Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur le développement de
l’esprit.
L’attention est peut-être de toutes les facultés de l’esprit humain
celle qui a le plus de pouvoir, et l’on ne saurait nier que la
métaphysique idéaliste ne la fortifie d’une manière étonnante. M. de
Buffon prétendait que le génie pouvait s’acquérir par la patience,
c’était trop dire; mais cet hommage rendu à l’attention, sous le nom de
la patience, honore beaucoup un homme d’une imagination aussi brillante.
Les idées abstraites exigent déjà un grand effort de méditation; mais
quand on y joint l’observation la plus exacte et la plus persévérante
des actes intérieurs de la volonté, toute la force de l’intelligence y
est employée. La subtilité de l’esprit est un grand défaut dans les
affaires de ce monde; mais certes les Allemands n’en sont pas
soupçonnés. La subtilité philosophique qui nous fait démêler les
moindres fils de nos pensées, est précisément ce qui doit porter le plus
loin le génie, car une réflexion dont il résulterait peut-être les plus
sublimes inventions, les plus étonnantes découvertes, passe en
nous-mêmes inaperçue, si nous n’avons pas pris l’habitude d’examiner
avec sagacité les conséquences et les liaisons des idées les plus
éloignées en apparence.
En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à une seule carrière.
Gœthe fait des découvertes dans les sciences, Schelling est un excellent
littérateur, Frédéric Schlegel un poète plein d’originalité. On ne
saurait peut-être réunir un grand nombre de talents divers, mais la vue
de l’entendement doit tout embrasser.
La nouvelle philosophie allemande est nécessairement plus favorable
qu’aucune autre à l’étendue de l’esprit; car rapportant tout au foyer de
l’âme, et considérant le monde lui-même comme régi par des lois dont le
type est en nous, elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque
homme d’une manière exclusive à telle ou telle branche d’études. Les
philosophes idéalistes croient qu’un art, qu’une science, qu’une partie
quelconque ne saurait être comprise sans des connaissances universelles,
et que, depuis le moindre phénomène jusqu’au plus grand, rien ne peut
être savamment examiné, ou poétiquement dépeint, sans cette hauteur
d’esprit qui fait voir l’ensemble en décrivant les détails.
Montesquieu dit que _l’esprit consiste à connaître la ressemblance des
choses diverses et la différence des choses semblables_. S’il pouvait
exister une théorie qui apprît à devenir un homme d’esprit, ce serait
celle de l’entendement telle que les Allemands la conçoivent; il n’en
est pas de plus favorable aux rapprochements ingénieux entre les objets
extérieurs et les facultés de l’esprit; ce sont les divers rayons d’un
même centre. La plupart des axiomes physiques correspondent à des
vérités morales, et la philosophie universelle présente de mille
manières la nature toujours une et toujours variée, qui se réfléchit
tout entière dans chacun de ses ouvrages, et fait porter au brin
d’herbe, comme au cèdre, l’empreinte de l’univers.
Cette philosophie donne un attrait singulier pour tous les genres
d’étude. Les découvertes qu’on fait en soi-même sont toujours
intéressantes; mais, s’il est vrai qu’elles doivent nous éclairer sur
les mystères mêmes du monde créé à notre image, quelle curiosité
n’inspirent-elles pas! L’entretien d’un philosophe allemand, tel que
ceux que j’ai nommés, rappelle les dialogues de Platon, et quand vous
interrogez un de ces hommes sur un sujet quelconque, il y répand tant de
lumières qu’en l’écoutant vous croyez penser pour la première fois, si
penser est, comme le dit Spinoza, _s’identifier avec la nature par
l’intelligence, et devenir un avec elle_.
Il circule en Allemagne, depuis quelques années, une telle quantité
d’idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques, qu’un
étranger pourrait très bien prendre pour un génie supérieur celui qui ne
ferait que répéter ces idées. Il m’est quelquefois arrivé de croire un
esprit prodigieux à des hommes d’ailleurs assez communs, seulement parce
qu’ils s’étaient familiarisés avec les systèmes idéalistes, aurore d’une
vie nouvelle.
Les défauts qu’on reproche d’ordinaire aux Allemands dans la
conversation, la lenteur et la pédanterie, se remarquent infiniment
moins dans les disciples de l’école moderne; les personnes du premier
rang, en Allemagne, se sont formées pour la plupart d’après les bonnes
manières françaises; mais il s’établit maintenant parmi les philosophes
hommes de lettres une éducation qui est aussi de bon goût, quoique dans
un tout autre genre. On y considère la véritable élégance comme
inséparable de l’imagination poétique et de l’attrait pour les
beaux-arts, et la politesse comme fondée sur la connaissance et
l’appréciation des talents et du mérite.
On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes philosophiques et
littéraires n’aient inspiré à leurs partisans un grand mépris pour ceux
qui ne les comprennent pas. La plaisanterie française veut toujours
humilier par le ridicule; sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer
la personne, et le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la
nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme les
maladies d’une enfance prolongée; ils ne s’en sont pas tenus à combattre
les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes les uns les autres avec
amertume, et l’on dirait, à les entendre, qu’un degré de plus en fait
d’abstraction ou de profondeur, donne le droit de traiter en esprit
vulgaire et borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y
atteindre.
Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération s’est mêlée à
cette révolution philosophique, d’ailleurs si salutaire. Les Allemands
de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans
l’intérieur de l’âme. Mais quand il s’agit de faire entrer leurs idées
dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens; ils se
mettent à dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la
manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque
toujours une borne dans l’esprit; car, avec plus d’esprit encore, on se
serait fait comprendre même des esprits vulgaires, ou du moins on
l’aurait essayé de bonne foi.
Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez rare en
Allemagne: les études spéculatives ne le donnent pas. Il faut se placer,
pour ainsi dire, en dehors de ses propres pensées, pour juger de la
forme qu’on doit leur donner. La philosophie fait connaître l’homme
plutôt que les hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous
apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui des autres.
La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent les philosophes
sincères et sérieux à s’indigner contre ceux qui ne pensent pas ou ne
sentent pas comme eux. Les Allemands recherchent le vrai
consciencieusement; mais ils ont un esprit de secte très ardent en
faveur de la doctrine qu’ils adoptent; car tout se change en passion
dans le cœur de l’homme.
Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment en Allemagne
différentes écoles opposées l’une à l’autre, elles tendent également,
pour la plupart, à développer l’activité de l’âme: aussi n’est-il point
de pays où chaque homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le
rapport des travaux intellectuels.