Influence de la nouvelle Philosophie sur les sciences.
Il n’est pas douteux que la philosophie idéaliste ne porte au
recueillement, et que, disposant l’esprit à se replier sur lui-même,
elle n’augmente sa pénétration et sa persistance dans les travaux
intellectuels. Mais cette philosophie est-elle également favorable aux
sciences, qui consistent dans l’observation de la nature? C’est à
l’examen de cette question que les réflexions suivantes sont destinées.
On a généralement attribué les progrès des sciences, dans le dernier
siècle, à la philosophie expérimentale; et, comme l’observation sert en
effet beaucoup dans cette carrière, on s’est cru d’autant plus certain
d’atteindre aux vérités scientifiques, qu’on accordait plus d’importance
aux objets extérieurs; cependant la patrie de Kepler et de Leibnitz
n’est pas à dédaigner pour la science. Les principales découvertes
modernes, la poudre, l’imprimerie, ont été faites par les Allemands, et
néanmoins la tendance des esprits, en Allemagne, a toujours été vers
l’idéalisme.
Bacon a comparé la philosophie spéculative à l’alouette qui s’élève
jusqu’aux cieux, et redescend sans rien rapporter de sa course, et la
philosophie expérimentale, au faucon qui s’élève aussi haut, mais
revient avec sa proie.
Peut-être que, de nos jours, Bacon eût senti les inconvénients de la
philosophie purement expérimentale; elle a travesti la pensée en
sensation, la morale en intérêt personnel, et la nature en mécanisme,
car elle tendait à rabaisser toutes choses. Les Allemands ont combattu
son influence dans les sciences physiques, comme dans un ordre plus
relevé, et, tout en soumettant la nature à l’observation, ils
considèrent ses phénomènes en général d’une manière vaste et animée;
c’est toujours une présomption en faveur d’une opinion que son empire
sur l’imagination, car tout annonce que le beau est aussi le vrai dans
la sublime conception de l’univers.
La philosophie nouvelle a déjà exercé sous plusieurs rapports son
influence sur les sciences physiques en Allemagne; d’abord, le même
esprit d’universalité que j’ai remarqué dans les littérateurs et les
philosophes, se retrouve aussi dans les savants. Humboldt raconte en
observateur exact les voyages dont il a bravé les dangers en chevalier
valeureux, et ses écrits intéressent également les physiciens et les
poètes. Schelling, Bader, Schubert, etc., ont publié des ouvrages dans
lesquels les sciences sont présentées sous un point de vue qui captive
la réflexion et l’imagination: et longtemps avant que les métaphysiciens
modernes eussent existé, Kepler et Haller avaient su tout à la fois
observer et deviner la nature.
L’attrait de la société est si grand en France, qu’elle ne permet à
personne de donner beaucoup de temps au travail. Il est donc naturel
qu’on n’ait point de confiance dans ceux qui veulent réunir plusieurs
genres d’études. Mais dans un pays où la vie entière d’un homme peut
être livrée à la méditation, on a raison d’encourager la multiplicité
des connaissances; on se donne ensuite exclusivement à celle de toutes
que l’on préfère; mais il est peut-être impossible de comprendre à fond
une science sans s’être occupé de toutes. Sir Humphry Davy, maintenant
le premier chimiste de l’Angleterre, cultive les lettres avec autant de
goût que de succès. La littérature répand des lumières sur les sciences,
comme les sciences sur la littérature; et la connexion qui existe entre
tous les objets de la nature doit avoir lieu de même dans les idées de
l’homme.
L’universalité des connaissances conduit nécessairement au désir de
trouver les lois générales de l’ordre physique. Les Allemands descendent
de la théorie à l’expérience, tandis que les Français remontent de
l’expérience à la théorie. Les Français, en littérature, reprochent aux
Allemands de n’avoir que des beautés de détail, et de ne pas s’entendre
à la composition d’un ouvrage. Les Allemands reprochent aux Français de
ne considérer que les faits particuliers dans les sciences, et de ne pas
les rallier à un système; c’est en cela principalement que consiste la
différence entre les savants allemands et les savants français.
