CHAPITRE XVI

Jacobi.

Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme de lettres

d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi; avec tous les

avantages de la figure et de la fortune, il s’est voué depuis sa

jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. La philosophie est

d’ordinaire une consolation ou un asile; mais celui qui la choisit,

quand toutes les circonstances lui promettent de grands succès dans le

monde, n’en est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à

reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé des idées

abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. Ses écrits sur la

métaphysique sont très estimés en Allemagne; cependant c’est surtout

comme grand moraliste que sa réputation est universelle.

Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, et, donnant

pour principe à la sienne le sentiment religieux, considéré

philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte de celle de

Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi du devoir, et de celle des

nouveaux métaphysiciens qui cherchent, comme je viens de le dire, le

moyen d’appliquer la rigueur scientifique à la théorie de la vertu.

Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant en morale, dit:

«Je trouve du plaisir à servir mes amis; il m’est agréable d’accomplir

mes devoirs: cela m’inquiète, car alors je ne suis pas vertueux». Cette

plaisanterie porte avec elle un sens profond; car, quoique le bonheur ne

doive jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins la

satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément ce qu’on peut

appeler la béatitude de la vertu: ce mot de béatitude a perdu quelque

chose de sa dignité; mais il faut pourtant revenir à s’en servir, car on

a besoin d’exprimer le genre d’impressions qui fait sacrifier le

bonheur, ou du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus

pur.

En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment se

ferait-elle obéir? comment unir ensemble, si ce n’est par le sentiment,

la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit faire plier nos

passions? Un penseur allemand a dit _qu’il n’y avait d’autre philosophie

que la religion chrétienne_, et ce n’est certainement pas pour exclure

la philosophie qu’il s’est exprimé ainsi, c’est parce qu’il était

convaincu que les idées les plus hautes et les plus profondes

conduisaient à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la

nature de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui,

comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les

actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme

Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner à la décision du sentiment,

le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive

n’exclut pas l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi

positive.

Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa

conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit s’en remettre

entièrement à ce que le mouvement de l’âme peut nous conseiller; la

sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n’admettent ni

modification ni indulgence dans l’application de quelques préceptes, a

jeté Jacobi dans l’excès contraire.

Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui

tue le caractère individuel dans l’homme; il est dans l’esprit de la

nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi

principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de

chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après

l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens

d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on

peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et

toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel,

elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans

chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les

autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne

peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas

faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est

révélé que par la divinité de notre cœur.

L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres

précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les

rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une

conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe,

c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et

d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs

déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de

sévères: elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de

Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les

enfants.

Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le

fait aller trop loin pour s’en affranchir. «Oui, dit-il, je mentirais

comme Desdemona mourante[17]; je tromperais comme Oreste, quand il

voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon; je

serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt; je me

déterminerais au suicide comme Caton; je serais sacrilège comme David;

car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la

lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui

confère; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature,

sur la grâce qu’il accorde.

[17] Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger du

forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est

elle qui s’est tuée.

«Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement

scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui

a pétrifié la vie: cette conscience doit devenir sourde, muette et

insensible; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine,

c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules

métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en

faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement

aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et

servile qu’elles demandent: alors la conscience ne servira qu’à vous

enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors

de vous; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois

qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs».

Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être

pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des

hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du

devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience? Sans doute

on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi; mais on

leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils

fassent; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en

faveur de leur conduite: ils s’en servent d’abord pour tromper les

autres, et finissent par se tromper eux-mêmes.

Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux

caractères vraiment vertueux? Il ne doit point y avoir de privilèges

même pour la vertu; car du moment qu’elle en désire, il est probable

qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du

devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à

chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce

que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne,

qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme.

La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche,

parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion; mais il ne

faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la

base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne

surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement

le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant

devait avoir pour but de retremper les âmes.

Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs

sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent

être divisés en trois classes: ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu

donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application

inflexible; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui

prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides,

et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent

réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par

une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes

attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle

n’a presque plus de partisans en Allemagne; on peut y faire le mal, mais

du moins on y laisse intacte la théorie du bien.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 36 / 59 题