CHAPITRE IV

Du persiflage introduit par un certain genre de Philosophie.

Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande influence

sur la tendance des esprits; c’est le moule universel dans lequel se

jettent toutes les pensées; ceux même qui n’ont point étudié ce système

se conforment sans le savoir à la disposition générale qu’il inspire. On

a vu naître et s’accroître depuis près de cent ans, en Europe, une sorte

de scepticisme moqueur, dont la base est la philosophie qui attribue

toutes nos idées à nos sensations. Le premier principe de cette

philosophie est de ne croire que ce qui peut être prouvé comme un fait

ou comme un calcul; à ce principe se joignent le dédain pour les

sentiments qu’on appelle exaltés, et l’attachement aux jouissances

matérielles. Ces trois points de la doctrine renferment tous les genres

d’ironie dont la religion, la sensibilité et la morale peuvent être

l’objet.

Bayle, dont le savant dictionnaire n’est guère lu par les gens du monde,

est pourtant l’arsenal où l’on a puisé toutes les plaisanteries du

scepticisme; Voltaire les a rendues piquantes par son esprit et par sa

grâce; mais le fond de tout cela est toujours qu’on doit mettre au

nombre des rêveries tout ce qui n’est pas aussi évident qu’une

expérience physique. Il est adroit de faire passer l’incapacité

d’attention pour une raison suprême qui repousse tout ce qui est obscur

et douteux; en conséquence on tourne en ridicule les plus grandes

pensées, s’il faut réfléchir pour les comprendre, ou s’interroger au

fond du cœur pour les sentir. On parle encore avec respect de Pascal, de

Bossuet, de J.-J. Rousseau, etc., parce que l’autorité les a consacrés,

et que l’autorité en tout genre est une chose très claire. Mais un grand

nombre de lecteurs étant convaincus que l’ignorance et la paresse sont

les attributs d’un gentilhomme, en fait d’esprit, croient au-dessous

d’eux de se donner de la peine, et veulent lire, comme un article de

gazette, les écrits qui ont pour objet l’homme et la nature.

Enfin, si par hasard de tels écrits étaient composés par un Allemand

dont le nom ne fût pas français, et qu’on eût autant de peine à

prononcer ce nom que celui du baron, dans Candide, quelle foule de

plaisanteries n’en tirerait-on pas? et ces plaisanteries veulent toutes

dire:--«J’ai de la grâce et de la légèreté, tandis que vous, qui avez le

malheur de penser à quelque chose, et de tenir à quelques sentiments,

vous ne vous jouez pas de tout avec la même élégance et la même

facilité».

La philosophie des sensations est une des principales causes de cette

frivolité. Depuis qu’on a considéré l’âme comme passive, un grand nombre

de travaux philosophiques ont été dédaignés. Le jour où l’on a dit qu’il

n’existait pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne fallait

pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par les yeux et par les

oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le palpable, les individus qui

jouissent en parfaite santé de tous leurs sens se sont crus les

véritables philosophes. On entend sans cesse dire à ceux qui ont assez

d’idées pour gagner de l’argent quand ils sont pauvres, et pour le

dépenser quand ils sont riches, qu’ils ont la seule philosophie

raisonnable, et qu’il n’y a que des rêveurs qui puissent songer à autre

chose. En effet, les sensations n’apprennent guère que cette

philosophie, et si l’on ne peut rien savoir que par elles, il faut

appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas soumis à l’évidence

matérielle.

Si l’on admettait au contraire que l’âme agit par elle-même, qu’il faut

puiser en soi pour y trouver la vérité, et que cette vérité ne peut être

saisie qu’à l’aide d’une méditation profonde, puisqu’elle n’est pas dans

le cercle des expériences terrestres, la direction entière des esprits

serait changée; on ne rejetterait pas avec dédain les plus hautes

pensées, parce qu’elles exigent une attention réfléchie; mais ce qu’on

trouverait insupportable, c’est le superficiel et le commun, car le vide

est à la longue singulièrement lourd.

Voltaire sentait si bien l’influence que les systèmes métaphysiques

exercent sur la tendance générale des esprits, que c’est pour combattre

Leibnitz qu’il a composé _Candide_. Il prit une humeur singulière contre

les causes finales, l’optimisme, le libre arbitre, enfin contre toutes

les opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l’homme, et il

fit _Candide_, cet ouvrage d’une gaîté infernale; car il semble écrit

par un être d’une autre nature que nous, indifférent à notre sort,

content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe,

des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de commun.

Le plus grand poète du siècle, l’auteur d’_Alzire_, de _Tancrède_, de

_Mérope_, de _Zaïre_ et de _Brutus_, méconnut dans cet écrit toutes les

grandeurs morales qu’il avait si dignement célébrées.

