--Du bois! Je ne l'aurais pas cru, reprit le petit garçon.

NOUVEAU VOYAGE EN FRANCE

CONVERSATIONS

INSTRUCTIVES ET AMUSANTES

[Illustration: NOUVEAU VOYAGE EN FRANCE

CONVERSATIONS

FAMILIÈRES, INSTRUCTIVES ET AMUSANTES

PAR UN PAPA]

OUVRAGE ENRICHI DE NOMBREUSES GRAVURES PAR V.-A. POIRSON

IMPRIMÉES EN COULEURS

[Illustration]

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER.--LE DÉPART.

CHAPITRE DEUXIÈME.--LE JURA.

L'Arrivée à Salins.--La Fabrication du Fromage.--Les Salines.

--L'Horlogerie.

CHAPITRE TROISIÈME.--LES VOSGES.

Épinal.--La Fabrication du Papier.--La Fabrication des Instruments de

Musique.--La Maison de Jeanne d'Arc.--Le Bain Romain de Plombières.

CHAPITRE QUATRIÈME.--MEURTHE-ET-MOSELLE.

Formation du Département.--La guerre de 1870.--Nancy.--Une Verrerie.

--Les Mines de Fer.--Un Monument funèbre.

CHAPITRE CINQUIÈME.--LE NORD.

Description du Département.--Cambrai.--Valenciennes.--Une Fabrique de

Sucre.--La Fabrication des Briques.--Douai.--La Bière.--La Fête de

Gayant.

CHAPITRE SIXIÈME.--LE NORD (_Suite_).

Lille.--Une Filature.--Le Beffroi de Bergues.--L'Embarquement à

Dunkerque.

CHAPITRE SEPTIÈME.--LA MANCHE.

Cherbourg.--Saint-Lô.--Le Cidre.--Granville.--Le Mont-Saint-Michel.--

La Récolte du Varech.

CHAPITRE HUITIÈME.--LE RETOUR.

Visite d'une Imprimerie.

PARIS.--IMPRIMERIE DES ARTS ET MANUFACTURES. 12, RUE PAUL LELONG.

--J. DEJEY, PAR. 1947-10-86.

[Illustration]

CHAPITRE PREMIER

LE DÉPART

Nous avons raconté, dans un précédent recueil, le petit voyage en

France que fit la famille Rinval au moment des vacances. On se

rappelle que ce voyage avait été décidé pour récompenser les trois

enfants, Lucien, Hélène et Paul, du zèle qu'ils avaient mis dans leurs

études pendant l'année scolaire. A côté des plaisirs qu'elles devaient

procurer aux voyageurs, leurs excursions avaient, on ne l'a pas

oublié, un but très utile. Les enfants devaient apprendre, chemin

faisant, à connaître les richesses de notre industrie et s'initier à

quelques découvertes scientifiques récentes. Ceux de nos jeunes

lecteurs qui ont suivi la famille Rinval dans son premier itinéraire

se rappellent sans doute les conversations du papa, de la maman et des

trois enfants sur les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone, le

phonographe, la fabrication de la porcelaine, le tissage de la soie,

les vendanges, la fonte de l'acier, les mines à charbon, les

différents modes d'éclairage, etc.

La famille de M. Rinval s'était bien promis de continuer ce genre

d'études l'année suivante, mais un pénible événement vint l'en

empêcher. Javotte, la vieille bonne qui avait élevé les trois enfants,

depuis longtemps souffrante et cassée, dut un jour s'aliter à la suite

d'un refroidissement et, malgré les soins empressés de Mme Rinval

et d'Hélène, elle ne tarda pas à mourir.

Sa mort arriva justement à l'époque des vacances, et la famille fut si

attristée de cette perte qu'elle ne songea pas cette année-là à

voyager.

Ce ne fut donc que deux ans après le premier voyage que l'on se décida

à se remettre en route. Mme Rinval proposa de commencer cette fois

l'excursion par Salins, ville du département du Jura, où habitait une

de ses amies d'enfance. M. Rinval accueillit d'autant plus volontiers

ce projet que Lucien et Hélène avaient souvent manifesté le désir de

se rendre compte de l'exploitation des puits de sel, et que Salins est

un des principaux centres de cette industrie.

[Illustration: Le départ.]

Les jeunes voyageurs de notre premier récit s'étaient déjà

transformés: Lucien atteignait sa quatorzième année. C'était un

véritable jeune homme; son instruction était en bonne voie, et il

s'acheminait à grands pas vers les épreuves du baccalauréat.

Hélène avait douze ans accomplis. Elle avait fait de sérieux progrès,

et on la considérait comme une des meilleures élèves de sa pension.

C'était en outre une des jeunes filles les plus douces et les plus

aimables que l'on pût rencontrer. Elle s'était appliquée sans relâche

à se corriger des mouvements d'humeur et de vivacité qui lui

échappaient autrefois et qui avaient tant attristé ses parents. Elle y

avait complètement réussi. Tant il est vrai que rien ne résiste à la

persévérance des bonnes résolutions.

Paul, qui marchait à grands pas vers sa huitième année, avait lui-même

fait des progrès sensibles. Il lisait maintenant couramment et sans

trop chantonner. On arrivait assez facilement à le comprendre. Son

écriture commençait à se former et il réussissait généralement dans

les trois premières règles, à condition, bien entendu, qu'il ne se

trouvât pas en présence d'un trop grand nombre de chiffres. La

division seule lui semblait vraiment épineuse, mais il s'appliquait de

si bon coeur à l'étudier qu'on pouvait entrevoir le jour où il

vaincrait les dernières difficultés.

Les soirées étaient toujours consacrées, chez M. Rinval, à l'étude ou

à des jeux de salon auxquels prenait part toute la famille. Parfois,

le papa entamait de longues causeries que les enfants et même Mme

Rinval écoutaient avec le plus vif intérêt. C'était généralement sur

les voyages qu'il avait faits jadis en France et à l'étranger que M.

Rinval aimait à discourir. Ces récits avaient naturellement le don de

réveiller chez les trois enfants le désir de voyager; aussi l'annonce

du prochain départ fut-elle accueillie avec une satisfaction générale.

Le 28 août, à huit heures du matin, la famille Rinval quitta donc son

domicile, boulevard de Magenta, pour se rendre à la gare du chemin de

fer de Lyon, où l'on devait s'embarquer pour Salins.

