CHAPITRE X

De l’enthousiasme.

Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme; ils le confondent

avec le fanatisme, et c’est une grande erreur. Le fanatisme est une

passion exclusive, dont une opinion est l’objet; l’enthousiasme se

rallie à l’harmonie universelle: c’est l’amour du beau, l’élévation de

l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a

de la grandeur et du calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs, en est la

plus noble définition: l’enthousiasme signifie _Dieu en nous_. En effet,

quand l’existence de l’homme est expansive, elle a quelque chose de

divin.

Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre

propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme; car le droit chemin

de la raison égoïste doit être de se prendre soi-même pour but de tous

ses efforts, et de n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le

pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le

plus froid dans la route de la vertu; mais l’enthousiasme est à la

conscience ce que l’honneur est au devoir: il y a en nous un superflu

d’âme qu’il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est

bien est accompli. Le génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on

soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du devoir, quelque

sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les

merveilles du cœur et de la pensée.

On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l’homme

de toutes parts; il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine

jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l’on

retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous l’apparence des

manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent

pas toujours de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de

l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas

qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer la tendance à

l’égoïsme, et c’est à ce signe divin qu’il faut reconnaître les

créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu’un sur des sujets

dignes d’un saint respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble

frémissement, si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a fait

alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit qui lui

sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce donc que l’être

humain, quand on ne voit en lui qu’une prudence dont son propre avantage

est l’objet? L’instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois

généreux et fier; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison,

finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.

Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés en ridicule,

plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle

entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des

jouissances de l’enthousiasme; l’enivrement d’un jour de bataille, le

plaisir singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature nous

commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme qu’il faut

l’attribuer. La musique militaire, le hennissement des chevaux,

l’explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes

couleurs, émus par le même désir, se rangeant autour des mêmes

bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l’instinct

conservateur de l’existence; et cette jouissance est si forte, que ni

les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre

les âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but atteint

ne satisfait jamais; c’est l’action de se risquer qui est nécessaire,

c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans le sang; et, quoiqu’il

soit plus pur au fond de l’âme, il est encore d’une noble nature, lors

même qu’il a pu devenir une impulsion presque physique.

On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne peut être reproché

qu’à l’enthousiasme affecté; plus un sentiment est beau, plus la fausse

imitation de ce sentiment est odieuse. Usurper l’admiration des hommes,

est ce qu’il y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des

bons mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. D’ailleurs

rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir du

sanctuaire même de l’âme; la vanité peut s’emparer de tout ce qui est

extérieur, il n’en résultera d’autre mal que de la prétention et de la

disgrâce; mais quand elle se met à contrefaire les sentiments les plus

intimes, il semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui

échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité de

l’enthousiasme; c’est une mélodie si pure, que le moindre désaccord en

détruit tout le charme; un mot, un accent, un regard expriment l’émotion

concentrée qui répond à toute une vie. Les personnes qu’on appelle

sévères dans le monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté.

La force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul; la force

qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par un sentiment

généreux.

Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il porte

peut-être en général à la tendance contemplative, qui nuit à la

puissance d’agir: les Allemands en sont une preuve; aucune nation n’est

plus capable de sentir et de penser; mais quand le moment de prendre un

parti est arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision du

caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à beaucoup d’égards;

il faut choisir son but par l’enthousiasme; mais l’on doit y marcher par

le caractère: la pensée n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans

le caractère; l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires; le

caractère est tout pour les nations agissantes: les nations libres ont

besoin de l’un et de l’autre.

L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de l’enthousiasme;

c’est une véritable dérision que cette prétendue crainte; si les habiles

de ce monde voulaient être sincères, ils diraient que rien ne leur

convient mieux que d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de

moyens sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à ce qui

occupe la plupart des hommes.

Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur, et celui

qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les orages des

passions s’apaisent, les plaisirs de l’amour-propre se flétrissent,

l’enthousiasme seul est inaltérable; l’âme elle-même s’affaisserait dans

l’existence physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait

pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme: cette dignité morale, à laquelle

rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de plus admirable dans

le don de l’existence: c’est pour elle que dans les peines les plus

amères il est encore beau d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir.

Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur les lumières et

sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront le cours des

pensées auxquelles les différents sujets que j’avais à parcourir m’ont

conduite.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 53 / 59 题