CHAPITRE XIX

De l’amour dans le mariage.

C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir: dans toute autre

relation, la vertu peut suffire; mais dans celle où les destinées sont

entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements

de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est presque un lien

nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les

époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient accoutumés à

rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour paternel et maternel,

et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme la

condition requise pour jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est

faux en morale, et plus faux encore en bonheur.

Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit pas en faire

un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de

volonté que celle de leurs parents; et dès qu’ils arrivent à la

jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les

principaux devoirs d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en

est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver

du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos

regards et de nos pensées. C’est là seulement que la moralité peut

s’exercer tout entière: c’est aussi là qu’est la véritable source de la

félicité.

Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir; un ami

dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives

sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe: voilà le

sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos

enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons

dans la vie; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les

lois de la nature, tandis que l’association du mariage est d’accord avec

toute l’existence humaine.

D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée?

J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière que l’opinion de la

société met entre les devoirs des deux époux qu’il faut s’en prendre. Le

christianisme a tiré les femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage.

L’égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle

tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre; la justice divine,

la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, et celui de la

force moins qu’aucun autre. Cependant, il est resté de l’esclavage des

femmes des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la

société leur laisse, ont amené beaucoup de maux.

On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles;

rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur

donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire

elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du

bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte

continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce

dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet.

La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux,

mais le monde en établit une grande; et de cette différence naît la ruse

dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur

qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout

entier? Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour? qui

promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans

doute la religion peut l’exiger, car elle seule a le secret de cette

contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances; mais qu’il

est injuste, l’échange que l’homme se propose de faire subir à sa

compagne!

«Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au

bout de ce temps, je vous parlerai raison». Et ce qu’ils appellent

raison, c’est le désenchantement de la vie. «Je montrerai dans ma maison

de la froideur et de l’ennui; je tâcherai de plaire ailleurs: mais vous

qui avez d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, vous

qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m’en offre de

toute espèce; vous qui n’existez que pour moi, tandis que j’ai mille

autres pensées, vous serez satisfaite de l’affection subordonnée,

glacée, partagée, qu’il me convient de vous accorder, et vous

dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus

exaltés et plus tendres».

Quel injuste traité! tous les sentiments humains s’y refusent. Il existe

un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes,

que l’esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique

liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les

malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie,

l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins

atteintes que les autres par ces funestes effets; mais elles doivent

craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la longue la civilisation

moderne. Il vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point

exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du

monde, et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite

le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.

Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse

toutes les autres peines de ce monde. L’âme entière d’une femme repose

sur l’attachement conjugal: lutter seul contre le sort, s’avancer vers

le cercueil sans qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette,

c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent qu’une faible

idée; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain,

quand vous n’espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces

premiers rayons, quand le crépuscule n’a plus rien qui rappelle

l’aurore, et qu’il est pâle et décoloré comme un spectre livide,

avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on

vous a privée des dons de Dieu sur la terre; et si vous aimez encore

celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient pas et

qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes les facultés, et

la conscience elle-même se trouble à force de malheur.

Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement leur

destinée, ces deux vers d’une fable:

Oui, c’est un jeu pour vous,

Mais c’est la mort pour nous.

Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque,

qui change l’opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien

du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre

secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux

souffrira.

En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité entre les deux

sexes; mais c’est parce que les femmes brisent aussi souvent que les

hommes les nœuds les plus saints. La facilité du divorce introduit dans

les rapports de famille une sorte d’anarchie qui ne laisse rien

subsister dans sa vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour

maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le

mariage une esclave que deux esprits forts.

La pureté de l’âme et de la conduite est la première gloire d’une femme.

Quel être dégradé ne serait-elle pas sans l’une et sans l’autre! Mais le

bonheur général et la dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas

moins peut-être à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y

a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme qui respecte

cet auguste lien? L’opinion ne l’exige pas de lui, la société le laisse

libre; une sorte de plaisanterie barbare s’attacherait à flétrir

jusqu’aux plaintes du cœur qu’il aurait brisé, car le blâme se tourne

facilement contre les victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose

des devoirs; nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes;

mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée à son

cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la société le

dégage.

La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations diverses;

elles peuvent redouter les périls et les humiliations, suites

inévitables d’une erreur; la voix de la conscience est la seule qui se

fasse entendre à l’homme; il sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il

flétrit par l’inconstance un sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la

mort et se renouveler dans le ciel: seul avec lui-même, seul au milieu

des séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange; car, si

les anges n’ont pas été représentés sous des traits de femme, c’est

parce que l’union de la force avec la pureté est plus belle et plus

céleste encore que la modestie même la plus parfaite dans un être

faible.

L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, détache de ce

qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne pas obtenir, et fait du

sentiment une difficulté vaincue: mais, de même que dans les arts, les

difficultés vaincues n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment,

il faut de la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité,

puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait finir.

Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de nouveau celle qu’il

aime; la nature lui a donné une indépendance sans bornes, et de

longtemps du moins il ne saurait prévoir les jours mauvais de la vie:

son cheval peut le porter au bout du monde; la guerre, dont il est

épris, l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, et

semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la victoire ou à la mort.

La terre lui appartient, tous les plaisirs lui sont offerts, nulle

fatigue ne l’effraie, nulle association intime ne lui est nécessaire; il

serre la main d’un compagnon d’armes, et le lien qu’il lui faut est

formé. Un temps viendra sans doute où la destinée lui révélera ses

terribles secrets; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois

qu’une nouvelle génération entre en possession de son domaine, ne

croit-elle pas que tous les malheurs de ses devanciers sont venus de

leur faiblesse? ne se persuade-t-elle pas qu’ils sont nés tremblants et

débiles, comme on les voit maintenant? Eh bien! du sein même de tant

d’illusions, qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au

long amour, lien de cette vie avec l’autre! Ah! qu’un regard fier et

mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste et pur! On y voit

passer un rayon de cette pudeur, qui peut se détacher de la couronne des

vierges saintes, pour parer même un front guerrier.

Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les jours brillants

de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi ses contemporains des

railleurs qui prononceront sur lui ce grand mot de _duperie_, la terreur

des enfants du siècle. Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé?

car les angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout le

tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, celui qui ne

s’amuse pas à tromper pour être à son tour plus trompé, plus déchiré

peut-être que sa victime? est-il dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché

le bonheur dans les misérables combinaisons de la vanité, mais dans les

éternelles beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, de

durée et de profondeur?

Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus noble des créatures,

et la plus noble est celle qui a le plus de devoirs. C’est un abus

singulier de la prérogative d’une supériorité naturelle, que de la faire

servir à s’affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie

supériorité consiste dans la force de l’âme; et la force de l’âme, c’est

la vertu.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 39 / 59 题