CHAPITRE VIII

De l’esprit de secte en Allemagne.

L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout genre sur la

destinée humaine. La vie active peut seule détourner notre intérêt de la

source des choses; mais tout ce qu’il y a de grand ou d’absurde en fait

d’idées est le résultat du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au

dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes religieuses

ou philosophiques, et leur donnent le nom de folies, et de folies

dangereuses. Il me semble que les égarements même de la pensée sont bien

moins à craindre pour le repos et la moralité des hommes, que l’absence

de la pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion qui

supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans cesse, et

souvent au hasard.

Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai, à des actions

violentes, mais c’est presque toujours parce qu’on a recherché les

avantages de ce monde à l’aide des opinions abstraites. Les systèmes

métaphysiques sont peu redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent

que quand ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de

ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les systèmes;

mais les hommes capables de s’attacher vivement à une opinion,

indépendamment des résultats qu’elle peut avoir, sont toujours d’une

noble nature.

Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers noms, ont

existé en Allemagne, n’ont presque point eu de rapport avec les affaires

politiques, et le genre de talent nécessaire pour entraîner les hommes à

des résolutions vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On

peut disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions

théologiques, sur l’idéalisme ou l’_empirisme_, sans qu’il en résulte

jamais rien que des livres.

L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup d’égards;

l’esprit de parti présente les opinions par ce qu’elles ont de saillant,

pour les faire comprendre au vulgaire; et l’esprit de secte, surtout en

Allemagne, tend toujours vers ce qu’il a de plus abstrait: il faut, dans

l’esprit de parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y

placer; les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se perdre

dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti excite dans les

hommes de certaines passions communes qui les réunissent en masse. Les

Allemands subdivisent tout, à force d’expliquer, de distinguer et de

commenter. Ils ont une sincérité philosophique singulièrement propre à

la recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la mettre en

œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre; l’esprit de parti

veut rallier. L’esprit de secte dispute sur les idées; l’esprit de parti

veut du pouvoir sur les hommes. Il y a de la discipline dans l’esprit de

parti, et de l’anarchie dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle

qu’elle soit, n’a presque rien à craindre de l’esprit de secte; on le

satisfait en laissant une grande latitude à la pensée: mais l’esprit de

parti n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces

conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu peut se créer

un empire, sans destituer un possesseur.

On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit de parti que de

l’esprit de secte: on s’y entend trop bien au réel de la vie, pour ne

pas transformer en action ce qu’on désire, et en pratique ce qu’on

pense; mais peut-être y est-on trop étranger à l’esprit de secte: on n’y

tient pas assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les

défendre; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre d’opinions,

afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes les circonstances. Il y

a plus de bonne foi dans l’esprit de secte que dans l’esprit de parti,

ainsi les Allemands doivent être bien plus propres à l’un qu’à l’autre.

Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et philosophiques

en Allemagne: premièrement, les différentes communions chrétiennes qui

ont existé, surtout à l’époque de la réformation, lorsque tous les

esprits se sont tournés vers les questions théologiques; secondement,

les associations secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes

particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans la première

classe les anabaptistes et les moraves; dans la seconde, la plus

ancienne des associations secrètes, les francs-maçons, et dans la

troisième, les différents genres d’illuminés.

Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire que

religieuse; et, comme ils durent leur existence à des passions

politiques et non à des opinions, ils passèrent avec les circonstances.

Les moraves, tout à fait étrangers aux intérêts de ce monde, sont, comme

je l’ai dit, une communion chrétienne de la plus grande pureté. Les

quakers portent au milieu de la société les principes des moraves:

ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester fidèles à ces

principes.

La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus sérieuse en Écosse

et en Allemagne qu’en France. Elle a existé dans tous les pays; mais il

paraît cependant que c’est de l’Allemagne surtout qu’est venue cette

association, transportée ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et

renouvelée à la mort de Charles Ier, par les partisans de la

restauration, qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul, pour

rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les francs-maçons,

surtout en Écosse, se rattachent de quelque manière à l’ordre des

Templiers. Lessing a écrit sur la franc-maçonnerie un dialogue où son

génie lumineux se fait éminemment remarquer. Il affirme que cette

association a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières

établies par la société; car si, sous quelques rapports, l’état social

forme un lien entre les hommes, en les soumettant à l’empire des lois,

il les sépare par les différences de rang et de gouvernement: cette

fraternité, véritable image de l’âge d’or, a été mêlée dans la

franc-maçonnerie à beaucoup d’autres idées qui sont aussi bonnes et

morales. On ne saurait se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature

des associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance;

mais ces associations sont très favorables au développement des

lumières; car tout ce que les hommes font par eux-mêmes et spontanément

donne à leur jugement plus de force et d’étendue.

Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique se

propagent par ce genre d’institutions, qui met les hommes en évidence

d’après leur valeur réelle, et non d’après leur rang dans le monde. Les

associations secrètes apprennent quelle est la puissance du nombre et de

la réunion, tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire, des

êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport, ces

associations pourraient avoir une grande influence dans l’État; mais il

est juste cependant de reconnaître que la franc-maçonnerie ne s’occupe

en général que des intérêts religieux et philosophiques.

Ses membres se divisent entre eux en deux classes; la franc-maçonnerie

philosophique, et la franc-maçonnerie hermétique ou égyptienne. La

première a pour objet l’église intérieure, ou le développement de la

spiritualité de l’âme; la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui

s’occupent des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre

autres, sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères

rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes.

De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations

secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement

dans la croyance à la spiritualité de l’âme; les mystères d’Éleusis,

chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient

fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant

aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à

Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc

de Brunswick; cette assemblée avait pour objet la réforme des

francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en

général, et celles de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup

sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales,

et souvent même celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la

vie: il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque

manière intime de se reconnaître et de s’entendre; et tous ceux dont le

caractère a quelque profondeur se croient des adeptes et cherchent à se

distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations

secrètes dégénèrent avec le temps; mais leur principe est presque

toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.

Il y a trois classes d’illuminés: les illuminés mystiques, les illuminés

visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob

Bœhme, et dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être

considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette Église

intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes

religieux; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la

nature interprétée par les dogmes de la religion.

Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois

Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire

apparaître des morts et opérer des miracles. Le feu roi de Prusse,

Frédéric-Guillaume, a été induit en erreur par la crédulité de ces

hommes, ou par leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les

illuminés idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires comme des

empiriques; ils méprisent leurs prétendus prodiges, et pensent que la

merveille des sentiments de l’âme doit l’emporter à elle seule sur

toutes les autres.

Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer de l’autorité

dans tous les États, et de se faire donner des places, ont pris le nom

d’illuminés; leur chef était un Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit

supérieur, et qui avait très bien senti la puissance qu’on pouvait

acquérir en réunissant les forces éparses des individus, et en les

dirigeant toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, flatte

l’amour-propre des hommes; et quand on leur dit qu’ils sont de quelque

chose dont leurs pareils ne sont pas, on acquiert toujours de l’empire

sur eux. L’amour-propre se blesse de ressembler à la multitude; et dès

qu’on veut donner des marques de distinction, connues ou cachées, on est

sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, la plus active de

toutes.

Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés que

quelques signes pour se reconnaître; mais les intérêts, et non les

opinions, leur servaient de point de ralliement. Ils avaient pour but,

il est vrai, de réformer l’ordre social sur de nouveaux principes;

toutefois, en attendant l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils

voulaient d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle

secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient d’eux-mêmes à

ses secrets: en Allemagne cependant, cette secte est la seule peut-être

qui ait été fondée sur une combinaison politique; toutes les autres sont

nées d’un enthousiasme quelconque, et n’ont eu que la recherche de la

vérité pour but.

Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets de la nature,

il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, etc. Il est probable

qu’il y a beaucoup de folie dans ces prétendues découvertes; mais qu’y

peut-on trouver d’effrayant? Si l’on arrivait à reconnaître dans les

phénomènes physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en aurait avec

raison de la joie. Il y a des moments où la nature paraît une machine

qui se meut constamment par les mêmes ressorts, et c’est alors que son

inflexible régularité fait peur; mais quand on croit entrevoir en elle

quelque chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare de

l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité.

Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques et

philosophiques, il y a toujours une tendance très marquée vers la

spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent deviner les secrets de la nature

sont très opposés aux matérialistes; car c’est toujours dans la pensée

qu’ils cherchent la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute

un tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de grandes

erreurs; mais il en est ainsi de tout ce qui est animé; dès qu’il y a

vie, il y a danger.

Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on

s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements de

l’esprit, comme la discipline commande à ceux du corps. Le problème

consiste donc à guider les facultés sans les comprimer; et l’on voudrait

qu’il fût possible adapter à l’imagination des hommes l’art encore

inconnu de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 51 / 59 题