De l’amour dans le mariage.
C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir: dans toute autre
relation, la vertu peut suffire; mais dans celle où les destinées sont
entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements
de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est presque un lien
nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les
époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient accoutumés à
rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour paternel et maternel,
et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme la
condition requise pour jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est
faux en morale, et plus faux encore en bonheur.
Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit pas en faire
un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de
volonté que celle de leurs parents; et dès qu’ils arrivent à la
jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les
principaux devoirs d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en
est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver
du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos
regards et de nos pensées. C’est là seulement que la moralité peut
s’exercer tout entière: c’est aussi là qu’est la véritable source de la
félicité.
Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir; un ami
dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives
sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe: voilà le
sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos
enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons
dans la vie; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les
lois de la nature, tandis que l’association du mariage est d’accord avec
toute l’existence humaine.
D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée?
J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière que l’opinion de la
société met entre les devoirs des deux époux qu’il faut s’en prendre. Le
christianisme a tiré les femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage.
L’égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle
tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre; la justice divine,
la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, et celui de la
force moins qu’aucun autre. Cependant, il est resté de l’esclavage des
femmes des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la
société leur laisse, ont amené beaucoup de maux.
On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles;
rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur
donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire
elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du
bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte
continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce
dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet.
La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux,
mais le monde en établit une grande; et de cette différence naît la ruse
dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur
qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout
entier? Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour? qui
promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans
doute la religion peut l’exiger, car elle seule a le secret de cette
contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances; mais qu’il
est injuste, l’échange que l’homme se propose de faire subir à sa
compagne!
«Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au
bout de ce temps, je vous parlerai raison». Et ce qu’ils appellent
raison, c’est le désenchantement de la vie. «Je montrerai dans ma maison
de la froideur et de l’ennui; je tâcherai de plaire ailleurs: mais vous
qui avez d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, vous
qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m’en offre de
toute espèce; vous qui n’existez que pour moi, tandis que j’ai mille
autres pensées, vous serez satisfaite de l’affection subordonnée,
glacée, partagée, qu’il me convient de vous accorder, et vous
dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus
exaltés et plus tendres».
Quel injuste traité! tous les sentiments humains s’y refusent. Il existe
un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes,
que l’esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique
liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les
malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie,
l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins
atteintes que les autres par ces funestes effets; mais elles doivent
craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la longue la civilisation
moderne. Il vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point
exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du
monde, et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite
le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.
Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse
toutes les autres peines de ce monde. L’âme entière d’une femme repose
sur l’attachement conjugal: lutter seul contre le sort, s’avancer vers
le cercueil sans qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette,
c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent qu’une faible
idée; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain,
quand vous n’espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces
premiers rayons, quand le crépuscule n’a plus rien qui rappelle
l’aurore, et qu’il est pâle et décoloré comme un spectre livide,
avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on
vous a privée des dons de Dieu sur la terre; et si vous aimez encore
celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient pas et
qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes les facultés, et
la conscience elle-même se trouble à force de malheur.
Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement leur
destinée, ces deux vers d’une fable:
Oui, c’est un jeu pour vous,
Mais c’est la mort pour nous.
Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque,
qui change l’opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien
du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre
secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux
souffrira.
En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité entre les deux
sexes; mais c’est parce que les femmes brisent aussi souvent que les
hommes les nœuds les plus saints. La facilité du divorce introduit dans
les rapports de famille une sorte d’anarchie qui ne laisse rien
subsister dans sa vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour
maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le
mariage une esclave que deux esprits forts.
La pureté de l’âme et de la conduite est la première gloire d’une femme.
Quel être dégradé ne serait-elle pas sans l’une et sans l’autre! Mais le
bonheur général et la dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas
moins peut-être à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y
a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme qui respecte
cet auguste lien? L’opinion ne l’exige pas de lui, la société le laisse
libre; une sorte de plaisanterie barbare s’attacherait à flétrir
jusqu’aux plaintes du cœur qu’il aurait brisé, car le blâme se tourne
facilement contre les victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose
des devoirs; nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes;
mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée à son
cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la société le
dégage.
La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations diverses;
elles peuvent redouter les périls et les humiliations, suites
inévitables d’une erreur; la voix de la conscience est la seule qui se
fasse entendre à l’homme; il sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il
flétrit par l’inconstance un sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la
mort et se renouveler dans le ciel: seul avec lui-même, seul au milieu
des séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange; car, si
les anges n’ont pas été représentés sous des traits de femme, c’est
parce que l’union de la force avec la pureté est plus belle et plus
céleste encore que la modestie même la plus parfaite dans un être
faible.
L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, détache de ce
qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne pas obtenir, et fait du
sentiment une difficulté vaincue: mais, de même que dans les arts, les
difficultés vaincues n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment,
il faut de la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité,
puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait finir.
Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de nouveau celle qu’il
aime; la nature lui a donné une indépendance sans bornes, et de
longtemps du moins il ne saurait prévoir les jours mauvais de la vie:
son cheval peut le porter au bout du monde; la guerre, dont il est
épris, l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, et
semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la victoire ou à la mort.
La terre lui appartient, tous les plaisirs lui sont offerts, nulle
fatigue ne l’effraie, nulle association intime ne lui est nécessaire; il
serre la main d’un compagnon d’armes, et le lien qu’il lui faut est
formé. Un temps viendra sans doute où la destinée lui révélera ses
terribles secrets; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois
qu’une nouvelle génération entre en possession de son domaine, ne
croit-elle pas que tous les malheurs de ses devanciers sont venus de
leur faiblesse? ne se persuade-t-elle pas qu’ils sont nés tremblants et
débiles, comme on les voit maintenant? Eh bien! du sein même de tant
d’illusions, qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au
long amour, lien de cette vie avec l’autre! Ah! qu’un regard fier et
mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste et pur! On y voit
passer un rayon de cette pudeur, qui peut se détacher de la couronne des
vierges saintes, pour parer même un front guerrier.
Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les jours brillants
de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi ses contemporains des
railleurs qui prononceront sur lui ce grand mot de _duperie_, la terreur
des enfants du siècle. Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé?
car les angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout le
tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, celui qui ne
s’amuse pas à tromper pour être à son tour plus trompé, plus déchiré
peut-être que sa victime? est-il dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché
le bonheur dans les misérables combinaisons de la vanité, mais dans les
éternelles beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, de
durée et de profondeur?
Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus noble des créatures,
et la plus noble est celle qui a le plus de devoirs. C’est un abus
singulier de la prérogative d’une supériorité naturelle, que de la faire
servir à s’affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie
supériorité consiste dans la force de l’âme; et la force de l’âme, c’est
la vertu.