De la disposition religieuse appelée _mysticité_.
La disposition religieuse appelée _mysticité_ n’est qu’une manière plus
intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de
mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques
professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part.
Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la
religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de
plus simple et de plus inexplicable: il faut distinguer cependant les
_théosophes_, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie
philosophique, tels que Jacob Bœhme, Saint-Martin, etc., des simples
mystiques; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les
seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église,
Thomas A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc.; et, chez les
protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été
des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisaient de la religion un
amour, et la mêlaient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs
actions.
Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine des
mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les
agitations des passions ne laissent point de calme: la tranquillité de
la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme; ce n’est
que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du
mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois,
dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être; mais le souvenir et
l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui
les ont éprouvées.
Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du
hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent être, pour
ainsi dire, des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui
dispose de notre existence! quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas
éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre
sort? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être livré, si
notre raison disposait seule de notre destinée dans ce monde? Mais si
l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour
le bonheur, la pureté de l’intention, et la résignation à l’événement,
quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup
de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne
rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui
engendre en nous les sentiments les plus amers; et la colère de Satan
n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne
pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre.
L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul
hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui de la volonté, dont il a
fait don à l’homme; quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en
effet, présenter à la Divinité? Le culte, l’encens, les hymnes ont
presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et
c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques; mais se
résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est
l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois
sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation,
la jeunesse, l’âge mûr, et la vieillesse: heureux ceux qui se soumettent
à la première!
C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la blessure:
l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir
sur lui selon l’intention de celui qui l’envoie; il se sert de tous les
moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager: mais
quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté
suprême y sont empreints.
Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort?
Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a
point d’armes contre elles: d’où vient donc que chacun se révolte contre
les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur
universel? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on
permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de
privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos
semblables, sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que
nos malheurs particuliers; et cependant ils n’excitent presque jamais en
nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il
faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent
la condition de l’humanité en général? C’est qu’on croit trouver de
l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme,
de vouloir juger la Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle! Que
sait-il de ce qu’éprouve un autre? que sait-il de lui-même? que sait-il
de rien, excepté de son sentiment intérieur? Et ce sentiment, plus il
est intime, plus il contient le secret de notre félicité; car n’est-ce
pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le
malheur? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la
source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux
sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui
d’amour-propre tous les penchants égoïstes: de quelque manière que le
sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de
l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le
malaise inquiet.
C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la Providence, que
de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements:
leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une
égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées,
non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le
perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner
attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus
parfaitement distincts, l’un qui semble en entier soumis aux causes et
aux effets naturels, l’autre dont la tendance tout à fait mystérieuse ne
se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice,
dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en
place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, même dans
cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce
qu’on désirait. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle
l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine; car les
prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si
elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de
grandes fautes: on se croirait alors abandonné par la main de celui qui
nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir.
Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce monde, et s’il
n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie
avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement
que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes
et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a
revêtues, selon les temps et selon les pays; il peut se dépraver par la
terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance; mais il consiste
toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les
événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort, c’est en
agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui
tient à la conduite de la vie; mais quand cette ménagère de l’existence
l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient
toujours à l’amour, et ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour
dans sa pureté la plus parfaite.
L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des
chrétiens mystiques; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander
telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des
lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit _que la prière était la
respiration de l’âme_. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus
qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du
christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque
fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il
n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et
l’homme, la prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue; mais elle
devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la
Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait
nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous
viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent,
sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de
la vie.
Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine entièrement
fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, ont tiré parti de ces secours
inattendus pour se faire des illusions de tout genre: ils se sont crus
des élus ou des prophètes; ils se sont imaginés qu’ils avaient des
visions; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes.
Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la
forme même de l’humilité! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est
plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils
sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire
les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion.
En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n’être pas
attendri! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant
d’indulgence? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles
de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions
chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus
de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.
Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait à prévoir
ce qui tient à de si grandes choses: néanmoins j’oserai dire que tout
tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul
a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères
qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé.
C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à
l’autre, cherchent à rassembler dans un même foyer les rayons épars de
la littérature, de la philosophie et de la religion.
On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse,
appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité
nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en
nous les passions individuelles, pour qu’on n’ait pas beaucoup à
craindre d’un sentiment qui les calme.
Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des
trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul
ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de
son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a
pas reçu de la nature; et de combien d’autres circonstances impérieuses
encore la vie n’est-elle pas composée? Si notre sort consiste en cent
lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de
nous; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la faible portion
qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur
cette faible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la
liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est
l’accomplissement du devoir: l’issue de toutes les autres résolutions
dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien.
La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement: et
la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie
inattendue.
La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le
détachement de soi, et que cela semble, avec raison, fort difficile:
mais elle est dans le fait la plus douce de toutes; elle consiste dans
ce proverbe, _faire de nécessité vertu_: faire de nécessité vertu, dans
le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce
monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les
écrivains mystiques n’exigent rien au delà de la ligne du devoir, telle
que tous les hommes honnêtes l’ont tracée; ils ne commandent point de se
faire des peines à soi-même; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler
sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive.
Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui réunit le
calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens!--Elle empêche
d’aimer, dira-t-on.--Ah! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui
refroidit l’âme: un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections
qu’aucun genre d’opinions austères: les déserts même de la Thébaïde
n’affaiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche
d’aimer, que la misère du cœur.