Au moment du départ, ce fut le coeur assez gros que les trois

enfants et leur mère entendirent M. Rinval fermer à double tour la

porte de l'appartement. Les domestiques avaient été renvoyés dans leur

famille pour la durée du voyage. La maison allait rester déserte. On

n'y laissait plus la vieille amie qui, deux ans auparavant, faisait de

si tendres adieux à ses chers enfants.

Les tristes pensées des voyageurs se dissipèrent peu à peu, lorsque le

train qui les emportait eut franchi les fortifications de la capitale.

La conversation ne tarda pas à s'engager.

--Le Jura est un pays rempli de montagnes, n'est-ce pas? demanda Paul,

lequel, comme on le voit, s'intéressait déjà aux questions

géographiques.

[Illustration: En wagon.]

--Pas entièrement, répondit M. Rinval. La partie qui confine aux

départements de Saône-et-Loire et de la Côte-d'Or n'est qu'une vaste

plaine. Le reste du département se divise en vignoble, ou région où

l'on cultive la vigne, et en basse et haute montagne. La haute

montagne comprend les parties les plus élevées de la chaîne du Jura.

Son plus haut sommet, celui de Dôle, a 1,681 mètres de hauteur

au-dessus du niveau de la mer.

--Ce n'est pas encore le mont Blanc, dit Lucien.

--Je crois bien, répondit Paul.

--Quelle hauteur a donc le mont Blanc? demanda Mme Rival au petit

garçon.

--Quatre mille huit cent dix mètres, répondit Paul sans sourciller.

Tous se regardèrent étonnés.

--Très bien, Paul, fit M. Rinval. Depuis quand sais-tu cela?

--C'est Hélène qui le disait l'autre jour; et elle ajoutait que

c'était la plus haute montagne de l'Europe.

--Bravo! mon élève, fit la jeune fille. Il est heureux, reprit-elle en

consultant son Guide, que nous ne nous aventurions pas trop tard dans

le Jura. Je lis ici que la neige s'y installe dès le mois de

septembre, pour ne fondre qu'en mai. Dans l'arrondissement de

Saint-Claude et dans celui de Poligny, on trouve, dit-on, souvent un

mètre de neige dès le mois d'octobre, et, dans les hivers rigoureux,

il y en a jusqu'à cinq ou six mètres.

--Cinq ou six mètres! On ne me verrait plus, dit Paul.

--Ni aucun de nous, répondit M. Rinval en riant. Heureusement, nous ne

sommes qu'au mois d'août; tu peux donc te rassurer.

On voyagea pendant quelque temps en silence, mais Paul posa bientôt

une nouvelle question:

--A quelle heure arriverons-nous à Salins? demanda-t-il.

--A sept heures, répondit Hélène.

--Que c'est long! reprit l'enfant.

--Il est vrai, dit Lucien, que les locomotives des chemins de fer ne

vont pas aussi vite que les ballons; cependant, auprès des diligences

d'autrefois...

--D'ailleurs, nous ne tarderons peut-être pas à pouvoir voyager dans

les airs, dit M. Rinval en souriant; cela ira alors beaucoup plus

vite.

--Oui; on assure avoir trouvé le moyen de diriger les ballons, fit

Lucien.

--Est-ce possible! s'écria Mme Rinval.

--On a déjà suivi un itinéraire déterminé d'avance, et l'on est revenu

sans trop de difficultés au point de départ.

--Oui; mais le trajet n'était pas long, observa Hélène.

--Pas bien long, en effet; et le temps était calme. Dame! je ne

parierais pas que s'il fallait aller en Chine et lutter contre les

tempêtes...

--Toujours est-il que le premier pas est fait, conclut Hélène. Pour

moi, je ne désespère pas que l'an prochain nous ne puissions accomplir

notre voyage de vacances en ballon.

--Oh! que ce serait amusant! s'écria Paul en sautant de joie.

--Hum! fit Mme Rinval en souriant. J'aime autant les chemins de fer,

bien qu'on n'y soit pas à l'abri de tout danger.

Ce fut en devisant de cette façon que l'on arriva à Salins.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE DEUXIÈME

LE JURA

_L'Arrivée à Salins.--La Fabrication du Fromage.--Les

Salines.--L'Horlogerie._

On arriva un peu fatigués à Salins, et l'on n'eut guère le loisir de

contempler le pays avant de se rendre chez Mme Durand. Lucien et

Hélène remarquèrent cependant la curieuse situation de cette petite

ville, laquelle se trouve pour ainsi dire emprisonnée dans une gorge

étroite, entre deux montagnes élevées.

La voiture qui conduisit la famille Rinval de la gare du chemin de fer

chez Mme Durand suivit la rue principale, qui traverse entièrement

Salins. Nos voyageurs en apprécièrent la régularité. Ils virent aussi

quelques places publiques ornées de fontaines simples, mais de bon

goût, et remarquèrent que les maisons étaient spacieuses et solidement

bâties.

Après le dîner réconfortant que leur servit leur hôtesse, les langues

de nos voyageurs commencèrent à se délier, et la conversation

s'engagea sur les beautés de la contrée, sur les usages et sur les

travaux de ses habitants.

--L'industrie n'est pas, je crois, fort développée dans le Jura?

demanda Lucien à Mme Durand.

--En effet, mon ami, répondit celle-ci, il y a chez nous peu

d'industrie; mais l'agriculture y est plus florissante que dans

beaucoup d'autres régions de la France. Les cultivateurs forment à peu

près les sept dixièmes de la population.

--Quelles sont les principales industries du Jura? demanda à son tour

Hélène.

[Illustration: Pâturage du Jura.]

--Après l'exploitation des salines--dont vous pourrez vous rendre

compte demain--viennent la fabrication des objets tournés en buis,

corne ou écaille, à laquelle on se livre principalement à

Saint-Claude; la lunetterie, l'horlogerie et l'argenterie ruolz, de

Morez; les scieries à eau de Poligny; les forges de Dôle...

--Mais voilà encore beaucoup de choses, dit Mme Rinval, et je

m'étonne que dans un pays où l'on s'occupe autant d'agriculture, on

puisse trouver un nombre d'ouvriers suffisant pour se livrer à la

fabrication de tous ces articles.

--C'est que nos compatriotes ont, comme l'on dit, deux cordes à leur

arc, répondit Mme Durand. L'été est consacré par la population

ouvrière aux travaux des champs, et beaucoup s'occupent pendant

l'hiver à des travaux industriels, lesquels s'accomplissent

généralement au foyer, dans les veillées.

--Le Jura renferme beaucoup de forêts, je crois? dit Hélène.

--Les forêts couvrent, en effet, une grande partie de notre

département et fournissent une grande quantité de bois de

construction.

