alors le jus dans les chaudières de _défécation_. La défécation a pour
but de dépouiller les jus des substances solides qu'ils ont
entraînées, et de quelques matières étrangères au sucre qui en
amèneraient l'altération. C'est à l'aide de la chaux, et toujours au
moyen de la vapeur, que l'on pratique cette opération importante.
Les jus sont ensuite soumis à plusieurs nouvelles purifications. Ils
passent d'abord dans les chaudières dites de _carbonisation_ ou de
_carbonatation_, puis sur des filtres chargés de noir animal en grain,
et sont élevés par un second monte-jus dans un réservoir, où ils
subissent deux filtrations successives.
A ce filtrage succède l'opération de la _cuite_, qui a lieu dans des
chaudières dites _à cuire dans le vide_. Au sortir de ces chaudières,
les jus sont transformés en gros cristaux de sucre mêlés d'un peu de
sirop.
L'_égouttage_ et le _clairçage forcé_ séparent le sirop des cristaux.
Cette dernière opération s'exécute en quelques instants dans les
tambours rotatifs des turbines dites _centrifuges_, lesquelles ont une
vitesse de douze cents tours par minute. Ces appareils lancent le
liquide sirupeux au travers d'un tissu métallique qui retient les
cristaux.
La _dessiccation_, ou opération de dessèchement, a lieu dans un
courant d'air forcé et amène le sucre cristallisé à son état définitif
de blancheur et de pureté.»
Ce disant, le contremaître prit dans les turbines quelques cristaux de
sucre qu'il offrit aux visiteurs.
--Depuis quelque temps, on vend de ce sucre en cristaux chez certains
épiciers, dit Mme Rinval. Mais comment lui donne-t-on la forme de
pains?
--Cette dernière partie de la fabrication s'opère dans une autre
fabrique dite _raffinerie_. Là, le sucre en cristaux est d'abord fondu
avec de l'eau, de façon à fournir un sirop peu épais. Après plusieurs
nouvelles clarifications, ce sirop est mis en forme, séché dans des
étuves et transformé en pains, tel qu'il est livré à la consommation.
En sortant de la fabrique, nos voyageurs aperçurent, dans un champ qui
bordait la route, une masse élevée de laquelle s'échappaient des
nuages de fumée.
--Qu'est-ce que cela? dit Paul.
--Ce sont des briques que l'on soumet à la cuisson, répondit M.
Rinval. Tiens, vois-tu, plus loin, à gauche, un groupe d'ouvriers, qui
fabriquent ces briques avec de l'argile, au moyen de cadres en métal?
--Comment dispose-t-on le feu qui sert à la cuisson des briques?
demanda Hélène.
--On établit sur le terrain choisi, et au moyen de briques déjà
cuites, un foyer que l'on garnit de houille. On dispose sur ce
fourneau les briques non cuites, en formant un lit de houille sur
trois ou quatre rangées de briques. Le feu du fourneau monte lentement
et embrase successivement toutes ces couches de charbon. C'est ainsi
que s'opère la cuisson. J'oubliais de vous dire que les parois de ce
tas sont garnies d'un placage d'argile et de sable afin que le feu
reste au centre.
Lorsque toutes les briques sont placées, on recouvre entièrement le
tas par le même placage employé pour les parois et on l'abandonne à
lui-même.
Ce procédé est rapide, ajouta M. Rinval, mais il donne beaucoup plus
de déchet que la cuisson dans les fours, où les briques sont abritées
et reçoivent toutes une chaleur égale.
[Illustration: Abbaye de Saint-Amand.]
De Valenciennes, nos voyageurs firent une excursion à Saint-Amand,
jolie petite ville, où se trouvent les restes d'une célèbre abbaye du
dix-septième siècle. Puis ils se dirigèrent sur Douai, autre
sous-préfecture du Nord, siège d'une cour d'appel, d'une académie
universitaire et de facultés des lettres et de droit. Douai renferme
aussi de curieux monuments; nous ne pouvons les décrire ici, mais nous
tenons à raconter la visite que firent nos jeunes amis dans une
brasserie de cette ville.
Le brasseur, auquel M. Rinval avait été particulièrement recommandé,
voulut expliquer lui-même la fabrication de la bière aux visiteurs, en
présence des appareils.
