devait prendre une voiture pour se rendre au Mont-Saint-Michel. Une
partie de Granville, la vieille ville, est bâtie sur un rocher abrupt,
dit le Roc, battu par la mer et presque séparé de la terre par un
large ravin. Nos voyageurs trouvèrent cette situation très pittoresque
et se plurent à contempler la mer du haut du Roc.
Mais le Mont-Saint-Michel les émerveilla bien plus encore, et ils
eurent beaucoup de peine à s'en éloigner.
[Illustration: La Récolte du Varech.]
Le village est bâti en amphithéâtre, à la base et sur les pentes d'une
masse de granit de neuf cents mètres de tour. Il est entouré d'une
muraille d'enceinte bordée de mâchicoulis et flanquée de tours. On y
entre par un seul passage, et il n'a, pour ainsi dire, qu'une rue
unique qui se déroule en une longue courbe sur le flanc de la montagne
et aboutit à l'abbaye, qui la domine, par un escalier divisé en
plusieurs rampes. Une vaste plaine de sables mouvants, que l'eau de la
mer recouvre deux fois par jour, entoure le Mont-Saint-Michel. Aussi
ne doit-on s'y aventurer que sous la conduite d'un guide expérimenté,
si l'on ne veut pas risquer sa vie. De graves accidents se sont
souvent produits en cet endroit; des voyageurs, des équipages attardés
sur les sables ont été engloutis par les flots. Mais un sort semblable
ne pouvait atteindre nos voyageurs, car M. Rinval ne prit le chemin du
Mont qu'après s'être procuré les renseignements les plus précis sur
les heures de la marée.
Nos voyageurs virent le Mont-Saint-Michel sous ses deux aspects: à la
mer basse, entouré de sa plaine de sable; et à la mer haute,
transformé en une île véritable, battue par les vagues agitées.
Hélène et Lucien remarquèrent que les bâtiments de l'abbaye qui domine
le village forment un immense rectangle ou carré, du milieu duquel
s'élance l'église abbatiale, surmontée de toutes parts de clochetons,
et dominée par une tour carrée. M. Rinval leur dit que cette tour
avait été bâtie au dix-septième siècle, et qu'elle avait remplacé une
flèche aiguë que couronnait la statue de saint Michel.
--On eût dû laisser cela, c'eût été bien plus joli, remarqua Paul.
Le guide proposa à M. Rinval et à sa famille de monter dans la tour.
Cette proposition fut accueillie avec empressement, et, arrivés sur la
plate-forme, nos voyageurs découvrirent un panorama qui les dédommagea
amplement de leur fatigue.
Ils visitèrent ensuite les constructions de l'abbaye, et notamment la
partie appelée la _Merveille_, qui se compose de trois étages de
magnifiques constructions.
D'abord, les vastes cryptes ou souterrains du onzième siècle,
partagées en deux grands compartiments. Au-dessus, la salle de
l'ancien chapitre du Mont, que l'on regarde comme la plus vaste et la
plus superbe salle gothique qui existe.
Et enfin, au-dessus de cette salle, le cloître, lequel est d'une
richesse d'architecture extraordinaire. On n'y compte pas moins de
deux cent vingt colonnettes en granit, en calcaire, en stuc et en
granitelle. Des fenêtres du cloître, les visiteurs purent contempler
la mer, qui se trouvait à plus de cent mètres au-dessous d'eux.
La seule partie de l'abbaye que nos voyageurs ne visitèrent point fut
les souterrains. M. Rinval rappela que plusieurs de ces souterrains
avaient servi de cachots, à différentes époques.
En redescendant dans le village, le guide leur montra les ruines d'une
maison qui passe pour avoir servi de logis à Tiphaine Raguenel, épouse
de Duguesclin. Ce fut encore l'occasion d'une intéressante
conversation entre M. Rinval et ses enfants sur le vaillant connétable
de Charles V.
Après avoir quitté le Mont-Saint-Michel, la famille Rinval rencontra
plusieurs chariots chargés de plantes marines, qui intriguèrent
beaucoup M. Paul.
--C'est du _varech_, dit M. Rinval. Tu connais cette plante?
demanda-t-il à Lucien.
--Oui, papa. C'est une espèce d'algue que l'on recueille sur les côtes
pour engraisser les terres.
--En effet. En faisant brûler ces plantes, on retire aussi de leur
cendre la soude, substance qui sert à plusieurs usages, et notamment à
fabriquer les savons.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE HUITIÈME
LE RETOUR
_Visite d'une Imprimerie._
--Eh bien! êtes-vous satisfaits de votre voyage? demanda M. Rinval à
ses enfants, lorsqu'on eut repris le train pour rentrer à Paris.
