On a trop écrit que la Bretagne est triste et la Pointe de Penmarc’h a
été notamment dépeinte par les littérateurs, voire les géographes, comme
un pays de deuil et de misère.
Onésime Reclus lui trouvait la même aridité «qu’aux bords désolés du
Spitzberg». Quant à Souvestre, dans ses _Derniers Bretons_, il la
considérait comme «un de ces sites auxquels il ne manque aucun deuil,
pas même celui des ruines».
Triste, le pays de Penmarc’h? Il faut que, pour le juger de cette façon,
le bon Souvestre l’ait entrevu à travers sa mélancolie habituelle de
romantique bas-breton. Triste, sans doute, à certains jours des mois
noirs, où la tempête, criant de ses mille voix, ébranle la structure
prodigieuse des roches.
Certes, rien ne peut montrer, comme un fort coup de vent d’Ouest à
Penmarc’h, jusqu’où, à ces pointes de Bretagne, peuvent atteindre les
fureurs de l’Océan. Au Raz, la mer est peut-être plus sauvage, mais on
la domine de cent pieds et, du socle de granit de Beztré, on nargue en
toute sécurité ses rages impuissantes. Elle ne réussit qu’à nous
étourdir de ses clameurs et à nous cracher au visage quelques jets de
son écume.
A Penmarc’h, que rien ne protège, on sent peser, plus lourde, la menace
de la mer sur tout le pays nu. Quand la tempête surgit, les vagues se
pressent en hurlant, entre les passes, comme une cavalerie d’Apocalypse.
Quand une lame s’abat et se retire, une autre surgit, se rue, dans un
fracas sans cesse renouvelé, roulant vers les granits de Tal-Ifern ou de
l’île Conq en un tourbillon de bave et de fureur.
La grande voix de la Torche, montant par la faille de Saint-Jean
Trolimon, gémit jusqu’à plusieurs lieues dans les terres, mêlée au
grondement du ressac au long des galets de Tréguennec. Il semble que,
dans le vent et dans les brumes qui la noient, la Palue de Penmarc’h
soit comme un immense radeau en détresse, tout près de rompre les
amarres qui le retiennent à l’Occident.
Mais il suffit que les éléments s’apaisent pour que Penmarc’h apparaisse
comme l’un des points de Bretagne les plus séduisants et les plus
baignés de lumière. Le grand mérite de Lemordant est d’avoir su le
peindre dans cette tonalité; ses fresques, dont la grande salle d’un
hôtel quimpérois est toute illuminée, sont une ode triomphale à la
couleur et à la vie. A vrai dire, avant qu’il l’eût ainsi picturalement
révélée, André Suarès avait exprimé, dans son _Livre de l’Émeraude_,
toute la splendeur voluptueuse et païenne de ce coin de Cornouaille.
Il faut avoir vu Penmarc’h et la Palue qui l’avoisine, sous le soleil
ambré de Juin, pour s’assurer que l’un et l’autre n’ont en rien exagéré.
Cette terre est gaie par tous ses aspects, sa coloration, sa lumière,
comme par la bienheureuse douceur de son climat.
La mer la contourne, l’enserre de toutes parts, depuis l’anse de la
Torche jusqu’à la pointe de la Mez-Meur. Elle s’avance, aux grosses
marées d’automne, jusqu’au chevet et parfois jusqu’au chœur de la
chapelle de la Joie.
Elle varie, comme le front de Morgane, au gré du ciel changeant.
Farouche sans mesure, en ses heures de furie, elle sait aussi bien se
discipliner et s’alanguir. Ses vagues mesurent leur élan, se déploient
avec harmonie, ondulent entre les écueils, attardent aux contours du roc
leur écume et leurs murmures. On n’imagine point la diversité des
teintes qu’elles peuvent prendre, en une heure, depuis le bleu de Brême
des tranquilles mers d’été jusqu’aux tons glauques des lames, roulant
sur des fonds de sable et de galets.
Que dire, alors, de l’heure apaisée où les barques rentrent au port? La
baie est sillonnée de cotres qui filent grand largue sous le vent
d’Ouest. Le soleil flamboie dans la bigarrure des voiles, jetant son
éblouissement sur cette fantasia de la mer. Au loin, un paquebot qui
passe, avant de se perdre dans les solitudes de l’Atlantique, abandonne
sur le ciel un paraphe noir. Le phare d’Eckmühl, dominant l’espace
infini, se dresse comme un cierge géant sur l’autel de la mer.
