LE PAYS BIGOUDEN

De quelque côté qu’on l’aborde, par le «chemin du marquis» en Landudec,

ou par la côte de Pratanras, le pays Bigouden a je ne sais quoi d’âpre

et de sévère. De la dépression du Goyen, qui le sépare du Cap Sizun, aux

dunes de Guilvinec et de Penmarc’h, il étend à perte de vue ses espaces

à peine ondulés, noyés de brumes violettes. Et l’impression qu’il fait

naître est d’autant plus triste qu’on laisse derrière soi la plus grasse

et la plus voluptueuse des Cornouailles, vautrée au long du Steïr dans

ses herbages et ses fleurs.

Le pays Bigouden est à l’opposé de cette luxuriance et de cette

langueur. Ses chemins s’en vont, sans détour, à travers des campagnes

mélancoliques qui déroulent jusqu’au bord du ciel la monotonie de leurs

cultures: champs de pois et de pommes de terre, séparés par des murets

de pierraille zigzaguant à l’infini. Les terres incultes y sont rares;

reculant devant l’effort patient et obstiné du laboureur, la lande n’y

occupe plus que les buttes rocheuses; encore, d’année en année, se

laisse-t-elle rogner, par la houe, quelque arpent de terre neuve. Point

d’arbres, sauf, de place en place, quelques pins découpant sur le ciel

leurs silhouettes, alternant avec les cônes disséminés des moulins à

vent.

Cette âpreté du paysage ne fait que croître, comme on descend, par lents

paliers, du plateau de Plonéour à Plozévet, jusqu’à l’arc dénudé de la

baie d’Audierne. Nulle côte de Cornouaille n’est plus farouche ni plus

solitaire, ni ne vit davantage sous la menace constante de la mer. De la

pointe de Larvily à la Torche de Saint-Guénolé, elle n’oppose, à

l’assaut des grandes lames d’Atlantique, qu’un étroit cordon de galets

et de dunes. Dans ses colères d’équinoxe, la mer se rue sur ce frêle

barrage, avec un grondement qui se perçoit à cinq lieues dans la

profondeur des terres.

Aventurées à quelques pas du rivage, les chapelles de Penhors et de

Saint-Vio se dressent au milieu des étangs et des sables, sous le vol en

tourbillon des oiseaux de mer, comme les gardiennes muettes des

solitudes.

Mais les villages, comme Plovan et Tréguennec, ont fui cette côte

lagunaire, ouverte aux courants et aux bourrasques, pour se fixer à la

limite de la Palue, sur les premières pentes du granit où ils échappent

au péril des raz de marée.

* * * * *

La côte Bigoudène n’a d’ailleurs point partout ce caractère sauvage et

quasi désertique. Elle sait se faire attirante dans les rias abrités du

sud. Tels coins, de la chapelle Saint-Guido à la «rivière», ont, sous le

soleil d’été, une couleur provençale. Il faut avoir vu l’estuaire de

cette rivière de Pont l’Abbé, vers les dernières semaines de février,

pour comprendre jusqu’où peut aller, à certaines saisons, la séduction

de la nature bretonne. Alors que la fin de l’hiver traîne partout

ailleurs ses derniers glaçons et ses brumes, la petite mer bigoudène--la

plus réduite et la plus occidentale des «mor-bihan» bretonnes--presque

isolée de l’Océan par le long dos de sable de l’île Tudy, qui n’est

«île» qu’aux plus basses mers, jouit d’une température idéale.

Suarès a raison de la comparer à une lagune de Polynésie, pleine de

fleurs et d’aromes. Toute proche du désert des Palues, elle déconcerte

comme un paradoxe. Embaumée, suivant les saisons, de glycines et de

lauriers roses, l’île Garrot est comme un radeau de fête galante, ancré

dans les eaux vertes de l’estuaire.

L’anse de Loc-Tudy, protégée des courants du large par son musoir de

Langoz, a des tiédeurs heureuses de calanque.

Dans l’intérieur même, auprès des fauves solitudes que dessèche le vent

marin, la terre Bigoudène a des jardins d’une incroyable fraîcheur. De

vieilles demeures seigneuriales, comme Guilguiffin ou Lesnarvor, se

cachent au fond d’avenues où l’on marche, à la fin de l’hiver, sous le

couvert flamboyant des mimosas en fleur. Les villages blancs, serrés

autour de leurs clochers, ont une grâce d’un autre siècle. Jusqu’aux

maisons très humbles, où l’herbe croît sur le chaume, prennent un air

noble d’aïeules, avec l’arc en accolade de leur linteau et leurs

courtils fleuris de roses.

