Un appareil, nommé monte-jus, et qui fonctionne par la vapeur, conduit

alors le jus dans les chaudières de _défécation_. La défécation a pour

but de dépouiller les jus des substances solides qu'ils ont

entraînées, et de quelques matières étrangères au sucre qui en

amèneraient l'altération. C'est à l'aide de la chaux, et toujours au

moyen de la vapeur, que l'on pratique cette opération importante.

Les jus sont ensuite soumis à plusieurs nouvelles purifications. Ils

passent d'abord dans les chaudières dites de _carbonisation_ ou de

_carbonatation_, puis sur des filtres chargés de noir animal en grain,

et sont élevés par un second monte-jus dans un réservoir, où ils

subissent deux filtrations successives.

A ce filtrage succède l'opération de la _cuite_, qui a lieu dans des

chaudières dites _à cuire dans le vide_. Au sortir de ces chaudières,

les jus sont transformés en gros cristaux de sucre mêlés d'un peu de

sirop.

L'_égouttage_ et le _clairçage forcé_ séparent le sirop des cristaux.

Cette dernière opération s'exécute en quelques instants dans les

tambours rotatifs des turbines dites _centrifuges_, lesquelles ont une

vitesse de douze cents tours par minute. Ces appareils lancent le

liquide sirupeux au travers d'un tissu métallique qui retient les

cristaux.

La _dessiccation_, ou opération de dessèchement, a lieu dans un

courant d'air forcé et amène le sucre cristallisé à son état définitif

de blancheur et de pureté.»

Ce disant, le contremaître prit dans les turbines quelques cristaux de

sucre qu'il offrit aux visiteurs.

--Depuis quelque temps, on vend de ce sucre en cristaux chez certains

épiciers, dit Mme Rinval. Mais comment lui donne-t-on la forme de

pains?

--Cette dernière partie de la fabrication s'opère dans une autre

fabrique dite _raffinerie_. Là, le sucre en cristaux est d'abord fondu

avec de l'eau, de façon à fournir un sirop peu épais. Après plusieurs

nouvelles clarifications, ce sirop est mis en forme, séché dans des

étuves et transformé en pains, tel qu'il est livré à la consommation.

En sortant de la fabrique, nos voyageurs aperçurent, dans un champ qui

bordait la route, une masse élevée de laquelle s'échappaient des

nuages de fumée.

--Qu'est-ce que cela? dit Paul.

--Ce sont des briques que l'on soumet à la cuisson, répondit M.

Rinval. Tiens, vois-tu, plus loin, à gauche, un groupe d'ouvriers, qui

fabriquent ces briques avec de l'argile, au moyen de cadres en métal?

--Comment dispose-t-on le feu qui sert à la cuisson des briques?

demanda Hélène.

--On établit sur le terrain choisi, et au moyen de briques déjà

cuites, un foyer que l'on garnit de houille. On dispose sur ce

fourneau les briques non cuites, en formant un lit de houille sur

trois ou quatre rangées de briques. Le feu du fourneau monte lentement

et embrase successivement toutes ces couches de charbon. C'est ainsi

que s'opère la cuisson. J'oubliais de vous dire que les parois de ce

tas sont garnies d'un placage d'argile et de sable afin que le feu

reste au centre.

Lorsque toutes les briques sont placées, on recouvre entièrement le

tas par le même placage employé pour les parois et on l'abandonne à

lui-même.

Ce procédé est rapide, ajouta M. Rinval, mais il donne beaucoup plus

de déchet que la cuisson dans les fours, où les briques sont abritées

et reçoivent toutes une chaleur égale.

[Illustration: Abbaye de Saint-Amand.]

De Valenciennes, nos voyageurs firent une excursion à Saint-Amand,

jolie petite ville, où se trouvent les restes d'une célèbre abbaye du

dix-septième siècle. Puis ils se dirigèrent sur Douai, autre

sous-préfecture du Nord, siège d'une cour d'appel, d'une académie

universitaire et de facultés des lettres et de droit. Douai renferme

aussi de curieux monuments; nous ne pouvons les décrire ici, mais nous

tenons à raconter la visite que firent nos jeunes amis dans une

brasserie de cette ville.

Le brasseur, auquel M. Rinval avait été particulièrement recommandé,

voulut expliquer lui-même la fabrication de la bière aux visiteurs, en

présence des appareils.

