CHAPITRE VIII

Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur le développement de

l’esprit.

L’attention est peut-être de toutes les facultés de l’esprit humain

celle qui a le plus de pouvoir, et l’on ne saurait nier que la

métaphysique idéaliste ne la fortifie d’une manière étonnante. M. de

Buffon prétendait que le génie pouvait s’acquérir par la patience,

c’était trop dire; mais cet hommage rendu à l’attention, sous le nom de

la patience, honore beaucoup un homme d’une imagination aussi brillante.

Les idées abstraites exigent déjà un grand effort de méditation; mais

quand on y joint l’observation la plus exacte et la plus persévérante

des actes intérieurs de la volonté, toute la force de l’intelligence y

est employée. La subtilité de l’esprit est un grand défaut dans les

affaires de ce monde; mais certes les Allemands n’en sont pas

soupçonnés. La subtilité philosophique qui nous fait démêler les

moindres fils de nos pensées, est précisément ce qui doit porter le plus

loin le génie, car une réflexion dont il résulterait peut-être les plus

sublimes inventions, les plus étonnantes découvertes, passe en

nous-mêmes inaperçue, si nous n’avons pas pris l’habitude d’examiner

avec sagacité les conséquences et les liaisons des idées les plus

éloignées en apparence.

En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à une seule carrière.

Gœthe fait des découvertes dans les sciences, Schelling est un excellent

littérateur, Frédéric Schlegel un poète plein d’originalité. On ne

saurait peut-être réunir un grand nombre de talents divers, mais la vue

de l’entendement doit tout embrasser.

La nouvelle philosophie allemande est nécessairement plus favorable

qu’aucune autre à l’étendue de l’esprit; car rapportant tout au foyer de

l’âme, et considérant le monde lui-même comme régi par des lois dont le

type est en nous, elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque

homme d’une manière exclusive à telle ou telle branche d’études. Les

philosophes idéalistes croient qu’un art, qu’une science, qu’une partie

quelconque ne saurait être comprise sans des connaissances universelles,

et que, depuis le moindre phénomène jusqu’au plus grand, rien ne peut

être savamment examiné, ou poétiquement dépeint, sans cette hauteur

d’esprit qui fait voir l’ensemble en décrivant les détails.

Montesquieu dit que _l’esprit consiste à connaître la ressemblance des

choses diverses et la différence des choses semblables_. S’il pouvait

exister une théorie qui apprît à devenir un homme d’esprit, ce serait

celle de l’entendement telle que les Allemands la conçoivent; il n’en

est pas de plus favorable aux rapprochements ingénieux entre les objets

extérieurs et les facultés de l’esprit; ce sont les divers rayons d’un

même centre. La plupart des axiomes physiques correspondent à des

vérités morales, et la philosophie universelle présente de mille

manières la nature toujours une et toujours variée, qui se réfléchit

tout entière dans chacun de ses ouvrages, et fait porter au brin

d’herbe, comme au cèdre, l’empreinte de l’univers.

Cette philosophie donne un attrait singulier pour tous les genres

d’étude. Les découvertes qu’on fait en soi-même sont toujours

intéressantes; mais, s’il est vrai qu’elles doivent nous éclairer sur

les mystères mêmes du monde créé à notre image, quelle curiosité

n’inspirent-elles pas! L’entretien d’un philosophe allemand, tel que

ceux que j’ai nommés, rappelle les dialogues de Platon, et quand vous

interrogez un de ces hommes sur un sujet quelconque, il y répand tant de

lumières qu’en l’écoutant vous croyez penser pour la première fois, si

penser est, comme le dit Spinoza, _s’identifier avec la nature par

l’intelligence, et devenir un avec elle_.

Il circule en Allemagne, depuis quelques années, une telle quantité

d’idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques, qu’un

étranger pourrait très bien prendre pour un génie supérieur celui qui ne

ferait que répéter ces idées. Il m’est quelquefois arrivé de croire un

esprit prodigieux à des hommes d’ailleurs assez communs, seulement parce

qu’ils s’étaient familiarisés avec les systèmes idéalistes, aurore d’une

vie nouvelle.

Les défauts qu’on reproche d’ordinaire aux Allemands dans la

conversation, la lenteur et la pédanterie, se remarquent infiniment

moins dans les disciples de l’école moderne; les personnes du premier

rang, en Allemagne, se sont formées pour la plupart d’après les bonnes

manières françaises; mais il s’établit maintenant parmi les philosophes

hommes de lettres une éducation qui est aussi de bon goût, quoique dans

un tout autre genre. On y considère la véritable élégance comme

inséparable de l’imagination poétique et de l’attrait pour les

beaux-arts, et la politesse comme fondée sur la connaissance et

l’appréciation des talents et du mérite.

On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes philosophiques et

littéraires n’aient inspiré à leurs partisans un grand mépris pour ceux

qui ne les comprennent pas. La plaisanterie française veut toujours

humilier par le ridicule; sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer

la personne, et le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la

nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme les

maladies d’une enfance prolongée; ils ne s’en sont pas tenus à combattre

les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes les uns les autres avec

amertume, et l’on dirait, à les entendre, qu’un degré de plus en fait

d’abstraction ou de profondeur, donne le droit de traiter en esprit

vulgaire et borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y

atteindre.

Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération s’est mêlée à

cette révolution philosophique, d’ailleurs si salutaire. Les Allemands

de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans

l’intérieur de l’âme. Mais quand il s’agit de faire entrer leurs idées

dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens; ils se

mettent à dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la

manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque

toujours une borne dans l’esprit; car, avec plus d’esprit encore, on se

serait fait comprendre même des esprits vulgaires, ou du moins on

l’aurait essayé de bonne foi.

Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez rare en

Allemagne: les études spéculatives ne le donnent pas. Il faut se placer,

pour ainsi dire, en dehors de ses propres pensées, pour juger de la

forme qu’on doit leur donner. La philosophie fait connaître l’homme

plutôt que les hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous

apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui des autres.

La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent les philosophes

sincères et sérieux à s’indigner contre ceux qui ne pensent pas ou ne

sentent pas comme eux. Les Allemands recherchent le vrai

consciencieusement; mais ils ont un esprit de secte très ardent en

faveur de la doctrine qu’ils adoptent; car tout se change en passion

dans le cœur de l’homme.

Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment en Allemagne

différentes écoles opposées l’une à l’autre, elles tendent également,

pour la plupart, à développer l’activité de l’âme: aussi n’est-il point

de pays où chaque homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le

rapport des travaux intellectuels.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 28 / 59 题