De la morale scientifique.
On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences exactes s’est
emparé des esprits; et le calcul des probabilités permettant de
soumettre l’incertain même à des règles, l’on s’est flatté de résoudre
mathématiquement toutes les difficultés que présentaient les questions
les plus délicates, et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers.
Des philosophes, en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la morale les
avantages d’une science rigoureusement prouvée dans ses principes comme
dans ses conséquences, et qui n’admet ni objection ni exception, dès
qu’on en adopte la première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail
métaphysique, et Schleiermacher, le traducteur de Platon, et l’auteur de
plusieurs discours sur la religion, dont nous parlerons dans la section
suivante, a publié un livre très profond sur l’examen des diverses
morales, considérées comme science. Il voudrait en trouver une dont tous
les raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le principe
contînt toutes les conséquences, et dont chaque conséquence fît
reparaître le principe; mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que ce
but puisse être atteint.
Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, mais ils
comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement; en effet,
il est impossible de fixer d’avance tous les devoirs de la vie, quand on
ignore ce que la législation et les mœurs du pays où l’on est peuvent
exiger; c’est d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa
république. L’homme entier y est considéré sous le rapport de la
religion, de la politique et de la morale; mais, comme cette république
ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, au milieu des abus de
la société humaine, un code de morale, quel qu’il fût, pourrait se
passer de l’interprétation habituelle de la conscience. Les philosophes
recherchent la forme scientifique en toutes choses; on dirait qu’ils se
flattent d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement au
joug des circonstances; mais ce qui nous en affranchit, c’est notre âme,
c’est la sincérité de notre amour intime pour la vertu. La science de la
morale n’enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la
magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à
trouver des fictions heureuses.
Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans les vérités
métaphysiques, a voulu s’en passer dans la morale, et il n’a jamais pu
établir, d’une manière incontestable, qu’un grand fait du cœur humain,
c’est que la morale a le devoir et non l’intérêt pour base; mais, pour
connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à la
religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la morale, ne
pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et non une voix divine;
aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce juge des questions épineuses; les
solutions qu’il en a données, et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas
moins été attaquées de mille manières; car ce n’est jamais que par le
sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les hommes.
Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité de rédiger
en lois toutes les affections qui composent notre être, et de faire une
science, pour ainsi dire, de tous les mouvements du cœur, se sont
contentés d’affirmer que la morale consistait dans l’harmonie avec
soi-même. Sans doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on
n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des fautes d’après
l’opinion des autres, si d’après la sienne on a fait son devoir, on
n’est pas coupable; mais il ne faut pas se fier cependant à ce
contentement de soi-même, qui semble devoir être la meilleure preuve de
la vertu. Il y a des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil
pour de la conscience; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile
désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux: enfin l’habitude du
crime donne à de certains caractères un genre de force qui les
affranchit du repentir, au moins tant qu’ils ne sont pas atteints par
l’infortune.
Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une science de la
morale, ou des signes universels auxquels on puisse reconnaître si ses
prétextes sont observés, qu’il n’y ait pas des devoirs positifs qui
doivent nous servir de guides; mais comme il y a dans la destinée de
l’homme nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait
aussi l’inspiration et la règle; rien de ce qui tient à la vertu ne peut
être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé: aussi, l’une des
merveilles de la religion est-elle de réunir au même degré l’élan de
l’amour et la soumission à la loi; le cœur de l’homme est ainsi tout à
la fois satisfait et dirigé.
Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de morale
scientifique qui ont été publiés en Allemagne; il en est de tellement
subtils, que, bien qu’ils traitent de notre propre nature, on ne sait
sur quoi s’appuyer pour les concevoir. Les philosophes français ont
rendu la morale singulièrement aride, en rapportant tout à l’intérêt
personnel. Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même
résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les sacrifices.
Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes abstraits ne peuvent
donner une idée complète de la vertu.