«Vous savez, sans doute, dit-il, que les matières premières employées

pour la fabrication de la bière sont les grains d'une céréale, telle

que l'orge ou le froment, les cônes de houblon et un ferment désigné

sous le nom de levûre de bière.

--Qu'est-ce que le houblon? demanda Paul.

--C'est une plante dont la tige est grimpante comme celle des

haricots, dit Hélène.

--Elle est _vivace_, c'est-à-dire elle pousse des rejetons pendant

plusieurs années, dit M. Rinval.

--Nous débutons, continua le brasseur, par faire tremper le grain que

nous employons, l'orge, jusqu'à ce qu'il soit gonflé et souple au

toucher. Nous le laissons ensuite égoutter, et nous le transportons

dans une cave appelée germoir, où il reste pendant douze heures. Ce

temps écoulé, l'orge est mise en couche sur une épaisseur d'environ

trente centimètres; cette épaisseur est diminuée à mesure que la

germination se produit. Au bout de cinq à six jours, si l'on frotte

légèrement le grain dans le creux de la main, le germe se détache:

l'orge est devenue propre à la fabrication de la bière, et prend alors

le nom de _malt_.

Le malt est étendu sur la _touraille_ ou séchoir, où il séjourne

pendant environ vingt-quatre heures; on le laisse ensuite refroidir,

et on le fait passer dans un tarare ou van de meunier, dans lequel le

germe se détache. Le malt est enfin porté dans un moulin pour être

concassé, puis l'on passe au brassage.

[Illustration: L'Intérieur d'une Brasserie.]

Pour procéder à cette opération, on introduit le malt concassé dans

une cuve munie d'un double fond percé de petits trous destinés à

laisser monter l'eau. Cette eau est versée par une gouttière, et sa

chaleur doit atteindre 45 à 50 degrés. Quand la quantité d'eau est

suffisante, un agitateur mécanique contenu dans la chaudière est mis

en mouvement et démêle le malt jusqu'à ce qu'il soit bien imbibé et ne

laisse plus de farine blanche. On verse ensuite une plus grande

quantité d'eau ayant 100 degrés, et l'on agite pendant une demi-heure.

Les produits ainsi obtenus portent le nom de _trempe_.

Dans les brasseries qui ne sont pas munies des nouveaux appareils, le

malt est remué par les ouvriers au moyen de grandes pelles à jour

nommées _fourquets_.

Les trempes passent ensuite dans de grandes chaudières, où on les fait

bouillir. Ces chaudières sont chauffées par des fourneaux ou par la

vapeur. Aussitôt que l'ébullition commence, on met le houblon dans la

chaudière (environ 500 grammes par hectolitre) et on laisse bouillir

pendant six heures. Le moût de bière est alors houblonné, et l'on doit

en opérer le refroidissement le plus tôt possible. Pour arriver à ce

but, on le fait couler dans de grands bacs n'ayant que très peu de

profondeur, et, autant que possible, exposés à des courants d'air. Le

point de refroidissement qu'on doit atteindre varie selon les saisons;

en hiver, on refroidit moins qu'en été.

On fait enfin couler le liquide dans une grande cuve, on ajoute une

certaine quantité de levûre, on abandonne la matière à elle-même, et

les phénomènes de la fermentation ne tardent pas à se produire. On

reconnaît que la bière peut être mise en tonneaux lorsque le levain a

produit une mousse d'un jaune noirâtre.»

Le lendemain de cette visite, M. Rinval éveilla sa famille dès six

heures du matin.

--Maintenant, en route pour Lille! dit-il.

--Où irons-nous ensuite? demanda Hélène.

--Nous nous rendrons à Dunkerque, où, si vous le voulez bien, nous

nous embarquerons pour aller visiter le département de la Manche.

--Nous voyagerons par mer? demanda Paul.

--Certainement.

--Oh! bravo! bravo! s'écria le petit garçon.

Lucien et Hélène ne paraissaient pas moins joyeux que leur frère.

Pendant que nos voyageurs attendaient le départ du train dans la gare

de Douai, Lucien et Hélène remarquèrent une grande affiche annonçant

la _marche_ ou procession de Gayant et de sa famille à travers les

rues de Douai.

--Qu'est-ce donc que cette procession? dit Hélène.