En effet, s’il était possible de découvrir les principes qui régissent
cet univers, il vaudrait certainement mieux partir de cette source pour
étudier tout ce qui en dérive; mais on ne sait guère rien de l’ensemble
en toutes choses qu’à l’aide des détails, et la nature n’est pour
l’homme que les feuilles éparses de la Sibylle, dont nul, jusqu’à ce
jour, n’a pu faire un livre. Néanmoins les savants allemands, qui sont
en même temps philosophes, répandent un intérêt prodigieux sur la
contemplation des phénomènes de ce monde: ils n’interrogent point la
nature au hasard, d’après le cours accidentel des expériences; mais ils
prédisent par la pensée ce que l’observation doit confirmer.
Deux grandes vues générales leur servent de guide dans l’étude des
sciences: l’une, que l’univers est fait sur le modèle de l’âme humaine;
et l’autre, que l’analogie de chaque partie de l’univers avec l’ensemble
est telle que la même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque
partie, et de chaque partie dans le tout.
C’est une belle conception que celle qui tend à trouver la ressemblance
des lois de l’entendement humain avec celles de la nature, et considère
le monde physique comme le relief du monde moral. Si le même génie était
capable de composer _l’Iliade_ et de sculpter comme Phidias, le Jupiter
du sculpteur ressemblerait au Jupiter du poète; pourquoi donc
l’intelligence suprême, qui a formé la nature et l’âme, n’aurait-elle
pas fait de l’une l’emblème de l’autre? Ce n’est point un vain jeu de
l’imagination, que ces métaphores continuelles qui servent à comparer
nos sentiments avec les phénomènes extérieurs; la tristesse, avec le
ciel couvert de nuages; le calme, avec les rayons argentés de la lune;
la colère, avec les flots agités par les vents: c’est la même pensée du
créateur qui se traduit dans deux langages différents, et l’un peut
servir d’interprète à l’autre. Presque tous les axiomes de physique
correspondent à des maximes de morale. Cette espèce de marche parallèle
qu’on aperçoit entre le monde et l’intelligence est l’indice d’un grand
mystère, et tous les esprits en seraient frappés, si l’on parvenait à en
tirer des découvertes positives; mais toutefois cette lueur encore
incertaine porte bien loin les regards.
Les analogies des divers éléments de la nature physique entre eux
servent à constater la suprême loi de la création, la variété dans
l’unité, et l’unité dans la variété. Qu’y a-t-il de plus étonnant, par
exemple, que le rapport des sons et des formes, des sons et des
couleurs? Un Allemand, Chladni, a fait nouvellement l’expérience que les
vibrations des sons mettent en mouvement des grains de sable réunis sur
un plateau de verre, de telle manière que quand les sons sont purs, les
grains de sable se réunissent en formes régulières, et quand les tons
sont discordants, les grains de sable tracent sur le verre des figures
sans aucune symétrie. L’aveugle-né Saunderson disait qu’il se
représentait la couleur écarlate comme le son de la trompette, et un
savant a voulu faire un clavecin pour les yeux, qui pût imiter par
l’harmonie des couleurs le plaisir que cause la musique. Sans cesse nous
comparons la peinture à la musique, et la musique à la peinture, parce
que les émotions que nous éprouvons nous révèlent des analogies où
l’observation froide ne verrait que des différences. Chaque plante,
chaque fleur contient le système entier de l’univers; un instant de vie
recèle en son sein l’éternité, le plus faible atome est un monde, et le
monde peut-être n’est qu’un atome. Chaque portion de l’univers semble un
miroir où la création tout entière est représentée, et l’on ne sait ce
qui inspire le plus d’admiration, ou de la pensée, toujours la même, ou
de la forme, toujours diverse.
