LE MARAIS

C’est en longeant, à la lisière du Yeun, par un crépuscule de fin

d’hiver, le chemin qui mène de Loqueffret à Brennilis, que j’ai le mieux

senti la tristesse des soirs de Bretagne, cette tristesse qui vous prend

au cœur et qui, si vous êtes seul, vous étreint jusqu’à l’angoisse.

Ce chemin serpente d’abord entre des bordures de landes et des bouquets

de pins chétifs qui vous dérobent en partie le paysage. Et puis, passé

le hameau de Nestavel, dont le calvaire penche sa silhouette de guetteur

au bord des solitudes, il court comme un trait dans la tourbière,

jusqu’aux lointains villages de Brennilis et de La Feuillée, laissant à

ses côtés des fermes éparses, Kerbruc, Ty Yeun, Roz-an-Eol, dont les

toits bas se distinguent à peine dans la mer des roseaux et des landes.

A gauche, sans une ride, se déploie toute l’étendue du Marais, dont la

cuvette d’argile blanche, arrachée au roc par les érosions primitives,

s’adosse de toutes parts à un talus de hautes terres.

Au sud, les landes du Moënnec et de Yeun-ar-Poul dressent, comme un

écran, devant les mazières de Loqueffret et la haute vallée de l’Aulne,

leurs promontoires fauves couronnés d’ajoncs ras.

Vers Huelgoat, les hauteurs arrondies de Kerbérou et de Coat-Elez

hérissent leurs pentes couvertes de taillis, où l’Elez, après s’être

longtemps traîné dans la tourbière, se fraye, vers Saint-Herbot, un

passage par les gorges.

Du côté du Léon, la chaîne de l’Arrée, comme un diadème de ruines,

découpe en arc de cercle la crénelure de ses sommets aux noms sauvages:

Roc’h Trévézel, Roc’h al-Laër, Roc’h ar Spernic, Roc’h an Ty-Ru. Et

fermant, vers l’Ouest, le paysage, le Méné-Mikel se dresse, dans son

isolement farouche, séparé du Tussen Kador par la dépression du

Corn-Cam, d’où divergent, vers les versants cornouaillais et léonard,

les ruisseaux tributaires de l’Elorn ou de l’Aulne: le Rivoal, le

Bodenna, l’Elez et le Roquinarc’h. Quoique dominant le Yeun de cent

cinquante mètres à peine, le Mont, dans cette solitude, a quelque chose

de puissant et de sauvage, qui lui donne une apparence de haute cime.

Où il m’est apparu dans toute sa majesté, c’est par un soir de temps

clair où le soleil, se couchant sur Saint-Rivoal, incendiait de ses

flammes rouges les bois du Nivot et les landes de la Mort. Le mont, sur

ce fond tragique, découpait à contre-jour sa masse violette, haussant

vers le ciel, comme une offrande, le campanile de sa chapelle des

Bergers.

Tout autre est, certes, l’impression que laissent les autres sommets de

Bretagne: le Ménez-Hom, qui dresse au-dessus des sables de la Palue son

ondulation sereine; le blanc Signal de Laz, précieusement serti par

l’émeraude des bois, ou le Méné-Bré qui, tant de fois, des terrasses du

Goélo, apparut à mes yeux d’enfant, détachant son dôme bleu, dans la

douceur des soirs de Domnonée, sur un ciel de miel et de roses.

La nature, dans l’Arez, a quelque chose de plus véhément et de plus

dramatique. Cela tient à la sauvagerie des monts, mais surtout à la

tristesse du Marais, qui se déroule, au pied du Méné-Mikel, comme un

immense tableau d’abandon et de mélancolie. De toutes parts l’étendue

muette, impassible, rase, sous l’uniformité des roseaux, comme une mer

aux mortes eaux.

Le terrain, comme l’on avance, se fait plus spongieux et se dérobe sous

les pas. On y enfonce bientôt jusqu’aux chevilles et si l’on s’aventure

jusqu’au cœur du Marais, l’on se trouve en présence d’une vaste étendue

d’un vert clair, d’un abord inquiétant: c’est le Youdic au renom

sinistre, où bon nombre de voyageurs égarés ont connu les affres de

l’enlisement.