--C'est une fête qui se renouvelle tous les ans à Douai, mais dont on

ignore l'origine, répondit un monsieur qui avait entendu la question

de la jeune fille. Chaque année, au mois de juin--car c'est une

ancienne affiche que vous voyez là--on promène par la ville de

gigantesques mannequins revêtus de costumes moyen âge, représentant le

chevalier Gayant et sa famille: _Marie Cagenon_, sa femme, _Jacquot_,

_Fillon_ et _Binbin_, ses trois enfants. Bien qu'il ait six ou sept

mètres de haut, le plus jeune est encore coiffé d'un bourrelet.

Différents autres personnages allégoriques ou historiques, des chars

richement décorés, des cavaliers brillamment costumés, complètent

cette cavalcade, qui attire ici une foule d'étrangers.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE SIXIÈME

LE NORD (SUITE)

_Lille.--Une Filature.--Le Beffroi de Bergues.--L'Embarquement à

Dunkerque._

Lille, chef-lieu du département du Nord, capitale de l'ancienne

Flandre, est une des plus grandes et des plus riches villes de France.

M. Rinval fit remarquer à sa famille la place d'Armes, où s'élève une

colonne commémorative du siège de Lille en 1793; la citadelle, une des

plus belles de l'Europe; l'Hôtel de ville; le jardin de botanique et

les musées, fort riches en tableaux, en curiosités et en souvenirs de

toutes les époques.

Le soir, à l'hôtel, la famille Rinval eut pour voisin de table un gros

monsieur décoré, à l'air très sympathique, qui félicita le papa sur la

gentillesse des enfants et leur excellente tenue. Ce monsieur était un

ancien filateur et répondait au nom de Rimbaud. Ayant appris le but du

voyage de la famille, il proposa à M. Rinval de lui procurer l'entrée

d'une des principales filatures de Lille.

--Je vous en serai fort reconnaissant, répondit M. Rinval. Mais

seriez-vous assez bon pour donner à mes enfants quelques notions sur

la belle industrie qui vous est familière?

--Très volontiers, fit M. Rimbaud. J'aime beaucoup la jeunesse qui

veut s'instruire.

Et il reprit immédiatement, sans autre préambule:

«Vous savez, mes enfants, que les principales matières employées pour

la fabrication des tissus sont la laine de certains animaux, et

principalement celle des moutons, et le lin, le chanvre et le coton,

qui proviennent de plantes textiles. Je ne vous parle pas de la soie,

qui forme une industrie toute spéciale...

--Nous avons d'ailleurs étudié la fabrication de la soie dans notre

précédent voyage, dit M. Rinval.

[Illustration: La Conversation avec le Filateur.]

--Ah! fort bien. Avant d'être tissés, la laine, le lin, le chanvre et

le coton doivent être transformés en fils; vous comprenez cela,

n'est-ce pas? Cette opération se fait dans les filatures. Le fuseau et

le rouet furent pendant longtemps les seuls appareils de filature

connus. Ce furent des Anglais qui, vers le milieu du siècle dernier,

inventèrent les premiers métiers à filer. Mais les premières filatures

de France ne s'établirent qu'au commencement du dix-neuvième siècle,

et la machine à filer le lin, due à un ingénieur français, Philippe de

Girard, n'est en usage en France que depuis une cinquantaine d'années.

Vous désirez, je pense, reprit M. Rimbaud, avoir quelques notions sur

les procédés de filature appliqués à chacune des matières que nous

avons énumérées?

--Oui, monsieur, vous nous ferez grand plaisir, si vous voulez bien

procéder ainsi, dit Hélène.

--Commençons donc par les laines. Elles se divisent en laines courtes

et en laines longues. Les premières, destinées à la fabrication des

draps, des tapis et autres tissus feutrés, sont soumises au traitement

de la carde, et par suite sont dites _cardées_.

--Qu'est-ce que la carde? demanda Paul.

--C'est une sorte de grand peigne qui sert à trier, à diviser les

laines, répondit Hélène.

--Les laines longues, qui servent à la fabrication des étoffes

légères, des mérinos, des flanelles, et, en général, de tous les

tissus qui laissent apercevoir les fils de la trame et de la chaîne,

sont préparées au moyen de peignes et forment les laines _peignées_,

continua M. Rimbaud.

