Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur la Littérature et les
Arts.
Ce que je viens de dire sur le développement de l’esprit s’applique
aussi à la littérature; cependant il est peut-être intéressant d’ajouter
quelques observations particulières à ces réflexions générales.
Dans les pays où l’on croit que toutes les idées nous viennent par les
objets extérieurs, il est naturel d’attacher un plus grand prix aux
convenances, dont l’empire est au dehors; mais lorsqu’au contraire on
est convaincu des lois immuables de l’existence morale, la société a
moins de pouvoir sur chaque homme: l’on traite de tout avec soi-même; et
l’essentiel, dans les productions de la pensée comme dans les actions de
la vie, c’est de s’assurer qu’elles partent de notre conviction intime
et de nos émotions spontanées.
Il y a dans le style des qualités qui tiennent à la vérité même du
sentiment, il y en a qui dépendent de la correction grammaticale. On
aurait de la peine à faire comprendre à des Allemands que la première
chose à examiner dans un ouvrage, c’est la manière dont il est écrit, et
que l’exécution doit l’emporter sur la conception. La philosophie
expérimentale estime un ouvrage surtout par la forme ingénieuse et
lucide sous laquelle il est présenté; la philosophie idéaliste, au
contraire, toujours attirée vers le foyer de l’âme, n’admire que les
écrivains qui s’en rapprochent.
Il faut l’avouer aussi, l’habitude de creuser dans les mystères les plus
cachés de notre être donne du penchant pour ce qu’il y a de plus profond
et quelquefois de plus obscur dans la pensée. Aussi les Allemands
mêlent-ils trop souvent la métaphysique à la poésie.
La nouvelle philosophie inspire le besoin de s’élever jusqu’aux pensées
et aux sentiments sans bornes. Cette impulsion peut être favorable au
génie, mais elle ne l’est qu’à lui, et souvent elle donne à ceux qui
n’en ont pas des prétentions assez ridicules. En France, la médiocrité
trouve tout trop fort et trop exalté; en Allemagne, rien ne lui paraît à
la hauteur de la nouvelle doctrine. En France, la médiocrité se moque de
l’enthousiasme, en Allemagne, elle dédaigne un certain genre de raison.
Un écrivain n’en saurait jamais faire assez pour convaincre les lecteurs
allemands qu’il n’est pas superficiel, qu’il s’occupe en toutes choses
de l’immortel et de l’infini. Mais comme les facultés de l’esprit ne
répondent pas toujours à de si vastes désirs, il arrive souvent que des
efforts gigantesques ne conduisent qu’à des résultats communs. Néanmoins
cette disposition générale seconde l’essor de la pensée; et il est plus
facile, en littérature, de poser des limites que de donner de
l’émulation.
Le goût que les Allemands manifestent pour le genre naïf, et dont j’ai
déjà eu l’occasion de parler, semble en contradiction avec leur penchant
pour la métaphysique, penchant qui naît du besoin de se connaître et de
s’analyser soi-même; cependant c’est aussi à l’influence d’un système
qu’il faut rapporter ce goût pour le naïf; car il y a de la philosophie
dans tout en Allemagne, même dans l’imagination. L’un des premiers
caractères du naïf, c’est d’exprimer ce qu’on sent ou ce qu’on pense,
sans réfléchir à aucun résultat ni tendre vers aucun but; et c’est en
cela qu’il s’accorde avec la théorie des Allemands sur la littérature.
Kant, en séparant le beau de l’utile, prouve clairement qu’il n’est
point du tout dans la nature des beaux-arts de donner des leçons. Sans
doute tout ce qui est beau doit faire naître des sentiments généreux, et
ces sentiments excitent à la vertu; mais dès qu’on a pour objet de
mettre en évidence un précepte de morale, la libre impression que
produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite; car
le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne et gêne
l’imagination. On prétend que Louis XIV disait à un prédicateur qui
avait dirigé son sermon contre lui: «Je veux bien me faire ma part; mais
je ne veux pas qu’on me la fasse». L’on pourrait appliquer ces paroles
aux beaux-arts en général: ils doivent élever l’âme, et non pas
l’endoctriner.
