Observations générales sur la Philosophie allemande.
La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de partisans parmi
les nations germaniques, et la philosophie expérimentale parmi les
nations latines. Les Romains, très habiles dans les affaires de la vie,
n’étaient point métaphysiciens; ils n’ont rien su à cet égard que par
leurs rapports avec la Grèce, et les nations civilisées par eux ont
hérité, pour la plupart, de leurs connaissances dans la politique, et de
leur indifférence pour les études qui ne pouvaient s’appliquer aux
affaires de ce monde. Cette disposition se montre en France dans sa plus
grande force; les Italiens et les Espagnols y ont aussi participé: mais
l’imagination du Midi a quelquefois dévié de la raison pratique, pour
s’occuper des théories purement abstraites.
La grandeur d’âme des Romains donnait à leur patriotisme et à leur
morale un caractère sublime; mais c’est aux institutions républicaines
qu’il faut l’attribuer. Quand la liberté n’a plus existé à Rome, on y a
vu régner presque sans partage un luxe égoïste et sensuel, une politique
adroite qui devait porter tous les esprits vers l’observation et
l’expérience. Les Romains ne gardèrent de l’étude qu’ils avaient faite
de la littérature et de la philosophie des Grecs que le goût des arts,
et ce goût même dégénéra bientôt en jouissances grossières.
L’influence de Rome ne s’exerça pas sur les peuples septentrionaux. Ils
ont été civilisés presque en entier par le christianisme, et leur
antique religion, qui contenait en elle les principes de la chevalerie,
ne ressemblait en rien au paganisme du Midi. Il y avait un esprit de
dévouement héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes qui
faisait de l’amour un noble culte; enfin la rigueur du climat empêchant
l’homme de se plonger dans les délices de la nature, il en goûtait
d’autant mieux les plaisirs de l’âme.
On pourrait m’objecter que les Grecs avaient la même religion et le même
climat que les Romains, et qu’ils se sont pourtant livrés plus qu’aucun
autre peuple à la philosophie spéculative; mais ne peut-on pas attribuer
aux Indiens quelques-uns des systèmes intellectuels développés chez les
Grecs? La philosophie idéaliste de Pythagore et de Platon ne s’accorde
guère avec le paganisme tel que nous le connaissons; aussi les
traditions historiques portent-elles à croire que c’est à travers
l’Égypte que les peuples du midi de l’Europe ont reçu l’influence de
l’Orient. La philosophie d’Épicure est la seule vraiment originaire de
la Grèce.
Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est certain que la
spiritualité de l’âme et toutes les pensées qui en dérivent ont été
facilement naturalisées chez les nations du Nord, et que parmi ces
nations les Allemands se sont toujours montrés plus enclins qu’aucun
autre peuple à la philosophie contemplative. Leur Bacon et leur
Descartes, c’est Leibnitz. On trouve dans ce beau génie toutes les
qualités dont les philosophes allemands en général se font gloire
d’approcher: érudition immense, bonne foi parfaite, enthousiasme caché
sous des formes sévères. Il avait profondément étudié la théologie, la
jurisprudence, l’histoire, les langues, les mathématiques, la physique,
la chimie; car il était convaincu que l’universalité des connaissances
est nécessaire pour être supérieur dans une partie quelconque: enfin
tout manifestait en lui ces vertus qui tiennent à la hauteur de la
pensée, et qui méritent à la fois l’admiration et le respect.
Ses ouvrages peuvent être divisés en trois branches, les sciences
exactes, la philosophie théologique, et la philosophie de l’âme. Tout le
monde sait que Leibnitz était le rival de Newton dans la théorie du
calcul. La connaissance des mathématiques sert beaucoup aux études
métaphysiques; le raisonnement abstrait n’existe dans sa perfection que
dans l’algèbre et la géométrie: nous chercherons à démontrer ailleurs
les inconvénients de ce raisonnement, quand on veut y soumettre ce qui
tient d’une manière quelconque à la sensibilité; mais il donne à
l’esprit humain une force d’attention qui le rend beaucoup plus capable
de s’analyser lui-même: il faut aussi connaître les lois et les forces
de l’univers, pour étudier l’homme sous tous les rapports. Il y a une
telle analogie et une telle différence entre le monde physique et le
monde moral, les ressemblances et les diversités se prêtent de telles
lumières, qu’il est impossible d’être un savant du premier ordre sans le
secours de la philosophie spéculative, ni un philosophe spéculatif sans
avoir étudié les sciences positives.