«Vous savez, sans doute, dit-il, que les matières premières employées
pour la fabrication de la bière sont les grains d'une céréale, telle
que l'orge ou le froment, les cônes de houblon et un ferment désigné
sous le nom de levûre de bière.
--Qu'est-ce que le houblon? demanda Paul.
--C'est une plante dont la tige est grimpante comme celle des
haricots, dit Hélène.
--Elle est _vivace_, c'est-à-dire elle pousse des rejetons pendant
plusieurs années, dit M. Rinval.
--Nous débutons, continua le brasseur, par faire tremper le grain que
nous employons, l'orge, jusqu'à ce qu'il soit gonflé et souple au
toucher. Nous le laissons ensuite égoutter, et nous le transportons
dans une cave appelée germoir, où il reste pendant douze heures. Ce
temps écoulé, l'orge est mise en couche sur une épaisseur d'environ
trente centimètres; cette épaisseur est diminuée à mesure que la
germination se produit. Au bout de cinq à six jours, si l'on frotte
légèrement le grain dans le creux de la main, le germe se détache:
l'orge est devenue propre à la fabrication de la bière, et prend alors
le nom de _malt_.
Le malt est étendu sur la _touraille_ ou séchoir, où il séjourne
pendant environ vingt-quatre heures; on le laisse ensuite refroidir,
et on le fait passer dans un tarare ou van de meunier, dans lequel le
germe se détache. Le malt est enfin porté dans un moulin pour être
concassé, puis l'on passe au brassage.
[Illustration: L'Intérieur d'une Brasserie.]
Pour procéder à cette opération, on introduit le malt concassé dans
une cuve munie d'un double fond percé de petits trous destinés à
laisser monter l'eau. Cette eau est versée par une gouttière, et sa
chaleur doit atteindre 45 à 50 degrés. Quand la quantité d'eau est
suffisante, un agitateur mécanique contenu dans la chaudière est mis
en mouvement et démêle le malt jusqu'à ce qu'il soit bien imbibé et ne
laisse plus de farine blanche. On verse ensuite une plus grande
quantité d'eau ayant 100 degrés, et l'on agite pendant une demi-heure.
Les produits ainsi obtenus portent le nom de _trempe_.
Dans les brasseries qui ne sont pas munies des nouveaux appareils, le
malt est remué par les ouvriers au moyen de grandes pelles à jour
nommées _fourquets_.
Les trempes passent ensuite dans de grandes chaudières, où on les fait
bouillir. Ces chaudières sont chauffées par des fourneaux ou par la
vapeur. Aussitôt que l'ébullition commence, on met le houblon dans la
chaudière (environ 500 grammes par hectolitre) et on laisse bouillir
pendant six heures. Le moût de bière est alors houblonné, et l'on doit
en opérer le refroidissement le plus tôt possible. Pour arriver à ce
but, on le fait couler dans de grands bacs n'ayant que très peu de
profondeur, et, autant que possible, exposés à des courants d'air. Le
point de refroidissement qu'on doit atteindre varie selon les saisons;
en hiver, on refroidit moins qu'en été.
On fait enfin couler le liquide dans une grande cuve, on ajoute une
certaine quantité de levûre, on abandonne la matière à elle-même, et
les phénomènes de la fermentation ne tardent pas à se produire. On
reconnaît que la bière peut être mise en tonneaux lorsque le levain a
produit une mousse d'un jaune noirâtre.»
Le lendemain de cette visite, M. Rinval éveilla sa famille dès six
heures du matin.
--Maintenant, en route pour Lille! dit-il.
--Où irons-nous ensuite? demanda Hélène.
--Nous nous rendrons à Dunkerque, où, si vous le voulez bien, nous
nous embarquerons pour aller visiter le département de la Manche.
--Nous voyagerons par mer? demanda Paul.
--Certainement.
--Oh! bravo! bravo! s'écria le petit garçon.
Lucien et Hélène ne paraissaient pas moins joyeux que leur frère.
Pendant que nos voyageurs attendaient le départ du train dans la gare
de Douai, Lucien et Hélène remarquèrent une grande affiche annonçant
la _marche_ ou procession de Gayant et de sa famille à travers les
rues de Douai.
--Qu'est-ce donc que cette procession? dit Hélène.