Peut-être est-ce dans ce contraste incessant, dans ce mélange de

brutalité et de grâce sauvage que réside ce charme du pays Bigouden, que

l’on subit sans en discerner très exactement les causes. Charme subtil,

particulièrement sensible aux soirs de mai, quand le soleil rougit le

chevet des chapelles et que flotte, par tout le pays plat, le parfum

rude des pinèdes. Cette douceur crépusculaire, on l’a respirée à la

belle saison, à toutes les pointes extrêmes de Bretagne, au Raz, et

mieux encore à Loc-Mazé-Pen-ar-Bed et Saint-Mathieu, où le printemps,

égayant les ruines, fait éclore par Myriades les pâquerettes dans

l’ombre des arcades romanes.

Mais il s’y mêle, au pays de Penmarc’h et de Pont-l’Abbé, la poésie

d’une très vieille terre, battue des flots, mordue des vents, qui fut

habitée dès les premiers âges de l’humanité et où les civilisations les

plus lointaines ont semé leurs souvenirs.

La nature trop verte des bords de l’Odet et de l’Isole est un

enchantement de l’âme, mais ne porte guère à rêver. Tandis que l’esprit

s’émeut devant cette terre Bigoudène où tout porte la marque d’un passé

profond et mystérieux.

Nulle part, en cette Cornouaille de la mer, aussi variée de mœurs que de

visages, la nature n’a plus profondément marqué l’homme de son

empreinte. L’âme bigoudène est, à l’image de la nature, toute pétrie

d’énigmes et de contradictions, excessive en toute chose, dans l’effort

et dans le plaisir, mobile, inconstante comme un jour d’avril à

Penmarc’h, empli, au matin, de tendresses printanières, débordant, le

soir venu, de toutes les fureurs conjurées du vent et de la mer.

Nul peuple de Bretagne n’est plus éloigné de cette tristesse funèbre, de

cette tendance au rêve, à la vie contemplative, qui ont passé si

longtemps pour les traits distinctifs de notre race. La joie bigoudène

est bruyante, tumultueuse; elle se manifeste à toute occasion, aux

pardons, aux fêtes, aux foires, aux «frairies», aux assemblées de

famille ou de village; elle porte en elle quelque chose de païen et de

barbare.

Sous la frêle écorce chrétienne, on n’aurait point de peine, d’ailleurs,

à retrouver, surtout chez les Bigoudens du sud, ce paganisme qui

constitua jusqu’à ces derniers siècles, le fond de leur mysticité. Les

paroisses du nord, de Plovan à Plogastel, rendues par leur isolement

farouches et pauvres, avaient été sauvées par Saint-Germain de la

cavalerie des Alains, à qui leur chef Etéorik les avait promises au

pillage. Elles s’étaient trouvées, de bonne heure, conquises à la foi

nouvelle par le puissant médiateur qui, quelques années plus tard,

devait mener les Bretons au combat, contre les pirates saxons, au chant

d’Alleluia.

Mais le pays du Pont et du Cap Caval, malgré les efforts de Saint Tudy,

de Saint Alour et des compagnons de Saint Clair, demeura très longtemps

fidèle au polythéisme ancestral. La religion druidique y laissa jusqu’au

dix-septième siècle les traces de ses croyances et de ses rites; encore

les missions du Père Maunoir et de Michel Le Nobletz ne l’ont-elles

anéantie qu’en apparence. Le christianisme, en bien des cas, a dû

composer avec le druidisme, tout comme l’avait fait, à la fin de

l’Empire, le paganisme romain, en admettant dans ses temples les dieux

gaulois et en sculptant les figures d’Hercule et de Mercure sur le lec’h

de Kerdavel. Encore aujourd’hui, le menhir de Lehan se dresse comme un

Irminsul sur la face morne du marais. En nul pays plus qu’en cette

«Négritie de l’Occident», ne sont plus sensibles «ces sédiments de

religions mortes ou prétendues mortes, que dénonçait l’abbé Mugnier dans

la _Vie catholique_, et que le catholicisme recouvre comme la couche

d’huile le vin qui bout dans la jarre, sans abolir ni affaiblir ses

puissances dionysiaques».

