame
Loissel croyait possible.
--Hé! répondait le père. Faut bien qu’elle ait un défaut: elle serait
trop parfaite. En tout cas, la Maman, tu ne diras pas qu’elle n’est pas
docile, ta fille?
--Ça, c’est vrai, avouait la mère Trébuc.
Et il lui revenait à point que Mousseline s’était résignée à ne pas se
couper les cheveux à la Jeanne d’Arc, quand toutes les filles se les
coupaient ainsi.
--Avoue que j’avais raison, disait le père Trébuc: ça fait mauvais
genre.
Depuis que sa fille était une jeune fille, tout tenait pour lui dans ces
quatre mots:
--Ça fait mauvais genre.
VIII
--Qu’est-ce qu’y a qui ne va pas, la Maman? dit le père Trébuc en
dégrafant son ceinturon.
--Qu’est-ce que tu veux qu’y ait?
--Tu as l’air toute drôle.
--Toute drôle? Je n’ai rien du tout.
--Je croyais.
--Je te dis que j’ai rien. C’est de la fatigue et de la vieillerie, mon
pauvre Ernest. Avec ces premières chaleurs, ça me tue de faire les
escaliers comme je les fais.
--C’est vrai qu’on vieillit, dit-il.
Et il ne dit plus rien. Lui, pendant cette belle journée d’avril, il
s’était senti tout content, dehors, tantôt au soleil et tantôt à
l’ombre, dans son square plein de cris d’enfants.
--La Fille n’est pas rentrée?
--Pas encore. Tiens, ouvre le buffet, et travaille.
--Des huîtres! Où est le couteau?
--Dans le tiroir, à sa place.
Le père Trébuc n’insista pas. Puisque sa femme lui répondait sur ce ton
et demeurait devant le fourneau sans se déranger, il ne se trompait pas,
elle avait quelque chose. Il ne demanda pas si ces huîtres venaient de
monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier. Il les ouvrit en silence.
--Rien pour moi, Madame Trébuc? lança une voix jeune par la porte
brutalement heurtée et poussée.
--Si, si. Y a des lettres.
La mère Trébuc, s’essuyant les mains à son tablier bleu, accourait du
fond de la loge.
--Y a aussi des imprimés, dit-elle.
Et elle remit son courrier à mademoiselle Baudetrot, locataire du
troisième à gauche, qui était sage-femme et partait le matin, avant
l’arrivée du facteur, pour la maison de santé où elle exerçait.
Mademoiselle Baudetrot regardait ses enveloppes.
--Dites, Madame, fit la mère Trébuc, y a Monsieur Daix qui n’est pas
bien.
--Ah! exclamèrent ensemble le père Trébuc et la sage-femme.
--Paraît qu’il a pris froid dans l’autobus, rapport à une fenêtre
ouverte. Alors il tousse et il a de la fièvre.
--Tu l’as vu? demanda le père Trébuc.
--C’est madame Loissel qui me l’a dit. Elle dit comme ça que ça doit
être la grippe.
--Je verrai, décida la sage-femme. Avec ces anciens combattants, le
moindre rhume peut devenir mortel. Il suffit qu’ils aient été gazés, et
c’est le cas de Monsieur Daix, je crois.
--C’est un bien brave Monsieur, dit la mère Trébuc.
--Je verrai ça, répéta la sage-femme. Merci de m’avoir prévenue, Madame
Trébuc.
--Pas de quoi, Madame. C’est moi qui vous remercie.
--De rien, de rien.
Mademoiselle Baudetrot fit claquer la porte en s’en allant: elle avait
des gestes brusques.
Mais le père Trébuc n’eut pas le loisir d’interroger sa femme. Une auto
stoppait devant la maison.
--Monsieur Marsouet, dit-il.
Mademoiselle Baquier passa rapidement sans tourner la tête, tandis que
le sénateur, qui la suivait, soulevait son chapeau vers la concierge
aperçue.
Au même moment l’auto démarrait, et Mousseline poussait à son tour, mais
sans brusquerie, elle, la porte de la loge.
--Bonjour, Papa! Bonjour, Maman!
Et des baisers, et tout de suite de la joie.
--Des huîtres! Veine alors! C’est le père Marsouet?
--Mousseline! gronda la mère Trébuc.
--En voilà des façons! ajouta le père. En voilà un genre!
Mousseline se mordit les lèvres.