On peut diviser les savants de l’Allemagne en deux classes, ceux qui se
vouent tout entiers à l’observation, et ceux qui prétendent à l’honneur
de pressentir les secrets de la nature. Parmi les premiers, on doit
citer d’abord Werner, qui a puisé dans la minéralogie la connaissance de
la formation du globe et des époques de son histoire; Herschel et
Schrœter, qui font sans cesse des découvertes nouvelles dans le pays des
cieux; des astronomes calculateurs tels que Zach et Bode; de grands
chimistes tels que Klaproth et Buchholz; dans la classe des physiciens
philosophes, il faut compter Schelling, Ritter, Bader, Steffens, etc.
Les esprits les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et
s’entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient dédaigner
l’expérience, et les observateurs profonds ne se refusent point aux
résultats possibles des hautes contemplations.
Déjà l’attraction et l’impulsion ont été l’objet d’un examen nouveau, et
l’on en a fait une application heureuse aux affinités chimiques. La
lumière considérée comme un intermédiaire entre la matière et l’esprit,
a donné lieu à plusieurs aperçus très philosophiques. L’on parle avec
estime d’un travail de Gœthe sur les couleurs. Enfin, de toutes parts en
Allemagne, l’émulation est excitée par le désir et l’espoir de réunir la
philosophie expérimentale et la philosophie spéculative, et d’agrandir
ainsi la science de l’homme et celle de la nature.
L’idéalisme intellectuel fait de la volonté, qui est l’âme, le centre de
tout: le principe de l’idéalisme physique, c’est la vie. L’homme
parvient par la chimie, comme par le raisonnement, au plus haut degré de
l’analyse; mais la vie lui échappe par la chimie, comme le sentiment par
le raisonnement. Un écrivain français avait prétendu que la pensée
n’était autre chose _qu’un produit matériel du cerveau_. Un autre savant
a dit que lorsqu’on serait plus avancé dans la chimie, on parviendrait à
savoir _comment on fait de la vie_; l’un outrageait la nature, comme
l’autre outrageait l’âme.
_Il faut_, disait Fichte, _comprendre ce qui est incompréhensible comme
tel_. Cette expression singulière renferme un sens profond: il faut
sentir et reconnaître ce qui doit rester inaccessible à l’analyse, et
dont l’essor de la pensée peut seul approcher.
On a cru trouver dans la nature trois modes d’existence distincts: la
végétation, l’irritabilité et la sensibilité. Les plantes, les animaux
et les hommes se trouvent renfermés dans ces trois manières de vivre, et
si l’on veut appliquer aux individus mêmes de notre espèce cette
division ingénieuse, on verra que, parmi les différents caractères, on
peut également la retrouver. Les uns végètent comme des plantes, les
autres jouissent ou s’irritent à la manière des animaux, et les plus
nobles enfin possèdent et développent en eux les qualités qui
distinguent la nature humaine. Quoi qu’il en soit, la volonté qui est la
vie, la vie qui est aussi la volonté, renferment tout le secret de
l’univers et de nous-mêmes, et ce secret-là, comme on ne peut ni le
nier, ni l’expliquer, il faut y arriver nécessairement par une espèce de
divination.
Quel emploi de force ne faudrait-il pas pour ébranler avec un levier
fait sur le modèle du bras les poids que le bras soulève! Ne voyons-nous
pas tous les jours la colère, ou quelque autre affection de l’âme,
augmenter comme par miracle la puissance du corps humain? Quelle est
donc cette puissance mystérieuse de la nature qui se manifeste par la
volonté de l’homme? et comment, sans étudier sa cause et ses effets,
pourrait-on faire aucune découverte importante dans la théorie des
puissances physiques?