Je ne vous détaillerai pas toutes les opérations auxquelles sont

soumises ces laines: dégraissage, séchage, battage, nettoyage,

échaudage, graissage, etc.; ce serait, je le crains bien, faire naître

de la confusion dans vos idées; nous nous en tiendrons donc aux

notions principales.

Après avoir été peignés et lissés, les _rubans_ ou bandes de laine

sont enroulés en grosses bobines, et livrés ainsi aux machines de

préparation dites de second degré, où ils sont étirés et amenés à un

degré de finesse assez avancé. On les place alors sur le métier à

filer, qui les transforme en fils, après les avoir étirés une dernière

fois.

Voilà pour la laine. Passons au coton. D'où vient cette matière, mon

ami? demanda M. Rimbaud à Paul, qui paraissait suivre les explications

du filateur avec une certaine attention.

--Le coton vient d'une plante appelée cotonnier, répondit le petit

garçon.

[Illustration: Le Beffroi de Bergues.]

--Et cette plante est ou une herbe, ou un arbuste, ou même un arbre.

Vous savez qu'on cultive surtout le cotonnier dans les pays chauds, et

notamment dans notre colonie de l'Algérie.

Le coton se trouve dans le fruit du cotonnier. C'est une touffe de

long duvet qui entoure l'enveloppe des graines.

Le coton est soumis à plusieurs opérations avant d'arriver au métier à

filer. Le premier appareil dans lequel on le place est le _willow_,

qui ouvre les cotons longs et nettoie ceux qui sont sales. Puis

viennent le _batteur-éplucheur_, qui continue le travail précédent, et

le _batteur-étaleur_, qui achève le nettoyage et forme avec la matière

une sorte de nappe propre à être enroulée et placée sur les _cardes en

gros_. Le coton est ensuite cardé, puis étiré et assemblé par des

machines spéciales qui le préparent à passer sur les bancs à broches,

où il est étiré et tordu.

Les fils sont alors soumis aux métiers à filer qui sont, comme pour la

laine, les mull-jennys ordinaires, les self-actings ou métiers

automates, et, pour les filés fins, les demi-self-actings, dans

lesquels le renvidage se fait à la main.

Depuis l'invention de Philippe de Girard, le lin se file par des

procédés analogues à ceux employés pour le coton.

L'invention de l'ingénieur français consiste principalement dans

l'addition de peignes, qui continuent l'étirage et maintiennent les

fibres parallèles pendant l'opération.

De même que pour les autres matières textiles que l'on veut filer, on

commence par enrouler uniformément le ruban de lin sur une bobine. Les

rubans ainsi enroulés sont transportés aux métiers à filer, qui se

distinguent en métier à filer à sec et métier à eau chaude. Le premier

sert pour les fils communs; le second pour les fils fins. L'emploi de

l'eau chaude a pour but de dissoudre la substance gommeuse qui unit

les fibres de lin. Après cette opération, ces fibres deviennent

divisibles à l'infini, et l'on peut obtenir des fils d'une finesse

extraordinaire.»

Ainsi renseignés, nos voyageurs visitèrent avec le plus grand intérêt

la filature que leur avait indiquée M. Rimbaud, et où ils furent

parfaitement accueillis. Ils quittèrent ensuite Lille et se rendirent

à Bergues, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Dunkerque, où

leur Guide leur signalait un superbe beffroi. Cette construction, qui

est du seizième siècle, et dont l'architecture est des plus curieuses,

est haute de 80 mètres.

Après une légère collation, la famille Rinval reprit le train pour

Dunkerque, port sur la mer du Nord, lequel compte environ 38,000

habitants. Là elle retrouva encore, entre autres monuments, un beffroi

haut de 60 mètres, dont le joli carillon charma M. Paul à ce point

qu'on ne pouvait plus le faire avancer.

--Tu voudrais bien pouvoir l'emporter à Paris, n'est-ce pas? lui dit

Mme Rinval.

--Dire que ce carillon a peut-être aussi charmé Jean-Bart! remarqua

Hélène.

--En effet, Jean-Bart est né à Dunkerque, dit Lucien.

--Jean-Bart, le célèbre marin? s'écria Paul.

--Oui, mon ami, répondit M. Rinval. Nous verrons d'ailleurs sa statue

sur une des places de la ville. Mais hâtons-nous si nous voulons que

rien d'intéressant ne nous échappe. Nous n'avons que cette journée

pour visiter Dunkerque.

