De la chapelle à la cascade, l’on grimpe, un kilomètre durant, par un
étroit sentier, au travers d’un taillis dont les pousses empourprées par
la montée des sèves, vous fouettent les joues et les épaules. Rude
montée, où l’on bute, presque à chaque pas, aux racines noueuses et au
granit à vif de la colline, mais où, se détournant et écartant les
branches, on découvre jusqu’au Mont-Noir et au signal de Laz, la
Haute-Cornouaille qui déploie au regard toutes les nuances de sa
lumière, toute la gamme de ses mélancolies.
Accédant aux hauteurs que gardent des pins noirs, on distingue, comme
une basse profonde, le grand murmure de l’Elez. Il se traîne aux maigres
eaux, triste comme un Styx breton, charriant entre ses rives toute la
sauvagerie du Marais. C’est alors un cours d’eau bien humble, bordé de
landes et de roncières enserrant des petites îles de cailloux blancs.
Mais c’est aux premiers jours du printemps qu’il faut le côtoyer, quand
les grandes pluies de mars ont noyé le Yeun et fini de ruisseler des
monts. Grossi par les orages, l’Elez s’enfle soudain et le filet d’eau
qui se frayait à grand peine un passage, parmi les sables et les
pierres, devient un torrent qui mugit, entraînant les arbustes et les
joncs arrachés à ses rives.
C’est un spectacle prodigieux, en cette saison, que de le voir descendre
en bouillonnant, la cascade de Saint-Herbot, pour poursuivre sa course,
assagi, à travers les vertes terres de Collorec et de Plouyé. Ces
grandes eaux de Cornouaille sont une des plus belles visions qu’offre la
Bretagne intérieure.
Le torrent, avec un bruit de tonnerre, descend, d’une hauteur de cent
pieds, l’escalier aux marches géantes que constituent les rocs libérés
de leur gangue, en des temps indéterminés, par les grandes forces
érosives, et qui ont roulé pêle-mêle jusqu’au creux du ravin.
Ayant couru longtemps au long des landes du Rusquec, les eaux grondent
et se cabrent, avant d’être happées par l’abîme. Puis elles roulent, de
roc en roc, en éclatante avalanche, rejaillissant à chaque gradin. Un
instant, elles tournoient, avec des reflets irisés, sur quelque pierre
plate ou au creux d’une vasque dont elles lèchent le rebord, caressant
au passage des mousses ou des herbes d’eau flottantes comme des
chevelures; puis elles rebondissent de plus belle, sous le vol fou d’une
libellule, dans un poudroiement d’écume argentée. Elles s’épanouissent
en nappes brillantes, en corolles neigeuses, ou bien rampent et
s’engouffrent, en aveugles, sous les roches, pour reparaître à quelques
pieds en aval, plus blanches au sortir de l’abîme, se revêtant de gazes
et de panaches soyeux, telles d’invisibles ballerines, et reprendre,
plus promptes que des truites pourchassées, leur impétueuse farandole.
L’Arez, sur les deux rives, déroule ses solitudes revêtues de taillis et
de landes, avec de loin en loin, au faîte des collines, dans une lumière
dégradée, des files de pins qui détachent sur le ciel leur profil grêle,
comme les chameaux des caravanes.
Dans son silence sauvage, le lieu est tel, on l’imagine, qu’aux
premières époques du monde. Nulle trace d’humanité, sauf, en un retrait
du paysage, au milieu des longues herbes et des ronces pendantes, le
moulin de l’Elez qui suspend sa roue aux aubes vertes au-dessus de
l’abîme. C’est un de ces petits moulins trompeurs de souris,--_ar
millour tromper logod_, comme on les nomme en Cornouaille--qui, à
longueur de jour, réussit bien à moudre deux sacs de sarrasin et semble
faire corps avec le roc, avec son toit de schiste crevassé, mangé de
lichen et ses contreforts trapus qui divisent l’écume.
Il ouvre sur la cascade et sur les lointains noyés par la brume du val
une lucarne étroite comme un hublot ou un œil de guet. D’un bout à
l’autre de l’an, il moud depuis des siècles le seigle et le blé noir que
produisent les maigres parcelles de la montagne et le froment qui monte
des fermes bénies de la vallée. Et beaucoup ne manqueront pas de se
dire, songeant au sort du meunier, perdu dans la solitude des landes:
--Sa vie, entre toutes les autres, est pauvre et sans joie, en ce désert
où, tout l’hiver, le cernent les pluies, les brouillards et les chemins
mauvais. Et que dut-elle être jadis, quand, de janvier à décembre, la
cascade ignorée n’attirait aucun voyageur? Jamais anachorète ne vécut en
une aussi discrète Thébaïde. Sans contact avec le dehors, dans ce
perpétuel beuglement des eaux, qui écrasait de tristesse et d’ennui,
combien cette solitude, à la longue, lui devait être pesante!...
