De Woldemar.
Le roman de _Woldemar_ est l’ouvrage du même philosophe Jacobi dont j’ai
parlé dans le chapitre précédent. Cet ouvrage renferme des discussions
philosophiques, dans lesquelles les systèmes de morale que professaient
les écrivains français sont vivement attaqués, et la doctrine de Jacobi
y est développée avec une admirable éloquence. Sous ce rapport,
_Woldemar_ est un très beau livre; mais, comme roman, je n’en aime ni la
marche ni le but.
L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée humaine au
sentiment, peint, ce me semble, dans son ouvrage, la sensibilité
autrement qu’elle n’est en effet. Une délicatesse exagérée, ou plutôt
une façon bizarre de concevoir le cœur humain, peut intéresser en
théorie, mais non quand on la met en action, et qu’on en veut faire
ainsi quelque chose de réel.
Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui ne veut pas
l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il se marie avec une femme
qu’il n’aime pas, parce qu’il croit trouver en elle un caractère soumis
et doux, qui convient au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au
moment de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui n’a
pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est révoltée de l’idée
qu’il puisse avoir de l’amour pour elle; et cependant elle veut vivre
auprès de lui, soigner ses enfants, traiter sa femme en sœur, et ne
connaître les affections de la nature que par la sympathie de l’amitié.
C’est ainsi qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, _Stella_, finit par la
résolution que prennent deux femmes qui ont des liens sacrés avec le
même homme, de vivre chez lui toutes deux en bonne intelligence. De
telles inventions ne réussissent en Allemagne que parce qu’il y a
souvent dans ce pays plus d’imagination que de sensibilité. Les âmes du
Midi n’entendraient rien à cet héroïsme de sentiment: la passion est
dévouée, mais jalouse; et la prétendue délicatesse qui sacrifie l’amour
à l’amitié, sans que le devoir le commande, n’est que de la froideur
maniérée.
C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens de l’amour.
Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage, dans un sentiment qui
n’est sublime que parce qu’il est, comme la maternité, comme la
tendresse filiale, exclusif et tout-puissant. On ne doit pas se mettre
par son choix dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont
pas d’accord; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est affreux
d’être condamné à se commander toutes ses actions, et à vivre avec
soi-même comme avec sa victime.
Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse d’âme, qu’un
génie bon et vrai a imaginé, dans le roman de _Woldemar_, des situations
où chaque personnage immole le sentiment par le sentiment, et cherche
avec soin une raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant
éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les genres
d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur une mysticité
romanesque très ingénieusement exprimée, mais peu naturelle.
Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que la religion, parce
qu’il veut trop les confondre; il n’est pas vrai que l’amour puisse,
comme la religion, trouver tout son bonheur dans l’abnégation du bonheur
même. L’on altère l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait
consister dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans
nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent sans cesse de
générosité aux dépens de l’amour; non seulement cela n’arrive guère dans
la vie, mais cela n’est pas même beau, quand la vertu ne l’exige pas;
car les sentiments forts et passionnés honorent la nature humaine, et la
religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher de tels
sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât parler à notre cœur,
s’il n’y avait trouvé que des affections débonnaires auxquelles il fût
si facile de renoncer?