L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la mysticité.
Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop
indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions
intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs
propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait
assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière
d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettait que
le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulterait
non seulement une foule d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut
pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les
œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité sont d’un
ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs; mais il y aurait
aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tuerait de cette manière la
puissance des remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination,
des moments d’attendrissement religieux? Qui n’a pas quelquefois prié
avec ardeur? Et si cela suffisait pour être dispensé de la stricte
observance des devoirs, la plupart des poètes pourraient se croire plus
religieux que saint Vincent de Paul.
Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de
voir; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers
dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte
le plus sévère: ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la
pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en
tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours
du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, parce qu’ils en
étudient les causes.
On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens,
d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité, quelle qu’elle
soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal
comprise, conduisait un peu trop souvent à la soumission aux volontés
des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour
le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler
dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes
les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté
ou à l’oppression du genre humain, ce serait prendre la faiblesse de
caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en diffère davantage.
L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux,
et la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce qu’il est
fort dans ce monde.
Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avait le plus
d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur: or, pour
les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu
confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car
cet orgueil consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité
dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du
penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés
par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont
agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé
sans avoir des reproches à se faire: mais quand le courage de la
conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec
celui-là.
De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme,
c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi
lesquels on doit citer Tauler, avaient écrit sur la religion dans ce
sens. Depuis Luther, les Moraves ont manifesté cette disposition plus
qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a
combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les
théologiens berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la
religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. Plusieurs
poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs
écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans
le Nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme
étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les
Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers
une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les
cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie
avec le mysticisme en religion; l’un place toute la réalité des choses
de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du
ciel dans le sentiment.
Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui
fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur;
et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a
tant d’intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres,
d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique,
intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étaient doués
d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui,
c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets
extérieurs; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se
fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une
lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très décidée à
ceux mêmes qui ne l’avaient pas reçue de la nature: ils s’appliquent à
l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent
autant de peine pour connaître les passions, afin de les apaiser, que
les hommes du monde pour s’en servir.
Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts dans le
caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure: mais est-ce à leur
doctrine qu’il faut s’en prendre? On rend à la religion un singulier
hommage, par l’exigence qu’on manifeste envers tous les hommes
religieux, du moment qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents,
s’ils ont des torts et des faiblesses; et cependant rien ne peut changer
en entier la condition humaine: si la religion donnait toujours la
perfection morale, et si la vertu conduisait toujours au bonheur, le
choix de la volonté ne serait plus libre, car les motifs qui agiraient
sur elle seraient trop puissants.
La religion dogmatique est un commandement; la religion mystique se
fonde sur l’expérience intime de notre cœur; la prédication doit
nécessairement se ressentir de la direction que suivent à cet égard les
ministres de l’Évangile, et peut-être serait-il à désirer qu’on aperçût
davantage dans leur manière de prêcher l’influence des sentiments qui
commencent à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque genre est
abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres se sont acquis une
juste réputation par l’éloquence de la chaire, et l’on peut lire sur
tous les sujets une foule de sermons qui renferment d’excellentes
choses; néanmoins, quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il
importe encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces moyens
consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse. Presque tous les
hommes en savent à peu près autant les uns que les autres sur les
inconvénients et les avantages du vice et de la vertu; mais ce dont tout
le monde a besoin, c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec
laquelle on peut lutter contre les penchants orageux de notre nature.
S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes, pourquoi
les parties du culte qui ne sont que des chants et des cérémonies
porteraient-elles autant et plus que les sermons au recueillement de la
piété? La plupart des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les
mauvais penchants, au lieu de montrer comment on y succombe et comment
on y résiste; la plupart des prédicateurs sont des juges qui instruisent
le procès de l’homme: mais les prêtres de Dieu doivent nous dire ce
qu’ils souffrent et ce qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur
caractère par de certaines pensées: enfin nous attendons d’eux les
mémoires secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité.
Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement de
chaque individu que dans celui des États. L’art social a besoin de
mettre en mouvement des intérêts animés, pour alimenter la vie humaine;
il en est de même des instituteurs religieux de l’homme; ils ne peuvent
le préserver des passions qu’en excitant dans son cœur une extase vive
et pure: les passions valent encore mieux, sous beaucoup de rapports,
qu’une apathie servile, et rien ne peut les dompter qu’un sentiment
profond, dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec
autant de force et de vérité qu’on en a mis à décrire le charme des
affections terrestres.
Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une alliance
naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques ont presque tous
de l’attrait pour la poésie et pour les beaux-arts; leurs idées sont en
accord avec la vraie supériorité dans tous les genres, tandis que
l’incrédule médiocrité mondaine en est l’ennemie; elle ne peut souffrir
ceux qui veulent pénétrer dans l’âme; comme elle a mis ce qu’elle avait
de mieux au dehors, loucher au fond, c’est découvrir sa misère.
La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la vraie poésie
ont, à beaucoup d’égards, le même but et la même source; ces
philosophes, ces chrétiens et ces poètes, se réunissent tous dans un
commun désir. Ils voudraient substituer au factice de la société, non
l’ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui
ramenât à la simplicité par la perfection même des lumières; ils
voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincères et
généreux, de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits
sans idées, de tous ces moqueurs sans gaîté, de tous ces épicuriens sans
imagination, qu’on appelle l’espèce humaine, faute de mieux.