--C'est une fête qui se renouvelle tous les ans à Douai, mais dont on
ignore l'origine, répondit un monsieur qui avait entendu la question
de la jeune fille. Chaque année, au mois de juin--car c'est une
ancienne affiche que vous voyez là--on promène par la ville de
gigantesques mannequins revêtus de costumes moyen âge, représentant le
chevalier Gayant et sa famille: _Marie Cagenon_, sa femme, _Jacquot_,
_Fillon_ et _Binbin_, ses trois enfants. Bien qu'il ait six ou sept
mètres de haut, le plus jeune est encore coiffé d'un bourrelet.
Différents autres personnages allégoriques ou historiques, des chars
richement décorés, des cavaliers brillamment costumés, complètent
cette cavalcade, qui attire ici une foule d'étrangers.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE SIXIÈME
LE NORD (SUITE)
_Lille.--Une Filature.--Le Beffroi de Bergues.--L'Embarquement à
Dunkerque._
Lille, chef-lieu du département du Nord, capitale de l'ancienne
Flandre, est une des plus grandes et des plus riches villes de France.
M. Rinval fit remarquer à sa famille la place d'Armes, où s'élève une
colonne commémorative du siège de Lille en 1793; la citadelle, une des
plus belles de l'Europe; l'Hôtel de ville; le jardin de botanique et
les musées, fort riches en tableaux, en curiosités et en souvenirs de
toutes les époques.
Le soir, à l'hôtel, la famille Rinval eut pour voisin de table un gros
monsieur décoré, à l'air très sympathique, qui félicita le papa sur la
gentillesse des enfants et leur excellente tenue. Ce monsieur était un
ancien filateur et répondait au nom de Rimbaud. Ayant appris le but du
voyage de la famille, il proposa à M. Rinval de lui procurer l'entrée
d'une des principales filatures de Lille.
--Je vous en serai fort reconnaissant, répondit M. Rinval. Mais
seriez-vous assez bon pour donner à mes enfants quelques notions sur
la belle industrie qui vous est familière?
--Très volontiers, fit M. Rimbaud. J'aime beaucoup la jeunesse qui
veut s'instruire.
Et il reprit immédiatement, sans autre préambule:
«Vous savez, mes enfants, que les principales matières employées pour
la fabrication des tissus sont la laine de certains animaux, et
principalement celle des moutons, et le lin, le chanvre et le coton,
qui proviennent de plantes textiles. Je ne vous parle pas de la soie,
qui forme une industrie toute spéciale...
--Nous avons d'ailleurs étudié la fabrication de la soie dans notre
précédent voyage, dit M. Rinval.
[Illustration: La Conversation avec le Filateur.]
--Ah! fort bien. Avant d'être tissés, la laine, le lin, le chanvre et
le coton doivent être transformés en fils; vous comprenez cela,
n'est-ce pas? Cette opération se fait dans les filatures. Le fuseau et
le rouet furent pendant longtemps les seuls appareils de filature
connus. Ce furent des Anglais qui, vers le milieu du siècle dernier,
inventèrent les premiers métiers à filer. Mais les premières filatures
de France ne s'établirent qu'au commencement du dix-neuvième siècle,
et la machine à filer le lin, due à un ingénieur français, Philippe de
Girard, n'est en usage en France que depuis une cinquantaine d'années.
Vous désirez, je pense, reprit M. Rimbaud, avoir quelques notions sur
les procédés de filature appliqués à chacune des matières que nous
avons énumérées?
--Oui, monsieur, vous nous ferez grand plaisir, si vous voulez bien
procéder ainsi, dit Hélène.
--Commençons donc par les laines. Elles se divisent en laines courtes
et en laines longues. Les premières, destinées à la fabrication des
draps, des tapis et autres tissus feutrés, sont soumises au traitement
de la carde, et par suite sont dites _cardées_.
--Qu'est-ce que la carde? demanda Paul.
--C'est une sorte de grand peigne qui sert à trier, à diviser les
laines, répondit Hélène.
--Les laines longues, qui servent à la fabrication des étoffes
légères, des mérinos, des flanelles, et, en général, de tous les
tissus qui laissent apercevoir les fils de la trame et de la chaîne,
sont préparées au moyen de peignes et forment les laines _peignées_,
continua M. Rimbaud.
