De Pleyben à Loqueffret, c’est comme si l’on pénétrait dans une autre
terre.
Jusqu’alors, c’était le Val, dans toute sa grâce paisible, un peu
dolente; de vastes ondulations de terre où les chemins déroulent leur
ruban flexueux, où les champs et les prairies, entrecoupés de bois,
mêlent sous un ciel tranquille leur verdure uniforme.
Dans cette fraîcheur d’entre-monts, l’Aulne déploie ses longs méandres,
ourlés à l’infini de peupliers, de trembles et de platanes, et laisse
glisser sur son canal quasi-désert, quelque péniche débordant de pommes
ou de sable. De loin en loin, dans les replis du schiste, vers
Saint-Coulitz ou Saint-Ségal, un toit de ferme ou le puits bleu d’une
ardoisière...
Pleyben, au cœur de ces grasses cultures, a l’ordonnance et la solennité
d’une minuscule capitale, avec ses rues au cordeau bordées de maisons
blanches et sa place monumentale faite pour des revues de l’arrière-ban
ou pour le déroulement de savants cortèges.
Placide et froide, un peu «rogue», comme au temps de la Ligue, où ses
bourgeois, conduits par leurs prêtres gentilshommes, se flattaient, à
eux seuls, d’avoir raison des royaux, elle ne va point sans dégager à la
longue quelque monotonie, comme la nature qui l’enveloppe. Ses
habitants, fiers de leur clocher à lanternons Renaissance qui n’admet,
dans toute la Bretagne, d’autre rival que le Kreisker, et de leur arc de
triomphe, surmonté d’un calvaire où la vie du Christ est figurée en une
imagerie naïve, dédaignent assez volontiers leurs voisins pauvres et
frustes de la montagne.
* * * * *
Passé les dernières maisons de Pleyben, la route s’élève et le paysage,
peu à peu, se transforme. On respire un air vif, chargé de senteurs plus
âpres. La végétation s’amaigrit à mesure qu’on gravit les premiers
étages de l’Arez. Les plantes raides et pauvres du granit: l’ajonc, la
bruyère, le genêt encore défleuris remplacent, au long du chemin, les
blés neufs et l’herbe drue des pâturages.
Soudain, au croissant du Ty-Guen, l’horizon se découvre, immense, de la
chaîne de l’Arrée aux tristes solitudes du Mont-Noir, que sépare la
vallée, noyée d’ombre, de l’Aulne. D’un coup apparaît toute l’échine de
la Bretagne, d’une Bretagne tragique et fauve, à peine moins hérissée
qu’aux premiers âges du monde et que protège, contre les courants
modernes, la double arête de ses monts. Avec ses grands espaces et ses
dents de quartzite qui, de place en place, bossellent le sol maigre de
leurs rugueuses apophyses, combien elle diffère, dans la sauvagerie
retrouvée des origines, de la région côtière, travestie pour les
nécessités du tourisme!
* * * * *
On respire, sur ces sommets, une atmosphère d’épopée. Cet horizon fut
celui que dominaient les légionnaires de César, des hauteurs de
Kermabilou aux signaux à feu de Garrek-an-Tân. Et c’est par une route
toute voisine, que se disputent aujourd’hui la lande et le marécage, que
passèrent au lendemain des grandes migrations, les saints d’Hibernie et
de Cornouaille, en quête d’une terre promise. C’est la même que
suivaient, dans leurs «temporaux», les pèlerins du Tro-Breiz, dans leurs
pieuses visites aux fontaines et aux oratoires des Sept-Saints.
On aime à se les figurer, au cours de cette étape de la Madeleine à
l’Abbaye de Saint Jean de Mongau, en Commana, qui était la plus rude de
leur itinéraire. Après les haltes rituelles aux chapelles de Saint-Jean
Bod-lan et de Notre-Dame l’Illijour, ils montaient, d’un cœur résolu,
vers Rün-ar-Voualc’h et Coatiliou, les rampes abruptes de la montagne et
leurs cantiques, dans ces solitudes, devaient retentir lugubrement.
Venant de la Cornouaille pour gagner Saint-Pol, ce désert de roc et de
lande, entre deux Arcadies également aimables, leur devait paraître
rebutant, comme ces terres de désolation et de pénitence apparues à
saint Brandan au cours de ses navigations fabuleuses.
* * * * *
Cette impression de tristesse se fait encore plus poignante quand, ayant
franchi le pont de Keryeau, on atteint les hautes terres nues de
Lannédern. L’horizon s’élargit encore; Loqueffret, collé à la montagne,
détache sur les pentes son clocher gris; de part et d’autre, les maisons
se font rares, se blottissent dans les «trâon», enracinent au roc leurs
murs épais, au milieu d’arbres courbés aux vents des solitudes.