La doctrine de l’Écossais Brown, analysée plus profondément en Allemagne
que partout ailleurs, est fondée sur ce même système d’action et d’unité
centrales, qui est si fécond dans ses conséquences. Brown a cru que
l’état de souffrance ou l’état de santé ne tenait point à des maux
partiels, mais à l’intensité du principe vital, qui s’affaiblissait ou
s’exaltait selon les différentes vicissitudes de l’existence.
Parmi les savants anglais, il n’y a guère que Hartley et son disciple
Priestley, qui aient pris la métaphysique comme la physique sous un
point de vue tout à fait matérialiste. On dira que la physique ne peut
être que matérialiste; j’ose ne pas être de cet avis. Ceux qui font de
l’âme même un être passif, bannissent à plus forte raison des sciences
positives l’inexplicable ascendant de la volonté de l’homme; et
cependant il est plusieurs circonstances dans lesquelles cette volonté
agit sur l’intensité de la vie, et la vie sur la matière. Le principe de
l’existence est comme un intermédiaire entre le corps et l’âme, dont la
puissance ne saurait être calculée, mais ne peut être niée sans
méconnaître ce qui constitue la nature animée, et sans réduire ses lois
purement au mécanisme.
Le docteur Gall, de quelque manière que son système soit jugé, est
respecté de tous les savants pour les études et les découvertes qu’il a
faites dans la science de l’anatomie; et si l’on considère les organes
de la pensée comme différents d’elle-même, c’est-à-dire, comme les
moyens qu’elle emploie, on peut, ce me semble, admettre que la mémoire
et le calcul, l’aptitude à telle ou telle science, le talent pour tel ou
tel art, enfin tout ce qui sert d’instrument à l’intelligence, dépend en
quelque sorte de la structure du cerveau. S’il existe une échelle
graduée depuis la pierre jusqu’à la vie humaine, il doit y avoir de
certaines facultés en nous qui tiennent de l’âme et du corps tout à la
fois; et de ce nombre sont la mémoire et le calcul, les plus physiques
de nos facultés intellectuelles, et les plus intellectuelles de nos
facultés physiques. Mais l’erreur commencerait au moment où l’on
voudrait attribuer à la structure du cerveau une influence sur les
qualités morales, car la volonté est tout à fait indépendante des
facultés physiques: c’est dans l’action purement intellectuelle de cette
volonté que consiste la conscience, et la conscience est et doit être
affranchie de l’organisation corporelle. Tout ce qui tendrait à nous
ôter la responsabilité de nos actions serait faux et mauvais.
Un jeune médecin d’un grand talent, Koreff, attire déjà l’attention de
ceux qui l’ont entendu, par des considérations toutes nouvelles sur le
principe de la vie, sur l’action de la mort, sur les causes de la folie;
tout ce mouvement dans les esprits annonce une révolution quelconque,
même dans la manière de considérer les sciences. Il est impossible d’en
prévoir encore les résultats; mais ce qu’on peut affirmer avec vérité,
c’est que si les Allemands se laissent guider par l’imagination, ils ne
s’épargnent aucun travail, aucune recherche, aucune étude, et réunissent
au plus haut degré deux qualités qui semblent s’exclure, la patience et
l’enthousiasme.
Quelques savants allemands, poussant encore plus loin l’idéalisme
physique, combattent l’axiome _qu’il n’y a pas d’action à distance_, et
veulent, au contraire, rétablir partout le mouvement spontané dans la
nature. Ils rejettent l’hypothèse des fluides, dont les effets
tiendraient à quelques égards des forces mécaniques, qui se pressent et
se refoulent, sans qu’aucune organisation indépendante les dirige.