--Si j'ai bonne mémoire, dit à son tour M. Rinval, on s'occupe ici

tout particulièrement de l'élevage du bétail?

--Oui, monsieur. Dans la plaine, on élève principalement les boeufs

et les vaches pour la boucherie, tandis que dans les arrondissements

de Saint-Claude, de Poligny et de Lons-le-Saunier, on s'adonne surtout

à la fabrication du fromage.

--Et quelle espèce de fromage y fabrique-t-on? dit Hélène.

--Le gruyère.

--Tiens! fit Paul; je croyais que ce fromage venait de la ville de

Gruyères, en Suisse.

--En effet, répondit Mme Durand, c'est cette ville qui lui a donné

son nom; mais on en fabrique aussi dans les montagnes du Jura et des

Vosges. Ici, la fabrication se fait en grand, dans de vastes locaux

appartenant à un certain nombre de cultivateurs associés qu'on nomme

_fruitiers_. Dans les Vosges, on fait les fromages pendant la belle

saison, dans des cabanes construites sur les montagnes mêmes.

--Mais avec quoi fait-on le fromage? reprit le petit garçon.

--Parbleu, avec du lait, dit Lucien.

--Oui, mais de quelle façon?

--On se sert de grandes chaudières pouvant contenir environ deux cent

cinquante litres, reprit Mme Durand. On y verse le lait au tiers

écrémé, et l'on chauffe au moyen de fagots de petit bois parfaitement

sec. Aussitôt que le liquide a atteint le degré de chaleur voulu, on

verse dans la chaudière à peu près un demi-litre de présure.

Les yeux de Paul semblèrent poser un point d'interrogation lorsqu'il

entendit ce mot. M. Rinval vint à son secours.

[Illustration: La fabrication du fromage.]

--La présure, dit-il, est du lait aigri que l'on recueille dans

l'estomac des jeunes moutons ou des jeunes veaux, et qui sert à faire

cailler le lait.

--Lorsque le caillé est formé, ce qui demande un quart d'heure

environ, reprit Mme Durand, on le taille et on le fait chauffer de

nouveau. Bientôt il présente une teinte jaunâtre, il se roule

parfaitement entre les doigts et craque légèrement sous la dent. On le

met alors dans un moule et on le porte à la cave. Là, on le frotte

tous les jours et dans tous les sens avec du sel bien pilé, jusqu'à ce

que la meule n'en absorbe plus. Cela dure de deux à trois mois.

--Que de soins! dit Mme Rinval. Il est vrai que cette industrie est

productive, si ce que l'on m'a dit est exact. On m'a cité, comme

produit annuel de la fabrication du fromage dans le Jura, un chiffre

si élevé que je n'ose le répéter.

--Dix-huit millions, n'est-ce pas? fit Mme Durand. Eh bien, ce chiffre

n'est pas exagéré.

--Dix-huit millions de francs de fromage! s'écria Paul émerveillé. Il

y a, je parie, de quoi faire une nouvelle montagne à ajouter à la

chaîne du Jura.

Tout le monde éclata de rire à cette boutade.

Le lendemain, nos voyageurs allèrent visiter la vaste saline qui

occupe le centre de la ville.

Un contremaître obligeant leur montra tous les détails des travaux, et

notamment les réservoirs où l'eau salée des sources, amenée par

l'action des pompes, subit une première évaporation. Il leur raconta

que trois trous de sonde, commencés en 1845 et terminés en 1849,

avaient d'abord atteint le terrain salifère à 223 mètres et avaient

été poussés depuis jusqu'à 265 mètres. Chacun d'eux fournit par jour

500 hectolitres de sel.

La moitié des eaux est dirigée par un conduit en fonte de 17

kilomètres de longueur sur la saline d'Arc, dans le département du

Doubs, tandis que l'autre moitié, élevée par le même mécanisme

hydraulique, va remplir les réservoirs, d'où elle se rend aux

chaudières à évaporation.

--Ces salines ne servent-elles pas aussi à l'alimentation d'un

établissement de bains? demanda M. Rinval.

[Illustration: La fabrication des pièces d'horlogerie, dans une

ferme.]

--Si, monsieur. Et la piscine ne contient pas moins de 86,000 litres

d'eau. Les eaux de Salins sont limpides, incolores et généralement

inodores; elles ont une saveur plus ou moins salée, suivant les

sources. Après les grandes pluies, cette saveur est plus forte. On les

emploie en bains et en douches; elles peuvent être supportées en

boisson par la plupart des malades.

--N'y a-t-il pas aussi des mines de sel? demanda Paul.

--Si vraiment; on rencontre le sel dans la terre, comme la houille et

les différents métaux. Nous avons des mines de sel dans le Jura même,

à Montmorot et à Grozon. Le produit des mines de Montmorot est même

plus important que celui de notre ville. La production annuelle y est,

en effet, de plus de 90,000 quintaux par an.

--Le sel détaché de la mine ne doit pas avoir besoin de grandes

préparations? demanda Hélène.

--Non, certes. Les ouvriers taillent au ciseau des blocs de

différentes grosseurs. Ces blocs, à peine séparés de la muraille, sont

ensuite transportés au dehors de la mine. On les pulvérise, et on les

vend sans autre préparation, lorsque le sel est très pur.

La famille Rinval quitta la saline, vivement intéressée par ce qu'elle

avait vu et par les détails qui lui avaient été donnés.

--Il est cependant encore un système d'exploitation du sel que nous ne

connaissons pas! fit Lucien tout à coup.

--Lequel? demanda Hélène.

--Les marais salants.

--Qu'appelle-t-on ainsi? demanda Paul.

--On désigne sous le nom de marais salants de vastes bassins ou

réservoirs creusés sur le bord de la mer, et dans lesquels les eaux

salées sont soumises à l'évaporation pendant la saison chaude, dit M.

Rinval.

--Sans aucune espèce d'appareil ou de machine, n'est-ce pas? demanda

Hélène.

--Sans appareil et sans machine. C'est ce qu'on appelle l'évaporation

spontanée. Les eaux arrêtées dans ces bassins laissent, après leur

disparition, le sel qu'elles contenaient.

--Y a-t-il beaucoup de marais salants en France? demanda Hélène.

--On en compte quatre-vingt-deux. Trente-six sont situés sur les côtes

de l'Océan; quarante-cinq sur la Méditerranée, et un sur les bords de

la Manche, dans le département d'Ile-et-Vilaine.

