CHAPITRE IX

De la contemplation de la nature.

En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur les sciences,

j’ai déjà fait mention de quelques-uns des nouveaux principes adoptés en

Allemagne, relativement à l’étude de la nature; mais comme la religion

et l’enthousiasme ont une grande part dans la contemplation de

l’univers, j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques et

religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les ouvrages

allemands.

Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété, ont cru devoir

s’en tenir à l’examen des causes finales; ils ont essayé de prouver que

tout le monde tend au maintien et au bien-être physique des individus et

des espèces. On peut faire, ce me semble, des objections très fortes

contre ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre des

choses les moyens répondent admirablement à leurs fins; mais dans cet

enchaînement universel, où s’arrêtent ces causes qui sont effets, et ces

effets qui sont causes? Veut-on rapporter tout à la conservation de

l’homme: on aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec la

plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à l’existence

matérielle que de la donner pour dernier but à la création.

Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers, attribuent

un certain genre de bonté à la nature, la considèrent comme un

spéculateur en grand qui se retire sur le nombre. Ce système ne convient

pas même à un gouvernement, et des écrivains scrupuleux en économie

politique l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des

intentions de la Divinité? Un homme, religieusement considéré, est

autant que la race humaine entière; et dès qu’on a conçu l’idée d’une

âme immortelle, il ne doit pas être possible d’admettre le plus ou le

moins d’importance d’un individu relativement à tous. Chaque être

intelligent est d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours.

C’est donc d’après un point de vue plus élevé que les philosophes

allemands ont considéré l’univers.

Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du bien et

celui du mal, se combattant sans cesse; et soit qu’on attribue ce combat

à une puissance infernale, soit, ce qui est plus simple à penser, que le

monde physique puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de

l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation deux

faces absolument contraires.

Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la nature, comme

dans le cœur humain, et l’on y sent une redoutable puissance de colère.

Quelle que soit la bonne intention des partisans de l’optimisme, plus de

profondeur se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient pas

le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal avec la liberté de

l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut lui mériter.

Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres précédents,

voient dans l’homme l’abrégé du monde, et dans le monde l’emblème des

dogmes du christianisme. La nature leur paraît l’image corporelle de la

Divinité, et ils se plongent toujours plus avant dans la signification

profonde des choses et des êtres.

Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la contemplation de

la nature sous des rapports religieux, deux méritent une attention

particulière: Novalis comme poète, et Schubert comme physicien. Novalis,

homme d’une naissance illustre, était initié dès sa jeunesse dans les

études de tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne;

mais son âme pieuse a donné un grand caractère de simplicité à ses

poésies. Il est mort à vingt-six ans; et c’est lorsqu’il n’était déjà

plus que les chants religieux qu’ils a composés ont acquis en Allemagne

une célébrité touchante. Le père de ce jeune homme est morave; et,

quelque temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté

de ses frères en religion, et dans leur église il entendit chanter les

poésies de son fils, que les moraves avaient choisies pour s’édifier,

sans en connaître l’auteur.

Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à la nuit, qui

peignent avec une grande force le recueillement qu’elle fait naître dans

l’âme. L’éclat du jour peut convenir à la joyeuse doctrine du paganisme;

mais le ciel étoilé paraît le véritable temple du culte le plus pur.

C’est dans l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que

l’immortalité s’est révélée à l’homme; la lumière du soleil éblouit les

yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des mineurs

renferment une poésie animée, d’un très grand effet; il interroge la

terre qu’on rencontre dans les profondeurs, parce qu’elle fut le témoin

des diverses révolutions que la nature a subies; et il exprime un désir

énergique de pénétrer toujours plus avant vers le centre du globe. Le

contraste de cette immense curiosité avec la vie si fragile qu’il faut

exposer pour la satisfaire, cause une émotion sublime. L’homme est placé

sur la terre entre l’infini des cieux et l’infini des abîmes; et sa vie,

dans le temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes parts

entouré par des idées et des objets sans bornes, des pensées

innombrables lui apparaissent, comme des milliers de lumières qui se

confondent et l’éblouissent.

Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se nomme lui-même,

avec raison, le disciple de Saïs, parce que c’est dans cette ville

qu’était fondé le temple d’Isis, et que les traditions qui nous restent

des mystères des Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient

une connaissance approfondie des lois de l’univers.

«L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des relations presque

aussi variées, presque aussi inconcevables que celles qu’il entretient

avec ses semblables, et comme elle se met à la portée des enfants, et se

complaît avec leurs simples cœurs, de même elle se montre sublime aux

esprits élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature prend

diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les uns que la joie et

la volupté, elle inspire aux autres la religion la plus pieuse, celle

qui donne à toute la vie une direction et un appui. Déjà chez les

peuples anciens, il y avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était

l’image de la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées

au festin qu’elle donne: l’air n’était, pour ces convives de

l’existence, qu’une boisson rafraîchissante; les étoiles, que des

flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit; et les plantes et

les animaux, que les magnifiques apprêts d’un splendide repas; la nature

ne s’offrait pas à leurs yeux comme un temple majestueux et tranquille,

mais comme le théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles.

«Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds s’occupaient

sans relâche à reconstruire le monde idéal, dont les traces avaient déjà

disparu; ils se partageaient en frères les travaux les plus sacrés; les

uns cherchaient à reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de

l’air; les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une race

plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les rochers en

édifices, et mettaient au jour les trésors cachés dans la terre. La

nature, civilisée par l’homme, sembla répondre à ses souhaits:

l’imagination de l’artiste osa l’interroger, et l’âge d’or parut

renaître à l’aide de la pensée.

«Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle. Une vie

poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse, toute la force et

toute la fleur de l’existence humaine, sont nécessaires pour la

comprendre, et le véritable observateur est celui qui sait découvrir

l’analogie de cette nature avec l’homme, et celle de l’homme avec le

ciel».

Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait se lasser de

lire, tant il est rempli d’idées qui excitent à la méditation; il

présente le tableau des effets nouveaux, dont l’enchaînement est conçu

sous de nouveaux rapports. Deux idées principales restent de son

ouvrage; les Indiens croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire

à celle qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux et dans

les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie. L’on peut

difficilement se figurer un système d’une plus profonde tristesse, et

les ouvrages des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit

voir partout, dans les animaux et les plantes, la pensée captive et le

sentiment renfermé, s’efforcer en vain de se dégager des formes

grossières et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est

plus consolant; il se représente la nature comme une métempsycose

ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu’à l’existence humaine,

il y a une promotion continuelle qui fait avancer le principe vital de

degrés en degrés, jusqu’au perfectionnement le plus complet.

Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme avait un

sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants, qu’il devinait,

par ses propres impressions, les secrets les plus cachés de la nature.

Ces facultés primitives se sont émoussées, et c’est souvent

l’irritabilité maladive des nerfs qui, en affaiblissant la puissance du

raisonnement, rend à l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la

plénitude même de ses forces. Les travaux des philosophes, des savants

et des poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride puissance

du raisonnement, sans obscurcir en rien les lumières. C’est ainsi que

l’imagination du monde ancien peut renaître, comme le phénix, des

cendres de toutes les erreurs.

La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je l’ai déjà

dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel tout est conduit

d’après de sages principes administratifs; mais c’est en vain qu’on veut

transporter ce système prosaïque dans la création. Le terrible ni même

le beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite, et

la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique pour qu’on

puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses

de ce monde.

Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression sur nous est

inexplicable; de certaines figures d’animaux, de certaines formes de

plantes, de certaines combinaisons de couleurs, révoltent nos sens, bien

que nous ne puissions nous rendre compte des causes de cette répugnance;

on dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes

rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies

du raisonnement ne puisse expliquer une telle association d’idées. La

physionomie de l’homme ne tient point uniquement, comme l’ont prétendu

quelques écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits; il

passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je ne sais quelle

expression de l’âme impossible à méconnaître, et c’est surtout dans la

figure humaine qu’on apprend ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu

dans les harmonies de l’esprit et du corps.

Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont quelque chose

de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu’ils paraissent

tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante

qui s’empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous

font sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter

comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de

métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous? il n’y a

pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre; pas une fleur dont les

sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne puisse

apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante

jalouse prête à percer le sein de l’homme, au moment même où il s’enivre

de ses dons.

Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l’on s’en tient à

l’enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on

considérer les animaux, sans se plonger dans l’étonnement que fait

naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves de

la nature dont l’homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils été créés?

Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un nuage obscur,

derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils

avec nous? Qu’est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau

survit à l’homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit

le cœur, quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de

l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d’où le

plus noble objet a disparu.

La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle

des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu’elle peut nous

faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et

s’entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont

pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons,

mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et

de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est

comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d’une

prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour

guider les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à la

nature.

Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir; elles se

referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler

en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans

l’obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées;

mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons

variés comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec

orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux,

pendant de certaines heures et de certaines saisons de l’année, est

d’accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions

qu’elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes

endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se

laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure.

La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un lien secret

réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu’elle se montre

redoutable ou charmante, l’unité sublime qui la caractérise se fait

toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les

torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la

forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant

l’image de la terre. Il est dit dans la _Genèse_, «que le Tout-Puissant

sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les

airs». Le ciel est en effet un noble allié de l’Océan; l’azur du

firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans

les nues. Quelquefois, quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la

mer frémit au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses

flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête.

