CHAPITRE XII

Influence de l’enthousiasme sur le bonheur.

Il est temps de parler de bonheur! J’ai écarté ce mot avec un soin

extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout on l’a placé dans des

plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si

rétrécis, que l’image même en est profanée. Mais on peut le dire

cependant avec confiance, l’enthousiasme est de tous les sentiments

celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement,

le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans toutes

les situations où le sort peut nous placer.

C’est en vain qu’on veut se réduire aux jouissances matérielles, l’âme

revient de toutes parts; l’orgueil, l’ambition, l’amour-propre, tout

cela, c’est encore de l’âme, quoiqu’un souffle empoisonné s’y mêle.

Quelle misérable existence cependant, que celle de tant d’hommes en ruse

avec eux-mêmes presque autant qu’avec les autres, et repoussant les

mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une maladie de

l’imagination que le grand air doit dissiper! Quelle pauvre existence

aussi, que celle de beaucoup d’hommes qui se contentent de ne pas faire

du mal, et traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions

et les grandes pensées! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité

tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils

se condamnent à cette monotonie d’idées, à cette froideur de sentiment

qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni

souvenirs; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces

auraient-ils gardées de son passage? s’il ne fallait pas vieillir et

mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête?

Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte de la vie

commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition,

il vaut mieux ne l’éprouver jamais: et pourquoi donc ont-ils accepté

d’être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer?

Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais

arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur

affection? Quelle triste économie que celle de l’âme! elle nous a été

donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble

but.

Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence

matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir.

Cet argument séduit un grand nombre d’hommes; il consiste à tâcher

d’exister le moins possible. Cependant, il y a toujours dans la

dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit

sans cesse en secret: l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont

revêtues des formes de l’impertinence et du dédain par la vanité; mais

il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans cette façon d’être sèche

et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les prospérités

extérieures nous délaissent. L’homme a la conscience du beau comme celle

du bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que la

déviation de l’autre, le remords.

On accuse l’enthousiasme d’être passager; l’existence serait trop

heureuse si l’on pouvait retenir des émotions belles; mais c’est parce

qu’elles se dissipent aisément qu’il faut s’occuper de les conserver. La

poésie et les beaux-arts servent à développer dans l’homme ce bonheur

d’illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de

l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie divine

dont nous et la nature faisons partie. Il n’est aucun devoir, aucun

plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte de l’enthousiasme je ne sais

quel prestige, d’accord avec le pur charme de la vérité.

Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les

circonstances l’exigent; mais s’ils sont inspirés par l’enthousiasme de

leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! Le sol

qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, _la mer qui baigne les

rochers_[23], de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève

autour d’eux comme un appel au combat; chaque battement de leur cœur est

une pensée d’amour et de fierté. Dieu l’a donnée, cette patrie, aux

hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent

aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leur fils. A

l’approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme

sans délire, hâte le cours du sang dans les veines; chaque effort dans

une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L’on

n’aperçoit d’abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme;

il y a trop de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au

dehors; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière nationale

flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts

à le redevenir à l’aspect du malheur, tout à coup animés par une volonté

sainte et terrible! Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus

frémir; ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la mort, c’est une

offrande au Dieu des armées; nul regret, nulle incertitude, ne se mêlent

alors aux résolutions les plus désespérées; et quand le cœur est entier

dans ce qu’il veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que

l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus la vie que

comme un mal; et si, de tous les sentiments, l’enthousiasme est celui

qui rend le plus heureux, c’est qu’il réunit plus qu’aucun autre toutes

les forces de l’âme dans le même foyer.

[23] Il est aisé d’apercevoir que je tâchais, par cette phrase et par

celles qui suivent, de désigner l’Angleterre; en effet, je n’aurais

pu parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter

comme celle d’une nation libre combattant pour son indépendance.

Les travaux de l’esprit ne semblent à beaucoup d’écrivains qu’une

occupation presque mécanique, et qui remplit leur vie comme toute autre

profession pourrait le faire; c’est encore quelque chose de préférer

celle-là; mais de tels hommes ont-ils l’idée du sublime bonheur de la

pensée, quand l’enthousiasme l’anime? Savent-ils de quel espoir l’on se

sent pénétré, quand on croit manifester par le don de l’éloquence une

vérité profonde, une vérité qui forme un généreux lien entre nous et

toutes les âmes en sympathie avec la nôtre?

Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière

littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, tout ce qui

doit menacer la tranquillité, quand on se mêle aux passions des hommes;

ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie,

l’intime jouissance du talent peut-elle en être altérée? Quand un livre

paraît, que de moments heureux n’a-t-il pas déjà valu à celui qui

l’écrivit selon son cœur, et comme un acte de son culte! Que de larmes

pleines de douceur n’a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les

merveilles de la vie, l’amour, la gloire, la religion? enfin, dans ses

rêveries, n’a-t-il pas joui de l’air comme l’oiseau; des ondes comme un

chasseur altéré; des fleurs comme un amant qui croit respirer encore les

parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde, on se sent

oppressé par ses facultés, et l’on souffre souvent d’être seul de sa

nature, au milieu de tant d’êtres qui vivent à si peu de frais; mais le

talent créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos

vœux: il a ses richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les

images lumineuses et pures d’un monde idéal, et son pouvoir s’étend

quelquefois jusqu’à nous faire entendre dans notre cœur la voix d’un

objet chéri.

Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux qui ne

sont pas doués d’une imagination enthousiaste? Leur cœur bat-il pour

l’écho des montagnes? l’air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave

langueur? comprennent-ils la diversité des pays, l’accent et le

caractère des idiomes étrangers? les chants populaires et les danses

nationales leur découvrent-ils les mœurs et le génie d’une contrée?

suffit-il d’une seule sensation pour réveiller en eux une foule de

souvenirs?

La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme?

ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables

désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de

chaque homme pour chaque jour? Mais si notre âme est émue, si elle

cherche un Dieu dans l’univers, si même elle veut encore de la gloire et

de l’amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se

laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous dire

quelque chose de ce qu’on aime.

Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances par les

arts; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent se connaître en musique

et en peinture, afin d’en parler avec grâce, avec goût, et même avec ce

ton de supériorité qui convient à l’homme du monde, lorsqu’il s’agit de

l’imagination ou de la nature; mais tous ces arides plaisirs, que

sont-ils à côté du véritable enthousiasme? En contemplant le regard de

la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui semble accuser les

dieux d’avoir été jaloux du bonheur d’une mère, quel mouvement s’élève

dans notre sein! Quelle consolation l’aspect de la beauté ne fait-il pas

éprouver? car la beauté est aussi de l’âme, et l’admiration qu’elle

inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l’Apollon,

sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les

serpents de la terre? Ne faut-il pas être chrétien, pour pénétrer la

physionomie des vierges de Raphaël et du saint Jérôme du Dominiquin?

pour retrouver la même expression dans la grâce enchanteresse et dans le

visage abattu, dans la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés?

la même expression qui part de l’âme et traverse, comme un rayon

céleste, l’aurore de la vie, ou les ténèbres de l’âge avancé?

Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables

d’enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux

nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur des fruits, du prestige

des couleurs; mais leur être entier a-t-il retenti comme une lyre,

quand, au milieu de la nuit, le silence a tout à coup été troublé par

des chants, ou par ces instruments qui ressemblent à la voix humaine?

Ont-ils alors senti le mystère de l’existence, dans cet attendrissement

qui réunit nos deux natures, et confond dans une même jouissance les

sensations et l’âme? Les palpitations de leur cœur ont-elles suivi le

rythme de la musique? Une émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris

ces pleurs qui n’ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent

point de pitié, mais qui nous délivrent d’une souffrance inquiète,

excitée par le besoin d’admirer et d’aimer?

Le goût des spectacles est universel, car la plupart des hommes ont plus

d’imagination qu’ils ne croient, et ce qu’ils considèrent comme

l’attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui tient encore à

l’enfance, est souvent ce qu’ils ont de meilleur en eux: ils sont, en

présence des fictions, vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde,

la dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs paroles, de

leurs sentiments et de leurs actions. Mais pensent-ils avoir senti tout

ce qu’inspire une tragédie vraiment belle, ces hommes pour qui la

peinture des affections les plus profondes n’est qu’une distraction

amusante? se doutent-ils du trouble délicieux que font éprouver les

passions épurées par la poésie? Ah! combien les fictions nous donnent de

plaisirs! Elles nous intéressent sans faire naître en nous ni remords ni

crainte, et la sensibilité qu’elles développent n’a pas cette âpreté

douloureuse dont les affections véritables ne sont presque jamais

exemptes.