Locke et Condillac ne s’étaient pas assez occupés de ces sciences; mais
Leibnitz avait à cet égard une supériorité incontestable. Descartes
était aussi un très grand mathématicien, et il est à remarquer que la
plupart des philosophes partisans de l’idéalisme ont tous fait un
immense usage de leurs facultés intellectuelles. L’exercice de l’esprit,
comme celui du cœur, donne un sentiment de l’activité interne, dont tous
les êtres qui s’abandonnent aux impressions qui viennent du dehors sont
rarement capables.
La première classe des écrits de Leibnitz contient ceux qu’on pourrait
appeler théologiques, parce qu’ils portent sur des vérités qui sont du
ressort de la religion, et la théorie de l’esprit humain est renfermée
dans la seconde. Dans la première classe, il s’agit de l’origine du bien
et du mal, de la prescience divine, enfin de ces questions primitives
qui dépassent l’intelligence humaine. Je ne prétends point blâmer, en
m’exprimant ainsi, les grands hommes qui, depuis Pythagore et Platon
jusqu’à nous, ont été attirés vers ces hautes spéculations
philosophiques. Le génie ne s’impose de bornes à lui-même qu’après avoir
lutté longtemps contre cette dure nécessité. Qui peut avoir la faculté
de penser, et ne pas essayer à connaître l’origine et le but des choses
de ce monde?
Tout ce qui a vie sur la terre, excepté l’homme, semble s’ignorer
soi-même. Lui seul sait qu’il mourra, et cette terrible vérité réveille
son intérêt pour toutes les grandes pensées qui s’y rattachent. Dès
qu’on est capable de réflexion, on résoud, ou plutôt on croit résoudre à
sa manière les questions philosophiques qui peuvent expliquer la
destinée humaine; mais il n’a été accordé à personne de la comprendre
dans son ensemble. Chacun en saisit un côté différent, chaque homme a sa
philosophie, comme sa poétique, comme son amour. Cette philosophie est
d’accord avec la tendance particulière de son caractère et de son
esprit. Quand on s’élève jusqu’à l’infini, mille explications peuvent
être également vraies, quoique diverses, parce que des questions sans
bornes ont des milliers de faces, dont une seule peut occuper la durée
entière de l’existence.
Si le mystère de l’univers est au-dessus de la portée de l’homme,
néanmoins l’étude de ce mystère donne plus d’étendue à l’esprit; il en
est de la métaphysique comme de l’alchimie: en cherchant la pierre
philosophale, en s’attachant à découvrir l’impossible, on rencontre sur
la route des vérités qui nous seraient restées inconnues: d’ailleurs on
ne peut empêcher un être méditatif de s’occuper au moins quelque temps
de la philosophie transcendante; cet élan de la nature spirituelle ne
saurait être combattu qu’en la dégradant.
On a réfuté avec succès l’harmonie préétablie de Leibnitz, qu’il croyait
une grande découverte: il se flattait d’expliquer les rapports de l’âme
et de la matière, en les considérant l’une et l’autre comme des
instruments accordés d’avance qui se répètent, se répondent et s’imitent
mutuellement. Ses monades, dont il fait les éléments simples de
l’univers, ne sont qu’une hypothèse aussi gratuite que toutes celles
dont on s’est servi pour expliquer l’origine des choses; néanmoins dans
quelle perplexité singulière l’esprit humain n’est-il pas? Sans cesse
attiré vers le secret de son être, il lui est également impossible, et
de le découvrir, et de n’y pas songer toujours.
