De la contemplation de la nature.
En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur les sciences,
j’ai déjà fait mention de quelques-uns des nouveaux principes adoptés en
Allemagne, relativement à l’étude de la nature; mais comme la religion
et l’enthousiasme ont une grande part dans la contemplation de
l’univers, j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques et
religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les ouvrages
allemands.
Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété, ont cru devoir
s’en tenir à l’examen des causes finales; ils ont essayé de prouver que
tout le monde tend au maintien et au bien-être physique des individus et
des espèces. On peut faire, ce me semble, des objections très fortes
contre ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre des
choses les moyens répondent admirablement à leurs fins; mais dans cet
enchaînement universel, où s’arrêtent ces causes qui sont effets, et ces
effets qui sont causes? Veut-on rapporter tout à la conservation de
l’homme: on aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec la
plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à l’existence
matérielle que de la donner pour dernier but à la création.
Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers, attribuent
un certain genre de bonté à la nature, la considèrent comme un
spéculateur en grand qui se retire sur le nombre. Ce système ne convient
pas même à un gouvernement, et des écrivains scrupuleux en économie
politique l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des
intentions de la Divinité? Un homme, religieusement considéré, est
autant que la race humaine entière; et dès qu’on a conçu l’idée d’une
âme immortelle, il ne doit pas être possible d’admettre le plus ou le
moins d’importance d’un individu relativement à tous. Chaque être
intelligent est d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours.
C’est donc d’après un point de vue plus élevé que les philosophes
allemands ont considéré l’univers.
Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du bien et
celui du mal, se combattant sans cesse; et soit qu’on attribue ce combat
à une puissance infernale, soit, ce qui est plus simple à penser, que le
monde physique puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de
l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation deux
faces absolument contraires.
Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la nature, comme
dans le cœur humain, et l’on y sent une redoutable puissance de colère.
Quelle que soit la bonne intention des partisans de l’optimisme, plus de
profondeur se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient pas
le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal avec la liberté de
l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut lui mériter.
Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres précédents,
voient dans l’homme l’abrégé du monde, et dans le monde l’emblème des
dogmes du christianisme. La nature leur paraît l’image corporelle de la
Divinité, et ils se plongent toujours plus avant dans la signification
profonde des choses et des êtres.
Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la contemplation de
la nature sous des rapports religieux, deux méritent une attention
particulière: Novalis comme poète, et Schubert comme physicien. Novalis,
homme d’une naissance illustre, était initié dès sa jeunesse dans les
études de tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne;
mais son âme pieuse a donné un grand caractère de simplicité à ses
poésies. Il est mort à vingt-six ans; et c’est lorsqu’il n’était déjà
plus que les chants religieux qu’ils a composés ont acquis en Allemagne
une célébrité touchante. Le père de ce jeune homme est morave; et,
quelque temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté
de ses frères en religion, et dans leur église il entendit chanter les
poésies de son fils, que les moraves avaient choisies pour s’édifier,
sans en connaître l’auteur.
Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à la nuit, qui
peignent avec une grande force le recueillement qu’elle fait naître dans
l’âme. L’éclat du jour peut convenir à la joyeuse doctrine du paganisme;
mais le ciel étoilé paraît le véritable temple du culte le plus pur.
C’est dans l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que
l’immortalité s’est révélée à l’homme; la lumière du soleil éblouit les
yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des mineurs
renferment une poésie animée, d’un très grand effet; il interroge la
terre qu’on rencontre dans les profondeurs, parce qu’elle fut le témoin
des diverses révolutions que la nature a subies; et il exprime un désir
énergique de pénétrer toujours plus avant vers le centre du globe. Le
contraste de cette immense curiosité avec la vie si fragile qu’il faut
exposer pour la satisfaire, cause une émotion sublime. L’homme est placé
sur la terre entre l’infini des cieux et l’infini des abîmes; et sa vie,
dans le temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes parts
entouré par des idées et des objets sans bornes, des pensées
innombrables lui apparaissent, comme des milliers de lumières qui se
confondent et l’éblouissent.
Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se nomme lui-même,
avec raison, le disciple de Saïs, parce que c’est dans cette ville
qu’était fondé le temple d’Isis, et que les traditions qui nous restent
des mystères des Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient
une connaissance approfondie des lois de l’univers.
«L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des relations presque
aussi variées, presque aussi inconcevables que celles qu’il entretient
avec ses semblables, et comme elle se met à la portée des enfants, et se
complaît avec leurs simples cœurs, de même elle se montre sublime aux
esprits élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature prend
diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les uns que la joie et
la volupté, elle inspire aux autres la religion la plus pieuse, celle
qui donne à toute la vie une direction et un appui. Déjà chez les
peuples anciens, il y avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était
l’image de la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées
au festin qu’elle donne: l’air n’était, pour ces convives de
l’existence, qu’une boisson rafraîchissante; les étoiles, que des
flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit; et les plantes et
les animaux, que les magnifiques apprêts d’un splendide repas; la nature
ne s’offrait pas à leurs yeux comme un temple majestueux et tranquille,
mais comme le théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles.
«Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds s’occupaient
sans relâche à reconstruire le monde idéal, dont les traces avaient déjà
disparu; ils se partageaient en frères les travaux les plus sacrés; les
uns cherchaient à reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de
l’air; les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une race
plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les rochers en
édifices, et mettaient au jour les trésors cachés dans la terre. La
nature, civilisée par l’homme, sembla répondre à ses souhaits:
l’imagination de l’artiste osa l’interroger, et l’âge d’or parut
renaître à l’aide de la pensée.
«Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle. Une vie
poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse, toute la force et
toute la fleur de l’existence humaine, sont nécessaires pour la
comprendre, et le véritable observateur est celui qui sait découvrir
l’analogie de cette nature avec l’homme, et celle de l’homme avec le
ciel».
Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait se lasser de
lire, tant il est rempli d’idées qui excitent à la méditation; il
présente le tableau des effets nouveaux, dont l’enchaînement est conçu
sous de nouveaux rapports. Deux idées principales restent de son
ouvrage; les Indiens croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire
à celle qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux et dans
les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie. L’on peut
difficilement se figurer un système d’une plus profonde tristesse, et
les ouvrages des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit
voir partout, dans les animaux et les plantes, la pensée captive et le
sentiment renfermé, s’efforcer en vain de se dégager des formes
grossières et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est
plus consolant; il se représente la nature comme une métempsycose
ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu’à l’existence humaine,
il y a une promotion continuelle qui fait avancer le principe vital de
degrés en degrés, jusqu’au perfectionnement le plus complet.
Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme avait un
sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants, qu’il devinait,
par ses propres impressions, les secrets les plus cachés de la nature.
Ces facultés primitives se sont émoussées, et c’est souvent
l’irritabilité maladive des nerfs qui, en affaiblissant la puissance du
raisonnement, rend à l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la
plénitude même de ses forces. Les travaux des philosophes, des savants
et des poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride puissance
du raisonnement, sans obscurcir en rien les lumières. C’est ainsi que
l’imagination du monde ancien peut renaître, comme le phénix, des
cendres de toutes les erreurs.
La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je l’ai déjà
dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel tout est conduit
d’après de sages principes administratifs; mais c’est en vain qu’on veut
transporter ce système prosaïque dans la création. Le terrible ni même
le beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite, et
la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique pour qu’on
puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses
de ce monde.
Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression sur nous est
inexplicable; de certaines figures d’animaux, de certaines formes de
plantes, de certaines combinaisons de couleurs, révoltent nos sens, bien
que nous ne puissions nous rendre compte des causes de cette répugnance;
on dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes
rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies
du raisonnement ne puisse expliquer une telle association d’idées. La
physionomie de l’homme ne tient point uniquement, comme l’ont prétendu
quelques écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits; il
passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je ne sais quelle
expression de l’âme impossible à méconnaître, et c’est surtout dans la
figure humaine qu’on apprend ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu
dans les harmonies de l’esprit et du corps.
Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont quelque chose
de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu’ils paraissent
tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante
qui s’empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous
font sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter
comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de
métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous? il n’y a
pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre; pas une fleur dont les
sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne puisse
apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante
jalouse prête à percer le sein de l’homme, au moment même où il s’enivre
de ses dons.
Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l’on s’en tient à
l’enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on
considérer les animaux, sans se plonger dans l’étonnement que fait
naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves de
la nature dont l’homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils été créés?
Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un nuage obscur,
derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils
avec nous? Qu’est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau
survit à l’homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit
le cœur, quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de
l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d’où le
plus noble objet a disparu.
La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle
des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu’elle peut nous
faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et
s’entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont
pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons,
mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et
de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est
comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d’une
prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour
guider les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à la
nature.
Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir; elles se
referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler
en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans
l’obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées;
mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons
variés comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec
orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux,
pendant de certaines heures et de certaines saisons de l’année, est
d’accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions
qu’elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes
endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se
laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure.
La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un lien secret
réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu’elle se montre
redoutable ou charmante, l’unité sublime qui la caractérise se fait
toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les
torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la
forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant
l’image de la terre. Il est dit dans la _Genèse_, «que le Tout-Puissant
sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les
airs». Le ciel est en effet un noble allié de l’Océan; l’azur du
firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans
les nues. Quelquefois, quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la
mer frémit au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses
flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête.