--Tu sais bien qu’à cette heure-ci nous ne sommes pas chez nous! reprit
le père Trébuc. Tu sais bien que tout le monde rentre à cette heure-ci!
--Le ferai plus, affirma Mousseline d’un air penaud et puéril.
Et elle regardait vers la porte, comme si elle craignait d’y voir
apparaître un importun.
Quelqu’un passa, en effet, qui souleva son feutre, un jeune homme, le
petit locataire du quatrième à gauche, monsieur Jaulet, musicien, sa
boîte à violon sous le bras.
Mousseline cessa de regarder vers la porte.
--Monsieur Daix est malade, commença la mère Trébuc.
--Ah! fit Mousseline, sans plus.
Puis:
--Si j’avais su qu’on mangerait des huîtres, j’aurais rapporté un
citron. J’en ai vu, plein une voiture, à quatre sous, devant la mairie.
--Je les aime mieux nature, dit le père Trébuc.
--Moi non, dit Mousseline.
IX
Mousseline reprenait son travail à deux heures. Mais, l’après-midi, le
père Trébuc n’assistait pas à son départ. Il y avait trop de gens à la
station des autobus, et le père Trébuc estimait qu’il n’est sans doute
pas très convenable que même un père embrasse sa fille devant tant de
curieux, comme si elle s’embarquait pour la Chine.
--Le monde est si bête! pensait-il.
Et il ajoutait quelquefois:
--Et si méchant!
Le matin au contraire, après ce long arrêt et cette absence que la nuit
marque entre un jour et le suivant, il est naturel qu’une fille embrasse
son père avant de se rendre à son bureau. Le père n’a-t-il pas besoin de
constater que sa fille est bien telle au réveil qu’elle était en se
couchant? Et davantage peut-être n’a-t-il pas besoin d’admirer que cette
fraîche et tendre jeune fille qui s’en va, soit sa fille? Le matin, les
gens et le monde pouvaient faire toutes les réflexions qu’il leur
plairait: le contentement du père Trébuc éclipsait son habituel souci
des convenances.
Au reste, l’après-midi, le service du père Trébuc exigeait une attention
plus grande. Le square était envahi par les enfants, et un bon gardien
doit s’imposer une vigilance sérieuse.
Oh! les enfants ne sont pas si terribles que l’imaginent ceux qui n’en
ont pas. Quand ils arrachent une fleur d’un massif ou quand ils
piétinent un gazon, ils ne le font que tacitement autorisés, sinon
poussés, par leurs parents. Dans un square, un gardien doit, plutôt que
les gosses, surveiller mères, gouvernantes et nourrices, et bref les
femmes, mais plus encore les hommes. Il n’est guère de jardin public, en
effet, où l’on ne trouve sur un banc un couple d’amoureux, et il n’est
guère d’amoureux qui n’oublient sur leur banc qu’ils ne sont pas seuls
dans un paradis désert. C’est au gardien de les rappeler à la pudeur, à
cause des enfants.
--Faut ouvrir l’œil, disait le père Trébuc.
Et il ouvrait le sien avec d’autant plus de zèle qu’il savait, pour les
avoir trompés lui-même, à Brest par exemple, et à Rochefort, comment les
amoureux trompent les gardiens de square. Et puis sa Mousseline à lui
avait grandi dans ce square des Batignolles: à la protéger, le père
Trébuc était devenu le protecteur de tous les enfants. Les amoureux ne
se risquaient pas deux fois dans son square. Ou, connaissant le gardien,
ils s’écartaient l’un de l’autre sur leur banc, dès qu’ils apercevaient
de loin le père Trébuc qui marchait lentement vers eux, les mains
derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté.
Ce jour-là néanmoins, le père Trébuc ne se sentait pas enclin à une
rigueur excessive.
La mère Trébuc l’avait un peu assombri, avec les mauvaises nouvelles
qu’elle rapportait de ce pauvre monsieur Daix, un si brave garçon.
--Vois-tu qu’il meure? se disait-il. Adieu le mariage! Y aurait
maldonne.
Il ne songeait pas que rien jusqu’alors n’avait été plus problématique,
même à ses yeux, que ce mariage. Il n’y songeait plus, parce que, malgré
ses premiers doutes, il considérait que les plus fortes chances
s’éloignaient. En se représentant que monsieur Daix pût mourir, il
comprenait qu’un beau rêve était en péril.