Les Persans disent que Zoroastre interrogea la Divinité, et lui demanda
comment le monde avait commencé, quand il devait finir, quelle était
l’origine du bien et du mal? La Divinité répondit à toutes ces
questions, _fais le bien et gagne l’immortalité_. Ce qui rend surtout
cette réponse admirable, c’est qu’elle ne décourage point l’homme des
méditations les plus sublimes; elle lui enseigne seulement que c’est par
la conscience et le sentiment qu’il peut s’élever aux plus profondes
conceptions de la philosophie.
Leibnitz était un idéaliste qui ne fondait son système que sur le
raisonnement; et de là vient qu’il a poussé trop loin les abstractions,
et qu’il n’a point assez appuyé sa théorie sur la persuasion intime,
seule véritable base de ce qui est supérieur à l’entendement; en effet,
raisonnez sur la liberté de l’homme, et vous n’y croirez pas; mettez la
main sur votre conscience, et vous n’en pourrez douter. La conséquence
et la contradiction, dans le sens que nous attachons à l’une et à
l’autre, n’existent pas dans la sphère des grandes questions sur la
liberté de l’homme, sur l’origine du bien et du mal, sur la prescience
divine, etc. Dans ces questions, le sentiment est presque toujours en
opposition avec le raisonnement, afin que l’homme apprenne que ce qu’il
appelle l’incroyable dans l’ordre des choses terrestres, est peut-être
la vérité suprême sous des rapports universels.
Le Dante a exprimé une grande pensée philosophique par ce vers:
A guisa del ver primo che l’uom crede[8].
[8] C’est ainsi que l’homme croit à la vérité primitive.
Il faut croire à de certaines vérités comme à l’existence; c’est l’âme
qui nous les révèle, et les raisonnements de tout genre ne sont jamais
que de faibles dérivés de cette source.
La _Théodicée_ de Leibnitz traite de la prescience divine et de la cause
du bien et du mal, c’est un des ouvrages les plus profonds et les mieux
raisonnés sur la théorie de l’infini; toutefois, l’auteur applique trop
souvent à ce qui est sans bornes une logique dont les objets
circonscrits sont seuls susceptibles. Leibnitz était un homme très
religieux, mais par cela même il se croyait obligé de fonder les vérités
de la foi sur des raisonnements mathématiques, afin de les appuyer sur
les bases qui sont admises dans l’empire de l’expérience: cette erreur
tient à un respect qu’on ne s’avoue pas pour les esprits froids et
arides; on veut les convaincre à leur manière; on croit que des
arguments dans la forme logique ont plus de certitude qu’une preuve de
sentiment, et il n’en est rien.
Dans la région des vérités intellectuelles et religieuses que Leibnitz a
traitées, il faut se servir de notre conscience intime comme d’une
démonstration. Leibnitz, en voulant s’en tenir aux raisonnements
abstraits, exige des esprits une sorte de tension dont la plupart sont
incapables; des ouvrages métaphysiques qui ne sont fondés ni sur
l’expérience, ni sur le sentiment, fatiguent singulièrement la pensée,
et l’on peut en éprouver un malaise physique et moral tel, qu’en
s’obstinant à le vaincre on briserait dans sa tête les organes de la
raison. Un poète, Baggesen, fait du Vertige une divinité; il faut se
recommander à elle, quand on veut étudier ces ouvrages qui nous placent
tellement au sommet des idées, que nous n’avons plus d’échelons pour
redescendre à la vie.
Les écrivains métaphysiques et religieux, éloquents et sensibles tout à
la fois, tels qu’il en existe quelques-uns, conviennent bien mieux à
notre nature. Loin d’exiger de nous que nos facultés sensibles se
taisent, afin que notre faculté d’abstraction soit plus nette, ils nous
demandent de penser, de sentir, de vouloir, pour que toute la force de
l’âme nous aide à pénétrer dans les profondeurs des cieux; mais s’en
tenir à l’abstraction est un effort tel, qu’il est assez simple que la
plupart des hommes y aient renoncé, et qu’il leur ait paru plus facile
de ne rien admettre au delà de ce qui est visible.
