De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières.
Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout mon ouvrage; car
l’enthousiasme étant la qualité vraiment distinctive de la nation
allemande, on peut juger de l’influence qu’il exerce sur les lumières,
d’après les progrès de l’esprit humain en Allemagne. L’enthousiasme
prête de la vie à ce qui est invisible, et de l’intérêt à ce qui n’a
point d’action immédiate sur notre bien-être dans ce monde; il n’y a
donc point de sentiment plus propre à la recherche des vérités
abstraites; aussi sont-elles cultivées en Allemagne avec une ardeur et
une loyauté remarquables.
Les philosophes que l’enthousiasme inspire sont peut-être ceux qui ont
le plus d’exactitude et de patience dans leurs travaux; ce sont en même
temps ceux qui songent le moins à briller; ils aiment la science pour
elle-même, et ne se comptent pour rien, dès qu’il s’agit de l’objet de
leur culte: la nature physique suit sa marche invariable à travers la
destruction des individus; la pensée de l’homme prend un caractère
sublime, quand il parvient à se considérer lui-même d’un point de vue
universel; il sert alors en silence aux triomphes de la vérité, et la
vérité est, comme la nature, une force qui n’agit que par un
développement progressif et régulier.
On peut dire avec quelque raison que l’enthousiasme porte à l’esprit de
système; quand on tient beaucoup à ses idées, on voudrait y tout
rattacher; mais en général il est plus aisé de traiter avec les opinions
sincères qu’avec les opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports
avec les hommes on n’avait affaire qu’à ce qu’ils pensent réellement, on
pourrait facilement s’entendre; c’est ce qu’ils font semblant de penser
qui amène la discorde.
On a souvent accusé l’enthousiasme d’induire en erreur, mais peut-être
un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage; car pour pénétrer
l’essence des choses, il faut une impulsion qui nous excite à nous en
occuper avec ardeur. En considérant d’ailleurs la destinée humaine en
général, je crois qu’on peut affirmer que nous ne rencontrerons jamais
le vrai que par l’élévation de l’âme; tout ce qui tend à nous rabaisser
est mensonge, et c’est, quoi qu’on en dise, du côté des sentiments
vulgaires qu’est l’erreur.
L’enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au fanatisme, et ne
peut égarer comme lui. L’enthousiasme est tolérant, non par
indifférence, mais parce qu’il nous fait sentir l’intérêt et la beauté
de toutes choses. La raison ne donne point de bonheur à la place de ce
qu’elle ôte; l’enthousiasme trouve dans la rêverie du cœur et dans
l’étendue de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment dans
une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment est, par son
universalité même, très favorable à la pensée et à l’imagination.
La société développe l’esprit, mais c’est la contemplation seule qui
forme le génie. L’amour-propre est le mobile des pays où la société
domine, et l’amour-propre conduit nécessairement à la moquerie qui
détruit tout enthousiasme.
Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d’apercevoir le ridicule,
et de le peindre avec grâce et gaîté; peut-être vaudrait-il mieux se
refuser à ce plaisir, mais ce n’est pourtant pas là le genre de moquerie
dont les suites sont le plus à craindre; celle qui s’attache aux idées
et aux sentiments est la plus funeste de toutes, car elle s’insinue dans
la source des affections fortes et dévouées. L’homme a un grand empire
sur l’homme, et, de tous les maux qu’il peut faire à son semblable, le
plus grand peut-être est de placer le fantôme du ridicule entre les
mouvements généreux et les actions qu’ils peuvent inspirer.
L’amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces choses saintes
sont exposées à l’ironie, et l’on ne saurait calculer jusqu’à quel point
l’empire de cette ironie peut s’étendre. Il y a quelque chose de piquant
dans la méchanceté: il y a quelque chose de faible dans la bonté.
L’admiration pour les grandes choses peut être déconcertée par la
plaisanterie; et celui qui ne met d’importance à rien a l’air d’être
au-dessus de tout: si donc l’enthousiasme ne défend pas notre cœur et
notre esprit, ils se laissent prendre de toutes parts par ce dénigrement
du beau qui réunit l’insolence à la gaîté.