La terre elle-même en ce pays de Penmarc’h, est sans mélancolie. Les
villages, tapis au creux des anses, ont des maisonnettes entourées de
courtils et de tertres verts, où sourient les milliers d’yeux des
pâquerettes. Penchées sur leur métier, des dentellières sont assises au
seuil des portes où sèchent des palancres et des filets de pêcheurs. La
Palue, dépouillée d’arbres, étend à l’infini ses champs de pois qui
s’entrelacent aux champs de pommes de terre, clos de murs de pierre
sèche qui dessinent sur le pays de grands zig-zags blancs. Jalonnant
l’étendue rase, les clochers de Plomeur, de Plobannalec et de Treffigat
découpent sur le ciel immense leurs ajours et leurs dentelures. Le
paysage, sous les chants d’alouettes, est d’un vert de Hollande piqué de
coquelicots; et les moulins à vent complètent l’illusion, dressant
de-ci, de-là, comme des vigies, leurs tours délabrées et leurs ailes
mortes.
A la gaîté du sol correspond la gaîté de la race.
Curieuse population que celle de Penmarc’h, cramponnée à cette ultime
avancée du vieux monde, que les flots assiègent furieusement. Ses
origines constituent la plus curieuse énigme ethnographique que l’on
puisse concevoir, et les chercheurs ne sont pas près de l’avoir
pénétrée.
Les uns, se fiant à de vagues similitudes, l’ont apparentée aux races
thibétaines; d’autres la rattachent aux Phéniciens dont les Bigoudens
garderaient, disent-ils, les pommettes osseuses, le menton en pointe,
les yeux bridés, allongés en amande.
Cette dernière hypothèse semble devoir davantage se défendre. Il n’est
pas impossible que les Tyriens, grands vagabonds de la mer, au cours de
leurs lointains périples, où ils allaient chercher l’ambre et l’étain
dans les Thulés brumeuses, aient choisi comme point d’escale Penmarc’h,
à mi-route entre le Corbilo des Vénètes et les îles Cassitérides.
Mais ce que l’on peut plus raisonnablement supposer, c’est qu’à une
certaine époque--du XVe au XVIe siècle--le vieux fond celtique, qui
s’était précédemment conservé pur à Penmarc’h, subit très fortement
l’empreinte espagnole. Penmarc’h, à cette époque, fut une cité prospère,
députant aux États, indépendante en sa Palue presque à l’égal d’une
république. Le grand nombre de ses églises et les ruines de ses manoirs
crénelés semblent en faire foi.
Elle s’était enrichie en commerçant avec l’Espagne et en fournissant
l’arrière pays de Cornouaille de «vins nantoys» et de «viande de
carême».
Des trafiquants de Galice ou des Asturies, venus en Bretagne pour leur
négoce, purent fort bien s’établir à Penmarc’h et y faire souche. Ce qui
est certain aussi, c’est qu’au temps de la Ligue, où La Fontenelle tint
longtemps la Cornouaille, il y compta comme alliés les auxiliaires de
don Juan d’Aquila, auxquels Mercœur avait fait appel. La paix faite, au
lieu de s’en retourner en Espagne, certains de ces mercenaires jugèrent
plus à propos de se fixer à Penmarc’h, où les retenaient de tendres
liens. Quoi d’étonnant, en ce pays aux belles filles ardentes, à ce que
le sang breton se soit quelque peu teinté de sang ibère? Pareil fait,
selon le Goffic, se serait produit chez les paludières de Guérande et du
bourg de Batz.
Sans aucun doute, certains traits du caractère espagnol se retrouvent,
assez accusés, chez bon nombre de belles Bigoudènes, dont la carnation
d’ambre, les yeux de feu, la taille élancée et nerveuse évoquent plutôt
quelque Soledad ou quelque Carmen passionnée que la Quimpéroise blonde
et un peu dolente. Nombreux sont aussi, dans le pays, les Signor, les
Pérez, les Savina qui, par le profil, l’attitude, une pointe d’emphase
dans le parler et l’allure, font songer à quelque caballero castillan.
De même les fillettes endimanchées, sous leurs jupes aux plis roides et
leurs bonnets rutilants, ont la grâce un peu compassée des petites
infantes.