* * * * *

Rêveries, sans doute, que ces suppositions d’érudits et de poètes, qui

veulent retrouver, dans les dessins des plastrons ou la forme des

coiffes les attributs des vieux cultes d’Asie; rêveries, encore, que ces

hypothèses qui tendent à voir, dans le prolapsus de la lèvre inférieure

et dans la saillie des pommettes la preuve des origines tyriennes ou

mongoliques de la race. Car ce ne sont là que déformations du visage,

dues à la pression, exercée dès l’enfance, des lacets du _coëf-bléo_.

Mais l’esprit païen subsiste, plus qu’on ne pourrait le croire, dans ce

pays si longtemps fermé à toute influence du dehors; et c’est ce qui

explique, pour une large part, son goût si marqué des couleurs, des

parures d’un luxe éclatant et barbare.

Il suffit, pour s’en convaincre, d’avoir assisté, quelque année, aux

solennités mi-religieuses, mi-profanes de la Tréminoue, qui ne durent

guère moins d’une quinzaine et que ramènent à Pont-l’Abbé les dernières

ardeurs du soleil de septembre.

La joie y coule à pleins bords: joie des couleurs, de la lumière qui

ruisselle, du soleil qui rit aux toits bleus, aux maisons blanches, aux

rides d’or de l’étang, qui fait resplendir les broderies des plastrons,

les rubans jaunes, pourpres et orangés des coiffes, les cheveux roux

sous la neige des tiares, qui allume à la pulpe des lèvres la petite

flamme rouge du plaisir.

Joie des cris, du bruit, des rumeurs, des appels et des «you» lancés

d’une voix aiguë, des chansons bretonnes mêlées aux derniers refrains de

Montmartre, des sons criards du biniou répondant aux rugissements du

jazz et aux notes aigres du piano de bastringue, pour scander le rythme

des danses confondues, anciennes ou modernes: valse, shimmy, gavotte et

jabadao.

Ces danses du passé, le Bigouden s’y adonne avec une ardeur sombre,

contenue, presque sauvage, les yeux clos à demi, les bras au corps, les

mains immobiles, martelant le sol de pas nerveux, dans une sorte

d’extase, comme s’il satisfaisait aux rites d’une religion barbare.

Mais la nuit venue, cette ardeur éclate et déborde, roule en torrent par

les vieilles rues, emplies d’ombre, des Douves, des Carmes, des Levées.

Et Pont-l’Abbé redevient la cité païenne de Melkhart et d’Astarté,

emportée en un délire d’amour et d’alcool, dans le sourd piétinement de

ses cabarets en folie qui ne s’endorment, le plus souvent, qu’au petit

matin, dans la joie brutale et lourde de l’ivresse.

On conçoit l’obligation qui s’imposa jadis, paraît-il, en ces soirs de

fête, pour préserver les soldats de la contagion ardente du désir, de

dérouter les régiments qui, venant de Quimper ou de Vannes, passaient

par Pont-l’Abbé, se rendant aux Palus pour leurs tirs de guerre.

L’interdit a été levé par des chefs plus pitoyables. Mais il existe

encore une chanson, exaltant les belles filles chaudes de Cornouaille,

et qui dit à son refrain:

_Ar Vigouden da gousket[8].

Ar Vigouden, ar Vigouden,

Be po, na po ket

Ar Vigouden da gousket._

[8]

Aurez-vous, n’aurez-vous point

Une Bigoudène pour dormir.

Et les soldats bretons la chantent toujours, mi-gouailleurs

mi-mélancoliques, dans le grand vent, le sable et le soleil, pour

tromper leur fatigue ou leur ennui, sur la grand’route de Tréguennec.

* * * * *

Cette même ardeur, le Bigouden l’apporte au travail. Il n’est point, en

Bretagne, de population plus endurante, ni plus acharnée au labeur.

Le «glazik» des vallées opulentes ou le Fouesnantais de Gouesnach et de

Clohars se reposent sur la vertu de leur sol, qui, sans qu’il en coûte

de peine, fait mûrir les cerises et les pommes et remplit leurs fenils

de récoltes odorantes.

Le Bigouden ne jalouse point l’heureuse fortune de ses voisins, mais il

sait que par une loi de nature, aussi vieille que la terre et que les

hommes, son champ de sable ou de rocaille exige, sans répit, le plein

effort de ses reins et de ses bras. Sa terre, il la dispute à l’Océan,

aux dunes, aux garennes; il la laboure et la pétrit comme une maîtresse

inhumaine, plongeant à vif avec une volupté sauvage dans ses entrailles

de granit. Il y travaille, à la bêche ou à la houe, des premières lueurs

du jour aux dernières cloches de l’Angélus. Sa femme l’y aide, acharnée

elle-même, déformant son corps aux pénibles tâches, portant les lourds

fardeaux, conduisant les attelages. S’il est enivré le dimanche au

pardon, ou à quelque retour de foire, rien ne l’empêche d’être au champ,

le lendemain, à la plus fine pointe de l’aube.