Le père Trébuc, dans les allées de son square envahi par les enfants,
regardait droit devant lui, au-delà de ce petit peuple dont il était le
protecteur, au-delà de ce printemps déjà tiède, vers l’avenir de sa
pauvre Mousseline.
Un enfant qui courait faillit tomber sur lui. Le père Trébuc tendit les
bras. L’enfant leva la tête, et, revenu de sa peur:
--Pardon, grand-père! dit-il.
Grand-père. Oui. Quelques gamins le nommaient grand-père. Il ne s’en
fâchait jamais, il ne le remarquait peut-être pas. Pour la première
fois, il entendit qu’un enfant le nommait grand-père.
Mais l’enfant fuyait.
Le père Trébuc, debout au milieu de l’allée, les mains à demi-tendues en
avant, demeura interdit.
--Grand-père!
L’enfant avait disparu.
X
Le même jour, vers quatre heures, madame Loissel, avant de sortir,
s’était arrêtée devant la loge de la mère Trébuc.
Elle avait des nouvelles du malade. Il était calme, il reposait.
Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, qui savait soigner les hommes,
ayant été pendant quatre ans infirmière sur le front, espérait que la
grippe serait bénigne.
Sa femme de ménage ne devant revenir qu’à sept heures, monsieur Daix
priait la mère Trébuc de lui acheter l’_Intransigeant_, et de le lui
monter, dès que les journaux du soir arriveraient dans le quartier.
--Surtout, m’a-t-il dit, que Madame Trébuc prenne la troisième édition.
--Je ne l’aurai pas avant six heures.
--Eh bien! à six heures.
La mère Trébuc semblait contrite de ne pas pouvoir monter tout à
l’instant son journal à ce pauvre monsieur Daix.
--Voici sa clef, ajouta madame Loissel. Il vous prie de sonner trois
fois et d’entrer: il comprendra que c’est vous, avec _l’Intransigeant_.
--Il pense à tout! dit la mère Trébuc, pleine d’admiration.
--Preuve qu’il n’est pas trop gravement malade.
--Ça, c’est vrai. Quand on a la fièvre...
Elle s’interrompit. Une auto venait de stopper devant la maison, et une
trompe lançait des appels.
La mère Trébuc n’eut pas besoin de se déranger.
--Le fiancé de Mademoiselle Coupaud, annonça-t-elle, non sans un léger
dédain à peine perceptible pour quelqu’un qui ne la connût pas.
Tous les jours, vers quatre heures, il appelait ainsi sa fiancée, qui
l’attendait.
--Jolie façon d’appeler! observa madame Loissel. Les jeunes gens
d’aujourd’hui sont d’une insolence, en vérité!
--Que voulez-vous? dit la mère Trébuc. Les hommes sont comme sont les
femmes. Mademoiselle Coupaud n’a qu’à ne pas lui répondre, il montera
bien jusqu’au troisième pour la chercher, allez!
--Peut-être, Madame Trébuc. Il s’en fatiguerait peut-être. S’il a choisi
Mademoiselle Coupaud, elle a raison de ne pas le perdre; elle est
intelligente, cette petite.
Les appels de la trompe continuaient.
--Vous pouvez être tranquille que, pour pas le perdre, elle fera tout ce
qu’il voudra, allez, Madame Loissel, et autre chose aussi, allez. Du
moment qu’il est riche...
--Ah! l’argent! exclama sans aigreur madame Loissel.
Elles se turent. Elles avaient entendu s’ouvrir, puis se fermer, la
porte de l’escalier.
Une femme passa devant la loge en courant.
Presque aussitôt, dehors, la portière du taxi claquait, et la voiture
démarrait.
--En voilà jusqu’à sept heures à danser, dit la mère Trébuc.
--Cette jeunesse est sans pitié, murmura madame Loissel. Il faut qu’elle
n’ait pas de cœur pour s’amuser ainsi après une guerre pareille. Nous
avons perdu quinze cent mille hommes, Madame Trébuc, quinze cent mille
hommes jeunes, bien portants, bien solides, parce qu’on prenait les plus
beaux pour les tuer, et il y en a qui dansent!
--Et tant de misère, Madame Loissel!
Mais madame Loissel refusait de se plaindre. Comme si l’allusion de la
mère Trébuc lui échappait, elle répliqua, dure:
--Ces vainqueurs-là, Madame Trébuc, ils méritaient d’être vaincus.
La mère Trébuc ne répondit pas. Les yeux de madame Loissel se
mouillaient.
--Laissons! dit-elle courageusement.
