Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne.
Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, deux penchants
qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode
scientifique et l’enthousiasme, il y avait des écrivains qui méritaient
une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve,
Sulzer, Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec
sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages
cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs
français, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands
peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord,
mais à la fin monotone.
Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de
la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute
sa manière de s’exprimer à cet égard, une très grande envie de se
montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé
comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville;
mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers
sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par ouï-dire, et n’a jamais
observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus
fins et délicats.
Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un
esprit serein: il est surtout attachant et original dans son traité de
la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec
un admirable courage; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des
pensées neuves.
Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à
l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à
la croyance ni aux rites de sa religion; admirateur sincère du Phédon,
dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments
précurseurs de Jésus-Christ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses
écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se
plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière
orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en
éloignant des préceptes le ton de la réprimande.
Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable.
«Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux
Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines.
Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait
lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit: Akiba, ne crains-tu pas
les menaces de ces cruels?--Je veux te raconter une fable, répondit le
Rabbi.--Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les
poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la
rivière.--D’où vient la terreur qui vous agite? dit le renard.--Les
enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans
les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur
échapper.--Savez-vous ce qu’il faut faire? dit le renard; venez là, sur
le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre.--Se peut-il,
s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent
entre les animaux? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous
donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de
la vie; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous
menacent!--Pappus, l’application de cette fable est facile: la doctrine
religieuse est pour nous la source de tout bien; c’est par elle, c’est
pour elle seule que nous existons; dût-on nous poursuivre dans son sein,
nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la
mort».
La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard:
quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils
leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer
dans le vide qui tue.
Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique.
Ses fictions sont peu de chose; mais leur rapport avec l’âme est intime.
Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son
fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est
décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de
lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. «C’est un
arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées; ses racines
tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la
mort». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père
s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou?
Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison
est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance
de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette
situation a d’horrible; puis, tout à coup il lui demande si celle du
criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable? La
gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le
tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour
redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le
remords.
J’ai cité ailleurs le passage de la _Messiade_ où le poète suppose que
dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange
venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures
humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture
admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de
perdre les objets de leur amour: Engel développe avec talent une idée
non moins frappante.
Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille.
Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé
de lui: un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur
profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu; il veut lui
montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de
l’homme.
Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes
n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment,
entraînée par le temps? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde,
il n’y aurait pas de progrès: comment donc éprouverait-on la crainte et
l’espérance? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans
chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait,
mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui
tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence
consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui
remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, _et le vivre n’a
d’autre mobile que le mourir_.
Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la
zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais
les éclairs:--Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit
Engel.--En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les
périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au
plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance; et l’on dirait que la destinée
humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont
nécessaires.
Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les
blessures du cœur; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de
la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait
dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de
réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et
l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.
Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart,
religieux et sensibles; leur théorie de la vertu est désintéressée; ils
n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en
Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait
trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et
d’affections mélancoliques et tendres; mais ce n’était point assez pour
lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce
n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi
contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité
douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne
suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le
persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent
que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre
celles que le vice a forgées: c’est donc avec raison que les philosophes
de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère,
plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la
dépravation du siècle.
Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon; mais
quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de
l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la
vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie
quand on exprime ce qu’on éprouve; mais ce mot de _niaiserie_ fait tant
de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver
de son atteinte.
Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule,
veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à
l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux
philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande
hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on
doit les louer de cet art innocent; car les Allemands ont besoin de
dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur
caractère, comme dans leur esprit; ce sont les seuls hommes, peut-être,
auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir
meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école
n’aient un peu trop suivi ce conseil; mais ils n’en sont pas moins, à
quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus
courageux de leur pays.
--Quelle découverte ont-ils faite? dira-t-on.--Nul doute que ce qui
était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore; mais,
depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la
corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien
doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées
communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique; il faut
creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux
sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à
beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de
l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur
en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui
aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la
morale, et le caractère du côté du devoir.