--Certes oui, papa! s'écrièrent à la fois Lucien, Hélène et Paul.
--Nous avons vu des régions bien intéressantes, dit Hélène.
--Nous avons étudié plusieurs industries qui nous étaient inconnues,
dit Lucien.
--Et nous avons même voyagé sur la mer! ajouta Paul avec une certaine
fierté.
--Il est cependant, reprit Hélène, une industrie (je devrais plutôt
dire un art) à laquelle j'aurais bien désiré m'initier, et que nous
n'avons pas rencontrée sur notre route.
--De quoi veux-tu parler? demanda Mme Rinval.
--De l'Imprimerie, répondit la jeune fille. Pour moi, celle-là prime
toutes les autres. Que serions-nous, que saurions-nous sans cette
belle invention?
--Si cela peut vous faire plaisir, dit M. Rinval, je vous promets de
vous faire visiter une imprimerie avant la rentrée des classes.
--Oh! merci, papa, s'écrièrent les enfants.
En effet, deux ou trois jours plus tard, lorsqu'on fut un peu reposé
des fatigues du voyage, M. Rinval conduisit sa famille dans une des
plus grandes imprimeries de Paris, avec le directeur de laquelle il
était en relations. Un _prote_, ou chef ouvrier, fut mis à la
disposition des visiteurs, pour leur donner toutes les explications
qu'ils pourraient désirer.
On conduisit d'abord les jeunes gens dans l'atelier des compositeurs
typographes, où s'opère la première partie du travail de l'imprimerie,
c'est-à-dire l'assemblage des lettres.
[Illustration: Presse à bras.]
«Vous savez, leur dit leur cicérone, qu'avant Gutenberg on n'imprimait
qu'au moyen de planches en bois d'une seule pièce, sur lesquelles les
lettres étaient sculptées en relief. Gutenberg inventa les lettres
mobiles ou détachées, qui peuvent être employées pour l'impression de
plusieurs ouvrages. Ces lettres furent d'abord en bois. Puis Gutenberg
et ses associés, Fust et Schoeffer, imaginèrent les _matrices_, ou
petites formes gravées en creux au moyen d'un poinçon, et dans
lesquelles on peut fondre des lettres en métal. C'est aujourd'hui
encore le système employé pour la fonte des lettres. Les industriels
qui s'occupent de ce genre de travail sont appelés _fondeurs en
caractères typographiques_.
La typographie est la partie de l'imprimerie qui concerne la
_composition_, la préparation des planches, sur lesquelles on imprime.
Vous savez qu'on appelle _planche_, ou _forme_, l'assemblage des
caractères qui représentent une ou plusieurs pages.
Dans les ateliers de composition, les lettres typographiques sont
disposées dans des boîtes à compartiments, qu'on appelle _casses_.
Vous voyez que ces lettres rappellent par leur forme et par leur
longueur des allumettes, sur l'un des bouts desquelles une lettre se
trouverait gravée en relief. Le compositeur prend successivement dans
la casse chacune des lettres qui lui sont nécessaires pour former les
mots qu'il a à composer, et les place côte à côte dans une sorte de
petite boîte en métal qu'il tient dans la main gauche, et qu'on nomme
_composteur_. Les lettres y sont renversées, c'est-à-dire qu'elles ont
la tête en bas.»
En donnant cette explication, le prote pria un des compositeurs de
vouloir bien montrer son composteur aux enfants. Ceux-ci s'amusèrent
beaucoup en essayant de lire, comme l'ouvrier, de droite à gauche, et
les lettres étant à l'envers.
«Les blancs qui séparent chaque mot sont produits par de petits
morceaux de métal moins longs que les lettres, et qu'on nomme
_espaces_, reprit le prote. En ce sens, _espace_ est du féminin.
Les blancs plus larges qui existent souvent à la fin des alinéas
s'obtiennent au moyen de carrés de métal appelés _cadrats_. Les
cadrats de petite dimension se nomment _cadratins_.
Le composteur étant plein, on enlève les lignes de composition qu'il
contient, pour les placer sur une sorte de petit cadre en métal qui
s'accroche sur la casse, et qu'on nomme _galée_.
Quand la galée renferme un nombre suffisant de lignes, on lie
fortement les caractères au moyen d'une ficelle et l'on en forme un
_paquet_.
On tire des _épreuves_ de ces paquets, pour les soumettre à la lecture
du _correcteur_. Ces épreuves se tirent parfois sur une presse;
parfois aussi, on se contente de frapper au moyen d'une brosse la
feuille de papier qui a été appliquée sur le paquet encré; on obtient
ainsi une épreuve suffisamment lisible. Le correcteur relève les
erreurs de composition en marge de l'épreuve, au moyen de signes
particuliers appelés _signes de correction_.