Pour fertiliser sa terre, il va récolter, à des kilomètres ou à des

lieues, entre Plovan et Tronoën, le goémon d’épave arraché aux fonds

marins par les tempêtes d’équinoxe. Il le cueille, dans l’eau jusqu’à

mi-ventre par les plus grands froids d’hiver et le dispute à son voisin,

prêt aux querelles et aux coups.

Jadis, cette moisson de la mer, sur la côte bigoudène, était l’occasion

de chicanes homériques. Il n’était point rare, par les nuits de tempête,

où le vent et la mer faisaient rage, de voir les habitants des fermes se

défier de camp à camp, en venir aux mains, s’attaquer dans des rixes

sauvages à coups de fourche ou de croc. Il n’était point trop de

l’autorité du «recteur» ou du maire, qui circulait à cheval à travers la

Palue, pour apaiser les dissentiments et arbitrer les contestations trop

brutales.

Ces rivalités étaient aussi vives de village à village, ou de paroisse à

paroisse. Telle roche, riche pourvoyeuse de goémons ou d’algues,

devenait l’enjeu d’intrigues ou de procédures qui se prolongeaient

parfois pendant un quart de siècle et qui, d’appel en appel, n’avaient

leur conclusion qu’à la Cour de Versailles.

* * * * *

Si les mœurs, au pays bigouden, se sont policées, depuis ces temps de

demi-barbarie, l’humeur chicanière est bien loin d’y être morte. Le

paysan de Plogastel ou de Landudec garde en son âme, aussi ancrée que

jadis, cette «démangeaison de plaider» qui, au dix-huitième siècle,

désespérait déjà Messire de Kersalic, vicaire perpétuel de Plozévet[9].

Il demeure, comme par le passé, jaloux de sa terre et de son bien. Il

les défend avec âpreté contre tout empiètement et toute injustice; dans

son verger ou son enclos, il ne tolère pas le plus léger larcin. Une

borne, déplacée d’un pouce, ou une haie mitoyenne, sont prétextes à des

procès sans fin.

[9] JEAN SAVINA: _Messire de Kersalic._

Zola n’eut point une si mauvaise inspiration, en choisissant ce canton

de Cornouaille pour y situer son roman de _La Terre_. Peut-être, en les

complétant de quelques touches, eût-il pu y trouver, au même titre qu’en

Beauce, les types du père Fouan et de Coupeau. Son erreur fut d’élire,

pour centre de son observation, ce coin plantureux de Combrit et de

Sainte-Marie, où déjà la rudesse bigoudène se tempère des grâces et de

l’indolence fouesnantaises.

Ce qui ne manqua pas, ensuite, de le surprendre, ce fut de rencontrer

dans l’âme bigoudène, à côté de cet instinct chicanier, de cette passion

sauvage de la terre, des coins d’idéalisme, d’insouciance ou de

mysticité charmante. Il ne comprit rien à ce mélange déconcertant de

délicatesse et de sauvagerie, qu’explique le heurt des atavismes.

* * * * *

Le type bigouden est bien loin, d’ailleurs, d’être rigide et uniforme.

Il varie de canton à canton et de village à village, sous l’effet

d’influences diverses et parfois insaisissables. C’est ainsi que le

paysan de Plobannalec se distingue nettement, par ses coutumes, ses

croyances, sa façon d’envisager le monde et la vie, du pêcheur de

Lesconil dont ne le sépare qu’un mince cordon de dunes. Et la classique

Bigoudène, de Plovan ou de Landudec, compassée, hiératique, avec ses

yeux bridés et ses raides formes d’androgyne, ne rappelle que d’assez

loin telle jeune femme de Pont-l’Abbé, «friteuse» ou dentelière, au

sourire rouge de bacchante, entrevue, un soir de Tréminoue, dans un

angle du Marc’hallach, toute chaude encore de l’ivresse du «jabadao».

* * * * *

Nulle race n’a encouru, au long des siècles, un plus injuste mépris de

la part de voisins privilégiés. On abandonnait aux Bigoudens, dans les

villes, les plus grossières besognes, on les parquait dans les quartiers

et les faubourgs les plus déshérités, comme à Quimper, dans la rue

Sainte-Catherine ou dans les masures de Ty-Laou et de la Terre-Noire.