Puis, changeant de ton:
--Savez-vous ce que vous devriez faire, Madame Trébuc?
--Quoi donc, Madame Loissel?
--Il y a là-haut un brave garçon, qui ne vivra peut-être pas bien vieux.
Il y a ici une brave petite fille, qui a eu de la vertu, à ne pas se
perdre au milieu de tous ces énergumènes. Voulez-vous un conseil?
La mère Trébuc était anxieuse.
--Au lieu de monter son _Intransigeant_ à ce garçon, tout à l’heure,
votre fille sera rentrée assez tôt? envoyez-le lui par votre fille.
--Oh! s’écria la mère Trébuc.
Elle était effarée.
--Quel mal y aurait-il? Ils ne se sont peut-être jamais parlé:
l’occasion est à saisir, poursuivit madame Loissel.
--Ça, je suis sûre qu’ils ne se sont jamais parlé. Ma fille ne se
permettrait pas...
--Vous le lui permettrez.
--Je ne peux pas, Madame Loissel, je ne peux pas. Non, vraiment. Si mon
mari le savait...
--Ne le lui dites pas.
--Non, non, Madame Loissel, je vous jure. Il le saurait. Je ne peux pas,
ça ne serait pas convenable.
--Vous avez tort, Madame Trébuc.
Mais la mère Trébuc hochait la tête, tandis que madame Loissel,
affirmant, de la tête aussi, que la mère Trébuc avait tort, s’en allait
enfin, sans un mot de plus.
XI
L’après-midi, au milieu de la nombreuse marmaille de son square, le père
Trébuc n’avait guère le temps de s’abandonner à des pensées suivies.
Trop d’incidents sollicitaient sa présence, tantôt à gauche, tantôt à
droite, ici, là-bas, ici de nouveau, puis plus loin. Tantôt il revoyait,
après maladie, une mère qui poussait deux jumeaux dans la même voiture,
et il s’intéressait poliment aux explications qu’on lui fournissait.
Tantôt il morigénait une nourrice qui, toute à la lecture du _Petit
Parisien_ ou du _Moniteur du Puy-de-Dôme_, ne remarquait pas que son
nourrisson, le cul à terre à dix mètres d’elle, suçait des cailloux. Ou
bien il ramassait un morceau de papier graisseux. Ailleurs, il essayait
de tirer les vers du nez à un individu qui lui semblait suspect.
--Faut ouvrir l’œil! disait-il. Sans ça, maldonne. Il y a des saligauds
qui ne respectent rien.
Avec tant de soucis, le père Trébuc ne pouvait pas tourner sans cesse
dans sa tête l’idée du bonheur menacé de sa Mousseline. Quand il la
ressassait, il y ajoutait quelque espoir ou quelque crainte dont l’effet
détruisait toutes ses réflexions précédentes.
--Au fond, se dit-il, après avoir contemplé la ronde joyeuse de quatre
fillettes qui s’instruisaient à planter des choux de manières étranges
mais en chantant, au fond rien ne prouve que Monsieur Daix soit en
danger. Il en a vu de plus dures. Tout manchot qu’il est, ce pauvre
garçon, il est plus solide qu’on ne pense.
--Bonjour, père Trébuc!
C’était une gamine d’environ trois ans qui tranchait l’optimisme
naissant du père Trébuc.
Il se baissa, lui tapota la joue.
--Bonjour, Gigi.
Et il se releva, cherchant des yeux la maman de Ginette.
Sur un banc, à quelques pas, assis les cuisses écartées, le buste penché
en avant, les coudes aux genoux et les mains pendantes, un homme d’une
trentaine d’années, modestement vêtu, regardait la scène.
--Où est ta Maman? demanda le père Trébuc.
--L’est pas là, répondit la gamine.
--Monsieur! fit l’homme du banc.
Le père Trébuc s’approcha, salua.
--Va jouer, dit l’homme à la gamine qui s’approchait aussi.
Puis, au père Trébuc à mi-voix:
--Il ne faut pas lui parler de sa mère, Monsieur.
Le père Trébuc attendait.
--Elle est partie, dit l’homme, d’une voix blanche.
Il hésitait. Il ajouta:
--Vous comprenez, il vaut mieux que la petite ignore.
Le père Trébuc ne trouvait rien à dire. Il demanda:
--Vous êtes le père sans doute?
--Oui, dit l’autre. Comme c’est aujourd’hui mon jour de repos, j’ai mené
la petite au jardin. Les autres jours, je l’ai mise à la crèche.