Surtout en hiver, quand le gel a rougi les tiges des plantes aqueuses,

le Yeun apparaît dans toute sa hideur. Le relief et la teinte en sont

d’une monotonie désespérante et donnent au paysage un accent de morne

désolation. D’ailleurs, pas une âme qui y vive. On s’y sent isolé et

anéanti. Aux tempêtes furieuses d’équinoxe, les roseaux crient sous la

ruée sauvage des vents. La pluie tombe, fine, tenace, impalpable comme

une poussière d’eau, noyant d’ombre grise les monts, tandis qu’autour

d’un bouquet de saules squelettiques, tourbillonnent des légions

d’oiseaux migrateurs. De loin en loin, une bande de pluviers, de

judelles ou de canards sauvages, disposés en triangle, s’élève dans

l’air humide, en poussant des cris rauques, ajoutant encore à

l’impression lugubre qui enveloppe le Marais. Parfois encore, quelque

goéland ou quelque cormoran égaré survole désespérément le Yeun, y

cherchant vainement un abri contre la tempête, et, déçu par la morne

nudité du paysage, s’enfuit à tire d’ailes vers les crêtes boisées de

Huelgoat.

Il n’est guère d’autre lieu, en Bretagne, où l’homme se sente davantage

en proie aux forces aveugles de la nature; et l’on ne sait ce qui est le

plus accablant, de la sauvagerie, pleine de cris et de fureurs, du Raz

ou de Penmarc’h, où les feux tournants des phares jettent un reflet

d’humanité, ou de cette nature silencieuse, sournoise, inquiétante,

repliée sur la désolation des origines.

Ce nom même: le Yeun, par sa sourde et mélancolique résonance, par ce

qu’il y a de mystérieux et d’inarticulé, traduit à merveille la moite

grisaille et la tristesse sans limites du Marais de Botmeur. Dans la

langue bretonne si riche de vocables symboliques et pleins de poésie, il

n’en est guère qui soient aussi puissamment évocateurs.

Une telle impression de solitude et d’accablement, je l’ai éprouvée, un

soir pareil, en traversant, au nœud des montagnes de Corse, le désert de

Niolo, qui ne s’anime qu’une fois l’an, quand se tiennent, à

Casamaccioli, les grandes foires de septembre. C’était bien le même

espace nu, bordé de cimes farouches, mais sans la magie de cette lumière

bretonne qui recule les lointains et confère à toutes choses, à

certaines heures, un aspect surnaturel.

Ce qui ajoute encore à la tristesse du Marais, c’est le mystère de la

vie végétale, des herbes démesurées, des mousses, des joncs, des

sphaignes, des cardamines, étendant en tous sens leurs rameaux en proie

aux combustions séculaires; c’est le brouillard qui s’épaissit, le soir,

sur les roseaux et que troue de place en place la flamme grêle des feux

follets.

Qu’on imagine, alors, ce que devait être, dans ces solitudes, la vie des

pâtres de l’Arez, de Commana, de Saint-Rivoal, de Brennilis et de La

Feuillée, au temps des grandes transhumances et des tenures collectives,

tandis que leurs moutons noirs broutaient l’herbe des pâtis communaux.

On comprendra la terreur qui devait les étreindre quand, des pentes du

mont, ils regardaient la nuit rouler du Léon noir et recouvrir par bonds

insensibles les gorges de Roquinarc’h et du Rheun-dû. Le Yeun devait

leur apparaître comme le vestibule sinistre de l’Enfer, où les âmes des

morts rôdent à la nuit tombante:

Liven-gein Breiz-Izel, e-kreïs Méné Arez,

E kichen Sant-Mikel, n’eun toull a ziazez;

Ha sed aman ar Yeun, tachen distro, mouelter, yen,

Elec’h gant levenez n’en am avantur den.

_L’échine de la Bretagne, au milieu de l’Arez,

Auprès du Méné-Mikel s’affaisse brusquement;

Et voici le Yeun, désert, moite, froid,

Où personne ne se hasarde gaîment._

Dans le soir imprécis, toute ombre insolite se muait, en leur esprit, en

fantôme, et le cri prolongé d’un courlis, dans la détresse du Marais,

devenait la plainte d’un _buguel noz_. C’est ainsi que, pour leurs

imaginations superstitieuses, le Yeun se transforma peu à peu en un

royaume de l’épouvante, en un Orcus breton, où ils vivaient dans le

contact incessant des morts.

* * * * *

Ils le peuplèrent de légendes terribles, où il était question d’outlaws

et de réfractaires de tous les temps troublés, qui s’étaient dérobés, en

ces Lowlands bretonnes, aux poursuites de leurs ennemis; de paysans ou

de pèlerins infortunés, saisis par les brumes dans leur traversée du

Marais, «encerclés» (_clerc’hed_) par les forces mauvaises et happés,

après une nuit de lutte, par la boue gluante du Youdic.