M. de Humboldt dit, dans ses _Vues scientifiques et poétiques sur
l’Amérique méridionale_, qu’il a été témoin d’un phénomène observé dans
l’Égypte, et qu’on appelle _mirage_. Tout à coup, dans les déserts les
plus arides, la réverbération de l’air prend l’apparence des lacs ou de
la mer, et les animaux eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces
images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses figures que la
gelée trace sur le verre offrent encore un nouvel exemple de ces
analogies merveilleuses; les vapeurs condensées par le froid dessinent
des paysages semblables à ceux qui se font remarquer dans les contrées
septentrionales: des forêts de pins, des montagnes hérissées
reparaissent sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se plaît à
contrefaire ce que la nature animée a produit.
Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle semble vouloir
imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi un témoignage
singulier de sa correspondance avec eux. On raconte que, dans les îles
voisines du Japon, les nuages présentent aux regards l’aspect de
bâtiments réguliers. Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature,
et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que
l’existence même: la symétrie des formes, dans le règne végétal et
minéral, a servi de modèle aux architectes, et le reflet des objets et
des couleurs dans l’onde donne l’idée des illusions de la peinture; le
vent, dont le murmure se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous
révèle la musique; et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où
l’atmosphère est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie
plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme, afin de lui
apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle souffre.
Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de croire qu’elle
a pour unique but d’exciter en nous des sentiments élevés et nobles. Je
ne sais quel rapport existe entre les cieux et la fierté du cœur, entre
les rayons de la lune qui reposent sur la montagne et le calme de la
conscience, mais ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut
s’abandonner au tressaillement qu’ils causent; l’âme s’en trouvera bien.
Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble toucher de si
près à la terre, l’imagination se figure, par delà l’horizon, un asile
de l’espérance, une patrie de l’amour, et la nature semble répéter
silencieusement que l’homme est immortel.
La succession continuelle de mort et de naissance, dont le monde
physique est le théâtre, produirait l’impression la plus douloureuse, si
l’on ne croyait pas y voir la trace de la résurrection de toutes choses;
et c’est le véritable point de vue religieux de la contemplation de la
nature, que cette manière de la considérer. On finirait par mourir de
pitié, si l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable:
aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun arbre ne
tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus dans sa beauté n’excite
en nous une réflexion douloureuse. Enfin les objets inanimés eux-mêmes
font mal, quand leur décadence oblige à s’en séparer: la maison, les
meubles qui ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et
ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de sympathie
indépendante des souvenirs qu’ils retracent; on regrette la forme qu’on
leur a connue, comme si cette forme en faisait des êtres qui nous ont vu
vivre, et qui devaient nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour
antidote l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir, à
chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger l’éclat, et
les jouissances n’existeraient que l’instant qu’il nous faut pour sentir
qu’elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que l’abîme
des jours doit aussi dévorer.
Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui m’ont été
communiqués par un homme dont l’imagination est pensive et profonde; il
compare ensemble les ruines de la nature, celles de l’art et celles de
l’humanité. «Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes
poétiques, et les dernières mystérieuses». Une chose bien digne de
remarque, en effet, c’est l’action si différente des années sur la
nature, sur les ouvrages du génie et sur les créatures vivantes. Le
temps n’outrage que l’homme: quand les rochers s’écroulent, quand les
montagnes s’abîment dans les vallées, la terre change seulement de face;
un aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées, et la
force vivifiante subit une métamorphose, mais non un dépérissement; les
ruines des beaux-arts parlent à l’imagination, elle reconstruit ce que
le temps a fait disparaître, et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans
tout son éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les ruines
mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les monuments à demi
détruits, revêtus de toutes les beautés qu’on suppose toujours à ce
qu’on regrette: mais qu’il est loin d’en être ainsi des ravages de la
vieillesse!
A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage, dont la
mort a déjà pris possession: quelques physionomies échappent par la
splendeur de l’âme à la dégradation; mais la figure humaine, dans sa
décadence, prend souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la
pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur force et
leur agilité; mais l’incarnat de la vie ne se change point pour eux en
livides couleurs, et leurs yeux éteints ne ressemblent pas à des lampes
funéraires, qui jettent de pâles clartés sur un visage flétri.
Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein de l’homme, ni
l’admiration que font naître les bouleversements de la nature, ni
l’intérêt qu’excitent les débris des monuments, ne peuvent s’attacher au
corps inanimé de la plus belle des créatures. L’amour qui chérissait
cette figure enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et
rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne fasse frémir,
même ses amis.
Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction acharnée ainsi
sur la race humaine! n’est-ce pas pour annoncer à l’homme que sa vie est
ailleurs? La nature l’humilierait-elle à ce point, si la Divinité ne
voulait pas le relever?
Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports avec notre
âme et avec notre sort immortel; les objets physiques eux-mêmes ont une
destination qui ne se borne point à la courte existence de l’homme
ici-bas; ils sont là pour concourir au développement de nos pensées, à
l’œuvre de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent pas
être compris seulement d’après les lois de la matière, quelque bien
combinées qu’elles soient; ils ont un sens philosophique et un but
religieux, dont la contemplation la plus attentive ne pourra jamais
connaître toute l’étendue.