CHAPITRE XX

Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne.

Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, deux penchants

qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode

scientifique et l’enthousiasme, il y avait des écrivains qui méritaient

une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve,

Sulzer, Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec

sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages

cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs

français, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands

peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord,

mais à la fin monotone.

Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de

la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute

sa manière de s’exprimer à cet égard, une très grande envie de se

montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé

comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville;

mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers

sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par ouï-dire, et n’a jamais

observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus

fins et délicats.

Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un

esprit serein: il est surtout attachant et original dans son traité de

la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec

un admirable courage; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des

pensées neuves.

Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à

l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à

la croyance ni aux rites de sa religion; admirateur sincère du Phédon,

dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments

précurseurs de Jésus-Christ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses

écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se

plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière

orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en

éloignant des préceptes le ton de la réprimande.

Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable.

«Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux

Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines.

Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait

lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit: Akiba, ne crains-tu pas

les menaces de ces cruels?--Je veux te raconter une fable, répondit le

Rabbi.--Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les

poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la

rivière.--D’où vient la terreur qui vous agite? dit le renard.--Les

enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans

les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur

échapper.--Savez-vous ce qu’il faut faire? dit le renard; venez là, sur

le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre.--Se peut-il,

s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent

entre les animaux? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous

donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de

la vie; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous

menacent!--Pappus, l’application de cette fable est facile: la doctrine

religieuse est pour nous la source de tout bien; c’est par elle, c’est

pour elle seule que nous existons; dût-on nous poursuivre dans son sein,

nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la

mort».

La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard:

quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils

leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer

dans le vide qui tue.

Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique.

Ses fictions sont peu de chose; mais leur rapport avec l’âme est intime.

Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son

fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est

décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de

lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. «C’est un

arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées; ses racines

tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la

mort». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père

s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou?

Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison

est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance

de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette

situation a d’horrible; puis, tout à coup il lui demande si celle du

criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable? La

gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le

tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour

redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le

remords.

J’ai cité ailleurs le passage de la _Messiade_ où le poète suppose que

dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange

venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures

humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture

admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de

perdre les objets de leur amour: Engel développe avec talent une idée

non moins frappante.

Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille.

Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé

de lui: un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur

profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu; il veut lui

montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de

l’homme.

Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes

n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment,

entraînée par le temps? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde,

il n’y aurait pas de progrès: comment donc éprouverait-on la crainte et

l’espérance? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans

chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait,

mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui

tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence

consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui

remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, _et le vivre n’a

d’autre mobile que le mourir_.

Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la

zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais

les éclairs:--Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit

Engel.--En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les

périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au

plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance; et l’on dirait que la destinée

humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont

nécessaires.

Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les

blessures du cœur; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de

la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait

dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de

réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et

l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.

Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart,

religieux et sensibles; leur théorie de la vertu est désintéressée; ils

n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en

Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait

trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et

d’affections mélancoliques et tendres; mais ce n’était point assez pour

lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce

n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi

contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité

douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne

suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le

persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent

que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre

celles que le vice a forgées: c’est donc avec raison que les philosophes

de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère,

plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la

dépravation du siècle.

Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon; mais

quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de

l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la

vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie

quand on exprime ce qu’on éprouve; mais ce mot de _niaiserie_ fait tant

de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver

de son atteinte.

Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule,

veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à

l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux

philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande

hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on

doit les louer de cet art innocent; car les Allemands ont besoin de

dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur

caractère, comme dans leur esprit; ce sont les seuls hommes, peut-être,

auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir

meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école

n’aient un peu trop suivi ce conseil; mais ils n’en sont pas moins, à

quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus

courageux de leur pays.

--Quelle découverte ont-ils faite? dira-t-on.--Nul doute que ce qui

était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore; mais,

depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la

corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien

doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées

communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique; il faut

creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux

sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à

beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de

l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur

en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui

aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la

morale, et le caractère du côté du devoir.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 40 / 59 题