[Illustration: Presse Marinoni.]
Après la correction des paquets, la composition est remise au _metteur
en pages_, lequel la répartit en pages d'une longueur égale, place les
folios, dispose les titres des chapitres, les notes, etc. Lorsqu'il a
ainsi préparé le nombre des pages que doit contenir la feuille de
papier, il procède à l'_imposition_.
Cette partie du travail consiste à disposer dans des cadres en métal
appelés _formes_, les pages composant une feuille, de telle façon
qu'après l'impression et le pliage ces pages se suivent dans leur
ordre numérique. L'imposition, vous le comprenez, diffère selon les
formats adoptés.
Lorsque toutes les corrections sont terminées, les formes sont portées
aux presses, où s'effectue le tirage. Allons voir ce qu'elles y
deviennent.»
Les visiteurs descendirent à l'étage inférieur, où étaient installées
les presses. Ils s'arrêtèrent d'abord devant la presse à bras, qui fut
longtemps la seule employée, et dont on ne se sert plus guère, dans
les grandes imprimeries, que pour le tirage des épreuves, ou pour
quelques travaux demandant une grande délicatesse.
«Voyez, dit leur guide; l'ouvrier imprimeur va tirer une feuille
nouvelle; son aide encre un rouleau et le promène sur les formes
installées sur la presse; l'imprimeur a déjà placé une feuille de
papier dans un cadre en papier qu'on nomme _frisquette_; il rabat ce
cadre, replie le _tympan_, espèce de tablier mobile, et, au moyen
d'une manivelle, fait passer le _train_ sous la presse; il serre au
moyen d'un levier, fait ressortir le train, relève le tympan et la
frisquette, et enlève la feuille imprimée. La voici», ajouta-t-il, en
la prenant des mains de l'ouvrier.
Hélène, Lucien et Paul examinèrent curieusement la feuille qui venait
d'être ainsi imprimée sous leurs yeux. Le petit garçon, émerveillé,
battit même des mains.
--Voilà pour la presse à bras, continua le prote. Mais dans les
presses mécaniques, les plus employées aujourd'hui, la plupart des
opérations se font automatiquement.
On possède maintenant, non seulement des presses qui impriment avec
une grande rapidité, mais encore des machines qui permettent
d'imprimer simultanément en plusieurs couleurs, et même d'imprimer une
feuille des deux côtés à la fois. Telle est la presse Marinoni que je
vais vous faire voir.
Et il conduisit le groupe dans une grande salle, où était installée
une haute machine de forme presque carrée.
--Avec cette machine, dit-il, la plupart des opérations de préparation
sont supprimées. On l'emploie surtout pour l'impression des journaux.
Le papier est en rouleau, comme vous pouvez le voir, et lorsque la
machine est mise en mouvement, il se déroule comme un ruban, s'engage
entre les cylindres et en sort transformé en journaux coupés, rangés
et comptés. Les plieuses n'ont qu'à recueillir les feuilles et à les
expédier.
--C'est merveilleux, dit M. Rinval.
--Si Gutenberg pouvait revenir, que dirait-il, en voyant quel parti on
tire aujourd'hui de son admirable invention? dit Hélène, lorsqu'on eut
quitté l'imprimerie. J'ai vu dernièrement une gravure le représentant
dans son atelier. Il y avait là une presse massive qui devait
fonctionner beaucoup moins vite que la presse Marinoni, ajouta-t-elle
en souriant.
--Ce n'est pas moins à lui qu'est due l'admirable découverte de
l'imprimerie, dit M. Rinval, et il a fallu plusieurs générations de
travailleurs pour arriver au résultat atteint aujourd'hui. Si le
résultat est admirable, n'oubliez pas qu'il n'a été acquis qu'au prix
de beaucoup de recherches et d'efforts. J'espère, mes chers enfants,
que nos voyages en France vous auront non seulement instruits sur
beaucoup de choses que vous ignoriez, mais qu'ils vous auront donné un
vif désir d'apprendre davantage encore. Rappelez-vous surtout les noms
et les exemples des grands travailleurs dont nous avons ensemble
contemplé les oeuvres. Faites en sorte de vous rendre, comme eux,
utiles à votre pays, ou du moins à ceux qui vous entourent.»
Les paroles de M. Rinval parurent produire une vive impression sur les
trois enfants, et nous ne surprendrons pas nos lecteurs en leur disant
que l'année scolaire qui suivit les vit remporter de nombreux succès.
[Illustration]
* * * * *
Au lecteur:
Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la
version papier.
Deux mots ont été corrigés:
page 7: contre-maître remplacé par contremaître
page 16: paritculièrement par particulièrement