La ligne des monts se déploie, dans toute son ampleur, sur la gauche,
infléchie à l’ouest vers les mamelons de Quimerc’h et de Saint-Cadou.
Les roc’hs vêtus de bruyères rousses--Tréludon, Trévézel, Caranoët,
Tachen Kador--découpent sur le ciel leur architecture, comme des ruines
de vieux burgs. Dressant au cœur du massif sa majesté funèbre, le mont
Saint-Michel apparaît, dans son nimbe fauve de légendes, avec le marais
du Yeun étendant à sa base son désert de roseaux et de sphaignes,
accablé de silence comme une terre des morts. L’ensemble a la sauvagerie
d’un Walhalla dépouillé, sous l’intermittente chevauchée des nuages et
des brumes.
* * * * *
Et puis, sur l’autre versant des hautes terres, émergeant d’un cirque de
collines, se dresse soudain la chapelle de Saint-Herbot.
Elle érige, en une oasis de hêtres et de prés verts, sur lesquels la
brume se joue, sa vaste nef ogivale et sa tour découronnée de flèche et
de clochetons. A quelques pas murmure la rivière d’Elez, apaisée au
sortir des gorges, mais encore blanche d’écume. Et cette chapelle perdue
dans la bure des landes, en un repli de la montagne sauvage, surprend
d’abord comme un paradoxe.
Par quel miracle a pu se dresser, dans cette solitude, un pareil joyau
d’or roux? N’est-ce à elle qu’il conviendrait d’appliquer ce verset du
Cantique des cantiques, gravé, en lettres capitales, sur l’église de
Berven:
--_Quelle est celle-là qui surgit du désert, pleine de charmes?_
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Ce fut une œuvre patiente et longue, à laquelle collaborèrent plusieurs
siècles, chacun y laissant son empreinte, avec le meilleur de sa poésie
et de sa foi.
Naïf et rude, encore obsédé des visions de pestes et de guerres, le XVe
a construit la chapelle basse, le clocher carré, la lourde table de
pierre où gît le crin des offrandes, le porche du Sud, profond et large,
fleuri de pampres et de dais.
Du XVIe, qui fut, après le double mariage de la reine Anne, l’époque de
la grande paix bretonne, datent le porche Ouest, l’ossuaire, le chancel
de bois sculpté où grouille tout un peuple d’apôtres, de docteurs, de
sibylles et de prophètes.
Le XVIIe, parachevant l’édifice, l’enrichit d’une abside ajourée de
fenêtres flamboyantes et de contreforts surmontés de croissants et de
dômes où rit l’esprit léger, païen à demi, de la Renaissance.
Mais si, après une hésitation d’un siècle, les architectes de
Saint-Herbot ont sacrifié aux formes d’art nouvelles, ils n’ont pas
abandonné les lignes, ni les motifs médiévaux, qui leur paraissent mieux
répondre aux secrètes aspirations de leur génie.
Ils y reviennent à tout propos, avec prédilection, mariant avec grâce
les deux styles, faisant alterner les fleurons et les crossettes, les
pinacles et les lanternons, enjolivant de sujets gothiques les stalles
du chœur et le dessous des miséricordes. Et dans un accord harmonieux
des deux conceptions réside sans doute le plus grand charme de leur
art...
* * * * *
Maîtres d’œuvre des chapelles bretonnes, je vous aime pour votre
humilité charmante et pour votre respect de la tradition.
Frustes et simples, vous n’avez point appris l’art aux écoles de
l’Italie. Dédaigneux des vaines renommées, vous avez travaillé pour la
plus grande gloire de vos saints patrons et de votre coin de terre.
Parfois illettrés, vous n’avez confié vos noms qu’au pavement des
labyrinthes, où les pas des fidèles et leurs agenouillements les ont
depuis beau temps effacés. Vous fûtes peu différents des apôtres barbus
dont vous avez peuplé la pénombre des porches et des cloîtres et qui
présentent au visiteur, d’un geste gauche, la sagesse de leurs
phylactères.
Mais votre art, s’il fut naïf et ignorant des combinaisons savantes,
échappa au joug des règles trop rigides. Vous sûtes ainsi donner à votre
œuvre le mouvement et la spontanéité de la vie. Un sens naturel de
l’harmonie et de la majesté vous fit placer vos sanctuaires sur le socle
des monts, ou vous les fit suspendre aux bords escarpés de l’abîme, dans
le cadre de pins grêles ou d’Océan sauvage qui s’adaptait le mieux à
leur simplicité.
Et j’imagine qu’au soir d’un grand labeur, comme Jacob aux champs de
Béthélie, vos rêves vous devaient représenter un clocher à jour, aux
étages infinis, se perdant comme une flèche dans les nuées, d’un seul
élan vertigineux.