Le lendemain, en effet, la famille Rinval arrivait sur le port vers

sept heures et demie du matin, et ne tardait pas à s'embarquer.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE SEPTIÈME

LA MANCHE

_Cherbourg.--Saint-Lô.--Le Cidre.--Granville.--Le Mont-Saint-Michel.

La Récolte du Varech._

C'était, pour les enfants de M. Rinval, une façon de voyager toute

nouvelle que celle que leur père avait adoptée pour les conduire en

Normandie. Mme Rinval et Hélène craignaient un peu le mal de mer,

mais le temps était beau, la mer douce, et elles ne furent que très

peu incommodées. Quant aux hommes, M. Rinval, Lucien et Paul, ils ne

souffrirent aucunement.

Le spectacle des côtes fuyant devant leurs yeux charma beaucoup les

voyageurs. C'était à chaque moment un site nouveau, et il y en avait

de vraiment délicieux.

On passa successivement devant les ports de Calais, de Boulogne, de

Dieppe, et l'on fit relâche au Havre.

Du Havre, on se dirigea sur Cherbourg, d'où l'on devait continuer le

voyage par chemin de fer.

Pendant que le paquebot filait, M. Rinval ne manqua pas de demander à

ses enfants l'indication des départements qu'on côtoyait, l'importance

des villes et des ports devant lesquels on passait, et, disons-le à la

louange des jeunes voyageurs, presque toutes les réponses furent

satisfaisantes.

--Te rappelles-tu quelles sont les principales industries de

Cherbourg? demanda notamment M. Rinval à Lucien.

--Oui, papa. On y trouve d'importants chantiers pour la construction

des navires, des fonderies de métaux, des tanneries, des filatures de

coton et de laine.

[Illustration: Vue de Cherbourg]

--En effet. Mais Cherbourg est surtout un port très remarquable, à la

fois port militaire et port marchand, et dont l'établissement a

nécessité des travaux gigantesques. Ces travaux, commencés dès 1686,

par Vauban, repris sous Louis XVI, sous Napoléon Ier et sous

Louis-Philippe, n'ont été terminés que vers 1858 et n'ont pas coûté

moins de deux cents millions.

Nos voyageurs ne firent qu'une courte station à Cherbourg. M. Rinval

put cependant leur montrer les belles promenades de cette ville et

quelques édifices, entre autres l'église de la Trinité, qui fut bâtie

vers 1450. Il leur fit voir aussi les formidables fortifications de la

ville du côté de la terre, lesquelles sont reliées entre elles par le

fort du Roule, élevé de cent dix mètres, et d'où l'on jouit d'une vue

magnifique sur les environs.

De Cherbourg on se rendit à Saint-Lô, chef-lieu du département, où

l'on contempla les belles églises de Notre-Dame et Sainte-Croix,

l'Hôtel de ville et plusieurs maisons anciennes.

On visita ensuite Coutances, sous-préfecture, siège d'un évêché, où la

vue de la cathédrale frappa tout particulièrement l'esprit de nos

touristes. Ce beau monument a été bâti au onzième siècle, mais il ne

reste que très peu de chose de la construction primitive; la plus

grande partie de l'église actuelle date du treizième siècle. La

richesse de son architecture n'est pas son seul titre à l'attention

des voyageurs; sa situation est des plus imposantes. Elle domine un

mamelon élevé, sur lequel est bâtie la ville, et ses hautes tours,

surmontées d'aiguilles hardies, s'aperçoivent de très loin en mer et

servent de point de reconnaissance aux marins.

M. Rinval avait à Coutances un de ses amis de collège, M. Duhobey,

riche propriétaire qui l'avait invité plusieurs fois à venir visiter

ses propriétés. Ce fut chez lui que les enfants de M. Rinval se firent

expliquer, un soir, la fabrication du cidre.

«Vous savez, mes enfants, leur dit M. Duhobey, que le cidre, la

principale boisson de la Normandie, est une liqueur qui se fabrique

avec les pommes?

--N'en fabrique-t-on pas aussi avec des poires? demanda Lucien.

--Si, mon ami. Il y a, en effet, le cidre de pommes et le cidre de

poires. Mais ce dernier est plus particulièrement désigné sous le nom

de _poiré_.