La nature déploie ses magnificences souvent sans but, souvent avec un
luxe que les partisans de l’utilité appelleraient prodigue. Elle semble
se plaire à donner plus d’éclat aux fleurs, aux arbres des forêts,
qu’aux végétaux qui servent d’aliment à l’homme. Si l’utile avait le
premier rang dans la nature, ne revêtirait-elle pas de plus de charmes
les plantes nutritives que les roses, qui ne sont que belles? Et d’où
vient cependant que, pour parer l’autel de la Divinité, l’on chercherait
plutôt les inutiles fleurs que les productions nécessaires? D’où vient
que ce qui sert au maintien de notre vie a moins de dignité que les
beautés sans but? C’est que le beau nous rappelle une existence
immortelle et divine, dont le souvenir et le regret vivent à la fois
dans notre cœur.
Ce n’est certainement pas pour méconnaître la valeur morale de ce qui
est utile que Kant en a séparé le beau; c’est pour fonder l’admiration
en tout genre sur un désintéressement absolu; c’est pour donner aux
sentiments qui rendent le vice impossible la préférence sur les leçons
qui servent à le corriger.
Rarement les fables mythologiques des anciens ont été dirigées dans le
sens des exhortations de morale ou des exemples édifiants, et ce n’est
pas du tout parce que les modernes valent mieux qu’eux qu’ils cherchent
souvent à donner à leurs fictions un résultat utile; c’est plutôt parce
qu’ils ont moins d’imagination, et qu’ils transportent dans la
littérature l’habitude que donnent les affaires, de toujours tendre vers
un but. Les événements, tels qu’ils existent dans la réalité, ne sont
point calculés comme une fiction dont le dénouement est moral. La vie
elle-même est conçue d’une manière tout à fait poétique: car ce n’est
point d’ordinaire parce que le coupable est puni, et l’homme vertueux
récompensé, qu’elle produit sur nous une impression morale, c’est parce
qu’elle développe dans notre âme l’indignation contre le coupable, et
l’enthousiasme pour l’homme vertueux.
Les Allemands ne considèrent point, ainsi qu’on le fait d’ordinaire,
l’imitation de la nature comme le principal objet de l’art; c’est la
beauté idéale qui leur paraît le principe de tous les chefs-d’œuvre, et
leur théorie poétique est, à cet égard, tout à fait d’accord avec leur
philosophie. L’impression qu’on reçoit par les beaux-arts n’a pas le
moindre rapport avec le plaisir que fait éprouver une imitation
quelconque; l’homme a dans son âme des sentiments innés que les objets
réels ne satisferont jamais, et c’est à ces sentiments que l’imagination
des peintres et des poètes sait donner une forme et une vie. Le premier
des arts, la musique, qu’imite-t-il? de tous les dons de la Divinité
cependant, c’est le plus magnifique, car il semble, pour ainsi dire,
superflu. Le soleil nous éclaire, nous respirons l’air d’un ciel serein,
toutes les beautés de la nature servent en quelque façon à l’homme; la
musique seule est d’une noble inutilité, et c’est pour cela qu’elle nous
émeut si profondément; plus elle est loin de tout but, plus elle se
rapproche de cette source intime de nos pensées que l’application à un
objet quelconque resserre dans son cours.
La théorie littéraire des Allemands diffère de toutes les autres, en ce
qu’elle n’assujettit point les écrivains à des usages ni à des
restrictions tyranniques. C’est une théorie toute créatrice, c’est une
philosophie des beaux-arts qui, loin de les contraindre, cherche, comme
Prométhée, à dérober le feu du ciel pour en faire don aux poètes.
Homère, le Dante, Shakespeare, me dira-t-on, savaient-ils rien de tout
cela? ont-ils eu besoin de cette métaphysique pour être de grands
écrivains? Sans doute la nature n’a point attendu la philosophie, ce qui
se réduit à dire que le fait a précédé l’observation du fait; mais,
puisque nous sommes arrivés à l’époque des théories, ne faut-il pas au
moins se garder de celles qui peuvent étouffer le talent?