Heureusement, elle est sage. Elle croit que sa mère est allée à la
campagne, chez mes parents.
Il donnait ces détails d’une voix plus ferme.
--Y a des malheurs partout, dit le père Trébuc, qui était fort
embarrassé.
--Elle avait des idées de grandeur, continua l’homme. Tant que la gosse
n’était pas née, ça marchait encore à peu près. Pour gagner plus, je
faisais des écritures, le soir, à la maison, pendant qu’elle dormait.
Seulement, depuis la naissance de la petite, ça ne suffisait plus. Ça
coûte cher, un enfant, aujourd’hui. Il faut se restreindre sur le reste.
Et puis, il fallait promener la gosse. Nous ne pouvions pas payer une
bonne. Alors, elle est partie.
Le buste penché en avant, coudes aux genoux, mains pendantes et tête
basse, il avait achevé de conter sa misère. De plus en plus embarrassé,
le père Trébuc lui serra l’épaule amicalement.
--Courage! dit-il. Vous avez la gosse, c’est une chance.
--Oui, oui, répondit l’homme, sans enthousiasme.
--Allons, au revoir! conclut le père Trébuc. Je vous laisse. Le service,
vous comprenez? Courage!
Et il s’éloigna de cet homme qu’il ne savait pas consoler.
Le père Trébuc pensait à sa Mousseline.
--Celle-là, se dit-il, je suis bien tranquille, et son mari pourra tout
de même être bien tranquille: elle ne partira pas. C’est sa mère
crachée, et de la fidélité bon teint, et du cœur. Rien de ces mijaurées
qui en veulent plus qu’elles ne peuvent.
Encore une fois, le père Trébuc se félicitait d’avoir élevé sa fille
comme il l’avait élevée. Et, sans le souci de monsieur Daix malade, il
se serait estimé pleinement satisfait.
XII
A six heures, la mère Trébuc avait l’_Intransigeant_ de monsieur Daix
dans la loge. Mais elle ne le monta pas.
Elle avait réfléchi, longuement réfléchi. Une seule excuse la soutenait:
--Puisque Madame Loissel dit que je peux le faire, je peux le faire.
Mais elle résistait, à cause du père Trébuc, à qui jamais elle n’avait
su rien cacher, ou presque rien. Et il s’agissait d’une démarche trop
grave pour que la mère Trébuc ne se dépêchât pas de tout avouer à son
mari.
Elle aurait pu d’abord aller le consulter. De la rue Legendre au square
des Batignolles, il n’y a pas si loin: cinquante mètres de rue Boursault
à parcourir, pas davantage. Seulement, le père Trébuc défendait que sa
femme allât le distraire de son service, sous quelque prétexte que ce
fût.
--Service, service, disait-il.
Vieux soldat, il ne plaisantait pas là-dessus.
D’autre part, la mère Trébuc hésitait encore quand elle eut enfin
l’_Intransigeant_, de la troisième édition, dans sa loge. Monsieur Daix
avait en effet demandé à madame Loissel qu’on lui montât le journal dès
qu’on l’aurait reçu. Et la mère Trébuc se disait que Mousseline, sortant
à six heures de son bureau, ne rentrerait pas à la maison avant six
heures et quart.
La mère Trébuc n’était pas contente. Elle n’osait pas descendre jusqu’au
fond de sa pensée. Elle se disait que Mousseline ne rentrerait pas à la
maison avant six heures et quart, mais elle savait que Mousseline ne
rentrait pas une fois sur dix avant la demie. A la sortie des bureaux et
des magasins, les autobus passent toujours complets, et une fille a beau
être sérieuse comme Mousseline et ne pas flâner en chemin, il ne dépend
pas d’elle qu’un autobus passe qui ne soit pas complet.
--Six heures et demie!
Monsieur Daix, là-haut, dans sa chambre, avec sa fièvre, n’accuserait-il
pas de négligence la mère Trébuc?
A six heures un quart, la mère Trébuc eut envie de monter. Mais
l’occasion, que madame Loissel conseillait de saisir, elle qui était
femme de bon conseil, ayant eu un grand train et de la fortune,
l’occasion se représenterait-elle?
--Si à vingt elle n’est pas rentrée, se dit la mère Trébuc pour
concilier ses hésitations, je monte.
Comme elle en décidait ainsi, une auto s’arrêta devant la maison.
La mère Trébuc dressa l’oreille.