L’esprit social est fait de manière que souvent on se commande de rire,
et que plus souvent encore on est honteux de pleurer; d’où cela
vient-il? De ce que l’amour-propre se croit plus en sûreté dans la
plaisanterie que dans l’émotion. Il faut bien compter sur son esprit
pour oser être sérieux contre une moquerie; il faut beaucoup de force
pour laisser voir des sentiments qui peuvent être tournés en ridicule.
Fontenelle disait: _J’ai quatre-vingts ans, je suis Français, et je n’ai
pas donné dans toute ma vie le plus petit ridicule à la plus petite
vertu._ Ce mot supposait une profonde connaissance de la société.
Fontenelle n’était pas un homme sensible, mais il avait beaucoup
d’esprit, et toutes les fois qu’on est doué d’une supériorité
quelconque, on sent le besoin du sérieux dans la nature humaine. Il n’y
a que les gens médiocres qui voudraient que le fond de tout fût du
sable, afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace plus durable
que la leur.
Les Allemands n’ont point à lutter chez eux contre les ennemis de
l’enthousiasme, et c’est un grand obstacle de moins pour les hommes
distingués. L’esprit s’aiguise dans le combat; mais le talent a besoin
de confiance. Il faut croire à l’admiration, à la gloire, à
l’immortalité, pour éprouver l’inspiration du génie; et ce qui fait la
différence des siècles entre eux, ce n’est pas la nature, toujours
prodigue des mêmes dons, mais l’opinion dominante à l’époque où l’on
vit: si la tendance de cette opinion est vers l’enthousiasme, il s’élève
de toutes parts de grands hommes; si l’on proclame le découragement
comme ailleurs on exciterait à de nobles efforts, il ne reste plus rien
en littérature que des juges du temps passé.
Les événements terribles dont nous avons été les témoins ont blasé les
âmes, et tout ce qui tient à la pensée paraît terne à côté de la
toute-puissance de l’action. La diversité des circonstances a porté les
esprits à soutenir tous les côtés des mêmes questions; il en est résulté
qu’on ne croit plus aux idées, ou qu’on les considère tout au plus comme
des moyens. La conviction semble n’être pas de notre temps, et quand un
homme dit qu’il est de telle opinion, on prend cela pour une manière
délicate d’indiquer qu’il a tel intérêt.
Les hommes les plus honnêtes se font alors un système qui change en
dignité leur paresse: ils disent qu’on ne peut rien à rien, ils répètent
avec l’ermite de Prague, dans Shakespeare, que _ce qui est, est_, et que
les théories n’ont point d’influence sur le monde. Ces hommes finissent
par rendre vrai ce qu’ils disent; car avec une telle manière de penser
on ne saurait agir sur les autres; et si l’esprit consistait à voir
seulement le pour et le contre de tout, il ferait tourner les objets
autour de nous de telle manière qu’on ne pourrait jamais marcher d’un
pas ferme sur un terrain si chancelant.
L’on voit aussi des jeunes gens, ambitieux de paraître détrompés de tout
enthousiasme, affecter un mépris réfléchi pour les sentiments exaltés;
ils croient montrer ainsi une force de raison précoce; mais c’est une
décadence prématurée dont ils se vantent. Ils sont, pour le talent,
comme ce vieillard qui demandait _si l’on avait encore de l’amour_.
L’esprit dépourvu d’imagination prendrait volontiers en dédain même la
nature, si elle n’était pas plus forte que lui.
On fait beaucoup de mal, sans doute, à ceux qu’animent encore de nobles
désirs, en leur opposant sans cesse tous les arguments qui devraient
troubler l’espoir le plus confiant; néanmoins la bonne foi ne peut se
lasser, car ce n’est pas ce que les choses paraissent, mais ce qu’elles
sont qui l’occupe. De quelque atmosphère qu’on soit environné, jamais
une parole sincère n’a été complètement perdue; s’il n’y a qu’un jour
pour le succès, il y a des siècles pour le bien que la vérité peut
faire.
Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur le grand chemin,
une petite pierre à la grande pyramide qu’ils élèvent au milieu de leur
contrée. Nul ne lui donnera son nom: mais tous auront contribué à ce
monument qui doit survivre à tous.