Il faut avouer cependant qu’il résulte assez souvent quelques
inconvénients essentiels de ces systèmes de philosophie appliqués à la
littérature: les lecteurs allemands, accoutumés à lire Kant, Fichte,
etc., considèrent un moindre degré d’obscurité comme la clarté même, et
les écrivains ne donnent pas toujours aux ouvrages de l’art cette
lucidité frappante qui leur est si nécessaire. On peut, on doit même
exiger une attention soutenue, quand il s’agit d’idées abstraites; mais
les émotions sont involontaires. Il ne peut être question dans les
jouissances des arts, ni de complaisance, ni d’effort, ni de réflexion;
il s’agit là de plaisir et non de raisonnement; l’esprit philosophique
peut réclamer l’examen, mais le talent poétique doit commander
l’entraînement.
Les idées ingénieuses qui dérivent des théories font illusion sur la
véritable nature du talent. On prouve spirituellement que telle ou telle
pièce n’a pas dû plaire, et cependant elle plaît, et l’on se met alors à
mépriser ceux qui l’aiment. On prouve aussi que telle pièce, composée
d’après tels principes, doit intéresser, et cependant quand on veut
qu’elle soit jouée, quand on lui dit _lève-toi et marche_, la pièce ne
va pas, et il faut donc encore mépriser ceux qui ne s’amusent point d’un
ouvrage composé selon les lois de l’idéal et du réel. On a tort presque
toujours quand on blâme le jugement du public dans les arts, car
l’impression populaire est plus philosophique encore que la philosophie
même, et quand les combinaisons de l’homme instruit ne s’accordent pas
avec cette impression, ce n’est point parce que ces combinaisons sont
trop profondes, mais plutôt parce qu’elles ne le sont pas assez.
Néanmoins il vaut infiniment mieux, ce me semble, pour la littérature
d’un pays, que sa poétique soit fondée sur des idées philosophiques,
même un peu abstraites, que sur de simples règles extérieures; car ces
règles ne sont que des barrières pour empêcher les enfants de tomber.
L’imitation des anciens a pris chez les Allemands une direction tout
autre que dans le reste de l’Europe. Le caractère consciencieux dont ils
ne se départent jamais les a conduits à ne point mêler ensemble le génie
moderne avec le génie antique; ils traitent à quelques égards les
fictions comme de la vérité, car ils trouvent le moyen d’y porter du
scrupule; ils appliquent aussi cette même disposition à la connaissance
exacte et profonde des monuments qui nous restent des temps passés. En
Allemagne, l’étude de l’antiquité, comme celle des sciences et de la
philosophie, réunit les branches divisées de l’esprit humain.
Heyne embrasse tout ce qui se rapporte à la littérature, à l’histoire et
aux beaux-arts avec une étonnante perspicacité. Wolf tire des
observations les plus fines, les inductions les plus hardies, et, ne se
soumettant en rien à l’autorité, il juge par lui-même l’authenticité des
écrits des Grecs et leur valeur. On peut voir dans un dernier écrit de
M. Ch. de Villers, que j’ai déjà nommé avec la haute estime qu’il
mérite, quels travaux immenses l’on publie chaque année, en Allemagne,
sur les auteurs classiques. Les Allemands se croient appelés en toutes
choses au rôle de contemplateurs, et l’on dirait qu’ils ne sont pas de
leur siècle, tant leurs réflexions et leur intérêt se tournent vers une
autre époque du monde.
Il se peut que le meilleur temps pour la poésie ait été celui de
l’ignorance, et que la jeunesse du genre humain soit passée pour
toujours; cependant on croit sentir dans les écrits des Allemands une
jeunesse nouvelle, celle qui naît du noble choix qu’on peut faire après
avoir tout connu. L’âge des lumières a son innocence aussi bien que
l’âge d’or; et si dans l’enfance du genre humain on n’en croit que son
âme, lorsqu’on a tout appris, on revient à ne plus se confier qu’en
elle.