Influence de l’enthousiasme sur le bonheur.
Il est temps de parler de bonheur! J’ai écarté ce mot avec un soin
extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout on l’a placé dans des
plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si
rétrécis, que l’image même en est profanée. Mais on peut le dire
cependant avec confiance, l’enthousiasme est de tous les sentiments
celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement,
le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans toutes
les situations où le sort peut nous placer.
C’est en vain qu’on veut se réduire aux jouissances matérielles, l’âme
revient de toutes parts; l’orgueil, l’ambition, l’amour-propre, tout
cela, c’est encore de l’âme, quoiqu’un souffle empoisonné s’y mêle.
Quelle misérable existence cependant, que celle de tant d’hommes en ruse
avec eux-mêmes presque autant qu’avec les autres, et repoussant les
mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une maladie de
l’imagination que le grand air doit dissiper! Quelle pauvre existence
aussi, que celle de beaucoup d’hommes qui se contentent de ne pas faire
du mal, et traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions
et les grandes pensées! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité
tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils
se condamnent à cette monotonie d’idées, à cette froideur de sentiment
qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni
souvenirs; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces
auraient-ils gardées de son passage? s’il ne fallait pas vieillir et
mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête?
Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte de la vie
commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition,
il vaut mieux ne l’éprouver jamais: et pourquoi donc ont-ils accepté
d’être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer?
Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais
arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur
affection? Quelle triste économie que celle de l’âme! elle nous a été
donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble
but.
Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence
matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir.
Cet argument séduit un grand nombre d’hommes; il consiste à tâcher
d’exister le moins possible. Cependant, il y a toujours dans la
dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit
sans cesse en secret: l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont
revêtues des formes de l’impertinence et du dédain par la vanité; mais
il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans cette façon d’être sèche
et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les prospérités
extérieures nous délaissent. L’homme a la conscience du beau comme celle
du bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que la
déviation de l’autre, le remords.
On accuse l’enthousiasme d’être passager; l’existence serait trop
heureuse si l’on pouvait retenir des émotions belles; mais c’est parce
qu’elles se dissipent aisément qu’il faut s’occuper de les conserver. La
poésie et les beaux-arts servent à développer dans l’homme ce bonheur
d’illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de
l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie divine
dont nous et la nature faisons partie. Il n’est aucun devoir, aucun
plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte de l’enthousiasme je ne sais
quel prestige, d’accord avec le pur charme de la vérité.
Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les
circonstances l’exigent; mais s’ils sont inspirés par l’enthousiasme de
leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! Le sol
qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, _la mer qui baigne les
rochers_[23], de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève
autour d’eux comme un appel au combat; chaque battement de leur cœur est
une pensée d’amour et de fierté. Dieu l’a donnée, cette patrie, aux
hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent
aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leur fils. A
l’approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme
sans délire, hâte le cours du sang dans les veines; chaque effort dans
une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L’on
n’aperçoit d’abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme;
il y a trop de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au
dehors; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière nationale
flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts
à le redevenir à l’aspect du malheur, tout à coup animés par une volonté
sainte et terrible! Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus
frémir; ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la mort, c’est une
offrande au Dieu des armées; nul regret, nulle incertitude, ne se mêlent
alors aux résolutions les plus désespérées; et quand le cœur est entier
dans ce qu’il veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que
l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus la vie que
comme un mal; et si, de tous les sentiments, l’enthousiasme est celui
qui rend le plus heureux, c’est qu’il réunit plus qu’aucun autre toutes
les forces de l’âme dans le même foyer.
[23] Il est aisé d’apercevoir que je tâchais, par cette phrase et par
celles qui suivent, de désigner l’Angleterre; en effet, je n’aurais
pu parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter
comme celle d’une nation libre combattant pour son indépendance.
Les travaux de l’esprit ne semblent à beaucoup d’écrivains qu’une
occupation presque mécanique, et qui remplit leur vie comme toute autre
profession pourrait le faire; c’est encore quelque chose de préférer
celle-là; mais de tels hommes ont-ils l’idée du sublime bonheur de la
pensée, quand l’enthousiasme l’anime? Savent-ils de quel espoir l’on se
sent pénétré, quand on croit manifester par le don de l’éloquence une
vérité profonde, une vérité qui forme un généreux lien entre nous et
toutes les âmes en sympathie avec la nôtre?
Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière
littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, tout ce qui
doit menacer la tranquillité, quand on se mêle aux passions des hommes;
ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie,
l’intime jouissance du talent peut-elle en être altérée? Quand un livre
paraît, que de moments heureux n’a-t-il pas déjà valu à celui qui
l’écrivit selon son cœur, et comme un acte de son culte! Que de larmes
pleines de douceur n’a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les
merveilles de la vie, l’amour, la gloire, la religion? enfin, dans ses
rêveries, n’a-t-il pas joui de l’air comme l’oiseau; des ondes comme un
chasseur altéré; des fleurs comme un amant qui croit respirer encore les
parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde, on se sent
oppressé par ses facultés, et l’on souffre souvent d’être seul de sa
nature, au milieu de tant d’êtres qui vivent à si peu de frais; mais le
talent créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos
vœux: il a ses richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les
images lumineuses et pures d’un monde idéal, et son pouvoir s’étend
quelquefois jusqu’à nous faire entendre dans notre cœur la voix d’un
objet chéri.
Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux qui ne
sont pas doués d’une imagination enthousiaste? Leur cœur bat-il pour
l’écho des montagnes? l’air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave
langueur? comprennent-ils la diversité des pays, l’accent et le
caractère des idiomes étrangers? les chants populaires et les danses
nationales leur découvrent-ils les mœurs et le génie d’une contrée?
suffit-il d’une seule sensation pour réveiller en eux une foule de
souvenirs?
La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme?
ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables
désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de
chaque homme pour chaque jour? Mais si notre âme est émue, si elle
cherche un Dieu dans l’univers, si même elle veut encore de la gloire et
de l’amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se
laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous dire
quelque chose de ce qu’on aime.
Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances par les
arts; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent se connaître en musique
et en peinture, afin d’en parler avec grâce, avec goût, et même avec ce
ton de supériorité qui convient à l’homme du monde, lorsqu’il s’agit de
l’imagination ou de la nature; mais tous ces arides plaisirs, que
sont-ils à côté du véritable enthousiasme? En contemplant le regard de
la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui semble accuser les
dieux d’avoir été jaloux du bonheur d’une mère, quel mouvement s’élève
dans notre sein! Quelle consolation l’aspect de la beauté ne fait-il pas
éprouver? car la beauté est aussi de l’âme, et l’admiration qu’elle
inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l’Apollon,
sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les
serpents de la terre? Ne faut-il pas être chrétien, pour pénétrer la
physionomie des vierges de Raphaël et du saint Jérôme du Dominiquin?
pour retrouver la même expression dans la grâce enchanteresse et dans le
visage abattu, dans la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés?
la même expression qui part de l’âme et traverse, comme un rayon
céleste, l’aurore de la vie, ou les ténèbres de l’âge avancé?
Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables
d’enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux
nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur des fruits, du prestige
des couleurs; mais leur être entier a-t-il retenti comme une lyre,
quand, au milieu de la nuit, le silence a tout à coup été troublé par
des chants, ou par ces instruments qui ressemblent à la voix humaine?
Ont-ils alors senti le mystère de l’existence, dans cet attendrissement
qui réunit nos deux natures, et confond dans une même jouissance les
sensations et l’âme? Les palpitations de leur cœur ont-elles suivi le
rythme de la musique? Une émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris
ces pleurs qui n’ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent
point de pitié, mais qui nous délivrent d’une souffrance inquiète,
excitée par le besoin d’admirer et d’aimer?
Le goût des spectacles est universel, car la plupart des hommes ont plus
d’imagination qu’ils ne croient, et ce qu’ils considèrent comme
l’attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui tient encore à
l’enfance, est souvent ce qu’ils ont de meilleur en eux: ils sont, en
présence des fictions, vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde,
la dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs paroles, de
leurs sentiments et de leurs actions. Mais pensent-ils avoir senti tout
ce qu’inspire une tragédie vraiment belle, ces hommes pour qui la
peinture des affections les plus profondes n’est qu’une distraction
amusante? se doutent-ils du trouble délicieux que font éprouver les
passions épurées par la poésie? Ah! combien les fictions nous donnent de
plaisirs! Elles nous intéressent sans faire naître en nous ni remords ni
crainte, et la sensibilité qu’elles développent n’a pas cette âpreté
douloureuse dont les affections véritables ne sont presque jamais
exemptes.