Le soir de la visite aux salines, la famille Rinval annonça à Mme

Durand qu'elle partirait le lendemain pour Épinal.

[Illustration: Le Pont de Saint-Claude.]

--Déjà! s'écria Mme Durand. J'espérais vous emmener dans deux ou

trois jours à Saint-Claude, chez mon père.

--Cela n'est malheureusement pas possible, répondit M. Rinval: j'ai

fixé à un ami d'Épinal le jour de notre arrivée dans cette ville.

--C'est grand dommage! Vous auriez vu à Saint-Claude le beau pont

suspendu qui réunit la montagne des Étappes à la place Saint-Pierre,

en traversant la vallée de Tacon.

--J'ai entendu dire que c'était une construction d'une grande

hardiesse, dit M. Rinval.

--Le pont a 148 mètres de longueur, et le tablier est à 50 mètres du

sol, répondit Mme Durand.

--Je ne voudrais pas tomber de là, fit Paul. Cinquante mètres! Brrr!

C'est plus haut que la colonne de la Bastille.

--Nous sommes-nous bien rendu compte de toutes les branches de

l'industrie du Jura? demanda Hélène.

--Je le crois, dit Mme Durand. Si nous étions dans la saison d'hiver,

je vous conduirais dans quelques-unes de nos fermes, où l'on fabrique,

pendant les veillées, certains articles d'horlogerie. Mais vous

arrivez trop tôt pour cela. Je ne vois donc plus à vous signaler, dans

notre département, que la fabrique de mouvements de pendules de Morez.

--L'horlogerie! voilà encore une industrie à étudier, dit Hélène.

--Sous le rapport commercial seulement, dit Lucien, car je ne pense

pas que nous puissions nous initier rapidement aux combinaisons assez

compliquées des horloges et des montres.

--C'est vrai, fit Hélène, mais il y a aussi le côté historique de

cette industrie. Pourrais-tu me dire, par exemple, de quelle façon

l'on se rendait compte de l'heure dans l'antiquité?

--Certainement. On mesurait alors le temps au moyen soit de cadrans

solaires, soit de clepsydres, ou horloges d'eau.

--Je sais ce que c'est qu'un cadran solaire, fit Paul. J'en ai vu un

sur le Pont-Neuf; il est peint sur une haute muraille. Les heures sont

disposées en demi-cercle, et l'ombre d'une aiguille inclinée qui se

trouve au milieu se dirige sur l'heure--quand il fait du soleil, bien

entendu. Mais, comment étaient construites les clepsydres?

--On leur donnait les formes les plus variées, mais toutes mesuraient

le temps par l'écoulement d'une certaine quantité d'eau qu'elles

contenaient.

--C'était alors comme le sablier dont notre pauvre Javotte se servait

pour faire cuire des oeufs à la coque? La quantité de sable tombée

lui indiquait si l'oeuf était ou non cuit à point.

--Parfaitement. Ces sabliers ont d'ailleurs servi aussi, autrefois, à

indiquer l'heure.

--Pourrais-tu me dire maintenant, fit de nouveau Hélène à Lucien, à

qui l'on attribue l'invention de la première horloge mécanique?

Lucien hésita un instant:

--Ma foi non, répondit-il, je l'ai oublié.

--Eh bien, c'est au moine Gerbert, qui devint pape sous le nom de

Sylvestre II, et qui vivait à la fin du dixième siècle.

--C'est vrai, fit M. Rinval; mais on n'a aucune notion sur le

mécanisme de cette machine. L'horloge du Palais de justice de Paris

est peut-être la première dont on connaisse le mécanisme. Elle fut

construite en 1370 par Henri de Vic, que Charles V avait fait venir

d'Allemagne.

--J'ai remarqué le curieux cadran de cette horloge, dit Lucien. Est-ce

toujours le mécanisme de Henri de Vic qui fait mouvoir ses grandes

aiguilles dorées?

--Non, mon fils. Il est évident qu'on se sert aujourd'hui d'un

mécanisme plus perfectionné. Le cadran n'est même pas celui de

l'époque: c'est une copie très fidèle d'un cadran modelé par un

célèbre sculpteur du seizième siècle, Germain Pilon.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE TROISIÈME

VOSGES

_Épinal.--La Fabrication du Papier.--La Fabrication des Instruments de

Musique. La Maison de Jeanne d'Arc.--Le Bain romain de Plombières._

En arrivant à Épinal, M. Rinval fit remarquer à sa famille la jolie

situation de la ville, que la Moselle partage en trois quartiers

principaux: la grande ville, sur la rive droite de la rivière; la

petite ville, entre le lit principal de la rivière et le canal, et le

faubourg de l'Hospice, situé sur la rive gauche du canal. Ces

différents quartiers sont reliés entre eux par plusieurs ponts, dont

deux sont particulièrement remarquables: le pont suspendu, qui fait

communiquer la grande et la petite ville, et le pont de pierre, qui

rattache à l'est la petite ville à la grande.

Dès le lendemain de leur arrivée, nos touristes s'enquirent des

monuments à visiter. On les conduisit à l'église Saint-Maurice, dont

la construction remonte au dixième siècle; ils allèrent aussi

contempler l'Hôtel de ville, qui fut bâti en 1757, et remarquèrent, en

passant, la caserne monumentale de la gendarmerie, les maisons à

arcades de la place des Vosges, la fontaine de Pineau, que surmonte

la statue en bronze d'un enfant accroupi. On leur fit voir, dans la

bibliothèque, des boiseries en chêne sculpté provenant de l'abbaye de

Moyenmoutier, une charte sur vélin de l'empereur Henri II aux dames

d'Épinal, et un beau manuscrit contenant l'Évangile selon saint Marc,

écrit en lettres d'or sur un vélin en teinte violette. Ces curiosités

intéressèrent vivement Lucien et Hélène.

Le lendemain on se rendit dans un des faubourgs de la ville, afin de

visiter une papeterie, pour le directeur de laquelle M. Rinval s'était

procuré une lettre d'introduction. Mme Rinval, un peu fatiguée, avait

renoncé à prendre part à cette excursion.

Arrivés à la fabrique, les visiteurs furent introduits dans une vaste

salle où se trouvait installée une machine de très grandes dimensions.

[Illustration: La Fabrication des Instruments à cordes.]

Paul remarqua avec admiration, et du premier coup d'oeil, que cette

machine, qui, à l'une de ses extrémités, renfermait une cuve contenant

une sorte de bouillie, chassait de l'autre côté de grandes feuilles de

papier qui semblaient se couper d'elles-mêmes pour tomber dans les

mains des ouvriers chargés de les recueillir.