C’est aussi dans cette antichambre de l’Enfer que l’on précipitait les

barbets noirs que l’on y amenait, tenus en laisse, des paroisses les

plus lointaines et dans lesquels un prêtre audacieux, les frôlant de son

étole, avait fait passer quelque âme de damné, revenue sur la terre pour

tourmenter les vivants. Et c’est vers le Youdic qu’étaient emportés, à

l’heure même de leurs funérailles, dans les hurlements soudains de

l’orage, les félons, les faussaires, les prévaricateurs, et les méchants

moines du Relecq, au galop furieux d’un cheval noir.

Combien, à l’approche du soir, quand l’Angélus tintait tristement vers

Brennilis, les bergers devaient se remémorer toutes ces sombres

histoires! Leur pensée, instinctivement, se tournait vers Saint-Michel,

dont l’oratoire couronnait le Mont, et qui était leur recours contre les

esprits malfaisants et contre les attaques brusques des loups:

_Sant Mikel vraz a war an tu

D’ampéch da dioual bleizu du (bleizu),_

Le grand saint Michel sait la façon

D’empêcher de hurler les loups noirs.

Cependant, il est une période de l’année--d’autant plus charmante

qu’elle est éphémère--où ce désert s’égaie, où le Marais s’assèche et

fleurit sous le chant éperdu des alouettes. C’est vers avril ou mai,

quand les premières semaines clémentes jettent sur l’Arez leur

enchantement. Les gorges et les bas-fonds s’ouatent de brumes diaphanes.

La steppe herbeuse se constelle de jonquilles et d’anémones. La montagne

elle-même se revêt du chaud velours des mousses et des bruyères. Les

ajoncs, à ses pieds, débordent en cascade d’or jusqu’aux avancées du

Marais.

C’est aussi la saison de la tourbe. Dans l’immense damier du Yeun, que

des rigoles, coupées à angle droit, divisent à l’infini, chaque habitant

a sa parcelle d’où il tire, pour l’hiver à venir, sa provision de

mottes. L’exploitation se fait aux premiers temps secs du printemps. La

tourbière s’anime alors des chants et des rires de centaines de

travailleurs. Ils s’agitent par petits groupes. Les uns dans l’eau

jusqu’à mi-jambes, munis de pelles aux bords tranchants, creusent la

nappe tourbeuse, épaisse parfois de quatre mètres, et la détaillent en

mottes égales. D’autres transportent, en des mannes d’osier, la tourbe

mouillée et noire, jusqu’aux abords du chemin, où elle séchera sous

l’ardeur du soleil d’été.

Vers la première quinzaine de septembre, on la chargera dans des

tombereaux venus par centaines de toutes les communes d’alentour et

jusque de Plounéour et de Commana, de l’autre côté des monts.

C’est par un de ces soirs de grand charroi que le Yeun prend une

atmosphère de gaîté. Tout le paysage, immense, retentit du tintement des

sonnailles et du gémissement des essieux. Le soleil, disparaissant à

l’horizon, derrière les riches terres de Sizun, fait miroiter sous ses

feux, comme des plats d’or, les eaux mortes des tourbières. Une

allégresse plane sous le ciel d’Arez. Les _pillaouer_ étant de retour,

il flotte de ferme en ferme une odeur de boudin et de miel. Le mont

lui-même, libéré des brouillards, a l’air, dans le soir, d’un géant

débonnaire, haussant autant qu’il le peut son capuchon dans le ciel

clair pour mieux guetter, du côté de l’Occident, l’ascension toute

prochaine des nuées.

Car cette beauté n’a qu’une saison rapide. Les mottes rentrées,

reparaissent, avec les premières fraîcheurs, les longues pluies de

septembre. Puis c’est de nouveau, sur la lèpre du marais, la tombée

sinistre des mois noirs. La tourbe fume dans les immenses cheminées de

campagne, répandant cette odeur âcre de fumée qui emplit, aux soirs

d’hiver, les rues de Brennilis et de Botmeur. Le Yeun s’engourdit, sous

le cri triste des judelles, auquel répondent par intervalles le maillet

du broyeur d’ajonc et la plainte des trépassés qui arrachent à la

tourbière, en rémission de leurs fautes, une provision de mottes

suffisante pour entretenir, trois années durant, les flammes du

Purgatoire.

Aux jardins enchantés de Cornouaille · 第 16 / 25 题