Je ne vous détaillerai pas toutes les opérations auxquelles sont
soumises ces laines: dégraissage, séchage, battage, nettoyage,
échaudage, graissage, etc.; ce serait, je le crains bien, faire naître
de la confusion dans vos idées; nous nous en tiendrons donc aux
notions principales.
Après avoir été peignés et lissés, les _rubans_ ou bandes de laine
sont enroulés en grosses bobines, et livrés ainsi aux machines de
préparation dites de second degré, où ils sont étirés et amenés à un
degré de finesse assez avancé. On les place alors sur le métier à
filer, qui les transforme en fils, après les avoir étirés une dernière
fois.
Voilà pour la laine. Passons au coton. D'où vient cette matière, mon
ami? demanda M. Rimbaud à Paul, qui paraissait suivre les explications
du filateur avec une certaine attention.
--Le coton vient d'une plante appelée cotonnier, répondit le petit
garçon.
[Illustration: Le Beffroi de Bergues.]
--Et cette plante est ou une herbe, ou un arbuste, ou même un arbre.
Vous savez qu'on cultive surtout le cotonnier dans les pays chauds, et
notamment dans notre colonie de l'Algérie.
Le coton se trouve dans le fruit du cotonnier. C'est une touffe de
long duvet qui entoure l'enveloppe des graines.
Le coton est soumis à plusieurs opérations avant d'arriver au métier à
filer. Le premier appareil dans lequel on le place est le _willow_,
qui ouvre les cotons longs et nettoie ceux qui sont sales. Puis
viennent le _batteur-éplucheur_, qui continue le travail précédent, et
le _batteur-étaleur_, qui achève le nettoyage et forme avec la matière
une sorte de nappe propre à être enroulée et placée sur les _cardes en
gros_. Le coton est ensuite cardé, puis étiré et assemblé par des
machines spéciales qui le préparent à passer sur les bancs à broches,
où il est étiré et tordu.
Les fils sont alors soumis aux métiers à filer qui sont, comme pour la
laine, les mull-jennys ordinaires, les self-actings ou métiers
automates, et, pour les filés fins, les demi-self-actings, dans
lesquels le renvidage se fait à la main.
Depuis l'invention de Philippe de Girard, le lin se file par des
procédés analogues à ceux employés pour le coton.
L'invention de l'ingénieur français consiste principalement dans
l'addition de peignes, qui continuent l'étirage et maintiennent les
fibres parallèles pendant l'opération.
De même que pour les autres matières textiles que l'on veut filer, on
commence par enrouler uniformément le ruban de lin sur une bobine. Les
rubans ainsi enroulés sont transportés aux métiers à filer, qui se
distinguent en métier à filer à sec et métier à eau chaude. Le premier
sert pour les fils communs; le second pour les fils fins. L'emploi de
l'eau chaude a pour but de dissoudre la substance gommeuse qui unit
les fibres de lin. Après cette opération, ces fibres deviennent
divisibles à l'infini, et l'on peut obtenir des fils d'une finesse
extraordinaire.»
Ainsi renseignés, nos voyageurs visitèrent avec le plus grand intérêt
la filature que leur avait indiquée M. Rimbaud, et où ils furent
parfaitement accueillis. Ils quittèrent ensuite Lille et se rendirent
à Bergues, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Dunkerque, où
leur Guide leur signalait un superbe beffroi. Cette construction, qui
est du seizième siècle, et dont l'architecture est des plus curieuses,
est haute de 80 mètres.
Après une légère collation, la famille Rinval reprit le train pour
Dunkerque, port sur la mer du Nord, lequel compte environ 38,000
habitants. Là elle retrouva encore, entre autres monuments, un beffroi
haut de 60 mètres, dont le joli carillon charma M. Paul à ce point
qu'on ne pouvait plus le faire avancer.
--Tu voudrais bien pouvoir l'emporter à Paris, n'est-ce pas? lui dit
Mme Rinval.
--Dire que ce carillon a peut-être aussi charmé Jean-Bart! remarqua
Hélène.
--En effet, Jean-Bart est né à Dunkerque, dit Lucien.
--Jean-Bart, le célèbre marin? s'écria Paul.
--Oui, mon ami, répondit M. Rinval. Nous verrons d'ailleurs sa statue
sur une des places de la ville. Mais hâtons-nous si nous voulons que
rien d'intéressant ne nous échappe. Nous n'avons que cette journée
pour visiter Dunkerque.
