De la disposition romanesque dans les affections du cœur.
Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons dit, la vertu sur
le sentiment, ou plutôt sur le sens moral; mais ce système n’a nul
rapport avec la moralité _sentimentale_ dont il est ici question; cette
moralité, dont le nom et l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a
rien de philosophique; elle fait seulement un devoir de la sensibilité,
et porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas.
Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la morale et à la
religion; il se peut donc que notre répugnance pour les âmes froides et
dures soit un instinct sublime, un instinct qui nous avertit que de tels
êtres, alors même que leur conduite est estimable, agissent
mécaniquement ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister entre
eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où l’on veut réduire en
préceptes toutes les impressions, on a considéré comme immoral ce qui
n’était pas sensible et même romanesque. Werther avait tellement mis en
vogue les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se montrer
sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère naturellement. De là
cet _enthousiasme obligé_ pour la lune, les forêts, la campagne et la
solitude; de là ces maux de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces
regards qui veulent être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité,
que dédaignent les âmes fortes et sincères.
L’auteur de _Werther_ s’est moqué le premier de ces affectations;
néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays des ridicules,
peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans l’exagération un peu
niaise de ce qui est bon, que dans l’élégante prétention à ce qui est
mal. Le désir du succès étant invincible dans les hommes, et encore plus
dans les femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain
du goût dominant à telle époque et dans telle société; les mêmes
personnes qui se faisaient _sentimentales_ en Allemagne, se seraient
montrées ailleurs légères et dédaigneuses.
L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est une des grandes
causes de l’importance qu’ils attachent aux moindres nuances du
sentiment, et cette susceptibilité tient souvent à la vérité des
affections. Il est aisé d’être ferme quand on n’est pas sensible: la
seule qualité nécessaire alors, c’est le courage; car il faut que _la
sévérité bien ordonnée commence par soi-même_; mais quand les preuves
d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent
puissamment sur le bonheur, il est impossible que l’on n’ait pas mille
fois plus d’irritabilité dans le cœur que ceux qui exploitent leurs amis
comme un domaine, en cherchant seulement à les rendre profitables.
Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si subtils et si
nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands ont multipliés de tant de
manières, et dont leurs romans sont remplis. Les Allemands, il faut en
convenir, ne sont pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur
loyauté, de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils
sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte envers le
bon, et de se permettre quelquefois en ce genre des exagérations qui
gâtent tout.
Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et quelques
écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez innocente, si le
ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait pas toujours une sorte de
défaveur sur la sincérité même. Les hommes froids et égoïstes trouvent
un plaisir particulier à se moquer des attachements passionnés, et
voudraient faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il
y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse
affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment,
comme on pourrait les blaser sur la religion par les sermons ennuyeux et
les pratiques superstitieuses.
On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons sur le bien et
le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser tel ou tel caractère
de ce qui lui manque à cet égard, c’est comme faire un crime de n’être
pas poète. La susceptibilité naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils
n’agissent, peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre
nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le cœur peut
faire souffrir, et les meilleures gens du monde sont souvent lourds et
stupides à cet égard: ils vont à travers les sentiments, comme s’ils
marchaient sur des fleurs, en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas
des hommes qui n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans
émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones? Comment
donc comprendraient-ils les orages de l’âme?
Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas quelquefois
découragés dans leurs espérances? ne peuvent-ils pas être saisis par une
sorte de sécheresse intérieure, comme si la Divinité se retirait d’eux?
Ils n’en restent pas moins fidèles à leurs affections; mais il n’y a
plus de parfums dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, plus
d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur commande de faire taire
en soi-même cette voix du sentiment, harmonieuse ou déchirante, selon
qu’elle s’accorde ou non avec la destinée. Il est donc impossible de
faire un devoir de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent
assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer.
Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec terreur; les
nations paisibles et rêveuses croient pouvoir l’encourager sans crainte.
Au reste, l’on n’a peut-être jamais écrit sur ce sujet avec une vérité
parfaite, car chacun veut se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce
qu’il inspire. Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et les
hommes comme une histoire; mais le cœur humain est encore bien loin
d’être pénétré dans ses relations les plus intimes. Une fois peut-être
quelqu’un dira sincèrement tout ce qu’il a senti, et l’on sera tout
étonné d’apprendre que la plupart des maximes et des observations sont
erronées, et qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on
raconte.