M. de Humboldt dit, dans ses _Vues scientifiques et poétiques sur

l’Amérique méridionale_, qu’il a été témoin d’un phénomène observé dans

l’Égypte, et qu’on appelle _mirage_. Tout à coup, dans les déserts les

plus arides, la réverbération de l’air prend l’apparence des lacs ou de

la mer, et les animaux eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces

images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses figures que la

gelée trace sur le verre offrent encore un nouvel exemple de ces

analogies merveilleuses; les vapeurs condensées par le froid dessinent

des paysages semblables à ceux qui se font remarquer dans les contrées

septentrionales: des forêts de pins, des montagnes hérissées

reparaissent sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se plaît à

contrefaire ce que la nature animée a produit.

Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle semble vouloir

imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi un témoignage

singulier de sa correspondance avec eux. On raconte que, dans les îles

voisines du Japon, les nuages présentent aux regards l’aspect de

bâtiments réguliers. Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature,

et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que

l’existence même: la symétrie des formes, dans le règne végétal et

minéral, a servi de modèle aux architectes, et le reflet des objets et

des couleurs dans l’onde donne l’idée des illusions de la peinture; le

vent, dont le murmure se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous

révèle la musique; et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où

l’atmosphère est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie

plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme, afin de lui

apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle souffre.

Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de croire qu’elle

a pour unique but d’exciter en nous des sentiments élevés et nobles. Je

ne sais quel rapport existe entre les cieux et la fierté du cœur, entre

les rayons de la lune qui reposent sur la montagne et le calme de la

conscience, mais ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut

s’abandonner au tressaillement qu’ils causent; l’âme s’en trouvera bien.

Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble toucher de si

près à la terre, l’imagination se figure, par delà l’horizon, un asile

de l’espérance, une patrie de l’amour, et la nature semble répéter

silencieusement que l’homme est immortel.

La succession continuelle de mort et de naissance, dont le monde

physique est le théâtre, produirait l’impression la plus douloureuse, si

l’on ne croyait pas y voir la trace de la résurrection de toutes choses;

et c’est le véritable point de vue religieux de la contemplation de la

nature, que cette manière de la considérer. On finirait par mourir de

pitié, si l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable:

aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun arbre ne

tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus dans sa beauté n’excite

en nous une réflexion douloureuse. Enfin les objets inanimés eux-mêmes

font mal, quand leur décadence oblige à s’en séparer: la maison, les

meubles qui ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et

ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de sympathie

indépendante des souvenirs qu’ils retracent; on regrette la forme qu’on

leur a connue, comme si cette forme en faisait des êtres qui nous ont vu

vivre, et qui devaient nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour

antidote l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir, à

chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger l’éclat, et

les jouissances n’existeraient que l’instant qu’il nous faut pour sentir

qu’elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que l’abîme

des jours doit aussi dévorer.

Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui m’ont été

communiqués par un homme dont l’imagination est pensive et profonde; il

compare ensemble les ruines de la nature, celles de l’art et celles de

l’humanité. «Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes

poétiques, et les dernières mystérieuses». Une chose bien digne de

remarque, en effet, c’est l’action si différente des années sur la

nature, sur les ouvrages du génie et sur les créatures vivantes. Le

temps n’outrage que l’homme: quand les rochers s’écroulent, quand les

montagnes s’abîment dans les vallées, la terre change seulement de face;

un aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées, et la

force vivifiante subit une métamorphose, mais non un dépérissement; les

ruines des beaux-arts parlent à l’imagination, elle reconstruit ce que

le temps a fait disparaître, et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans

tout son éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les ruines

mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les monuments à demi

détruits, revêtus de toutes les beautés qu’on suppose toujours à ce

qu’on regrette: mais qu’il est loin d’en être ainsi des ravages de la

vieillesse!

A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage, dont la

mort a déjà pris possession: quelques physionomies échappent par la

splendeur de l’âme à la dégradation; mais la figure humaine, dans sa

décadence, prend souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la

pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur force et

leur agilité; mais l’incarnat de la vie ne se change point pour eux en

livides couleurs, et leurs yeux éteints ne ressemblent pas à des lampes

funéraires, qui jettent de pâles clartés sur un visage flétri.

Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein de l’homme, ni

l’admiration que font naître les bouleversements de la nature, ni

l’intérêt qu’excitent les débris des monuments, ne peuvent s’attacher au

corps inanimé de la plus belle des créatures. L’amour qui chérissait

cette figure enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et

rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne fasse frémir,

même ses amis.

Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction acharnée ainsi

sur la race humaine! n’est-ce pas pour annoncer à l’homme que sa vie est

ailleurs? La nature l’humilierait-elle à ce point, si la Divinité ne

voulait pas le relever?

Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports avec notre

âme et avec notre sort immortel; les objets physiques eux-mêmes ont une

destination qui ne se borne point à la courte existence de l’homme

ici-bas; ils sont là pour concourir au développement de nos pensées, à

l’œuvre de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent pas

être compris seulement d’après les lois de la matière, quelque bien

combinées qu’elles soient; ils ont un sens philosophique et un but

religieux, dont la contemplation la plus attentive ne pourra jamais

connaître toute l’étendue.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 52 / 59 题