Quelle magie le langage de l’amour n’emprunte-t-il pas de la poésie et
des beaux-arts! qu’il est beau d’aimer par le cœur et par la pensée! de
varier ainsi de mille manières un sentiment qu’un seul mot peut
exprimer, mais pour lequel toutes les paroles du monde ne sont encore
que misère! de se pénétrer des chefs-d’œuvre de l’imagination, qui
relèvent tous de l’amour, et de trouver, dans les merveilles de la
nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler son propre
cœur!
Qu’ont-ils éprouvé, ceux qui n’ont point admiré la femme qu’ils
aimaient, ceux en qui le sentiment n’est point un hymne du cœur, et pour
qui la grâce et la beauté ne sont pas l’image céleste des affections les
plus touchantes? Qu’a-t-elle senti celle qui n’a point vu dans l’objet
de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le
regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer
de notre sort? Quelles délices inexprimables les pensées sérieuses ne
mêlent-elles pas aux impressions les plus vives! La tendresse de cet
ami, dépositaire de notre bonheur, doit nous bénir aux portes du
tombeau, comme dans les beaux jours de la jeunesse; et tout ce qu’il y a
de solennel dans l’existence se change en émotions délicieuses, quand
l’amour est chargé, comme chez les anciens, d’allumer et d’éteindre le
flambeau de la vie.
Si l’enthousiasme enivre l’âme de bonheur, par un prestige singulier il
soutient encore dans l’infortune; il laisse après lui je ne sais quelle
trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas même à l’absence de nous
effacer du cœur de nos amis. Il nous sert aussi d’asile à nous-mêmes
contre les peines les plus amères, et c’est le seul sentiment qui puisse
calmer sans refroidir.
Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs se croient
capables de sentir, l’amour maternel, l’amour filial, peut-on se flatter
de les avoir connues dans leur plénitude, quand on n’y a pas mêlé
d’enthousiasme? Comment aimer son fils sans se flatter qu’il sera noble
et fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa vie, qui
nous ferait entendre de toutes parts le nom que notre cœur répète?
pourquoi ne jouirait-on pas avec transport des talents de son fils, du
charme de sa fille? Quelle singulière ingratitude envers la Divinité,
que l’indifférence pour ses dons! ne sont-ils pas célestes, puisqu’ils
rendent plus facile de plaire à ce qu’on aime?
Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages à notre enfant,
le même sentiment prendrait alors une autre forme: il exalterait en nous
la pitié, la sympathie, le bonheur d’être nécessaire. Dans toutes les
circonstances, l’enthousiasme anime ou console; et lors même que le coup
le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui nous a donné la
vie, celui que nous aimions comme un ange tutélaire, et qui nous
inspirait à la fois un respect sans crainte et une confiance sans
bornes, l’enthousiasme vient encore à notre secours; il rassemble dans
notre sein quelques étincelles de l’âme qui s’est envolée vers les
cieux; nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de
transmettre un jour l’histoire de sa vie. Jamais, nous le croyons,
jamais sa main paternelle ne nous abandonnera tout à fait dans ce monde,
et son image attendrie se penchera vers nous pour nous soutenir avant de
nous rappeler.
Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se
présenter au combat de la mort, sans doute, l’affaiblissement de nos
facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui
s’obscurcit, cette foule de sentiments et d’idées qui habitaient dans
notre sein, et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts,
ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de
s’évanouir, tout cela fait mal, et l’homme vulgaire paraît, quand il
expire, avoir moins à mourir! Dieu soit béni cependant pour le secours
qu’il nous prépare encore dans cet instant; nos paroles seront
incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos réflexions, qui
s’enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu’errer isolées sur de
confuses traces; mais l’enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes
brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de
la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d’énergie, nous
avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs
seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel.
«[24]O France! terre de gloire et d’amour! si l’enthousiasme un jour
s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le
raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous
serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si
féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous
rendraient les maîtres du monde; mais vous n’y laisseriez que la trace
des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le
désert!»
[24] Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus
d’indignation à la police contre mon livre; il me semble cependant
qu’elle n’aurait pu déplaire aux Français.