[Illustration: La Récolte des Pommes.]

La fabrication du cidre est beaucoup plus simple que celle du vin ou

de la bière. Toute l'opération consiste, en effet, à exprimer le jus

des pommes ou des poires et à le faire fermenter. La qualité du cidre

dépend donc principalement de la nature des fruits employés pour sa

fabrication.

Le cidre de meilleure conservation est obtenu par un mélange de pommes

douces, de pommes amères et de pommes aigres. On prend, en général,

une partie de pommes aigres pour deux parties de pommes douces et

amères.

--On ne peut donc pas employer les pommes douces seules? dit Mme

Rinval.

--Si, madame; le cidre ainsi obtenu est agréable, il est vrai; mais il

s'aigrit rapidement.

On distingue aussi les pommes en pommes de première saison, lesquelles

mûrissent en septembre; en pommes de seconde saison, mûrissant en

octobre; et en pommes de troisième saison, mûrissant en novembre.

Pour récolter les pommes à cidre, lorsqu'elles sont mûres, on secoue

les branches des arbres, puis on abat celles qui restent au moyen de

longues gaules. C'est un spectacle que je pourrai vous donner avant

votre départ, car on va commencer ici la récolte des pommes de

première saison.

--C'est vrai, nous sommes en septembre, fit Paul.

--Les pommes récoltées, continua M. Duhobey, sont mises en tas, dans

un lieu sec et aéré, généralement un hangar, où elles achèvent de

mûrir. On les y laisse ordinairement trois semaines ou un mois, mais

en ayant soin de les examiner de temps à autre et d'enlever

soigneusement les fruits qui viendraient à se gâter.

Lorsque les pommes sont parvenues au degré de maturation voulu, on les

écrase au moyen du _tour à piler_, appareil que vous avez vu dans une

des cours de ma ferme. C'est, vous le savez, une grande auge

circulaire en pierre de taille ou en granit, qui a environ vingt

mètres de circonférence, sur une profondeur d'à peu près trente

centimètres, et dans laquelle tourne une meule en bois très épaisse et

mue par un cheval. Le mouvement de la meule faisant remonter la pulpe

le long des parois de l'auge, un homme suit le cheval avec un bâton

pour faire retomber le marc. Le rabattement de la pulpe se fait

parfois aussi d'une manière plus simple, au moyen d'une barre de bois

fixée à l'arrière de la meule, et qui racle les bords de l'auge.

[Illustration: Le Pressoir et le Tour à piler.]

Chez certains propriétaires, au lieu du tour à piler, on se sert du

_grugeoir à pommes_, sorte de grand moulin à bras dont la forme

rappelle un peu les moulins à café ou à poivre que vous avez pu

remarquer dans les grandes épiceries.

Les pommes étant réduites en pulpe sont portées dans des cuviers, où

on les abandonne pendant douze à vingt-quatre heures, en ayant soin de

remuer plusieurs fois par jour, pour empêcher la fermentation.

On soumet ensuite la pulpe à l'action du pressoir, pour en extraire le

jus. Je vous ferai aussi voir cet appareil.

On étend sur le pressoir, au moyen d'une pelle, des couches de pulpe

superposées, de dix à quinze centimètres d'épaisseur. Entre chaque

couche est placé un mince lit de paille de seigle ou un tissu de crin.

La dernière couche étant posée, on recouvre le tout au moyen de

madriers ou de billots. On ne presse qu'au bout de quelques heures, et

l'on obtient, par le simple égouttage, le cidre dit de _mère goutte_.

Ce pressurage est répété plusieurs fois. Les petits fermiers,

destinant à la vente le premier cidre obtenu, ajoutent, lors des

derniers pressurages, une certaine quantité d'eau au marc pressé, et

font ainsi un cidre léger qui leur sert de boisson.

L'ancien pressoir, employé par la plupart des fermiers, est fort

encombrant, et ne donne pas les meilleurs résultats. Il ne subsiste

guère que grâce à la simplicité de sa construction.

Dans les grands établissements, on presse les pommes pilées au moyen

d'une presse hydraulique, et le tour à piler est lui-même remplacé

par des pressoirs mécaniques, qui donnent des résultats plus rapides

et plus complets.»

Nouveau voyage en France Conversations familières, instructives et amusantes par un Papa · 第 2 / 3 段