Mais le fond celtique, depuis lors, s’est enrichi de maint autre apport
étranger. Comme à toutes ces pointes où la mer est mauvaise et où les
sinistres sont fréquents, des navigateurs, rescapés de naufrages,
irréguliers et coureurs d’aventures de tous les coins du monde, se sont
fixés au pays de Penmarc’h. Certains mots du langage populaire empruntés
à l’anglais, au hollandais, à l’espagnol rappellent ces lointaines
origines. Ainsi la femme bigoudène continue à appeler _lopez_ un
lourdaud et _love_ un égrillard.
Penmarc’h a fondu ces éléments si divers au creuset de sa race sauvage,
mais les Penmarc’hais ont gardé jusqu’à nos jours les instincts âpres et
les passions éternelles des peuples de la mer. Ils sont demeurés
ardents, énergiques, prompts aux joyeux élans et aux brusques colères.
Dans tout ce pays du cap Caval, on a toujours eu la tête près du bonnet.
«Les pêcheurs de Tréoultré, écrivait au XVIIIe siècle d’Arnothon au
sénéchal de Lamballe, sont très mutins et fort révoltés; ils menacent de
jeter mes sergents à la mer quand j’y en enverrai.»
On leur a fait grief d’être allés, jadis, jusqu’à provoquer
criminellement les naufrages, trouvant, a-t-on dit, dans les ripailles
auxquelles donnait lieu le pillage, une revanche à leurs misères.
Brizeux a beaucoup fait pour accréditer cette légende, en évoquant, dans
ses _Pilleurs de côtes_, les «barbares chevelus», les «hideuses
Valkyries qui, semblables à des loups qui vont manger les morts»,
attendent que le navire se brise sur les récifs pour se lancer à la
curée.
Certes, les parages de Penmarc’h furent de tout temps redoutés des
navigateurs. A l’époque où n’existaient ni phares, ni balises, rien ne
défendait les marins des courants de foudre ni des traîtrises de la mer.
Sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, on compta, en ce «cimetière
de navires» plus de trois cents sinistres. Et les pilleurs d’épaves
n’existaient pas seulement dans l’imagination des romanciers et des
poètes. Colbert dut réprimer leurs méfaits avec la dernière sévérité.
Son Ordonnance de 1681, qui souleva chez les Paganiz de si vives
colères, porte que «ceux qui allumeraient la nuit des feux trompeurs,
pour attirer et faire perdre des navires, seraient punis de mort, et
leurs corps attachés à un mât planté aux lieux où ils auraient fait les
feux».
Même de nos jours, nombreuses sont, au long des côtes léonardes, les
fermes où une fenêtre, étroite comme une meurtrière, permet au paysan de
surveiller l’horizon, aux soirs de tempête, et de guetter, comme une
proie éventuelle, les navires en péril.
Mais les mœurs furent de tout temps plus douces en Cornouaille. Certes,
l’occasion de recueillir la part d’épaves, et de boire à plein baril du
vin d’Espagne ou de Madère était une aubaine que les gens de la côte
saisissaient sans déplaisir.
Mais jamais, semble-t-il, on ne vit, comme les Paganiz de Kerlouan, les
populations de Penmarc’h, non plus que celles du cap Sizun, attirer sur
leurs récifs de Tal-Ifern ou de Garrec-Hir les navires égarés dans les
ténèbres et la tempête. S’il leur arriva parfois de tirer parti des
«grands bris de navires», ce ne fut qu’au nom d’un droit qui leur parut
longtemps incontestable et après avoir tout mis en œuvre pour arracher à
la mort les équipages. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, le capitaine
d’une flûte hollandaise, _Les Deux Demoiselles Jeanne_, qui avait fait
naufrage à Penmarc’h, consigne sur son registre de bord «qu’il avait été
content des naturels de l’endroit».
Vers le même temps, un capitaine de brick anglais, jeté au plein sur les
écueils du Groumily, déclare en son rapport de mer «avoir reçu à
Penmarc’h, ainsi que ses hommes, les meilleurs soulagements». Et l’on
voit encore, peu d’années plus tard, un pêcheur de Kérity refuser du roi
une récompense pécuniaire, trouvant tout naturel d’avoir risqué sa vie
«pour sauver des marins montant un vaisseau de Sa Majesté». Une récente
tragédie de la mer, où de hardis marins de Penmarc’h ont péri en portant
secours à des barques en détresse, a prouvé que cette tradition
d’héroïsme est loin d’être morte. Tout comme au temps du Père Maunoir,
qui les évangélisa, les «diables de la côte» ont montré qu’ils savent se
transformer, à l’occasion, en de véritables «saints de la mer».