CHAPITRE XV

De la morale scientifique.

On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences exactes s’est

emparé des esprits; et le calcul des probabilités permettant de

soumettre l’incertain même à des règles, l’on s’est flatté de résoudre

mathématiquement toutes les difficultés que présentaient les questions

les plus délicates, et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers.

Des philosophes, en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la morale les

avantages d’une science rigoureusement prouvée dans ses principes comme

dans ses conséquences, et qui n’admet ni objection ni exception, dès

qu’on en adopte la première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail

métaphysique, et Schleiermacher, le traducteur de Platon, et l’auteur de

plusieurs discours sur la religion, dont nous parlerons dans la section

suivante, a publié un livre très profond sur l’examen des diverses

morales, considérées comme science. Il voudrait en trouver une dont tous

les raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le principe

contînt toutes les conséquences, et dont chaque conséquence fît

reparaître le principe; mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que ce

but puisse être atteint.

Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, mais ils

comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement; en effet,

il est impossible de fixer d’avance tous les devoirs de la vie, quand on

ignore ce que la législation et les mœurs du pays où l’on est peuvent

exiger; c’est d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa

république. L’homme entier y est considéré sous le rapport de la

religion, de la politique et de la morale; mais, comme cette république

ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, au milieu des abus de

la société humaine, un code de morale, quel qu’il fût, pourrait se

passer de l’interprétation habituelle de la conscience. Les philosophes

recherchent la forme scientifique en toutes choses; on dirait qu’ils se

flattent d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement au

joug des circonstances; mais ce qui nous en affranchit, c’est notre âme,

c’est la sincérité de notre amour intime pour la vertu. La science de la

morale n’enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la

magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à

trouver des fictions heureuses.

Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans les vérités

métaphysiques, a voulu s’en passer dans la morale, et il n’a jamais pu

établir, d’une manière incontestable, qu’un grand fait du cœur humain,

c’est que la morale a le devoir et non l’intérêt pour base; mais, pour

connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à la

religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la morale, ne

pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et non une voix divine;

aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce juge des questions épineuses; les

solutions qu’il en a données, et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas

moins été attaquées de mille manières; car ce n’est jamais que par le

sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les hommes.

Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité de rédiger

en lois toutes les affections qui composent notre être, et de faire une

science, pour ainsi dire, de tous les mouvements du cœur, se sont

contentés d’affirmer que la morale consistait dans l’harmonie avec

soi-même. Sans doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on

n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des fautes d’après

l’opinion des autres, si d’après la sienne on a fait son devoir, on

n’est pas coupable; mais il ne faut pas se fier cependant à ce

contentement de soi-même, qui semble devoir être la meilleure preuve de

la vertu. Il y a des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil

pour de la conscience; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile

désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux: enfin l’habitude du

crime donne à de certains caractères un genre de force qui les

affranchit du repentir, au moins tant qu’ils ne sont pas atteints par

l’infortune.

Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une science de la

morale, ou des signes universels auxquels on puisse reconnaître si ses

prétextes sont observés, qu’il n’y ait pas des devoirs positifs qui

doivent nous servir de guides; mais comme il y a dans la destinée de

l’homme nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait

aussi l’inspiration et la règle; rien de ce qui tient à la vertu ne peut

être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé: aussi, l’une des

merveilles de la religion est-elle de réunir au même degré l’élan de

l’amour et la soumission à la loi; le cœur de l’homme est ainsi tout à

la fois satisfait et dirigé.

Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de morale

scientifique qui ont été publiés en Allemagne; il en est de tellement

subtils, que, bien qu’ils traitent de notre propre nature, on ne sait

sur quoi s’appuyer pour les concevoir. Les philosophes français ont

rendu la morale singulièrement aride, en rapportant tout à l’intérêt

personnel. Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même

résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les sacrifices.

Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes abstraits ne peuvent

donner une idée complète de la vertu.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 35 / 59 题