CHAPITRE V

De la disposition religieuse appelée _mysticité_.

La disposition religieuse appelée _mysticité_ n’est qu’une manière plus

intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de

mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques

professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part.

Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la

religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de

plus simple et de plus inexplicable: il faut distinguer cependant les

_théosophes_, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie

philosophique, tels que Jacob Bœhme, Saint-Martin, etc., des simples

mystiques; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les

seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église,

Thomas A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc.; et, chez les

protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été

des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisaient de la religion un

amour, et la mêlaient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs

actions.

Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine des

mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les

agitations des passions ne laissent point de calme: la tranquillité de

la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme; ce n’est

que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du

mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois,

dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être; mais le souvenir et

l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui

les ont éprouvées.

Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du

hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent être, pour

ainsi dire, des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui

dispose de notre existence! quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas

éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre

sort? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être livré, si

notre raison disposait seule de notre destinée dans ce monde? Mais si

l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour

le bonheur, la pureté de l’intention, et la résignation à l’événement,

quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup

de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne

rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui

engendre en nous les sentiments les plus amers; et la colère de Satan

n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne

pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre.

L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul

hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui de la volonté, dont il a

fait don à l’homme; quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en

effet, présenter à la Divinité? Le culte, l’encens, les hymnes ont

presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et

c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques; mais se

résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est

l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois

sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation,

la jeunesse, l’âge mûr, et la vieillesse: heureux ceux qui se soumettent

à la première!

C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la blessure:

l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir

sur lui selon l’intention de celui qui l’envoie; il se sert de tous les

moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager: mais

quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté

suprême y sont empreints.

Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort?

Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a

point d’armes contre elles: d’où vient donc que chacun se révolte contre

les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur

universel? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on

permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de

privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos

semblables, sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que

nos malheurs particuliers; et cependant ils n’excitent presque jamais en

nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il

faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent

la condition de l’humanité en général? C’est qu’on croit trouver de

l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme,

de vouloir juger la Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle! Que

sait-il de ce qu’éprouve un autre? que sait-il de lui-même? que sait-il

de rien, excepté de son sentiment intérieur? Et ce sentiment, plus il

est intime, plus il contient le secret de notre félicité; car n’est-ce

pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le

malheur? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la

source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux

sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui

d’amour-propre tous les penchants égoïstes: de quelque manière que le

sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de

l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le

malaise inquiet.

C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la Providence, que

de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements:

leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une

égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées,

non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le

perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner

attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus

parfaitement distincts, l’un qui semble en entier soumis aux causes et

aux effets naturels, l’autre dont la tendance tout à fait mystérieuse ne

se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice,

dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en

place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, même dans

cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce

qu’on désirait. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle

l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine; car les

prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si

elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de

grandes fautes: on se croirait alors abandonné par la main de celui qui

nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir.

Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce monde, et s’il

n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie

avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement

que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes

et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a

revêtues, selon les temps et selon les pays; il peut se dépraver par la

terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance; mais il consiste

toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les

événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort, c’est en

agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui

tient à la conduite de la vie; mais quand cette ménagère de l’existence

l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient

toujours à l’amour, et ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour

dans sa pureté la plus parfaite.

L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des

chrétiens mystiques; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander

telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des

lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit _que la prière était la

respiration de l’âme_. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus

qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du

christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque

fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il

n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et

l’homme, la prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue; mais elle

devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la

Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait

nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous

viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent,

sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de

la vie.

Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine entièrement

fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, ont tiré parti de ces secours

inattendus pour se faire des illusions de tout genre: ils se sont crus

des élus ou des prophètes; ils se sont imaginés qu’ils avaient des

visions; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes.

Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la

forme même de l’humilité! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est

plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils

sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire

les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion.

En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n’être pas

attendri! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant

d’indulgence? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles

de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions

chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus

de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.

Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait à prévoir

ce qui tient à de si grandes choses: néanmoins j’oserai dire que tout

tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul

a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères

qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé.

C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à

l’autre, cherchent à rassembler dans un même foyer les rayons épars de

la littérature, de la philosophie et de la religion.

On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse,

appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité

nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en

nous les passions individuelles, pour qu’on n’ait pas beaucoup à

craindre d’un sentiment qui les calme.

Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des

trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul

ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de

son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a

pas reçu de la nature; et de combien d’autres circonstances impérieuses

encore la vie n’est-elle pas composée? Si notre sort consiste en cent

lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de

nous; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la faible portion

qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur

cette faible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la

liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est

l’accomplissement du devoir: l’issue de toutes les autres résolutions

dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien.

La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement: et

la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie

inattendue.

La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le

détachement de soi, et que cela semble, avec raison, fort difficile:

mais elle est dans le fait la plus douce de toutes; elle consiste dans

ce proverbe, _faire de nécessité vertu_: faire de nécessité vertu, dans

le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce

monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les

écrivains mystiques n’exigent rien au delà de la ligne du devoir, telle

que tous les hommes honnêtes l’ont tracée; ils ne commandent point de se

faire des peines à soi-même; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler

sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive.

Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui réunit le

calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens!--Elle empêche

d’aimer, dira-t-on.--Ah! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui

refroidit l’âme: un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections

qu’aucun genre d’opinions austères: les déserts même de la Thébaïde

n’affaiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche

d’aimer, que la misère du cœur.

