Du persiflage introduit par un certain genre de Philosophie.
Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande influence
sur la tendance des esprits; c’est le moule universel dans lequel se
jettent toutes les pensées; ceux même qui n’ont point étudié ce système
se conforment sans le savoir à la disposition générale qu’il inspire. On
a vu naître et s’accroître depuis près de cent ans, en Europe, une sorte
de scepticisme moqueur, dont la base est la philosophie qui attribue
toutes nos idées à nos sensations. Le premier principe de cette
philosophie est de ne croire que ce qui peut être prouvé comme un fait
ou comme un calcul; à ce principe se joignent le dédain pour les
sentiments qu’on appelle exaltés, et l’attachement aux jouissances
matérielles. Ces trois points de la doctrine renferment tous les genres
d’ironie dont la religion, la sensibilité et la morale peuvent être
l’objet.
Bayle, dont le savant dictionnaire n’est guère lu par les gens du monde,
est pourtant l’arsenal où l’on a puisé toutes les plaisanteries du
scepticisme; Voltaire les a rendues piquantes par son esprit et par sa
grâce; mais le fond de tout cela est toujours qu’on doit mettre au
nombre des rêveries tout ce qui n’est pas aussi évident qu’une
expérience physique. Il est adroit de faire passer l’incapacité
d’attention pour une raison suprême qui repousse tout ce qui est obscur
et douteux; en conséquence on tourne en ridicule les plus grandes
pensées, s’il faut réfléchir pour les comprendre, ou s’interroger au
fond du cœur pour les sentir. On parle encore avec respect de Pascal, de
Bossuet, de J.-J. Rousseau, etc., parce que l’autorité les a consacrés,
et que l’autorité en tout genre est une chose très claire. Mais un grand
nombre de lecteurs étant convaincus que l’ignorance et la paresse sont
les attributs d’un gentilhomme, en fait d’esprit, croient au-dessous
d’eux de se donner de la peine, et veulent lire, comme un article de
gazette, les écrits qui ont pour objet l’homme et la nature.
Enfin, si par hasard de tels écrits étaient composés par un Allemand
dont le nom ne fût pas français, et qu’on eût autant de peine à
prononcer ce nom que celui du baron, dans Candide, quelle foule de
plaisanteries n’en tirerait-on pas? et ces plaisanteries veulent toutes
dire:--«J’ai de la grâce et de la légèreté, tandis que vous, qui avez le
malheur de penser à quelque chose, et de tenir à quelques sentiments,
vous ne vous jouez pas de tout avec la même élégance et la même
facilité».
La philosophie des sensations est une des principales causes de cette
frivolité. Depuis qu’on a considéré l’âme comme passive, un grand nombre
de travaux philosophiques ont été dédaignés. Le jour où l’on a dit qu’il
n’existait pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne fallait
pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par les yeux et par les
oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le palpable, les individus qui
jouissent en parfaite santé de tous leurs sens se sont crus les
véritables philosophes. On entend sans cesse dire à ceux qui ont assez
d’idées pour gagner de l’argent quand ils sont pauvres, et pour le
dépenser quand ils sont riches, qu’ils ont la seule philosophie
raisonnable, et qu’il n’y a que des rêveurs qui puissent songer à autre
chose. En effet, les sensations n’apprennent guère que cette
philosophie, et si l’on ne peut rien savoir que par elles, il faut
appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas soumis à l’évidence
matérielle.
Si l’on admettait au contraire que l’âme agit par elle-même, qu’il faut
puiser en soi pour y trouver la vérité, et que cette vérité ne peut être
saisie qu’à l’aide d’une méditation profonde, puisqu’elle n’est pas dans
le cercle des expériences terrestres, la direction entière des esprits
serait changée; on ne rejetterait pas avec dédain les plus hautes
pensées, parce qu’elles exigent une attention réfléchie; mais ce qu’on
trouverait insupportable, c’est le superficiel et le commun, car le vide
est à la longue singulièrement lourd.
Voltaire sentait si bien l’influence que les systèmes métaphysiques
exercent sur la tendance générale des esprits, que c’est pour combattre
Leibnitz qu’il a composé _Candide_. Il prit une humeur singulière contre
les causes finales, l’optimisme, le libre arbitre, enfin contre toutes
les opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l’homme, et il
fit _Candide_, cet ouvrage d’une gaîté infernale; car il semble écrit
par un être d’une autre nature que nous, indifférent à notre sort,
content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe,
des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de commun.
Le plus grand poète du siècle, l’auteur d’_Alzire_, de _Tancrède_, de
_Mérope_, de _Zaïre_ et de _Brutus_, méconnut dans cet écrit toutes les
grandeurs morales qu’il avait si dignement célébrées.
Quand Voltaire, comme auteur tragique, sentait et pensait dans le rôle
d’un autre, il était admirable; mais quand il reste dans le sien propre,
il est persifleur et cynique. La même mobilité qui lui faisait prendre
le caractère des personnages qu’il voulait peindre, ne lui a que trop
bien inspiré le langage qui, dans de certains moments, convenait à celui
de Voltaire.