Le lendemain, en effet, la famille Rinval arrivait sur le port vers
sept heures et demie du matin, et ne tardait pas à s'embarquer.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE SEPTIÈME
LA MANCHE
_Cherbourg.--Saint-Lô.--Le Cidre.--Granville.--Le Mont-Saint-Michel.
La Récolte du Varech._
C'était, pour les enfants de M. Rinval, une façon de voyager toute
nouvelle que celle que leur père avait adoptée pour les conduire en
Normandie. Mme Rinval et Hélène craignaient un peu le mal de mer,
mais le temps était beau, la mer douce, et elles ne furent que très
peu incommodées. Quant aux hommes, M. Rinval, Lucien et Paul, ils ne
souffrirent aucunement.
Le spectacle des côtes fuyant devant leurs yeux charma beaucoup les
voyageurs. C'était à chaque moment un site nouveau, et il y en avait
de vraiment délicieux.
On passa successivement devant les ports de Calais, de Boulogne, de
Dieppe, et l'on fit relâche au Havre.
Du Havre, on se dirigea sur Cherbourg, d'où l'on devait continuer le
voyage par chemin de fer.
Pendant que le paquebot filait, M. Rinval ne manqua pas de demander à
ses enfants l'indication des départements qu'on côtoyait, l'importance
des villes et des ports devant lesquels on passait, et, disons-le à la
louange des jeunes voyageurs, presque toutes les réponses furent
satisfaisantes.
--Te rappelles-tu quelles sont les principales industries de
Cherbourg? demanda notamment M. Rinval à Lucien.
--Oui, papa. On y trouve d'importants chantiers pour la construction
des navires, des fonderies de métaux, des tanneries, des filatures de
coton et de laine.
[Illustration: Vue de Cherbourg]
--En effet. Mais Cherbourg est surtout un port très remarquable, à la
fois port militaire et port marchand, et dont l'établissement a
nécessité des travaux gigantesques. Ces travaux, commencés dès 1686,
par Vauban, repris sous Louis XVI, sous Napoléon Ier et sous
Louis-Philippe, n'ont été terminés que vers 1858 et n'ont pas coûté
moins de deux cents millions.
Nos voyageurs ne firent qu'une courte station à Cherbourg. M. Rinval
put cependant leur montrer les belles promenades de cette ville et
quelques édifices, entre autres l'église de la Trinité, qui fut bâtie
vers 1450. Il leur fit voir aussi les formidables fortifications de la
ville du côté de la terre, lesquelles sont reliées entre elles par le
fort du Roule, élevé de cent dix mètres, et d'où l'on jouit d'une vue
magnifique sur les environs.
De Cherbourg on se rendit à Saint-Lô, chef-lieu du département, où
l'on contempla les belles églises de Notre-Dame et Sainte-Croix,
l'Hôtel de ville et plusieurs maisons anciennes.
On visita ensuite Coutances, sous-préfecture, siège d'un évêché, où la
vue de la cathédrale frappa tout particulièrement l'esprit de nos
touristes. Ce beau monument a été bâti au onzième siècle, mais il ne
reste que très peu de chose de la construction primitive; la plus
grande partie de l'église actuelle date du treizième siècle. La
richesse de son architecture n'est pas son seul titre à l'attention
des voyageurs; sa situation est des plus imposantes. Elle domine un
mamelon élevé, sur lequel est bâtie la ville, et ses hautes tours,
surmontées d'aiguilles hardies, s'aperçoivent de très loin en mer et
servent de point de reconnaissance aux marins.
M. Rinval avait à Coutances un de ses amis de collège, M. Duhobey,
riche propriétaire qui l'avait invité plusieurs fois à venir visiter
ses propriétés. Ce fut chez lui que les enfants de M. Rinval se firent
expliquer, un soir, la fabrication du cidre.
«Vous savez, mes enfants, leur dit M. Duhobey, que le cidre, la
principale boisson de la Normandie, est une liqueur qui se fabrique
avec les pommes?
--N'en fabrique-t-on pas aussi avec des poires? demanda Lucien.
--Si, mon ami. Il y a, en effet, le cidre de pommes et le cidre de
poires. Mais ce dernier est plus particulièrement désigné sous le nom
de _poiré_.
