Jacobi.
Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme de lettres
d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi; avec tous les
avantages de la figure et de la fortune, il s’est voué depuis sa
jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. La philosophie est
d’ordinaire une consolation ou un asile; mais celui qui la choisit,
quand toutes les circonstances lui promettent de grands succès dans le
monde, n’en est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à
reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé des idées
abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. Ses écrits sur la
métaphysique sont très estimés en Allemagne; cependant c’est surtout
comme grand moraliste que sa réputation est universelle.
Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, et, donnant
pour principe à la sienne le sentiment religieux, considéré
philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte de celle de
Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi du devoir, et de celle des
nouveaux métaphysiciens qui cherchent, comme je viens de le dire, le
moyen d’appliquer la rigueur scientifique à la théorie de la vertu.
Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant en morale, dit:
«Je trouve du plaisir à servir mes amis; il m’est agréable d’accomplir
mes devoirs: cela m’inquiète, car alors je ne suis pas vertueux». Cette
plaisanterie porte avec elle un sens profond; car, quoique le bonheur ne
doive jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins la
satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément ce qu’on peut
appeler la béatitude de la vertu: ce mot de béatitude a perdu quelque
chose de sa dignité; mais il faut pourtant revenir à s’en servir, car on
a besoin d’exprimer le genre d’impressions qui fait sacrifier le
bonheur, ou du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus
pur.
En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment se
ferait-elle obéir? comment unir ensemble, si ce n’est par le sentiment,
la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit faire plier nos
passions? Un penseur allemand a dit _qu’il n’y avait d’autre philosophie
que la religion chrétienne_, et ce n’est certainement pas pour exclure
la philosophie qu’il s’est exprimé ainsi, c’est parce qu’il était
convaincu que les idées les plus hautes et les plus profondes
conduisaient à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la
nature de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui,
comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les
actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme
Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner à la décision du sentiment,
le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive
n’exclut pas l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi
positive.
Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa
conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit s’en remettre
entièrement à ce que le mouvement de l’âme peut nous conseiller; la
sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n’admettent ni
modification ni indulgence dans l’application de quelques préceptes, a
jeté Jacobi dans l’excès contraire.
Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui
tue le caractère individuel dans l’homme; il est dans l’esprit de la
nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi
principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de
chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après
l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens
d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on
peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et
toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel,
elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans
chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les
autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne
peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas
faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est
révélé que par la divinité de notre cœur.
L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres
précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les
rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une
conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe,
c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et
d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs
déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de
sévères: elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de
Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les
enfants.
Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le
fait aller trop loin pour s’en affranchir. «Oui, dit-il, je mentirais
comme Desdemona mourante[17]; je tromperais comme Oreste, quand il
voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon; je
serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt; je me
déterminerais au suicide comme Caton; je serais sacrilège comme David;
car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la
lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui
confère; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature,
sur la grâce qu’il accorde.
[17] Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger du
forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est
elle qui s’est tuée.
«Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement
scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui
a pétrifié la vie: cette conscience doit devenir sourde, muette et
insensible; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine,
c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules
métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en
faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement
aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et
servile qu’elles demandent: alors la conscience ne servira qu’à vous
enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors
de vous; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois
qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs».
Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être
pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des
hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du
devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience? Sans doute
on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi; mais on
leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils
fassent; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en
faveur de leur conduite: ils s’en servent d’abord pour tromper les
autres, et finissent par se tromper eux-mêmes.
Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux
caractères vraiment vertueux? Il ne doit point y avoir de privilèges
même pour la vertu; car du moment qu’elle en désire, il est probable
qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du
devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à
chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce
que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne,
qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme.
La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche,
parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion; mais il ne
faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la
base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne
surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement
le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant
devait avoir pour but de retremper les âmes.
Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs
sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent
être divisés en trois classes: ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu
donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application
inflexible; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui
prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides,
et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent
réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par
une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes
attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle
n’a presque plus de partisans en Allemagne; on peut y faire le mal, mais
du moins on y laisse intacte la théorie du bien.