De la douleur.
On a beaucoup blâmé cet axiome des mystiques _que la douleur est un
bien_; quelques philosophes de l’antiquité ont affirmé qu’elle n’était
pas un mal; il est pourtant bien plus difficile de la considérer avec
indifférence qu’avec espoir[20]. En effet, si l’on n’était pas persuadé
que le malheur est un moyen de perfectionnement, à quel excès
d’irritation ne nous porterait-il pas? Pourquoi donc nous appeler à la
vie pour nous faire dévorer par elle? pourquoi concentrer tous les
tourments et toutes les merveilles de l’univers dans un faible cœur qui
redoute et qui désire? pourquoi nous donner la puissance d’aimer, et
nous arracher ensuite tout ce que nous avons chéri? enfin, pourquoi la
mort, la terrible mort? lorsque l’illusion de la terre nous la fait
oublier, comme elle se rappelle à nous! C’est au milieu de toutes les
splendeurs de ce monde qu’elle déploie son drapeau funeste.
[20] Le chancelier Bacon dit que les prospérités sont les bénédictions
de l’Ancien Testament, et les adversités celles du Nouveau.
Così trapassa al trapassar d’un giorno
Della vita mortal il fiore e’l verde;
Ne perchè faccia indietro April ritorno,
Si rinfiora ella mai ne si rinverde[21].
[21] Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle;
c’est en vain que le mois du printemps revient à son tour, elle ne
reprend jamais ni sa verdure ni ses fleurs. (_Vers du Tasse, chantés
dans les jardins d’Armide_).
On a vu dans une fête cette princesse[22] qui, mère de huit enfants,
réunissait encore le charme d’une beauté parfaite à toute la dignité des
vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les sons mélodieux de la
musique signalèrent ces moments consacrés à la joie. Des fleurs ornaient
sa tête charmante, et la parure et la danse devaient lui rappeler les
premiers jours de sa jeunesse; cependant, elle semblait déjà craindre
les plaisirs mêmes auxquels tant de succès auraient pu l’attacher.
Hélas! de quelle manière ce vague pressentiment s’est réalisé! Tout à
coup les flambeaux sans nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont
devenir des flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances
prendront la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste! et qui
pourrait se lasser d’y réfléchir? Non, jamais les grandeurs et les
misères humaines n’ont été rapprochées de si près; et notre mobile
pensée, si facilement distraite des sombres menaces de l’avenir, a été
frappée dans la même heure par toutes les images brillantes et terribles
que la destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du temps.
[22] La princesse Pauline de Schwartzenberg.
Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne devait mourir que
de son choix: elle était en sûreté, elle pouvait renouer le fil de la
vie si vertueuse qu’elle menait depuis quinze années; mais une de ses
filles était encore en danger, et l’être le plus délicat et le plus
timide se précipite au milieu de flammes qui feraient reculer les
guerriers. Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû sentir!
Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter? Qui pourrait
compter assez sur son âme, pour ne pas craindre les frissonnements que
la nature fait naître à l’aspect d’une mort atroce? Une femme les a
bravés; et bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte
fut maternel; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru devant Dieu,
et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle sur la terre qu’au
chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place où cet ange avait
péri. Ah! tout ce qu’il y a d’horrible dans ce tableau est adouci par
les rayons de la gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais
la sainte des mères; et si leurs regards n’osaient encore s’élever
jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure, et lui
demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour leurs enfants.
Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que
dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes? que
dirait-on à ceux qui l’ont aimée? et de quel désespoir, de quel effroi
du sort et de ses perfides secrets l’âme ne serait-elle pas remplie!
Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure foudroierait la
pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous affranchît du hasard.
N’a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une
douleur, où l’on n’avait d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer
à souffrir? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout; mais
savent-ils ce qu’elle est? savent-ils si cette mort est le néant? et
dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans guide ne peut-elle
pas nous entraîner!
Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie passionnée peuvent
amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal
irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l’expiation
religieuse, s’en consolerait-il jamais? Quand la victime est là, dans le
cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication avec elle, si
Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si
le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur:--C’en est
assez;--au repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal
avantage de la religion est de réveiller les remords; mais c’est aussi
bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes dans lesquelles
règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une active
mort, et sur lesquelles le souvenir s’acharne comme un vautour; c’est
pour elles que la religion est un soulagement du remords.
Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses,
fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les
beaux-arts, qui redoublent la puissance de l’imagination, accroissent
avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune,
quand l’âme n’est plus en harmonie avec elle; son calme, qu’on trouvait
doux, irrite comme l’indifférence; les merveilles de l’univers
s’obscurcissent à nos regards; tout semble apparition, même au milieu de
l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l’obscurité recelait quelque
secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil
du cœur. Où fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais
l’anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le
désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de
l’éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon
Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel? Celui
qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur
humain que les plus profonds penseurs du siècle.
Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit; il l’est encore
moins que la sévérité des principes religieux soit à craindre. Je ne
connais qu’une sévérité redoutable pour les âmes sensibles, c’est celle
des gens du monde; ce sont eux qui ne conçoivent rien, qui n’excusent
rien de ce qui est involontaire; ils se sont fait un cœur humain à leur
gré, pour le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on
disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient beaucoup
d’admiration: «Il vous est facile de comprendre l’homme que vous avez
créé; mais celui qui est, vous ne le connaissez pas».
La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire de certains
dilemmes sur toutes les situations malheureuses de la vie, afin de se
débarrasser le plus tôt qu’il est possible de la pitié qu’elles exigent
d’eux. _Il n’y a que deux partis à prendre, disent-ils, il faut qu’on
soit tout un ou tout autre; il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher;
il faut se consoler de ce qui est irrévocable._ Ou bien, _qui veut le
but, veut les moyens; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne
peut se passer_, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre qui ont
tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le code de la sagesse
vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre ces axiomes et les angoisses
du cœur? Tout cela sert très bien dans les affaires communes de la vie;
mais comment appliquer de tels conseils aux peines morales? Elles
varient toutes selon les individus, et se composent de mille
circonstances diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le plus
intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec nous. Chaque
caractère est presque un monde nouveau pour qui sait observer avec
finesse, et je ne connais dans la science du cœur humain aucune idée
générale qui s’applique complètement aux exemples particuliers.
Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les situations et
à toutes les manières de sentir! En lisant les rêveries de J.-J.
Rousseau, cet éloquent tableau d’un être en proie à une imagination plus
forte que lui, je me suis demandé comment un homme d’esprit formé par le
monde, et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau?
Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait dit l’objet de
l’envie universelle, et la victime d’une conjuration qui s’étendait
depuis le peuple jusqu’aux rois; il aurait prétendu que tous ses amis
l’avaient trahi, et que les services mêmes qu’on lui rendait étaient des
pièges: qu’aurait alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit
formé par la société?
«Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet que vous
croyez produire; vous êtes sans doute un homme fort distingué, mais
comme chacun de nous a pourtant des affaires et même des idées à soi, un
livre ne remplit pas toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la
paix, et même de moindres intérêts, mais qui nous concernent
personnellement, nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain, quelque
célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est vrai, mais tous les
pays doivent être égaux à un philosophe comme vous; et à quoi
serviraient donc la morale et la religion que vous développez si bien
dans vos écrits, si vous ne saviez pas supporter les revers qui vous ont
atteint? Sans doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères
les hommes de lettres; mais cela ne peut s’étendre aux classes de la
société qui s’embarrassent fort peu de la littérature; d’ailleurs, si la
célébrité vous importune réellement, rien de si facile que d’y échapper.
N’écrivez plus; au bout de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez
aussi tranquille que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que
vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de vous rendre
service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait une légère nuance
d’exaltation romanesque dans votre manière de juger vos relations
personnelles? Il faut votre belle imagination pour composer _la Nouvelle
Héloïse_; mais un peu de raison est nécessaire dans les affaires
d’ici-bas, et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles
sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre avec eux; mais
vous seriez bien insensé de vous en affliger; car, de deux choses l’une,
ou ils sont dignes de votre estime, et dans ce cas vous auriez tort de
les soupçonner; ou si vos soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas
alors regretter de tels amis».
Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien pu prendre un
troisième parti, celui de se jeter dans la rivière. Mais que lui aurait
dit le solitaire religieux?
«Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est vrai qu’on
vous y veuille du mal; mais s’il en était ainsi, vous auriez cela de
commun avec tous les bons qui cependant ont pardonné à leurs ennemis,
car Jésus-Christ et Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple.
Il faut que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve
des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants:--_Les
malheureux! ils n’aiment pas_; et cependant les méchants vivent aussi,
pour qu’ils aient le temps de se repentir.
«Vous avez reçu du ciel des dons admirables; s’ils vous ont servi à
faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà joui d’avoir été un
soldat de la vérité sur la terre? Si vous avez attendri les cœurs par
une éloquence entraînante, vous obtiendrez pour vous quelques-unes des
larmes que vous avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous,
mais des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous
avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons vous consoler
vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me faire entendre de vous!
C’est une belle chose que le talent, mon fils; les hommes cherchent
souvent à le dénigrer; ils vous disent à tort que nous le condamnons au
nom de Dieu; cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui
inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez supporter
l’envie, car une telle supériorité vaut bien les peines qu’elle peut
faire éprouver.
«Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à vos peines, et
voilà ce qui leur donne de l’amertume; car toutes les douleurs qui sont
restées humbles font couler doucement nos pleurs; mais il y a du poison
dans l’orgueil, et l’homme devient insensé quand il s’y livre: c’est un
ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre.
«Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême de l’âme. Il y
a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le talent de l’exprimer;
remerciez Dieu de qui vous tenez le charme de ces paroles faites pour
enchanter l’imagination des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment
qui vous les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous
restez toujours religieusement bon; les méchants mêmes se lassent de
faire du mal, leur propre venin les épuise; et puis Dieu n’est-il pas là
pour avoir soin du passereau qui tombe, et du cœur de l’homme qui
souffre?
«Vous dites que vos amis veulent vous trahir; prenez garde de les
accuser injustement: malheur à celui qui aurait repoussé une affection
véritable, car ce sont les anges du ciel qui nous l’envoient; ils se
sont réservé cette part dans le destin de l’homme! Ne permettez pas à
votre imagination de vous égarer; il faut la laisser planer dans les
régions des nuages, mais il n’y a que le cœur pour juger un autre cœur;
et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez une amitié sincère:
car la beauté de l’âme consiste dans sa généreuse confiance, et la
prudence humaine est figurée par un serpent.
«Il se peut toutefois qu’en expiation de quelques égarements dont vos
grandes facultés ont été la cause, vous soyez condamné sur cette terre à
boire la coupe empoisonnée de la trahison d’un ami. S’il en est ainsi,
je vous plains, la Divinité même vous a plaint en vous punissant: mais
ne vous révoltez pas contre ses coups; aimez encore, bien qu’aimer ait
déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus profonde, dans l’isolement
le plus cruel, il ne faut pas laisser tarir en soi la source des
affections dévouées. Pendant longtemps on ne croit pas que Dieu puisse
être aimé comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond, des
regards qui se confondent avec les nôtres, paraissent pleins de vie,
tandis que le ciel immense se tait: mais par degrés l’âme s’élève
jusqu’à sentir son Dieu près d’elle comme un ami.
«Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière à toutes nos
pensées: il faut prier, car alors on n’est plus seul; et quand la
résignation descendra doucement en vous, tournez vos regards vers la
nature: on dirait que chacun y retrouve le passé de sa vie, quand il
n’en existe plus de traces parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme
à vos plaisirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt
brillants que le vent fait disparaître; et soit que la mort vous ait
ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore, ait déchiré vos
liens avec eux, vous apercevrez dans les étoiles leur image divinisée;
ils vous apparaîtront tels que vous les reverrez un jour».