De l’esprit de secte en Allemagne.
L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout genre sur la
destinée humaine. La vie active peut seule détourner notre intérêt de la
source des choses; mais tout ce qu’il y a de grand ou d’absurde en fait
d’idées est le résultat du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au
dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes religieuses
ou philosophiques, et leur donnent le nom de folies, et de folies
dangereuses. Il me semble que les égarements même de la pensée sont bien
moins à craindre pour le repos et la moralité des hommes, que l’absence
de la pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion qui
supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans cesse, et
souvent au hasard.
Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai, à des actions
violentes, mais c’est presque toujours parce qu’on a recherché les
avantages de ce monde à l’aide des opinions abstraites. Les systèmes
métaphysiques sont peu redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent
que quand ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de
ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les systèmes;
mais les hommes capables de s’attacher vivement à une opinion,
indépendamment des résultats qu’elle peut avoir, sont toujours d’une
noble nature.
Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers noms, ont
existé en Allemagne, n’ont presque point eu de rapport avec les affaires
politiques, et le genre de talent nécessaire pour entraîner les hommes à
des résolutions vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On
peut disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions
théologiques, sur l’idéalisme ou l’_empirisme_, sans qu’il en résulte
jamais rien que des livres.
L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup d’égards;
l’esprit de parti présente les opinions par ce qu’elles ont de saillant,
pour les faire comprendre au vulgaire; et l’esprit de secte, surtout en
Allemagne, tend toujours vers ce qu’il a de plus abstrait: il faut, dans
l’esprit de parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y
placer; les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se perdre
dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti excite dans les
hommes de certaines passions communes qui les réunissent en masse. Les
Allemands subdivisent tout, à force d’expliquer, de distinguer et de
commenter. Ils ont une sincérité philosophique singulièrement propre à
la recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la mettre en
œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre; l’esprit de parti
veut rallier. L’esprit de secte dispute sur les idées; l’esprit de parti
veut du pouvoir sur les hommes. Il y a de la discipline dans l’esprit de
parti, et de l’anarchie dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle
qu’elle soit, n’a presque rien à craindre de l’esprit de secte; on le
satisfait en laissant une grande latitude à la pensée: mais l’esprit de
parti n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces
conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu peut se créer
un empire, sans destituer un possesseur.
On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit de parti que de
l’esprit de secte: on s’y entend trop bien au réel de la vie, pour ne
pas transformer en action ce qu’on désire, et en pratique ce qu’on
pense; mais peut-être y est-on trop étranger à l’esprit de secte: on n’y
tient pas assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les
défendre; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre d’opinions,
afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes les circonstances. Il y
a plus de bonne foi dans l’esprit de secte que dans l’esprit de parti,
ainsi les Allemands doivent être bien plus propres à l’un qu’à l’autre.
Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et philosophiques
en Allemagne: premièrement, les différentes communions chrétiennes qui
ont existé, surtout à l’époque de la réformation, lorsque tous les
esprits se sont tournés vers les questions théologiques; secondement,
les associations secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes
particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans la première
classe les anabaptistes et les moraves; dans la seconde, la plus
ancienne des associations secrètes, les francs-maçons, et dans la
troisième, les différents genres d’illuminés.
Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire que
religieuse; et, comme ils durent leur existence à des passions
politiques et non à des opinions, ils passèrent avec les circonstances.
Les moraves, tout à fait étrangers aux intérêts de ce monde, sont, comme
je l’ai dit, une communion chrétienne de la plus grande pureté. Les
quakers portent au milieu de la société les principes des moraves:
ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester fidèles à ces
principes.
La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus sérieuse en Écosse
et en Allemagne qu’en France. Elle a existé dans tous les pays; mais il
paraît cependant que c’est de l’Allemagne surtout qu’est venue cette
association, transportée ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et
renouvelée à la mort de Charles Ier, par les partisans de la
restauration, qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul, pour
rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les francs-maçons,
surtout en Écosse, se rattachent de quelque manière à l’ordre des
Templiers. Lessing a écrit sur la franc-maçonnerie un dialogue où son
génie lumineux se fait éminemment remarquer. Il affirme que cette
association a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières
établies par la société; car si, sous quelques rapports, l’état social
forme un lien entre les hommes, en les soumettant à l’empire des lois,
il les sépare par les différences de rang et de gouvernement: cette
fraternité, véritable image de l’âge d’or, a été mêlée dans la
franc-maçonnerie à beaucoup d’autres idées qui sont aussi bonnes et
morales. On ne saurait se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature
des associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance;
mais ces associations sont très favorables au développement des
lumières; car tout ce que les hommes font par eux-mêmes et spontanément
donne à leur jugement plus de force et d’étendue.
Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique se
propagent par ce genre d’institutions, qui met les hommes en évidence
d’après leur valeur réelle, et non d’après leur rang dans le monde. Les
associations secrètes apprennent quelle est la puissance du nombre et de
la réunion, tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire, des
êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport, ces
associations pourraient avoir une grande influence dans l’État; mais il
est juste cependant de reconnaître que la franc-maçonnerie ne s’occupe
en général que des intérêts religieux et philosophiques.
Ses membres se divisent entre eux en deux classes; la franc-maçonnerie
philosophique, et la franc-maçonnerie hermétique ou égyptienne. La
première a pour objet l’église intérieure, ou le développement de la
spiritualité de l’âme; la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui
s’occupent des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre
autres, sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères
rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes.
De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations
secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement
dans la croyance à la spiritualité de l’âme; les mystères d’Éleusis,
chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient
fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant
aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à
Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc
de Brunswick; cette assemblée avait pour objet la réforme des
francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en
général, et celles de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup
sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales,
et souvent même celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la
vie: il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque
manière intime de se reconnaître et de s’entendre; et tous ceux dont le
caractère a quelque profondeur se croient des adeptes et cherchent à se
distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations
secrètes dégénèrent avec le temps; mais leur principe est presque
toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.
Il y a trois classes d’illuminés: les illuminés mystiques, les illuminés
visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob
Bœhme, et dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être
considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette Église
intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes
religieux; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la
nature interprétée par les dogmes de la religion.
Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois
Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire
apparaître des morts et opérer des miracles. Le feu roi de Prusse,
Frédéric-Guillaume, a été induit en erreur par la crédulité de ces
hommes, ou par leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les
illuminés idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires comme des
empiriques; ils méprisent leurs prétendus prodiges, et pensent que la
merveille des sentiments de l’âme doit l’emporter à elle seule sur
toutes les autres.
Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer de l’autorité
dans tous les États, et de se faire donner des places, ont pris le nom
d’illuminés; leur chef était un Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit
supérieur, et qui avait très bien senti la puissance qu’on pouvait
acquérir en réunissant les forces éparses des individus, et en les
dirigeant toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, flatte
l’amour-propre des hommes; et quand on leur dit qu’ils sont de quelque
chose dont leurs pareils ne sont pas, on acquiert toujours de l’empire
sur eux. L’amour-propre se blesse de ressembler à la multitude; et dès
qu’on veut donner des marques de distinction, connues ou cachées, on est
sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, la plus active de
toutes.
Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés que
quelques signes pour se reconnaître; mais les intérêts, et non les
opinions, leur servaient de point de ralliement. Ils avaient pour but,
il est vrai, de réformer l’ordre social sur de nouveaux principes;
toutefois, en attendant l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils
voulaient d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle
secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient d’eux-mêmes à
ses secrets: en Allemagne cependant, cette secte est la seule peut-être
qui ait été fondée sur une combinaison politique; toutes les autres sont
nées d’un enthousiasme quelconque, et n’ont eu que la recherche de la
vérité pour but.
Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets de la nature,
il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, etc. Il est probable
qu’il y a beaucoup de folie dans ces prétendues découvertes; mais qu’y
peut-on trouver d’effrayant? Si l’on arrivait à reconnaître dans les
phénomènes physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en aurait avec
raison de la joie. Il y a des moments où la nature paraît une machine
qui se meut constamment par les mêmes ressorts, et c’est alors que son
inflexible régularité fait peur; mais quand on croit entrevoir en elle
quelque chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare de
l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité.
Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques et
philosophiques, il y a toujours une tendance très marquée vers la
spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent deviner les secrets de la nature
sont très opposés aux matérialistes; car c’est toujours dans la pensée
qu’ils cherchent la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute
un tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de grandes
erreurs; mais il en est ainsi de tout ce qui est animé; dès qu’il y a
vie, il y a danger.
Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on
s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements de
l’esprit, comme la discipline commande à ceux du corps. Le problème
consiste donc à guider les facultés sans les comprimer; et l’on voudrait
qu’il fût possible adapter à l’imagination des hommes l’art encore
inconnu de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs.