CHAPITRE X

Influence de la nouvelle Philosophie sur les sciences.

Il n’est pas douteux que la philosophie idéaliste ne porte au

recueillement, et que, disposant l’esprit à se replier sur lui-même,

elle n’augmente sa pénétration et sa persistance dans les travaux

intellectuels. Mais cette philosophie est-elle également favorable aux

sciences, qui consistent dans l’observation de la nature? C’est à

l’examen de cette question que les réflexions suivantes sont destinées.

On a généralement attribué les progrès des sciences, dans le dernier

siècle, à la philosophie expérimentale; et, comme l’observation sert en

effet beaucoup dans cette carrière, on s’est cru d’autant plus certain

d’atteindre aux vérités scientifiques, qu’on accordait plus d’importance

aux objets extérieurs; cependant la patrie de Kepler et de Leibnitz

n’est pas à dédaigner pour la science. Les principales découvertes

modernes, la poudre, l’imprimerie, ont été faites par les Allemands, et

néanmoins la tendance des esprits, en Allemagne, a toujours été vers

l’idéalisme.

Bacon a comparé la philosophie spéculative à l’alouette qui s’élève

jusqu’aux cieux, et redescend sans rien rapporter de sa course, et la

philosophie expérimentale, au faucon qui s’élève aussi haut, mais

revient avec sa proie.

Peut-être que, de nos jours, Bacon eût senti les inconvénients de la

philosophie purement expérimentale; elle a travesti la pensée en

sensation, la morale en intérêt personnel, et la nature en mécanisme,

car elle tendait à rabaisser toutes choses. Les Allemands ont combattu

son influence dans les sciences physiques, comme dans un ordre plus

relevé, et, tout en soumettant la nature à l’observation, ils

considèrent ses phénomènes en général d’une manière vaste et animée;

c’est toujours une présomption en faveur d’une opinion que son empire

sur l’imagination, car tout annonce que le beau est aussi le vrai dans

la sublime conception de l’univers.

La philosophie nouvelle a déjà exercé sous plusieurs rapports son

influence sur les sciences physiques en Allemagne; d’abord, le même

esprit d’universalité que j’ai remarqué dans les littérateurs et les

philosophes, se retrouve aussi dans les savants. Humboldt raconte en

observateur exact les voyages dont il a bravé les dangers en chevalier

valeureux, et ses écrits intéressent également les physiciens et les

poètes. Schelling, Bader, Schubert, etc., ont publié des ouvrages dans

lesquels les sciences sont présentées sous un point de vue qui captive

la réflexion et l’imagination: et longtemps avant que les métaphysiciens

modernes eussent existé, Kepler et Haller avaient su tout à la fois

observer et deviner la nature.

L’attrait de la société est si grand en France, qu’elle ne permet à

personne de donner beaucoup de temps au travail. Il est donc naturel

qu’on n’ait point de confiance dans ceux qui veulent réunir plusieurs

genres d’études. Mais dans un pays où la vie entière d’un homme peut

être livrée à la méditation, on a raison d’encourager la multiplicité

des connaissances; on se donne ensuite exclusivement à celle de toutes

que l’on préfère; mais il est peut-être impossible de comprendre à fond

une science sans s’être occupé de toutes. Sir Humphry Davy, maintenant

le premier chimiste de l’Angleterre, cultive les lettres avec autant de

goût que de succès. La littérature répand des lumières sur les sciences,

comme les sciences sur la littérature; et la connexion qui existe entre

tous les objets de la nature doit avoir lieu de même dans les idées de

l’homme.

L’universalité des connaissances conduit nécessairement au désir de

trouver les lois générales de l’ordre physique. Les Allemands descendent

de la théorie à l’expérience, tandis que les Français remontent de

l’expérience à la théorie. Les Français, en littérature, reprochent aux

Allemands de n’avoir que des beautés de détail, et de ne pas s’entendre

à la composition d’un ouvrage. Les Allemands reprochent aux Français de

ne considérer que les faits particuliers dans les sciences, et de ne pas

les rallier à un système; c’est en cela principalement que consiste la

différence entre les savants allemands et les savants français.

En effet, s’il était possible de découvrir les principes qui régissent

cet univers, il vaudrait certainement mieux partir de cette source pour

étudier tout ce qui en dérive; mais on ne sait guère rien de l’ensemble

en toutes choses qu’à l’aide des détails, et la nature n’est pour

l’homme que les feuilles éparses de la Sibylle, dont nul, jusqu’à ce

jour, n’a pu faire un livre. Néanmoins les savants allemands, qui sont

en même temps philosophes, répandent un intérêt prodigieux sur la

contemplation des phénomènes de ce monde: ils n’interrogent point la

nature au hasard, d’après le cours accidentel des expériences; mais ils

prédisent par la pensée ce que l’observation doit confirmer.

Deux grandes vues générales leur servent de guide dans l’étude des

sciences: l’une, que l’univers est fait sur le modèle de l’âme humaine;

et l’autre, que l’analogie de chaque partie de l’univers avec l’ensemble

est telle que la même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque

partie, et de chaque partie dans le tout.

C’est une belle conception que celle qui tend à trouver la ressemblance

des lois de l’entendement humain avec celles de la nature, et considère

le monde physique comme le relief du monde moral. Si le même génie était

capable de composer _l’Iliade_ et de sculpter comme Phidias, le Jupiter

du sculpteur ressemblerait au Jupiter du poète; pourquoi donc

l’intelligence suprême, qui a formé la nature et l’âme, n’aurait-elle

pas fait de l’une l’emblème de l’autre? Ce n’est point un vain jeu de

l’imagination, que ces métaphores continuelles qui servent à comparer

nos sentiments avec les phénomènes extérieurs; la tristesse, avec le

ciel couvert de nuages; le calme, avec les rayons argentés de la lune;

la colère, avec les flots agités par les vents: c’est la même pensée du

créateur qui se traduit dans deux langages différents, et l’un peut

servir d’interprète à l’autre. Presque tous les axiomes de physique

correspondent à des maximes de morale. Cette espèce de marche parallèle

qu’on aperçoit entre le monde et l’intelligence est l’indice d’un grand

mystère, et tous les esprits en seraient frappés, si l’on parvenait à en

tirer des découvertes positives; mais toutefois cette lueur encore

incertaine porte bien loin les regards.

Les analogies des divers éléments de la nature physique entre eux

servent à constater la suprême loi de la création, la variété dans

l’unité, et l’unité dans la variété. Qu’y a-t-il de plus étonnant, par

exemple, que le rapport des sons et des formes, des sons et des

couleurs? Un Allemand, Chladni, a fait nouvellement l’expérience que les

vibrations des sons mettent en mouvement des grains de sable réunis sur

un plateau de verre, de telle manière que quand les sons sont purs, les

grains de sable se réunissent en formes régulières, et quand les tons

sont discordants, les grains de sable tracent sur le verre des figures

sans aucune symétrie. L’aveugle-né Saunderson disait qu’il se

représentait la couleur écarlate comme le son de la trompette, et un

savant a voulu faire un clavecin pour les yeux, qui pût imiter par

l’harmonie des couleurs le plaisir que cause la musique. Sans cesse nous

comparons la peinture à la musique, et la musique à la peinture, parce

que les émotions que nous éprouvons nous révèlent des analogies où

l’observation froide ne verrait que des différences. Chaque plante,

chaque fleur contient le système entier de l’univers; un instant de vie

recèle en son sein l’éternité, le plus faible atome est un monde, et le

monde peut-être n’est qu’un atome. Chaque portion de l’univers semble un

miroir où la création tout entière est représentée, et l’on ne sait ce

qui inspire le plus d’admiration, ou de la pensée, toujours la même, ou

de la forme, toujours diverse.

On peut diviser les savants de l’Allemagne en deux classes, ceux qui se

vouent tout entiers à l’observation, et ceux qui prétendent à l’honneur

de pressentir les secrets de la nature. Parmi les premiers, on doit

citer d’abord Werner, qui a puisé dans la minéralogie la connaissance de

la formation du globe et des époques de son histoire; Herschel et

Schrœter, qui font sans cesse des découvertes nouvelles dans le pays des

cieux; des astronomes calculateurs tels que Zach et Bode; de grands

chimistes tels que Klaproth et Buchholz; dans la classe des physiciens

philosophes, il faut compter Schelling, Ritter, Bader, Steffens, etc.

Les esprits les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et

s’entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient dédaigner

l’expérience, et les observateurs profonds ne se refusent point aux

résultats possibles des hautes contemplations.

Déjà l’attraction et l’impulsion ont été l’objet d’un examen nouveau, et

l’on en a fait une application heureuse aux affinités chimiques. La

lumière considérée comme un intermédiaire entre la matière et l’esprit,

a donné lieu à plusieurs aperçus très philosophiques. L’on parle avec

estime d’un travail de Gœthe sur les couleurs. Enfin, de toutes parts en

Allemagne, l’émulation est excitée par le désir et l’espoir de réunir la

philosophie expérimentale et la philosophie spéculative, et d’agrandir

ainsi la science de l’homme et celle de la nature.

L’idéalisme intellectuel fait de la volonté, qui est l’âme, le centre de

tout: le principe de l’idéalisme physique, c’est la vie. L’homme

parvient par la chimie, comme par le raisonnement, au plus haut degré de

l’analyse; mais la vie lui échappe par la chimie, comme le sentiment par

le raisonnement. Un écrivain français avait prétendu que la pensée

n’était autre chose _qu’un produit matériel du cerveau_. Un autre savant

a dit que lorsqu’on serait plus avancé dans la chimie, on parviendrait à

savoir _comment on fait de la vie_; l’un outrageait la nature, comme

l’autre outrageait l’âme.

_Il faut_, disait Fichte, _comprendre ce qui est incompréhensible comme

tel_. Cette expression singulière renferme un sens profond: il faut

sentir et reconnaître ce qui doit rester inaccessible à l’analyse, et

dont l’essor de la pensée peut seul approcher.

On a cru trouver dans la nature trois modes d’existence distincts: la

végétation, l’irritabilité et la sensibilité. Les plantes, les animaux

et les hommes se trouvent renfermés dans ces trois manières de vivre, et

si l’on veut appliquer aux individus mêmes de notre espèce cette

division ingénieuse, on verra que, parmi les différents caractères, on

peut également la retrouver. Les uns végètent comme des plantes, les

autres jouissent ou s’irritent à la manière des animaux, et les plus

nobles enfin possèdent et développent en eux les qualités qui

distinguent la nature humaine. Quoi qu’il en soit, la volonté qui est la

vie, la vie qui est aussi la volonté, renferment tout le secret de

l’univers et de nous-mêmes, et ce secret-là, comme on ne peut ni le

nier, ni l’expliquer, il faut y arriver nécessairement par une espèce de

divination.

Quel emploi de force ne faudrait-il pas pour ébranler avec un levier

fait sur le modèle du bras les poids que le bras soulève! Ne voyons-nous

pas tous les jours la colère, ou quelque autre affection de l’âme,

augmenter comme par miracle la puissance du corps humain? Quelle est

donc cette puissance mystérieuse de la nature qui se manifeste par la

volonté de l’homme? et comment, sans étudier sa cause et ses effets,

pourrait-on faire aucune découverte importante dans la théorie des

puissances physiques?

La doctrine de l’Écossais Brown, analysée plus profondément en Allemagne

que partout ailleurs, est fondée sur ce même système d’action et d’unité

centrales, qui est si fécond dans ses conséquences. Brown a cru que

l’état de souffrance ou l’état de santé ne tenait point à des maux

partiels, mais à l’intensité du principe vital, qui s’affaiblissait ou

s’exaltait selon les différentes vicissitudes de l’existence.

Parmi les savants anglais, il n’y a guère que Hartley et son disciple

Priestley, qui aient pris la métaphysique comme la physique sous un

point de vue tout à fait matérialiste. On dira que la physique ne peut

être que matérialiste; j’ose ne pas être de cet avis. Ceux qui font de

l’âme même un être passif, bannissent à plus forte raison des sciences

positives l’inexplicable ascendant de la volonté de l’homme; et

cependant il est plusieurs circonstances dans lesquelles cette volonté

agit sur l’intensité de la vie, et la vie sur la matière. Le principe de

l’existence est comme un intermédiaire entre le corps et l’âme, dont la

puissance ne saurait être calculée, mais ne peut être niée sans

méconnaître ce qui constitue la nature animée, et sans réduire ses lois

purement au mécanisme.

Le docteur Gall, de quelque manière que son système soit jugé, est

respecté de tous les savants pour les études et les découvertes qu’il a

faites dans la science de l’anatomie; et si l’on considère les organes

de la pensée comme différents d’elle-même, c’est-à-dire, comme les

moyens qu’elle emploie, on peut, ce me semble, admettre que la mémoire

et le calcul, l’aptitude à telle ou telle science, le talent pour tel ou

tel art, enfin tout ce qui sert d’instrument à l’intelligence, dépend en

quelque sorte de la structure du cerveau. S’il existe une échelle

graduée depuis la pierre jusqu’à la vie humaine, il doit y avoir de

certaines facultés en nous qui tiennent de l’âme et du corps tout à la

fois; et de ce nombre sont la mémoire et le calcul, les plus physiques

de nos facultés intellectuelles, et les plus intellectuelles de nos

facultés physiques. Mais l’erreur commencerait au moment où l’on

voudrait attribuer à la structure du cerveau une influence sur les

qualités morales, car la volonté est tout à fait indépendante des

facultés physiques: c’est dans l’action purement intellectuelle de cette

volonté que consiste la conscience, et la conscience est et doit être

affranchie de l’organisation corporelle. Tout ce qui tendrait à nous

ôter la responsabilité de nos actions serait faux et mauvais.

Un jeune médecin d’un grand talent, Koreff, attire déjà l’attention de

ceux qui l’ont entendu, par des considérations toutes nouvelles sur le

principe de la vie, sur l’action de la mort, sur les causes de la folie;

tout ce mouvement dans les esprits annonce une révolution quelconque,

même dans la manière de considérer les sciences. Il est impossible d’en

prévoir encore les résultats; mais ce qu’on peut affirmer avec vérité,

c’est que si les Allemands se laissent guider par l’imagination, ils ne

s’épargnent aucun travail, aucune recherche, aucune étude, et réunissent

au plus haut degré deux qualités qui semblent s’exclure, la patience et

l’enthousiasme.

Quelques savants allemands, poussant encore plus loin l’idéalisme

physique, combattent l’axiome _qu’il n’y a pas d’action à distance_, et

veulent, au contraire, rétablir partout le mouvement spontané dans la

nature. Ils rejettent l’hypothèse des fluides, dont les effets

tiendraient à quelques égards des forces mécaniques, qui se pressent et

se refoulent, sans qu’aucune organisation indépendante les dirige.

Ceux qui considèrent la nature comme une intelligence ne donnent pas à

ce mot le même sens qu’on a coutume d’y attacher; car la pensée de

l’homme consiste dans la faculté de se replier sur soi-même, et

l’intelligence de la nature marche en avant, comme l’instinct des

animaux. La pensée se possède elle-même, puisqu’elle se juge;

l’intelligence sans réflexion est une puissance toujours attirée au

dehors. Quand la nature cristallise selon les formes les plus

régulières, il ne s’ensuit pas qu’elle sache les mathématiques, ou du

moins elle ne sait pas qu’elle les sait, et la conscience d’elle-même

lui manque. Les savants allemands attribuent aux forces physiques une

certaine originalité individuelle, et, d’autre part, ils paraissent

admettre, dans leur manière de présenter quelques phénomènes du

magnétisme animal, que la volonté de l’homme, sans acte extérieur,

exerce une très grande influence sur la matière, et spécialement sur les

métaux.

Pascal dit _que les astrologues et les alchimistes ont quelques

principes, mais qu’ils en abusent_. Il y a eu peut-être dans l’antiquité

des rapports plus intimes entre l’homme et la nature qu’il n’en existe

de nos jours. Les mystères d’Éleusis, le culte des Égyptiens, le système

des émanations, chez les Indiens, l’adoration des éléments et du soleil,

chez les Persans, l’harmonie des nombres, qui fonda la doctrine de

Pythagore, sont des traces d’un attrait singulier qui réunissait l’homme

avec l’univers.

Le spiritualisme, en fortifiant la puissance de la réflexion, a séparé

davantage l’homme des influences physiques, et la réformation, en

portant plus loin encore le penchant vers l’analyse, a mis la raison en

garde contre les impressions primitives de l’imagination: les Allemands

tendent vers le véritable perfectionnement de l’esprit humain,

lorsqu’ils cherchent à réveiller les inspirations de la nature par les

lumières de la pensée.

L’expérience conduit chaque jour les savants à reconnaître des

phénomènes auxquels on ne croyait plus, parce qu’ils étaient mélangés

avec des superstitions, et que l’on en faisait jadis des présages. Les

anciens ont raconté que des pierres tombaient du ciel, et de nos jours

on a constaté l’exactitude de ce fait dont on avait nié l’existence. Les

anciens ont parlé de pluie rouge comme du sang et des foudres de la

terre; on s’est assuré nouvellement de la vérité de leurs assertions à

cet égard.

L’astronomie et la musique sont la science et l’art que les hommes ont

connus de toute antiquité: pourquoi les sons et les astres ne

seraient-ils pas réunis par des rapports que les anciens auraient

sentis, et que nous pourrions retrouver? Pythagore avait soutenu que les

planètes étaient entre elles à la même distance que les sept cordes de

la lyre, et l’on affirme qu’il a pressenti les nouvelles planètes qui

ont été découvertes entre Mars et Jupiter[13]. Il paraît qu’il

n’ignorait pas le vrai système des cieux, l’immobilité du soleil,

puisque Copernic s’appuie à cet égard de son opinion, citée par Cicéron.

D’où venaient donc ces étonnantes découvertes, sans le secours des

expériences et des machines nouvelles dont les modernes sont en

possession? C’est que les anciens marchaient hardiment, éclairés par le

génie. Ils se servaient de la raison sur laquelle repose l’intelligence

humaine; mais ils consultaient aussi l’imagination, qui est la prêtresse

de la nature.

[13] M. Prevost, professeur de philosophie à Genève, a publié sur ce

sujet une brochure d’un très grand intérêt. Cet écrivain philosophe

est aussi connu en Europe qu’estimé dans sa patrie.

Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait peut-être à

des lois de l’univers qui nous sont encore inconnues. Les rapports des

planètes avec les métaux, l’influence de ces rapports, les oracles même,

et les présages, ne pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances

occultes dont nous n’avons plus aucune idée? et qui sait s’il n’y a pas

un germe de vérité caché dans tous les apologues, dans toutes les

croyances, qu’on a flétris du nom de folie? Il ne s’ensuit pas

assurément qu’il faille renoncer à la méthode expérimentale, si

nécessaire dans les sciences. Mais pourquoi ne donnerait-on pas pour

guide suprême à cette méthode une philosophie plus étendue, qui

embrasserait l’univers dans son ensemble, et ne mépriserait pas _le côté

nocturne de la nature_, en attendant qu’on puisse y répandre de la

clarté?

C’est de la poésie, répondra-t-on, que toute cette manière de considérer

le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d’une manière

certaine que par l’expérience, et tout ce qui n’est pas susceptible de

preuves peut être un amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des

progrès solides.--Sans doute les Français ont raison de recommander aux

Allemands le respect pour l’expérience; mais ils ont tort de tourner en

ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un

jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes

découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l’homme de génie ne

fera jamais rien s’il a peur des plaisanteries; elles sont sans force

quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d’ascendant quand on

les redoute. On voit dans les contes de fées des fantômes qui s’opposent

aux entreprises des chevaliers, et les tourmentent jusqu’à ce que ces

chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortilèges s’évanouissent,

et la campagne féconde s’offre à leurs regards. L’envie et la médiocrité

ont bien aussi leurs sortilèges: mais il faut marcher vers la vérité,

sans s’inquiéter des obstacles apparents qui se présentent.

Lorsque Kepler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps

célestes, c’est ainsi qu’il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit

mois, une première lueur m’a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j’ai

senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me

retient: j’ose me livrer à ma sainte ardeur, j’ose insulter aux mortels,

en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j’ai

dérobé les vases d’Égypte, pour en construire un temple à mon Dieu. Si

l’on me pardonne, je m’en réjouirai; si l’on me blâme, je le

supporterai. Le sort en est jeté, j’écris ce livre: qu’il soit lu par

mes contemporains ou par la postérité, n’importe; il peut bien attendre

un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six

mille années, d’un contemplateur tel que moi». Cette expression hardie

d’un orgueilleux enthousiasme, prouve la force intérieure du génie.

Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot plein de

sagacité: _Il avance toujours, mais en ligne spirale_. Cette comparaison

est d’autant plus juste, qu’à beaucoup d’époques il semble reculer, et

revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il

y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des

sciences; il en est d’autres où, selon Hemsterhuis, _l’esprit

merveilleux doit l’emporter sur l’esprit géométrique_. Quand l’homme est

dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet esprit

merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance d’admiration

sans laquelle on ne peut comprendre la nature.

La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits un élan

semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l’étude de

l’âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la

volonté dans l’ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les

font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient

dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est

certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement

augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées

principales. Les poètes pourraient trouver dans les sciences une foule

de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la

philosophie de l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu

d’être abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment.

L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine; et s’il fallait

choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de l’esprit

mathématique, l’imagination approcherait davantage de la vérité. Mais

encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque c’est la totalité de

notre être moral qui doit être employée dans une si importante

méditation.

Le nouveau système de physique générale, qui sert de guide en Allemagne

à la physique expérimentale, ne peut être jugé que par ses résultats. Il

faut voir s’il conduira l’esprit humain à des découvertes nouvelles et

constatées. Mais ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il

établit entre les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les

autres d’ordinaire, quand on a des occupations différentes, parce qu’on

s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire au poète, le poète au

physicien; et même, entre les savants, ceux qui s’occupent de sciences

diverses ne s’intéressent guère à leurs travaux mutuels: cela ne peut

être ainsi, depuis que la philosophie centrale établit une relation

d’une nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent la

nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent dans les sciences

les véritables beautés de l’univers. Les érudits enrichissent les poètes

par les souvenirs, et les savants par les analogies.

Les sciences présentées isolément, et comme un domaine étranger à l’âme,

n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart des hommes qui s’y sont

voués, à quelques honorables exceptions près, ont donné à notre siècle

cette tendance vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les

cas quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les

sciences physiques dans cette sphère universelle des idées, où les

moindres observations, comme les plus grands résultats, tiennent à

l’intérêt de l’ensemble.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 30 / 59 题