M. Rinval pria un contremaître de vouloir bien leur donner quelques

explications. Celui-ci s'y prêta de bonne grâce.

«Vous savez, dit-il, que la plupart des papiers se fabriquent avec des

chiffons triturés et réduits en pâte. On en fabrique aussi avec des

plantes filamenteuses telles que l'_alfa_, qui croît abondamment en

Algérie.

--Vraiment! avec des plantes! s'écria Paul.

--On fait même des papiers d'emballage avec de la paille, du bois, ou

on mélange de ces matières avec des chiffons.

--Du bois! Je ne l'aurais pas cru, reprit le petit garçon.

--Le papier, continua le contremaître, se fabrique soit à la main ou à

la forme, soit à la mécanique. La première méthode, qui a été

longtemps la seule, ne s'emploie plus que pour quelques papiers

spéciaux, tels que les papiers timbrés, les imitations de papier de

Hollande, et certains papiers à dessin.

--La fabrication à la mécanique, que vous avez sous les yeux, s'opère

de la façon suivante: Lorsque la pâte est préparée, on la dépose dans

cette cuve que vous voyez en tête de la machine. De là, elle arrive

dans un compartiment appelé _vat_, où tourne un agitateur qui la mêle

avec de l'eau versée par un autre robinet. La pâte tombe ensuite en

nappe sur une toile métallique, à laquelle un mouvement de va-et-vient

très rapide est constamment imprimé. Ce mouvement étale la pâte et

fait écouler l'eau qu'elle renferme. Sur chaque bord de la toile sont

fixées deux courroies de cuir qui déterminent la largeur du papier.

La toile métallique entraîne la pâte, en égalisant son épaisseur,

entre des jeux de cylindres revêtus de manchons de feutre. Un feutre

la reçoit alors et la conduit entre de nouveaux cylindres, lesquels la

pressent fortement des deux côtés et lui donnent de la consistance. La

matière passe ensuite sur des cylindres chauffés à l'intérieur par un

courant de vapeur; elle durcit, perd son humidité, et rencontre de

nouveaux cylindres, également chauffés, destinés à lui donner un

nouvel apprêt ou satinage. Le papier est alors terminé. Il va

s'enrouler autour d'un grand dévidoir, et des ciseaux, manoeuvrés

par le moteur, le découpent au fur et à mesure en feuilles de la

dimension voulue. Les feuilles, étant ainsi découpées, sont placées

entre des feuilles de zinc, puis on les porte sous la presse pour en

extraire tout ce qui reste d'humidité. On les fait encore sécher dans

une étuve, et enfin on les prépare par mains et par rames pour les

livrer au commerce.

[Illustration: La Maison de Jeanne d'Arc.]

Les enfants regardèrent pendant quelque temps fonctionner la

merveilleuse machine, et, de retour auprès de leur mère, ils ne

manquèrent pas de lui détailler tout ce qu'ils avaient vu.

--Si je ne me trompe, dit Mme Rinval, Épinal n'est pas seulement

renommé pour ses fabriques de papier.

--C'est vrai; il l'est aussi pour la fabrication des instruments de

musique.

--Et des images, dit Paul. J'ai vu souvent le nom d'Épinal sur celles

qu'on m'a achetées.

--En effet, dit M. Rinval. J'aurais voulu, sinon vous faire voir

l'impression des images, qui n'offre rien de bien extraordinaire, du

moins vous montrer un atelier de luthier. Mais, outre que le temps

nous manque pour en chercher un, cela ne vous eût donné qu'une idée

bien imparfaite du mérite des ouvriers, ou plutôt des artistes, qui

fabriquent les instruments de musique.

--C'est donc bien difficile? dit Paul.

--Je ne vous parlerai pas des nombreuses qualités que doit réunir le

bois destiné à la fabrication des instruments à cordes, à laquelle on

se livre principalement à Épinal, ni des connaissances que l'on doit

posséder pour faire ce choix; je vous ferai seulement remarquer que le

violon, qui sert de type à toute une catégorie d'instruments: altos,

violoncelles, contrebasses, etc., ne compte pas moins de soixante-neuf

à soixante et onze pièces, lesquelles exigent chacune un travail

spécial et très délicat, car il suffit que l'une d'elles ne soit pas

parfaite pour que l'instrument perde toute sa valeur.

--Je m'explique, dit Hélène, que quelques luthiers se soient rendus

célèbres.

Le soir, à l'hôtel, l'attention d'Hélène fut attirée par une

magnifique gravure représentant Jeanne d'Arc en costume de combat.

--Au fait, s'écria-t-elle, mais nous sommes dans le pays de Jeanne

d'Arc!

--De la bergère qui a combattu les Anglais sous Charles VI, et que ces

méchants ont brûlée à Rouen! fit Paul.

--Oui, mon fils, dit Mme Rinval.

--En effet, répondit l'hôtelier. Domrémy, le village de Jeanne d'Arc,

est situé dans notre département, dans le canton de Coussey.

--Ne pourrions-nous y passer? demanda Hélène à son père.

--Malheureusement non, ma fille; cela nous détournerait de notre

route, et tu sais quelles villes nous avons encore à visiter. Les

vacances nous suffiront à peine.

--Quel dommage! fit Hélène. Avez-vous vu Domrémy? demanda-t-elle à

l'hôtelier.

--Oui, mademoiselle, plusieurs fois déjà.

--La maison de Jeanne d'Arc existe toujours, je crois.

--Toujours. Elle a d'ailleurs été restaurée en 1820, et est classée

parmi les monuments historiques.

Le lendemain, on partait pour Nancy. Dans le même compartiment du

wagon se trouvait un monsieur qui disait venir de Plombières.

--Est-ce une ville intéressante? lui demanda M. Rinval.

--Elle est située dans un lieu très pittoresque, mais elle a peu de

monuments remarquables, répondit le voyageur; ce sont ses eaux

thermales qui font toute sa célébrité. Plombières est, vous le savez,

une des premières stations thermales de France, et l'on y rencontre

des baigneurs venus de toutes les parties de l'Europe. Les sources de

cette ville alimentent six établissements. Le grand bain, ou bain

romain, est un des plus spacieux. Son aspect est assez curieux. C'est

une salle elliptique, demi souterraine, à laquelle on parvient par

deux escaliers pratiqués aux deux extrémités. Mais ce qui le rend

surtout intéressant, c'est qu'il occupe la place d'une piscine

romaine.

--Les Romains ont donc habité Plombières? demanda Paul.