Ceux qui considèrent la nature comme une intelligence ne donnent pas à
ce mot le même sens qu’on a coutume d’y attacher; car la pensée de
l’homme consiste dans la faculté de se replier sur soi-même, et
l’intelligence de la nature marche en avant, comme l’instinct des
animaux. La pensée se possède elle-même, puisqu’elle se juge;
l’intelligence sans réflexion est une puissance toujours attirée au
dehors. Quand la nature cristallise selon les formes les plus
régulières, il ne s’ensuit pas qu’elle sache les mathématiques, ou du
moins elle ne sait pas qu’elle les sait, et la conscience d’elle-même
lui manque. Les savants allemands attribuent aux forces physiques une
certaine originalité individuelle, et, d’autre part, ils paraissent
admettre, dans leur manière de présenter quelques phénomènes du
magnétisme animal, que la volonté de l’homme, sans acte extérieur,
exerce une très grande influence sur la matière, et spécialement sur les
métaux.
Pascal dit _que les astrologues et les alchimistes ont quelques
principes, mais qu’ils en abusent_. Il y a eu peut-être dans l’antiquité
des rapports plus intimes entre l’homme et la nature qu’il n’en existe
de nos jours. Les mystères d’Éleusis, le culte des Égyptiens, le système
des émanations, chez les Indiens, l’adoration des éléments et du soleil,
chez les Persans, l’harmonie des nombres, qui fonda la doctrine de
Pythagore, sont des traces d’un attrait singulier qui réunissait l’homme
avec l’univers.
Le spiritualisme, en fortifiant la puissance de la réflexion, a séparé
davantage l’homme des influences physiques, et la réformation, en
portant plus loin encore le penchant vers l’analyse, a mis la raison en
garde contre les impressions primitives de l’imagination: les Allemands
tendent vers le véritable perfectionnement de l’esprit humain,
lorsqu’ils cherchent à réveiller les inspirations de la nature par les
lumières de la pensée.
L’expérience conduit chaque jour les savants à reconnaître des
phénomènes auxquels on ne croyait plus, parce qu’ils étaient mélangés
avec des superstitions, et que l’on en faisait jadis des présages. Les
anciens ont raconté que des pierres tombaient du ciel, et de nos jours
on a constaté l’exactitude de ce fait dont on avait nié l’existence. Les
anciens ont parlé de pluie rouge comme du sang et des foudres de la
terre; on s’est assuré nouvellement de la vérité de leurs assertions à
cet égard.
L’astronomie et la musique sont la science et l’art que les hommes ont
connus de toute antiquité: pourquoi les sons et les astres ne
seraient-ils pas réunis par des rapports que les anciens auraient
sentis, et que nous pourrions retrouver? Pythagore avait soutenu que les
planètes étaient entre elles à la même distance que les sept cordes de
la lyre, et l’on affirme qu’il a pressenti les nouvelles planètes qui
ont été découvertes entre Mars et Jupiter[13]. Il paraît qu’il
n’ignorait pas le vrai système des cieux, l’immobilité du soleil,
puisque Copernic s’appuie à cet égard de son opinion, citée par Cicéron.
D’où venaient donc ces étonnantes découvertes, sans le secours des
expériences et des machines nouvelles dont les modernes sont en
possession? C’est que les anciens marchaient hardiment, éclairés par le
génie. Ils se servaient de la raison sur laquelle repose l’intelligence
humaine; mais ils consultaient aussi l’imagination, qui est la prêtresse
de la nature.
[13] M. Prevost, professeur de philosophie à Genève, a publié sur ce
sujet une brochure d’un très grand intérêt. Cet écrivain philosophe
est aussi connu en Europe qu’estimé dans sa patrie.
Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait peut-être à
des lois de l’univers qui nous sont encore inconnues. Les rapports des
planètes avec les métaux, l’influence de ces rapports, les oracles même,
et les présages, ne pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances
occultes dont nous n’avons plus aucune idée? et qui sait s’il n’y a pas
un germe de vérité caché dans tous les apologues, dans toutes les
croyances, qu’on a flétris du nom de folie? Il ne s’ensuit pas
assurément qu’il faille renoncer à la méthode expérimentale, si
nécessaire dans les sciences. Mais pourquoi ne donnerait-on pas pour
guide suprême à cette méthode une philosophie plus étendue, qui
embrasserait l’univers dans son ensemble, et ne mépriserait pas _le côté
nocturne de la nature_, en attendant qu’on puisse y répandre de la
clarté?
