Des Philosophes religieux appelés Théosophes.
Lorsque j’ai rendu compte de la philosophie moderne des Allemands, j’ai
essayé de tracer une ligne de démarcation entre celle qui s’attache à
pénétrer les secrets de l’univers, et celle qui se borne à l’examen de
la nature de notre âme. La même distinction se fait remarquer parmi les
écrivains religieux: les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres
précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur notre cœur:
les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne, Saint-Martin, en France,
et bien d’autres encore, ont cru trouver dans la révélation du
christianisme, des paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler
les lois de la création. Il faut en convenir, quand on commence à
penser, il est difficile de s’arrêter; et soit que la réflexion conduise
au scepticisme, soit qu’elle mène à la foi la plus universelle, on est
souvent tenté de passer des heures entières, comme les faquirs, à se
demander ce que c’est que la vie. Loin de dédaigner ceux qui sont ainsi
dévorés par la contemplation, on ne peut s’empêcher de les considérer
comme les véritables seigneurs de l’espèce humaine, auprès desquels ceux
qui existent sans réfléchir ne sont que des serfs attachés à la glèbe.
Mais comment peut-on se flatter de donner quelque consistance à ces
pensées, qui, semblables aux éclairs, replongent dans les ténèbres,
après avoir un moment jeté sur les objets d’incertaines lueurs.
Il peut être intéressant, toutefois, d’indiquer la direction principale
des systèmes des théosophes, c’est-à-dire des philosophes religieux, qui
n’ont cessé d’exister en Allemagne depuis l’établissement du
christianisme, et surtout depuis la renaissance des lettres. La plupart
des philosophes grecs ont fondé le système du monde sur l’action des
éléments; et si l’on en excepte Pythagore et Platon, qui tenaient de
l’Orient leur tendance à l’idéalisme, les penseurs de l’antiquité
expliquent tous l’organisation de l’univers par des lois physiques. Le
christianisme, en allumant la vie intérieure dans le sein de l’homme,
devait exciter les esprits à s’exagérer le pouvoir de l’âme sur le
corps; les abus auxquels les doctrines les plus pures sont sujettes ont
amené les visions, la magie blanche (c’est-à-dire celle qui attribue à
la volonté de l’homme, sans l’intervention des esprits infernaux, la
possibilité d’agir sur les éléments), toutes les rêveries bizarres enfin
qui naissent de la conviction que l’âme est plus forte que la nature.
Les secrets d’alchimistes, de magnétiseurs et d’illuminés, s’appuient
presque tous sur cet ascendant de la volonté qu’ils portent beaucoup
trop loin, mais qui tient de quelque manière néanmoins à la grandeur
morale de l’homme.
Non seulement le christianisme, en affirmant la spiritualité de l’âme, a
porté les esprits à croire à la puissance illimitée de la foi religieuse
ou philosophique, mais la révélation a paru à quelques hommes un miracle
continuel qui pouvait se renouveler pour chacun d’eux, et quelques-uns
ont cru sincèrement qu’une divination surnaturelle leur était accordée,
et qu’il se manifestait en eux des vérités dont ils étaient plutôt les
témoins que les inventeurs. Le plus fameux de ces philosophes religieux,
c’est Jacob Bœhme, un cordonnier allemand, qui vivait au commencement du
dix-septième siècle; il a fait tant de bruit dans son temps, que Charles
Ier envoya un homme exprès à Görlitz, lieu de sa demeure, pour étudier
son livre et le rapporter en Angleterre. Quelques-uns de ses écrits ont
été traduits en français par M. de Saint-Martin: ils sont très
difficiles à comprendre; cependant l’on ne peut s’empêcher de s’étonner
qu’un homme sans culture d’esprit ait été si loin dans la contemplation
de la nature. Il la considère en général comme un emblème des principaux
dogmes du christianisme; partout il croit voir dans les phénomènes du
monde les traces de la chute de l’homme et de sa régénération, les
effets du principe de la colère et de celui de la miséricorde; et tandis
que les philosophes grecs tâchaient d’expliquer le monde par le mélange
des éléments de l’air, de l’eau et du feu, Jacob Bœhme n’admet que la
combinaison des forces morales, et s’appuie sur des passages de
l’Évangile pour interpréter l’univers.
De quelque manière que l’on considère ces singuliers écrits qui, depuis
deux cents ans, ont toujours trouvé des lecteurs, ou plutôt des adeptes,
on ne peut s’empêcher de remarquer les deux routes opposées que suivent,
pour arriver à la vérité, les philosophes spiritualistes, et les
philosophes matérialistes. Les uns croient que c’est en se dérobant à
toutes les impressions du dehors, et en se plongeant dans l’extase de la
pensée, qu’on peut deviner la nature: les autres prétendent qu’on ne
saurait trop se garder de l’enthousiasme et de l’imagination, dans
l’examen des phénomènes de l’univers; l’on dirait que l’esprit humain a
besoin de s’affranchir du corps ou de l’âme, pour comprendre la nature,
tandis que c’est dans la mystérieuse réunion des deux que consiste le
secret de l’existence.
Quelques savants, en Allemagne, affirment qu’on trouve, dans les
ouvrages de Jacob Bœhme, des vues très profondes sur le monde physique;
l’on peut dire au moins qu’il y a autant d’originalité dans les
hypothèses des philosophes religieux sur la création, que dans celles de
Thalès, de Xénophane, d’Aristote, de Descartes et de Leibnitz. Les
théosophes déclarent que ce qu’ils pensent leur a été révélé, tandis que
les philosophes en général se croient uniquement conduits par leur
propre raison; mais puisque les uns et les autres aspirent à connaître
le mystère des mystères, que signifient à cette hauteur les mots de
raison et de folie? et pourquoi flétrir de la dénomination d’insensés
ceux qui croient trouver dans l’exaltation de grandes lumières? C’est un
mouvement de l’âme d’une nature très remarquable, et qui ne lui a
sûrement pas été donné seulement pour le combattre.