L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la mysticité.

Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop

indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions

intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs

propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait

assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière

d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettait que

le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulterait

non seulement une foule d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut

pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les

œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité sont d’un

ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs; mais il y aurait

aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tuerait de cette manière la

puissance des remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination,

des moments d’attendrissement religieux? Qui n’a pas quelquefois prié

avec ardeur? Et si cela suffisait pour être dispensé de la stricte

observance des devoirs, la plupart des poètes pourraient se croire plus

religieux que saint Vincent de Paul.

Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de

voir; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers

dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte

le plus sévère: ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la

pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en

tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours

du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, parce qu’ils en

étudient les causes.

On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens,

d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité, quelle qu’elle

soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal

comprise, conduisait un peu trop souvent à la soumission aux volontés

des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour

le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler

dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes

les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté

ou à l’oppression du genre humain, ce serait prendre la faiblesse de

caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en diffère davantage.

L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux,

et la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce qu’il est

fort dans ce monde.

Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avait le plus

d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur: or, pour

les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu

confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car

cet orgueil consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité

dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du

penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés

par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont

agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé

sans avoir des reproches à se faire: mais quand le courage de la

conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec

celui-là.

De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme,

c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi

lesquels on doit citer Tauler, avaient écrit sur la religion dans ce

sens. Depuis Luther, les Moraves ont manifesté cette disposition plus

qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a

combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les

théologiens berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la

religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. Plusieurs

poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs

écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans

le Nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme

étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les

Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers

une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les

cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie

avec le mysticisme en religion; l’un place toute la réalité des choses

de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du

ciel dans le sentiment.

Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui

fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur;

et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a

tant d’intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres,

d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique,

intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étaient doués

d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui,

c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets

extérieurs; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se

fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une

lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très décidée à

ceux mêmes qui ne l’avaient pas reçue de la nature: ils s’appliquent à

l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent

autant de peine pour connaître les passions, afin de les apaiser, que

les hommes du monde pour s’en servir.

Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts dans le

caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure: mais est-ce à leur

doctrine qu’il faut s’en prendre? On rend à la religion un singulier

hommage, par l’exigence qu’on manifeste envers tous les hommes

religieux, du moment qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents,

s’ils ont des torts et des faiblesses; et cependant rien ne peut changer

en entier la condition humaine: si la religion donnait toujours la

perfection morale, et si la vertu conduisait toujours au bonheur, le

choix de la volonté ne serait plus libre, car les motifs qui agiraient

sur elle seraient trop puissants.

La religion dogmatique est un commandement; la religion mystique se

fonde sur l’expérience intime de notre cœur; la prédication doit

nécessairement se ressentir de la direction que suivent à cet égard les

ministres de l’Évangile, et peut-être serait-il à désirer qu’on aperçût

davantage dans leur manière de prêcher l’influence des sentiments qui

commencent à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque genre est

abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres se sont acquis une

juste réputation par l’éloquence de la chaire, et l’on peut lire sur

tous les sujets une foule de sermons qui renferment d’excellentes

choses; néanmoins, quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il

importe encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces moyens

consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse. Presque tous les

hommes en savent à peu près autant les uns que les autres sur les

inconvénients et les avantages du vice et de la vertu; mais ce dont tout

le monde a besoin, c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec

laquelle on peut lutter contre les penchants orageux de notre nature.

S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes, pourquoi

les parties du culte qui ne sont que des chants et des cérémonies

porteraient-elles autant et plus que les sermons au recueillement de la

piété? La plupart des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les

mauvais penchants, au lieu de montrer comment on y succombe et comment

on y résiste; la plupart des prédicateurs sont des juges qui instruisent

le procès de l’homme: mais les prêtres de Dieu doivent nous dire ce

qu’ils souffrent et ce qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur

caractère par de certaines pensées: enfin nous attendons d’eux les

mémoires secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité.

Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement de

chaque individu que dans celui des États. L’art social a besoin de

mettre en mouvement des intérêts animés, pour alimenter la vie humaine;

il en est de même des instituteurs religieux de l’homme; ils ne peuvent

le préserver des passions qu’en excitant dans son cœur une extase vive

et pure: les passions valent encore mieux, sous beaucoup de rapports,

qu’une apathie servile, et rien ne peut les dompter qu’un sentiment

profond, dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec

autant de force et de vérité qu’on en a mis à décrire le charme des

affections terrestres.

Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une alliance

naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques ont presque tous

de l’attrait pour la poésie et pour les beaux-arts; leurs idées sont en

accord avec la vraie supériorité dans tous les genres, tandis que

l’incrédule médiocrité mondaine en est l’ennemie; elle ne peut souffrir

ceux qui veulent pénétrer dans l’âme; comme elle a mis ce qu’elle avait

de mieux au dehors, loucher au fond, c’est découvrir sa misère.

La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la vraie poésie

ont, à beaucoup d’égards, le même but et la même source; ces

philosophes, ces chrétiens et ces poètes, se réunissent tous dans un

commun désir. Ils voudraient substituer au factice de la société, non

l’ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui

ramenât à la simplicité par la perfection même des lumières; ils

voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincères et

généreux, de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits

sans idées, de tous ces moqueurs sans gaîté, de tous ces épicuriens sans

imagination, qu’on appelle l’espèce humaine, faute de mieux.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 48 / 59 题