Quelle magie le langage de l’amour n’emprunte-t-il pas de la poésie et

des beaux-arts! qu’il est beau d’aimer par le cœur et par la pensée! de

varier ainsi de mille manières un sentiment qu’un seul mot peut

exprimer, mais pour lequel toutes les paroles du monde ne sont encore

que misère! de se pénétrer des chefs-d’œuvre de l’imagination, qui

relèvent tous de l’amour, et de trouver, dans les merveilles de la

nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler son propre

cœur!

Qu’ont-ils éprouvé, ceux qui n’ont point admiré la femme qu’ils

aimaient, ceux en qui le sentiment n’est point un hymne du cœur, et pour

qui la grâce et la beauté ne sont pas l’image céleste des affections les

plus touchantes? Qu’a-t-elle senti celle qui n’a point vu dans l’objet

de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le

regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer

de notre sort? Quelles délices inexprimables les pensées sérieuses ne

mêlent-elles pas aux impressions les plus vives! La tendresse de cet

ami, dépositaire de notre bonheur, doit nous bénir aux portes du

tombeau, comme dans les beaux jours de la jeunesse; et tout ce qu’il y a

de solennel dans l’existence se change en émotions délicieuses, quand

l’amour est chargé, comme chez les anciens, d’allumer et d’éteindre le

flambeau de la vie.

Si l’enthousiasme enivre l’âme de bonheur, par un prestige singulier il

soutient encore dans l’infortune; il laisse après lui je ne sais quelle

trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas même à l’absence de nous

effacer du cœur de nos amis. Il nous sert aussi d’asile à nous-mêmes

contre les peines les plus amères, et c’est le seul sentiment qui puisse

calmer sans refroidir.

Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs se croient

capables de sentir, l’amour maternel, l’amour filial, peut-on se flatter

de les avoir connues dans leur plénitude, quand on n’y a pas mêlé

d’enthousiasme? Comment aimer son fils sans se flatter qu’il sera noble

et fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa vie, qui

nous ferait entendre de toutes parts le nom que notre cœur répète?

pourquoi ne jouirait-on pas avec transport des talents de son fils, du

charme de sa fille? Quelle singulière ingratitude envers la Divinité,

que l’indifférence pour ses dons! ne sont-ils pas célestes, puisqu’ils

rendent plus facile de plaire à ce qu’on aime?

Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages à notre enfant,

le même sentiment prendrait alors une autre forme: il exalterait en nous

la pitié, la sympathie, le bonheur d’être nécessaire. Dans toutes les

circonstances, l’enthousiasme anime ou console; et lors même que le coup

le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui nous a donné la

vie, celui que nous aimions comme un ange tutélaire, et qui nous

inspirait à la fois un respect sans crainte et une confiance sans

bornes, l’enthousiasme vient encore à notre secours; il rassemble dans

notre sein quelques étincelles de l’âme qui s’est envolée vers les

cieux; nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de

transmettre un jour l’histoire de sa vie. Jamais, nous le croyons,

jamais sa main paternelle ne nous abandonnera tout à fait dans ce monde,

et son image attendrie se penchera vers nous pour nous soutenir avant de

nous rappeler.

Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se

présenter au combat de la mort, sans doute, l’affaiblissement de nos

facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui

s’obscurcit, cette foule de sentiments et d’idées qui habitaient dans

notre sein, et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts,

ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de

s’évanouir, tout cela fait mal, et l’homme vulgaire paraît, quand il

expire, avoir moins à mourir! Dieu soit béni cependant pour le secours

qu’il nous prépare encore dans cet instant; nos paroles seront

incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos réflexions, qui

s’enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu’errer isolées sur de

confuses traces; mais l’enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes

brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de

la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d’énergie, nous

avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs

seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel.

«[24]O France! terre de gloire et d’amour! si l’enthousiasme un jour

s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le

raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous

serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si

féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous

rendraient les maîtres du monde; mais vous n’y laisseriez que la trace

des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le

désert!»

[24] Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus

d’indignation à la police contre mon livre; il me semble cependant

qu’elle n’aurait pu déplaire aux Français.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 55 / 59 题