De l’enthousiasme.
Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme; ils le confondent
avec le fanatisme, et c’est une grande erreur. Le fanatisme est une
passion exclusive, dont une opinion est l’objet; l’enthousiasme se
rallie à l’harmonie universelle: c’est l’amour du beau, l’élévation de
l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a
de la grandeur et du calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs, en est la
plus noble définition: l’enthousiasme signifie _Dieu en nous_. En effet,
quand l’existence de l’homme est expansive, elle a quelque chose de
divin.
Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre
propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme; car le droit chemin
de la raison égoïste doit être de se prendre soi-même pour but de tous
ses efforts, et de n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le
pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le
plus froid dans la route de la vertu; mais l’enthousiasme est à la
conscience ce que l’honneur est au devoir: il y a en nous un superflu
d’âme qu’il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est
bien est accompli. Le génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on
soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du devoir, quelque
sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les
merveilles du cœur et de la pensée.
On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l’homme
de toutes parts; il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine
jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l’on
retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous l’apparence des
manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent
pas toujours de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de
l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas
qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer la tendance à
l’égoïsme, et c’est à ce signe divin qu’il faut reconnaître les
créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu’un sur des sujets
dignes d’un saint respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble
frémissement, si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a fait
alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit qui lui
sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce donc que l’être
humain, quand on ne voit en lui qu’une prudence dont son propre avantage
est l’objet? L’instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois
généreux et fier; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison,
finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.
Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés en ridicule,
plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle
entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des
jouissances de l’enthousiasme; l’enivrement d’un jour de bataille, le
plaisir singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature nous
commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme qu’il faut
l’attribuer. La musique militaire, le hennissement des chevaux,
l’explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes
couleurs, émus par le même désir, se rangeant autour des mêmes
bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l’instinct
conservateur de l’existence; et cette jouissance est si forte, que ni
les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre
les âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but atteint
ne satisfait jamais; c’est l’action de se risquer qui est nécessaire,
c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans le sang; et, quoiqu’il
soit plus pur au fond de l’âme, il est encore d’une noble nature, lors
même qu’il a pu devenir une impulsion presque physique.
On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne peut être reproché
qu’à l’enthousiasme affecté; plus un sentiment est beau, plus la fausse
imitation de ce sentiment est odieuse. Usurper l’admiration des hommes,
est ce qu’il y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des
bons mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. D’ailleurs
rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir du
sanctuaire même de l’âme; la vanité peut s’emparer de tout ce qui est
extérieur, il n’en résultera d’autre mal que de la prétention et de la
disgrâce; mais quand elle se met à contrefaire les sentiments les plus
intimes, il semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui
échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité de
l’enthousiasme; c’est une mélodie si pure, que le moindre désaccord en
détruit tout le charme; un mot, un accent, un regard expriment l’émotion
concentrée qui répond à toute une vie. Les personnes qu’on appelle
sévères dans le monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté.
La force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul; la force
qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par un sentiment
généreux.
Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il porte
peut-être en général à la tendance contemplative, qui nuit à la
puissance d’agir: les Allemands en sont une preuve; aucune nation n’est
plus capable de sentir et de penser; mais quand le moment de prendre un
parti est arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision du
caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à beaucoup d’égards;
il faut choisir son but par l’enthousiasme; mais l’on doit y marcher par
le caractère: la pensée n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans
le caractère; l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires; le
caractère est tout pour les nations agissantes: les nations libres ont
besoin de l’un et de l’autre.
L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de l’enthousiasme;
c’est une véritable dérision que cette prétendue crainte; si les habiles
de ce monde voulaient être sincères, ils diraient que rien ne leur
convient mieux que d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de
moyens sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à ce qui
occupe la plupart des hommes.
Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur, et celui
qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les orages des
passions s’apaisent, les plaisirs de l’amour-propre se flétrissent,
l’enthousiasme seul est inaltérable; l’âme elle-même s’affaisserait dans
l’existence physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait
pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme: cette dignité morale, à laquelle
rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de plus admirable dans
le don de l’existence: c’est pour elle que dans les peines les plus
amères il est encore beau d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir.
Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur les lumières et
sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront le cours des
pensées auxquelles les différents sujets que j’avais à parcourir m’ont
conduite.