[Illustration: La Récolte des Pommes.]
La fabrication du cidre est beaucoup plus simple que celle du vin ou
de la bière. Toute l'opération consiste, en effet, à exprimer le jus
des pommes ou des poires et à le faire fermenter. La qualité du cidre
dépend donc principalement de la nature des fruits employés pour sa
fabrication.
Le cidre de meilleure conservation est obtenu par un mélange de pommes
douces, de pommes amères et de pommes aigres. On prend, en général,
une partie de pommes aigres pour deux parties de pommes douces et
amères.
--On ne peut donc pas employer les pommes douces seules? dit Mme
Rinval.
--Si, madame; le cidre ainsi obtenu est agréable, il est vrai; mais il
s'aigrit rapidement.
On distingue aussi les pommes en pommes de première saison, lesquelles
mûrissent en septembre; en pommes de seconde saison, mûrissant en
octobre; et en pommes de troisième saison, mûrissant en novembre.
Pour récolter les pommes à cidre, lorsqu'elles sont mûres, on secoue
les branches des arbres, puis on abat celles qui restent au moyen de
longues gaules. C'est un spectacle que je pourrai vous donner avant
votre départ, car on va commencer ici la récolte des pommes de
première saison.
--C'est vrai, nous sommes en septembre, fit Paul.
--Les pommes récoltées, continua M. Duhobey, sont mises en tas, dans
un lieu sec et aéré, généralement un hangar, où elles achèvent de
mûrir. On les y laisse ordinairement trois semaines ou un mois, mais
en ayant soin de les examiner de temps à autre et d'enlever
soigneusement les fruits qui viendraient à se gâter.
Lorsque les pommes sont parvenues au degré de maturation voulu, on les
écrase au moyen du _tour à piler_, appareil que vous avez vu dans une
des cours de ma ferme. C'est, vous le savez, une grande auge
circulaire en pierre de taille ou en granit, qui a environ vingt
mètres de circonférence, sur une profondeur d'à peu près trente
centimètres, et dans laquelle tourne une meule en bois très épaisse et
mue par un cheval. Le mouvement de la meule faisant remonter la pulpe
le long des parois de l'auge, un homme suit le cheval avec un bâton
pour faire retomber le marc. Le rabattement de la pulpe se fait
parfois aussi d'une manière plus simple, au moyen d'une barre de bois
fixée à l'arrière de la meule, et qui racle les bords de l'auge.
[Illustration: Le Pressoir et le Tour à piler.]
Chez certains propriétaires, au lieu du tour à piler, on se sert du
_grugeoir à pommes_, sorte de grand moulin à bras dont la forme
rappelle un peu les moulins à café ou à poivre que vous avez pu
remarquer dans les grandes épiceries.
Les pommes étant réduites en pulpe sont portées dans des cuviers, où
on les abandonne pendant douze à vingt-quatre heures, en ayant soin de
remuer plusieurs fois par jour, pour empêcher la fermentation.
On soumet ensuite la pulpe à l'action du pressoir, pour en extraire le
jus. Je vous ferai aussi voir cet appareil.
On étend sur le pressoir, au moyen d'une pelle, des couches de pulpe
superposées, de dix à quinze centimètres d'épaisseur. Entre chaque
couche est placé un mince lit de paille de seigle ou un tissu de crin.
La dernière couche étant posée, on recouvre le tout au moyen de
madriers ou de billots. On ne presse qu'au bout de quelques heures, et
l'on obtient, par le simple égouttage, le cidre dit de _mère goutte_.
Ce pressurage est répété plusieurs fois. Les petits fermiers,
destinant à la vente le premier cidre obtenu, ajoutent, lors des
derniers pressurages, une certaine quantité d'eau au marc pressé, et
font ainsi un cidre léger qui leur sert de boisson.
L'ancien pressoir, employé par la plupart des fermiers, est fort
encombrant, et ne donne pas les meilleurs résultats. Il ne subsiste
guère que grâce à la simplicité de sa construction.
Dans les grands établissements, on presse les pommes pilées au moyen
d'une presse hydraulique, et le tour à piler est lui-même remplacé
par des pressoirs mécaniques, qui donnent des résultats plus rapides
et plus complets.»