--Oui, mon ami, et ils y avaient établi plusieurs piscines, ou

établissements de bains, dont on a retrouvé des vestiges certains. Ce

qui prouve que l'efficacité des eaux de cette ville est depuis

longtemps reconnue.

--Quelle est donc la vertu de ces eaux? demanda Lucien.

--On les recommande surtout dans les affections des voies digestives;

contre la goutte, les rhumatismes, la paralysie et les maladies de la

peau.

Le train s'arrêta. On était arrivé à Blainville, où le voyageur

résidait. Il prit congé de la famille Rinval, et souhaita aux enfants

un fructueux voyage.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE QUATRIÈME

MEURTHE-ET-MOSELLE

_La Formation du Département.--La Guerre de 1870.--Nancy.--Une Verrerie.

Les Mines de Fer.--Un Monument funèbre._

--Nous allons entrer dans le département de Meurthe-et-Moselle, dit

Hélène, en consultant son Guide.

--En effet, répondit M. Rinval. Sais-tu, Paul, d'où ce département

tire son nom?

Disons-le à sa honte, le petit garçon resta muet comme une carpe. Il

était, convenons-en, encore bien jeune pour connaître à fond la

géographie de la France.

Hélène vint à son secours.

--Le département de Meurthe-et-Moselle, dit-elle, doit son nom à ses

deux principales rivières: la Meurthe, qui baigne Lunéville et Nancy;

et la Moselle, qui arrose Toul et reçoit la Meurthe.

Il a été formé, en 1871, après la guerre des Français contre les

Allemands: premièrement, des arrondissements de Nancy, Toul et

Lunéville, qui composaient, avec les arrondissements de Château-Salins

et de Sarrebourg, cédés à l'Allemagne, le département de la Meurthe;

deuxièmement, de l'arrondissement de Briey, la seule partie qui nous

soit restée du département de la Moselle.

--On s'est donc battu ici contre les Allemands, en 1870? fit Paul.

--Oui, mon ami. Cette région est une de celles qui ont le plus

souffert alors. Les villes de Nancy et de Lunéville tombèrent les

premières au pouvoir des ennemis. Mars-la-Tour, petite commune de

l'arrondissement de Briey, fut le théâtre d'un combat acharné. Nos

soldats y furent vaincus par des troupes dix fois plus fortes, car les

soldats allemands semblaient sortir de terre pendant cette funeste

campagne. Toul fut bombardé à plusieurs reprises, et dut capituler,

après douze jours de résistance. Longwy, dans l'arrondissement de

Briey, résista aussi vaillamment, mais dut enfin se rendre, alors que

la moitié de la ville était en feu.--Tout le pays était couvert de

troupes allemandes; les moissons furent complètement ravagées, et la

plupart des habitants réduits à la misère. Et pour récompense de leurs

souffrances et de leur héroïsme, les départements de la Meurthe et de

la Moselle virent la moitié de leur territoire abandonné à

l'Allemagne.

[Illustration: Les restes du palais ducal à Nancy.]

M. Rinval était très ému en disant ces paroles, et son émotion fut

partagée par toute sa famille. Paul lui-même sembla comprendre qu'on

racontait de terribles choses.

--Travaillez bien, mes enfants, reprit le père, en s'efforçant de

chasser le nuage qui assombrissait tous les fronts. Si tous les

enfants de France s'appliquaient sérieusement à l'étude et au travail,

les malheurs que je vous rappelle ne tarderaient pas à être réparés.

Le travail fait la force des États, comme il fait la prospérité des

familles.

--Oh! oui. Nous travaillerons, nous nous instruirons bien, tu verras,

papa, dirent à la fois les trois enfants.

Deux jours suffirent à peine à nos voyageurs pour parcourir le

chef-lieu du département de Meurthe-et-Moselle, et admirer ses riches

monuments. M. Rinval fit observer à ses enfants que Nancy se divisait

en vieille ville et en ville nouvelle. La vieille ville, bien

qu'irrégulièrement bâtie, les intéressa beaucoup, car elle offre

plusieurs monuments remarquables, tels que l'église de Saint-Epvre,

monument du commencement du seizième siècle; l'église des Cordeliers,

édifice du quinzième siècle, qui contient l'ancienne chapelle des ducs

de Lorraine et plusieurs tombeaux très remarquables. Les restes du

palais ducal attirèrent tout particulièrement l'attention des jeunes

voyageurs.

Dans la ville neuve, ils remarquèrent la superbe cathédrale, bâtie au

commencement du dix-huitième siècle, et dont les tours s'élèvent à 78

mètres de hauteur; l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours, qui contient

les tombeaux du roi et de la reine de Pologne, et la place Stanislas,

une des plus belles et des plus curieuses que l'on puisse rencontrer

en Europe. Sur l'un des côtés s'étend, en effet, l'Hôtel de ville,

long de 74 mètres; deux autres côtés sont occupés par l'évêché, le

théâtre et des hôtels privés, d'une riche architecture. Au milieu

s'élève la statue du roi Stanislas. Le quatrième côté est formé d'un

bel arc de triomphe et de fontaines monumentales.

--Tous ces édifices, dit M. Rinval, sont dus au roi Stanislas, qui,

forcé de renoncer au trône de Pologne, gouverna la Lorraine pendant

vingt-huit ans (de 1738 à 1766), en conservant le titre de roi. Jamais

prince n'eut un gouvernement plus paternel, ne se consacra davantage à

l'embellissement et à la prospérité de ses États. La Lorraine lui doit

un grand nombre d'institutions savantes ou philanthropiques.

[Illustration: La Fabrication des Verres taillés.]

Nous ne pouvons malheureusement suivre nos voyageurs dans toutes leurs

pérégrinations à travers cette riche ville de Nancy. Disons seulement

qu'après avoir admiré les places et les monuments de la cité, on finit

par se rappeler ce qu'on était venu y chercher: une verrerie.

M. Rinval, ayant obtenu l'autorisation de visiter l'établissement de

Laneuveville, près de Nancy, fit précéder cette visite de quelques

indications préliminaires:

«La principale des matières qui servent à la fabrication du verre est

le sable, dit-il. On le mêle à une substance dite _alcaline_, le plus

souvent un sel de soude ou de potasse de chaux. Pour certaines sortes

de verre, l'_oxyde de plomb_ remplace la chaux. D'autres substances

sont employées pour purifier le sable; les impuretés qu'il contient

pourraient, sans cela, lui donner une vilaine couleur.