La philosophie expérimentale est complète en elle-même: c’est un tout
assez vulgaire, mais compact, borné, conséquent; et quand on s’en tient
au raisonnement, tel qu’il est reçu dans les affaires de ce monde, on
doit s’en contenter; l’immortel et l’infini ne nous sont sensibles que
par l’âme; elle seule peut répandre de l’intérêt sur la haute
métaphysique. On se persuade bien à tort que plus une théorie est
abstraite, plus elle doit préserver de toute illusion, car c’est
précisément ainsi qu’elle peut induire en erreur. On prend
l’enchaînement des idées pour leur preuve, on aligne avec exactitude des
chimères, et l’on se figure que c’est une armée. Il n’y a que le génie
du sentiment qui soit au-dessus de la philosophie expérimentale, comme
de la philosophie spéculative; il n’y a que lui qui puisse porter la
conviction au delà des limites de la raison humaine.
Il me semble donc que, tout en admirant la force de tête et la
profondeur du génie de Leibnitz, on désirerait, dans ses écrits sur les
questions de théologie métaphysique, plus d’imagination et de
sensibilité, afin de reposer de la pensée par l’émotion. Leibnitz se
faisait presque scrupule d’y recourir, craignant d’avoir ainsi l’air de
séduire en faveur de la vérité; il avait tort, car le sentiment est la
vérité elle-même, dans des sujets de cette nature.
Les objections que je me suis permises sur les ouvrages de Leibnitz qui
ont pour objet des questions insolubles par le raisonnement, ne
s’appliquent point à ses écrits sur la formation des idées dans l’esprit
humain; ceux-là sont d’une clarté lumineuse, ils portent sur un mystère
que l’homme peut, jusqu’à un certain point, pénétrer, car il en sait
plus sur lui-même que sur l’univers. Les opinions de Leibnitz à cet
égard tendent surtout au perfectionnement moral, s’il est vrai, comme
les philosophes allemands ont tâché de le prouver, que le libre arbitre
repose sur la doctrine qui affranchit l’âme des objets extérieurs, et
que la vertu ne puisse exister sans la parfaite indépendance du vouloir.
Leibnitz a combattu avec une force dialectique admirable le système de
Locke, qui attribue toutes nos idées à nos sensations. On avait mis en
avant cet axiome si connu, qu’il n’y avait rien dans l’intelligence qui
n’eût été d’abord dans les sensations, et Leibnitz y ajouta cette
sublime restriction, _si ce n’est l’intelligence elle-même_[9]. De ce
principe dérive toute la philosophie nouvelle qui exerce tant
d’influence sur les esprits en Allemagne. Cette philosophie est aussi
expérimentale, car elle s’attache à connaître ce qui se passe en nous.
Elle ne fait que mettre l’observation du sentiment intime à la place de
celle des sensations extérieures.
[9] Nihil est in intellectu, quod non fuerit in sensu, nisi
intellectus ipse.
La doctrine de Locke eut pour partisans en Allemagne des hommes qui
cherchèrent, comme Bonnet à Genève, et plusieurs autres philosophes en
Angleterre, à concilier cette doctrine avec les sentiments religieux que
Locke lui-même a toujours professés. Le génie de Leibnitz prévit toutes
les conséquences de cette métaphysique; et ce qui fonde à jamais sa
gloire, c’est d’avoir su maintenir en Allemagne la philosophie de la
liberté morale contre celle de la fatalité sensuelle. Tandis que le
reste de l’Europe adoptait les principes qui font considérer l’âme comme
passive, Leibnitz fut avec constance le défenseur éclairé de la
philosophie idéaliste, telle que son génie la concevait. Elle n’avait
aucun rapport ni avec le système de Berkeley, ni avec les rêveries des
sceptiques grecs sur la non-existence de la matière, mais elle
maintenait l’être moral dans son indépendance et dans ses droits.