C’est de la poésie, répondra-t-on, que toute cette manière de considérer
le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d’une manière
certaine que par l’expérience, et tout ce qui n’est pas susceptible de
preuves peut être un amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des
progrès solides.--Sans doute les Français ont raison de recommander aux
Allemands le respect pour l’expérience; mais ils ont tort de tourner en
ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un
jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes
découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l’homme de génie ne
fera jamais rien s’il a peur des plaisanteries; elles sont sans force
quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d’ascendant quand on
les redoute. On voit dans les contes de fées des fantômes qui s’opposent
aux entreprises des chevaliers, et les tourmentent jusqu’à ce que ces
chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortilèges s’évanouissent,
et la campagne féconde s’offre à leurs regards. L’envie et la médiocrité
ont bien aussi leurs sortilèges: mais il faut marcher vers la vérité,
sans s’inquiéter des obstacles apparents qui se présentent.
Lorsque Kepler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps
célestes, c’est ainsi qu’il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit
mois, une première lueur m’a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j’ai
senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me
retient: j’ose me livrer à ma sainte ardeur, j’ose insulter aux mortels,
en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j’ai
dérobé les vases d’Égypte, pour en construire un temple à mon Dieu. Si
l’on me pardonne, je m’en réjouirai; si l’on me blâme, je le
supporterai. Le sort en est jeté, j’écris ce livre: qu’il soit lu par
mes contemporains ou par la postérité, n’importe; il peut bien attendre
un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six
mille années, d’un contemplateur tel que moi». Cette expression hardie
d’un orgueilleux enthousiasme, prouve la force intérieure du génie.
Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot plein de
sagacité: _Il avance toujours, mais en ligne spirale_. Cette comparaison
est d’autant plus juste, qu’à beaucoup d’époques il semble reculer, et
revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il
y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des
sciences; il en est d’autres où, selon Hemsterhuis, _l’esprit
merveilleux doit l’emporter sur l’esprit géométrique_. Quand l’homme est
dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet esprit
merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance d’admiration
sans laquelle on ne peut comprendre la nature.
La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits un élan
semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l’étude de
l’âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la
volonté dans l’ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les
font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient
dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est
certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement
augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées
principales. Les poètes pourraient trouver dans les sciences une foule
de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la
philosophie de l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu
d’être abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment.
L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine; et s’il fallait
choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de l’esprit
mathématique, l’imagination approcherait davantage de la vérité. Mais
encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque c’est la totalité de
notre être moral qui doit être employée dans une si importante
méditation.
Le nouveau système de physique générale, qui sert de guide en Allemagne
à la physique expérimentale, ne peut être jugé que par ses résultats. Il
faut voir s’il conduira l’esprit humain à des découvertes nouvelles et
constatées. Mais ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il
établit entre les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les
autres d’ordinaire, quand on a des occupations différentes, parce qu’on
s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire au poète, le poète au
physicien; et même, entre les savants, ceux qui s’occupent de sciences
diverses ne s’intéressent guère à leurs travaux mutuels: cela ne peut
être ainsi, depuis que la philosophie centrale établit une relation
d’une nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent la
nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent dans les sciences
les véritables beautés de l’univers. Les érudits enrichissent les poètes
par les souvenirs, et les savants par les analogies.
Les sciences présentées isolément, et comme un domaine étranger à l’âme,
n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart des hommes qui s’y sont
voués, à quelques honorables exceptions près, ont donné à notre siècle
cette tendance vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les
cas quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les
sciences physiques dans cette sphère universelle des idées, où les
moindres observations, comme les plus grands résultats, tiennent à
l’intérêt de l’ensemble.