Ils y vivaient, gardant leurs mœurs, leurs coutumes, leur langage; un

argot bas-breton intelligible aux seuls initiés et qui leur permettait

de se comprendre, loin de leur pays. On les désignait d’un sobriquet:

les «dran Doué»,--les réprouvés de Dieu--fils de païens et de

naufrageurs.

Et cependant, nulle population ne porta à un plus haut degré la faculté

de souffrance et de sacrifice. Le moindre village bigouden a été mordu

dans sa chair vive par la guerre, et la plus noble expression de la

douleur et de la résignation humaines, je pense ne l’avoir nulle part

mieux trouvée que chez ce vieux laboureur de Plozévet, taillé par

Quillivic dans la pierre de son pays et qui, dans l’ombre du clocher,

évoque ses cinq fils que la guerre lui a ravis.

Il n’est point de pays, en Bretagne, où l’homme ait mené, jusqu’à une

époque toute récente, une vie plus enclose et plus chétive, derrière le

talus de hautes terres qui l’isolait du reste du monde et lui gardait

ses particularités.

A part quelques sillons de terre lourde, propres aux cultures plus

riches et qui s’allongeaient entre Combrit et Plomelin, le sol, presque

tout en friches et en dunes, ne rapportait guère, dans ses parties les

meilleures, qu’une orge grise, haute à peine d’un pied, qu’on arrachait

au sable, à poignées, avec les racines et qu’on battait sur l’aire, au

fléau.

L’enclos, plus fertile, fournissait une petite provision de pommes de

terre et de menus légumes. Le Bigouden vivait, toute l’année, de ces

maigres produits, ne se permettant qu’à de rares solennités--au jour de

l’an, au dimanche gras, à la fête patronale--un morceau de viande et du

«pain doux» arrosés de cidre aigrelet.

Il vivait en reclus, dans sa ferme coiffée de chaume, où bêtes et gens

étaient mêlés; les soirs d’hiver, il les passait dans une morne

solitude, fumant sa pipe auprès d’un feu de vieilles bouses et de

mottes. Le dimanche seulement, on le voyait surgir d’une ride des dunes,

se rendant au village; ou bien il allait, une fois l’an, au pardon de

Saint-Vio ou à la foire de Pont-l’Abbé, pour y vendre un mouton ou une

génisse. Il s’enivrait au retour, aux auberges du chemin, et c’était

presque la seule joie de son existence.

Ses mœurs étaient rudes et primitives. Les différends avec ses voisins,

à propos de terres vagues, de goémons ou d’épaves, il les réglait sans

le concours des juges, à la façon barbare, de quelques coups de poing ou

de couteau, quelque soir, dans le silence tragique de la lande.

Son prateau et son champ de sable étaient, comme les polders hollandais,

à la merci d’un raz de marée. Le flot, dans ses fureurs des mois noirs,

menaçait à tout moment de rompre la frêle barrière de dunes et de noyer

la Palue. Il fallait que toute la population--femmes, vieillards,

enfants,--unît ses efforts, nuit et jour, pour combler les brèches et

tenir en respect l’Océan.

Encore est-il assez fréquent, même aujourd’hui, que le niveau des eaux

s’élève au point d’envahir les maisons, qu’on ne peut aborder qu’en

barque. Les bestiaux, aux saisons pluvieuses, s’enlisent dans la terre

molle, faite de roseaux et de joncs décomposés qui forment, à certains

endroits, une couche tourbeuse épaisse de plusieurs mètres.

Les barons du Pont étaient, de leur côté, des maîtres âpres, exigeants,

presque aussi inhumains que la mer. Ils passaient à Versailles le

meilleur de leur temps et n’avaient dans le pays aucune racine profonde.

Aussi les Bigoudens, qui supportaient mal leur tyrannie, eurent-ils une

histoire toute tissée de frondes et de révoltes. Il n’y en eut point de

plus violente, ni de plus brutalement réprimée, que celle des Bonnets

Rouges, où les paysans, se jetant sur les châteaux, pendirent à une

fenêtre du Cosquer le marquis de Kersalaün, et pillèrent, chez le sieur

de Kerdaniel-Alline, fermier de la baronnie, tous les parchemins

établissant les privilèges de leurs maîtres.

Les femmes, mêlées aux séditieux, ne furent pas les moins ardentes au

pillage. Elles firent main basse sur les titres et les emportèrent dans

leurs tabliers, pour en faire un feu de joie sur les pavés du

Marc’hallach.