* * * * *
Mais de cette uniformité des jours et de cet isolement, jamais le
meunier de l’Elez ne s’est plaint. Qui pourra même dire jusqu’à quel
point ils ne lui parurent pas doux et nécessaires à sa vie? Il vécut,
comme un sage, dans le cercle étroit de ses collines, indifférent au
monde dont il ignorait les laideurs. Et qui sait si cet horizon exigu ne
fut point assez vaste, à la mesure de ses rêves, pour enclore l’univers?
Il le peupla de ses songes, de ses fantasmagories, de ses illusions.
Toute sa littérature tint dans une vieille Vie des Saints, écrite en
breton du Trégor, et dans la gazette dominicale qu’il lisait,--lorsqu’il
savait lire,--sur la pierre de l’âtre, les pieds tendus vers un bon feu
de mottes.
Chaque saison lui rapportait une féerie sans cesse renouvelée: l’automne
le mystère des taillis roux auquel, plus qu’on ne saurait croire, les
âmes simples sont sensibles, et le tumulte des grandes eaux pour
lesquelles s’ouvraient, larges, toutes les vannes du ciel. L’hiver même
n’était point dépourvu d’attrait, avec la paix profonde des choses qui
vous enveloppait comme une douceur et la neige des pentes reflétée dans
l’écume du torrent.
Quant au printemps, c’était par dessus toutes les autres, la saison des
merveilles et des enchantements. Une tiédeur montait, comme une haleine
de Dieu, de la vallée bienheureuse. Elle ouvrait, dans l’abri des
mousses, les primevères et les hyacinthes violettes, et drapait de
genêts en fleur la déclivité des monts. Tout le paysage était une
symphonie blanc et or et les luces, au ras de terre, sentaient bon. Le
moulin, dans les aubes d’argent neuf, verdissait et fleurissait lui-même
comme un buisson pascal. Nulle part, aussi bien qu’en cette solitude, le
printemps n’était un réveil de l’être, une résurrection.
En cette saison, d’ailleurs, les chemins s’égayaient, chantant sous le
trot des bidets et sous les sabots ferrés des coupeurs de landes et des
_pillaouers_. Par ceux-ci, le meunier savait les nouvelles du dehors; le
prix des bêtes dans les foires, si les filles se mariaient et s’il y
avait bon présage de pommes dans les vergers du long de l’Aulne.
La vieille fée du Rusquec, toute proche, et qui rendait ses oracles à la
porte du manoir, devant la vasque aux colombes, lui contait des
histoires sans fin, aussi belles que celles de Schéhérazade, et lui
lisait dans la main son avenir simple et uni.
Ainsi, tandis que tournait la roue du moulin, le meunier vivait dans la
rêverie et la contemplation naïve des choses. Il se reposait, le soir
venu, à voir se jouer, au creux du val, les gemmes et les moires du
soleil. Comme celui-ci tombait, sur Roc’h an Ilis et Rosingar, derrière
la longue assise des nuées, l’Elez, illuminé par ses feux, n’était qu’un
flamboiement.
Mais combien plus belles devaient être, alors, vues de la lucarne de
guet, les nuits d’avril trempées de clarté lunaire et bercées par les
grandes orgues du torrent! Drapé de mousses et d’herbes d’eau, le vieux
moulin, couvert de blancheur, devait paraître une demeure enchantée.
Tous les génies des monts et de la lande y devaient descendre en un muet
cortège; les poulpiquets et les lavandières, pêle-mêle avec les saints
chapés et mitrés des fontaines ou des chapelles, Saint-Edern chevauchant
son dix-cors, Saint-Hervé tenant son loup en laisse et derrière eux les
âmes du marais, descendues au fil de l’Elez, sur des blancs remous.
Le vieux géant Ghewer lui-même, pour présider ces singuliers conciles,
montait des cryptes du Chaos, le corps entouré sept fois de sa barbe
légendaire. Et le meunier qui les observait de loin, se figurait vivre
sous la double garde des génies païens et des thaumaturges de la
légende. Dans le silence des belles nuits, il entretenait avec eux de
mystérieux colloques, qui charmaient sa solitude et ne lui faisaient
jamais désirer de vivre parmi les hommes, dont il ne connaissait que par
ouï-dire, les folles ambitions et la perversité[11].
[11] Le vieux moulin est depuis quelques mois déserté, et le meunier,
comme tant d’autres, a émigré en Gascogne.