Les deux sortes de verre les plus employées sont le verre à vitres,

dont nous allons voir la fabrication, et le cristal ou verre fin. La

première catégorie comprend les verres à vitres proprement dits, les

glaces et la gobeleterie. On emploie surtout pour le cristal les

sables blancs de Fontainebleau ou d'Étampes.

Pour faire fondre ces diverses substances, on se sert de creusets en

argile _réfractaire_, c'est-à-dire qui résiste à l'action du feu. Ces

creusets coûtent très cher, car leur fabrication demande de grands

soins.

Avant de placer les creusets dans le four, on les fait lentement

chauffer au rouge. On ne les laisse jamais refroidir. Ils peuvent

durer plusieurs mois, si l'on s'en sert avec toutes les précautions

nécessaires.

Les substances destinées à la fabrication du verre doivent être bien

sèches, bien mélangées, et avoir subi une première calcination avant

d'être mises dans les creusets. Elles sont dites alors _en fritte_; on

les soumet à la chaleur intense du four, et la fonte dure de seize à

vingt heures.

Les matières ainsi fondues se couvrent d'une écume composée de sel

liquide et de sulfate de soude, et que l'on désigne sous le nom de

_fiel de verre_; on l'enlève soigneusement avec une cuiller de fer.

Avant de donner au verre une forme quelconque, on le laisse refroidir

par degrés, jusqu'à ce qu'il ait pris la consistance d'une pâte.»

On arrivait à la verrerie. Nos voyageurs furent introduits dans un des

ateliers, où ils virent deux hommes, nus jusqu'à la ceinture,

travailler d'énormes ballons de verre, devant des fourneaux ardents.

--Tiens! on dirait que ces ouvriers font de grosses bulles de savon!

s'écria Paul.

Le fabricant, qui avait reçu nos visiteurs d'une façon fort courtoise,

tint à compléter lui-même les explications données par M. Rinval à ses

enfants.

[Illustration: Le coulage d'une Glace.]

«Vous assistez ici, dit-il, à ce que l'on appelle le soufflage du

verre. Cette opération est assez difficile, et exige de l'habileté et

de l'expérience.

Le principal outil employé pour la fabrication du verre est ce tube de

fer que vous voyez dans les mains des ouvriers, et que l'on nomme

_canne_. La canne a de un mètre cinquante centimètres à deux mètres de

longueur, et est munie d'un manche en bois.

Le verrier prend, au bout de cette canne, une certaine quantité de

pâte; il souffle ensuite dans le tube et donne au verre une forme

allongée quand il fabrique du verre à vitres, et une forme sphérique

lorsqu'il s'agit d'autres ouvrages. Pour arriver à ce résultat,

l'ouvrier tient sa canne verticalement, et fait prendre ainsi au globe

de verre la forme d'une poire. Il balance ensuite adroitement la canne

et convertit la poire de verre en une sorte de cylindre aux extrémités

arrondies. La forme et la dimension voulues étant obtenues, l'ouvrier

met son pouce sur le bout de la canne et introduit l'extrémité opposée

du cylindre, ou manchon de verre, dans l'orifice du four. Le verre

s'amollit à l'endroit chauffé, où l'air, en se dilatant, le fait

casser. On le travaille alors avec un outil spécial, de manière à lui

donner partout un diamètre égal, puis on le laisse refroidir.

On applique ensuite, à la base de la rondeur par laquelle il est

attaché à la canne, de la pâte chaude que l'on étire de façon à

entourer le manchon comme d'un fil, ce qui a pour résultat de chauffer

le verre; on ôte immédiatement ce fil, pour appliquer à sa place un

instrument froid, une rupture se produit, et l'extrémité arrondie se

trouve ainsi détachée.

A ce moment, on retire le verre de la canne à souffler, on le fait

recuire pendant quelque temps, et on y pratique, au moyen d'un

diamant, une incision longitudinale. On le place alors, pour

l'aplatir, dans un four spécial, en ayant soin de placer le côté

incisé en dessus. Le verre ayant suffisamment molli, un ouvrier

l'ouvre au moyen d'un outil en bois, à l'endroit même où il a été

coupé par le diamant, le frotte jusqu'à ce qu'il soit bien aplati,

puis le porte dans une chambre chauffée, où il refroidit lentement.

S'il s'agit de fabriquer des tubes, après avoir obtenu un cylindre

terminé par une calotte, on soude sur cette calotte une seconde canne,

puis l'ouvrier et son aide tirent, chacun de son côté; la matière

s'allonge en un tube qu'il ne s'agit plus que de diviser selon la

longueur voulue. Les tronçons sont ensuite recuits.

--Et les bouteilles? Comment les fabrique-t-on? demanda Paul.

[Illustration: Une Mine de Fer.]

--De la même façon que le verre à vitres. Seulement on emploie des

matières plus communes, et lorsque la bulle de l'ouvrier approche des

dimensions voulues, il l'introduit dans un moule, et lui donne la

forme définitive, en continuant à souffler et à tourner. Il la retire

ensuite, la renverse verticalement, enfonce le fond, coupe le goulot,

y place le cordon, et la porte au four à recuire.

--Tous les objets de _gobeleterie_ s'obtiennent, sans doute, aussi au

moyen de moules? demanda M. Rinval.

--Oui, monsieur. Cependant, quand la forme à donner à l'objet est très

simple, les ouvriers habiles arrivent à la produire sans employer les

moules.

--Mais les verres à boire? dit Paul.

--Les verres ordinaires sont simplement coulés; quant aux verres fins,

ils sont taillés au moyen de meules à peu près semblables à celles

dont se servent les rémouleurs. On opère successivement avec des

meules en fer, en grès et en bois, en interposant progressivement,

entre la meule et le verre à tailler, du sable, de l'émeri de plus en

plus fin, et de la potée d'étain. La pièce travaillée doit, de plus,

être constamment arrosée d'eau.

--Je voudrais bien, dit Hélène, avoir quelques notions sur la

fabrication des glaces. Ces verres si épais et si transparents ne

doivent pas être fabriqués de la même façon que les verres à vitres.

--Non, mademoiselle. La fabrication des glaces se fait, en effet, par

d'autres procédés, et demande beaucoup plus de soins.

On verse directement la pâte fluide sur une table de bronze chauffée,

munie de rebords qui arrêtent la masse incandescente, puis on fait

passer dessus un cylindre de fonte, qui l'étend d'une manière égale;

enfin, on pousse la glace encore rouge dans un four, où elle se

refroidit peu à peu.