_Candide_ met en action cette philosophie moqueuse si indulgente en
apparence, si féroce en réalité; il présente la nature humaine sous le
plus déplorable aspect, et nous offre pour toute consolation le rire
sardonique qui nous affranchit de la pitié envers les autres, en nous y
faisant renoncer pour nous-mêmes.
C’est en conséquence de ce système, que Voltaire a pour but, dans son
histoire universelle, d’attribuer les actions vertueuses, comme les
grands crimes, à des événements fortuits qui ôtent aux unes tout leur
mérite et tout leur tort aux autres. En effet, s’il n’y a rien dans
l’âme que ce que les sensations y ont mis, l’on ne doit plus reconnaître
que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et le
bien-être, la tactique et la gastronomie; mais si l’on fait grâce encore
à l’esprit, tel que la philosophie moderne l’a formé, il sera bientôt
réduit à désirer qu’un peu de nature exaltée reparaisse, pour avoir au
moins contre quoi s’exercer.
Les stoïciens ont souvent répété qu’il fallait braver tous les coups du
sort, et ne s’occuper que de ce qui dépend de notre âme, nos sentiments
et nos pensées. La philosophie des sensations aurait un résultat tout à
fait inverse; ce sont nos sentiments et nos pensées dont elle nous
débarrasserait, pour tourner tous nos efforts vers le bien-être
matériel; elle nous dirait: «Attachez-vous au moment présent, considérez
comme des chimères tout ce qui sort du cercle des plaisirs ou des
affaires de ce monde, et passez cette courte vie le mieux que vous
pourrez, en soignant votre santé, qui est la base du bonheur». On a
connu de tout temps ces maximes; mais on les croyait réservées aux
valets dans les comédies, et de nos jours on a fait la doctrine de la
raison, fondée sur la nécessité, doctrine bien différente de la
résignation religieuse, car l’une est aussi vulgaire que l’autre est
noble et relevée.
Ce qui est singulier, c’est d’avoir su tirer d’une philosophie aussi
commune la théorie de l’élégance; notre pauvre nature est souvent
égoïste et vulgaire, il faut s’en affliger; mais c’est s’en vanter qui
est nouveau. L’indifférence et le dédain pour les choses exaltées sont
devenues le type de la grâce, et les plaisanteries ont été dirigées
contre l’intérêt vif qu’on peut mettre à tout ce qui n’a pas dans ce
monde un résultat positif.
Le principe raisonné de la frivolité du cœur et de l’esprit, c’est la
métaphysique qui rapporte toutes nos idées à nos sensations; car il ne
nous vient rien que de superficiel par le dehors, et la vie sérieuse est
au fond de l’âme. Si la fatalité matérialiste, admise comme théorie de
l’esprit humain, conduisait au dégoût de tout ce qui est extérieur,
comme à l’incrédulité sur tout ce qui est intime, il y aurait encore
dans ces systèmes une certaine noblesse inactive, une indolence
orientale qui pourrait avoir quelque grandeur; et des philosophes grecs
ont trouvé le moyen de mettre presque de la dignité dans l’apathie; mais
l’empire des sensations, en affaiblissant par degrés le sentiment, a
laissé subsister l’activité de l’intérêt personnel, et ce ressort des
actions a été d’autant plus puissant, qu’on avait brisé tous les autres.
A l’incrédulité de l’esprit, à l’égoïsme du cœur, il faut encore ajouter
la doctrine sur la conscience qu’Helvétius a développée, lorsqu’il a dit
que les actions vertueuses en elles-mêmes avaient pour but d’obtenir les
jouissances physiques qu’on peut goûter ici-bas; il en est résulté qu’on
a considéré comme une espèce de duperie les sacrifices qu’on pourrait
faire au culte idéal de quelque opinion ou de quelque sentiment que ce
soit; et comme rien ne paraît plus redoutable aux hommes que de passer
pour dupes, ils se sont hâtés de jeter du ridicule sur tous les
enthousiasmes qui tournaient mal; car ceux qui étaient récompensés par
les succès échappaient à la moquerie: le bonheur a toujours raison
auprès des matérialistes.
L’incrédulité dogmatique, c’est-à-dire celle qui révoque en doute tout
ce qui n’est pas prouvé par les sensations, est la source de la grande
ironie de l’homme envers lui-même: toute la dégradation morale vient de
là. Cette philosophie doit sans doute être considérée autant comme
l’effet que comme la cause de la disposition actuelle des esprits;
néanmoins, il est un mal dont elle est le premier auteur, elle a donné à
l’insouciance de la légèreté l’apparence d’un raisonnement réfléchi;
elle fournit des arguments spécieux à l’égoïsme, et fait considérer les
sentiments les plus nobles comme une maladie accidentelle dont les
circonstances extérieures seules sont la cause.
Il importe donc d’examiner si la nation qui s’est constamment défendue
de la métaphysique dont on a tiré de telles conséquences, n’avait pas
raison en principe, et plus encore dans l’application qu’elle a faite de
ce principe au développement des facultés et à la conduite morale de
l’homme.