Le duc de Chaulnes, ayant étouffé la révolte, fit raser la flèche des

clochers de Lambour et de Languivoa d’où le tocsin avait jailli,

appelant les paysans aux armes. Pour se venger plus cruellement des

femmes, il fit couper les ailes de leurs coiffes; mais froissant entre

leurs doigts l’un des pans ainsi mutilés, les femmes bigoudènes,

ingénieuses, le dressèrent vers le ciel, mettant ainsi «les clochers sur

leurs têtes» et transformant en un signe de bravade et d’indépendance

l’ignominie dont les seigneurs du Pont avaient prétendu les couvrir.

* * * * *

Toutes choses, depuis ces temps lointains, ont bien changé de face. Les

Bigoudens ont secoué le joug de leurs maîtres; Pont-l’Abbé, depuis la

Révolution, est devenue la forteresse jacobine des Cornouailles, agitée,

aux périodes d’élections, par le tumulte des passions populaires. Les

corporations de tailleurs et de brodeurs y ont gardé longtemps leur

puissance, âpres à défendre leurs droits et prérogatives.

Les cultures du pois et de la pomme de terre sont venues; elles ont

gagné, de proche en proche, la Palue, refoulant vers les côtes

pierreuses les terres à moutons et les dunes[10]. Tout ce pays gris

d’entre Saint-Jean et Tronoën, qui semblait voué à une stérilité

éternelle, a connu la faveur d’un Pactole inespéré. Le paysan a racheté

sa maison et sa terre. Il a tiré parti des plus pauvres parcelles,

rognant, autant qu’il l’a pu, sur les chemins, les talus, les pinèdes.

Des fermes neuves ont remplacé les antiques masures. Et maintenant,

l’été venu, la Palue est comme un grand jardin saoul de verdure, où les

villages rajeunis sèment leurs taches blanches.

[10] Le père de M. A. Dupouy a beaucoup fait pour répandre dans cette

région la culture du pois, qui est un des éléments de son actuelle

prospérité.

* * * * *

Mais ce que j’aime en toi, vieux pays bigouden, c’est ton caractère du

passé, c’est ton accent de désolation et de misère, que tu reprends à

l’automne après les grandes saignées de sève, quand se dessèchent les

fanes mortes. C’est la détresse de tes marais, de tes horizons nus, de

tes coteaux où les pins se courbent, sous le vent du large, dans une

attitude de panique, c’est la tristesse de tes maisons basses, de tes

pauvres chapelles au parquet de terre battue, où les statues des saints

s’effritent sous la lente corrosion des brumes.

Ce que je préfère en toi, c’est le prestige d’une terre très ancienne,

qui fut habitée dès les premiers âges de l’humanité et où l’on sent,

comme Edgar Quinet devant les ruines de Mycènes, «que l’on est parvenu

au point extrême du monde et qu’il n’y a plus qu’à écouter autour de soi

les sources des fontaines».

Une vie mystérieuse anime tes Paluds, hérissés de calvaires et de

menhirs, où nous nous sentons tout près de nos premiers ancêtres. On y

reconstitue, pierre à pierre et maille à maille, la chaîne des religions

du passé, depuis le paganisme sensuel des marins de Tyr qui, sur un

autel de galets du rivage, célébraient le culte de Cybèle, jusqu’au

christianisme farouche du Père Maunoir, en passant par les Romains et

des Druides.

Tes rivages plats, où l’on foule la poussière des morts, mêlée au _trez_

des dunes et des grèves, ont vu passer tour à tour les galères

phéniciennes, la barque d’Odysseus, les trirèmes de Decimus Brutus,

repoussant la flotte des Vénètes vers «le port aux Vaisseaux Broyés».

Ces ombres d’un lointain passé se mêlent aux nuages qui voguent, à

l’arome salin qui pénètre à travers la peau jusqu’au sang. Elles

passent, et comme elles nous passerons. Elles nous enseignent le prix et

le néant de la vie. Et je n’ai jamais vu tomber le jour sur les

nécropoles de Roz-an-Trémen et de Porz-Carn, qu’environne le grand pays

nu, sans évoquer la Vallée des Morts, où tant de passé gît sous la garde

des sphinx et des sables, et les furieux corps à corps des tribus

accourues de l’Est, aux temps brumeux de la préhistoire et qui

s’arrêtèrent sur les Palues, dans la vaine poursuite du soleil.

Aux jardins enchantés de Cornouaille · 第 12 / 25 题