Vient ensuite le _douci_ ou _dégrossi_, qui consiste à frotter la

glace que l'on fabrique avec une glace plus petite, enduite d'une

bouillie de grès écrasé; le _savonnage_, qui se fait avec de l'émeri

très fin; et le _polissage_, qui a pour but de donner à la glace le

brillant et la transparence. On pratique cette dernière opération au

moyen de lourds polissoirs revêtus de feutre, et avec une substance

nommée _colcotar_, que l'on délaie dans l'eau. Les glaces se vendent

nues ou étamées, suivant l'emploi auquel on les destine.

--L'opération de l'étamage est-elle compliquée?

--Pour étamer une glace, on étend sur une table de marbre une feuille

d'étain battu, que l'on recouvre d'une couche de mercure de quatre à

cinq millimètres d'épaisseur. On place la glace sur la table, en la

faisant avancer de façon que son bord antérieur glisse sur la surface

de la feuille d'étain et repousse de tous côtés le mercure liquide,

lequel tombe dans des rigoles qui entourent la table. Quand la glace

est ainsi disposée, on la charge de poids, et on laisse les choses en

cet état pendant quinze à vingt jours. Le mercure se combine peu à peu

avec l'étain, et l'amalgame s'attache complètement à la surface du

verre.»

En revenant à Nancy, M. Rinval et ses enfants s'entretinrent des mines

de fer, lesquelles sont très abondantes dans le département de

Meurthe-et-Moselle.

--Le fer se trouve dans la terre, comme la houille, n'est-ce pas,

papa? dit Paul.

--Oui, mon ami. Lorsqu'on l'extrait, il a la couleur de la rouille.

Les mineurs le détachent à coups de pic.

--Et on le fait fondre dans les hauts fourneaux pour le purifier,

comme nous l'avons vu lors de notre précédent voyage.

--Je vois avec plaisir que tu as bonne mémoire, fit M. Rinval.

Avant de se rendre dans le Nord, nos voyageurs firent quelques

excursions dans le département de Meurthe-et-Moselle. Il leur arriva

plusieurs fois de rencontrer sur leur chemin quelque pyramide, quelque

monument funèbre rappelant la guerre de 1870-1871. Alors ils se

faisaient raconter les combats dont ce lieu avait été témoin, et se

découvraient respectueusement en l'honneur des braves morts pour la

patrie.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE CINQUIÈME

LE NORD

_Description du Département.--Une Fabrique de Sucre.--La Fabrication

des Briques. La Bière.--Cambrai.--Valenciennes.--Douai.--La Fête de

Gayant._

En quittant Nancy, on se dirigea sur Cambrai, chef-lieu

d'arrondissement du département du Nord.

--Que sais-tu sur la richesse de cette région? demanda M. Rinval à

Lucien.

--Le département du Nord, répondit le jeune homme, est une des

contrées les plus fertiles de la France; c'est la plus productive et

la mieux cultivée; c'est même la plus peuplée après le département de

la Seine.

--Parfait. Et toi, Hélène, dis-nous quelle est la principale source de

prospérité de ce département.

--L'exploitation des mines de houille ou charbon de terre. Si je ne me

trompe, ces mines occupent une surface d'environ 60,000 hectares.

--Ta mémoire est fidèle.

Après avoir visité Cambrai, la famille Rinval se rendit à

Valenciennes, la plus importante des sous-préfectures du département,

autrefois célèbre par ses fabriques de dentelles, qui ont aujourd'hui

disparu.

Les enfants proposaient une excursion à Anzin, ville renommée par ses

mines de houille, et qui est presque aux portes de Valenciennes; mais

M. Rinval leur rappela qu'ils avaient déjà étudié cette industrie au

Creusot, lors de leur premier voyage.

[Illustration: La Récolte des Betteraves.]

Il leur fit, en revanche, visiter une des fabriques de sucre situées

dans les faubourgs de Valenciennes.

En approchant de la fabrique, Paul remarqua tout d'abord la grande

cheminée qui, semblable à une pyramide, dépassait de beaucoup la

hauteur de tous les bâtiments environnants. De cette cheminée

s'échappait une fumée noire et épaisse qui obscurcissait le ciel. Des

tombereaux, remplis de betteraves, se dirigeaient à la file vers

l'usine. Paul observa qu'en entrant ils passaient tous sur une

bascule, où l'on s'assurait de leur poids, et qu'ils allaient ensuite

se décharger dans une cour.

--Que va-t-on faire de toutes ces betteraves? demanda-t-il.

--Mais, parbleu, du sucre, répondit son père.

--Quoi! c'est avec cela que l'on fait du sucre?

--Oui, mon ami, et tu vas voir comment cette fabrication s'opère.

M. Rinval fit alors demander le contremaître auquel on l'avait

adressé. Celui-ci vint se mettre à la disposition de la famille et

l'introduisit dans la fabrique.

Le bruit des machines en fonction, de la vapeur qui s'échappait de

certaines chaudières, les cris des ouvriers se transmettant des

indications, tout cela assourdit d'abord un peu nos voyageurs, et Paul

lui-même commença par se boucher les oreilles. Au bout de quelques

instants cependant, on se fit à tout ce tapage, et le contremaître put

commencer à donner quelques explications.

«Ainsi que vous le savez, sans doute, dit-il, les betteraves sont

étêtées avant d'être envoyées à la fabrique, c'est-à-dire qu'on en

coupe les feuilles jusqu'au collet, au moyen d'une petite serpe

particulière.

Arrivées ici, elles sont nettoyées dans un laveur mécanique, appareil

composé d'un grand cylindre creux et à jour, qui se meut dans une

caisse remplie d'eau.

Une fois lavées, les betteraves sont soumises au râpage et réduites en

pulpe. Cette opération s'effectue dans un appareil composé d'un

tambour (sorte de roue creuse) à lames dentées, qui divise les racines

en parties aussi menues que possible.

La pulpe mise en sacs est étendue sur la table des presses à vis; les

sacs sont séparés par des claies ou des plaques percées d'un grand

nombre de trous, et l'on opère une première pression afin d'obtenir le

jus de la betterave.

On transporte ensuite les sacs de pulpe sous les presses hydrauliques,

où ils reçoivent plusieurs pressions beaucoup plus énergiques. Des

rigoles établies autour des plateaux des presses donnent écoulement au

liquide, qui va se rendre dans de grands conduits, où sont déversés

tous les jus provenant des différentes presses.

[Illustration: Fabrication des Briques.]

Nouveau voyage en France Conversations familières, instructives et amusantes par un Papa · 第 1 / 3 段