Quand Voltaire, comme auteur tragique, sentait et pensait dans le rôle

d’un autre, il était admirable; mais quand il reste dans le sien propre,

il est persifleur et cynique. La même mobilité qui lui faisait prendre

le caractère des personnages qu’il voulait peindre, ne lui a que trop

bien inspiré le langage qui, dans de certains moments, convenait à celui

de Voltaire.

_Candide_ met en action cette philosophie moqueuse si indulgente en

apparence, si féroce en réalité; il présente la nature humaine sous le

plus déplorable aspect, et nous offre pour toute consolation le rire

sardonique qui nous affranchit de la pitié envers les autres, en nous y

faisant renoncer pour nous-mêmes.

C’est en conséquence de ce système, que Voltaire a pour but, dans son

histoire universelle, d’attribuer les actions vertueuses, comme les

grands crimes, à des événements fortuits qui ôtent aux unes tout leur

mérite et tout leur tort aux autres. En effet, s’il n’y a rien dans

l’âme que ce que les sensations y ont mis, l’on ne doit plus reconnaître

que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et le

bien-être, la tactique et la gastronomie; mais si l’on fait grâce encore

à l’esprit, tel que la philosophie moderne l’a formé, il sera bientôt

réduit à désirer qu’un peu de nature exaltée reparaisse, pour avoir au

moins contre quoi s’exercer.

Les stoïciens ont souvent répété qu’il fallait braver tous les coups du

sort, et ne s’occuper que de ce qui dépend de notre âme, nos sentiments

et nos pensées. La philosophie des sensations aurait un résultat tout à

fait inverse; ce sont nos sentiments et nos pensées dont elle nous

débarrasserait, pour tourner tous nos efforts vers le bien-être

matériel; elle nous dirait: «Attachez-vous au moment présent, considérez

comme des chimères tout ce qui sort du cercle des plaisirs ou des

affaires de ce monde, et passez cette courte vie le mieux que vous

pourrez, en soignant votre santé, qui est la base du bonheur». On a

connu de tout temps ces maximes; mais on les croyait réservées aux

valets dans les comédies, et de nos jours on a fait la doctrine de la

raison, fondée sur la nécessité, doctrine bien différente de la

résignation religieuse, car l’une est aussi vulgaire que l’autre est

noble et relevée.

Ce qui est singulier, c’est d’avoir su tirer d’une philosophie aussi

commune la théorie de l’élégance; notre pauvre nature est souvent

égoïste et vulgaire, il faut s’en affliger; mais c’est s’en vanter qui

est nouveau. L’indifférence et le dédain pour les choses exaltées sont

devenues le type de la grâce, et les plaisanteries ont été dirigées

contre l’intérêt vif qu’on peut mettre à tout ce qui n’a pas dans ce

monde un résultat positif.

Le principe raisonné de la frivolité du cœur et de l’esprit, c’est la

métaphysique qui rapporte toutes nos idées à nos sensations; car il ne

nous vient rien que de superficiel par le dehors, et la vie sérieuse est

au fond de l’âme. Si la fatalité matérialiste, admise comme théorie de

l’esprit humain, conduisait au dégoût de tout ce qui est extérieur,

comme à l’incrédulité sur tout ce qui est intime, il y aurait encore

dans ces systèmes une certaine noblesse inactive, une indolence

orientale qui pourrait avoir quelque grandeur; et des philosophes grecs

ont trouvé le moyen de mettre presque de la dignité dans l’apathie; mais

l’empire des sensations, en affaiblissant par degrés le sentiment, a

laissé subsister l’activité de l’intérêt personnel, et ce ressort des

actions a été d’autant plus puissant, qu’on avait brisé tous les autres.

A l’incrédulité de l’esprit, à l’égoïsme du cœur, il faut encore ajouter

la doctrine sur la conscience qu’Helvétius a développée, lorsqu’il a dit

que les actions vertueuses en elles-mêmes avaient pour but d’obtenir les

jouissances physiques qu’on peut goûter ici-bas; il en est résulté qu’on

a considéré comme une espèce de duperie les sacrifices qu’on pourrait

faire au culte idéal de quelque opinion ou de quelque sentiment que ce

soit; et comme rien ne paraît plus redoutable aux hommes que de passer

pour dupes, ils se sont hâtés de jeter du ridicule sur tous les

enthousiasmes qui tournaient mal; car ceux qui étaient récompensés par

les succès échappaient à la moquerie: le bonheur a toujours raison

auprès des matérialistes.

L’incrédulité dogmatique, c’est-à-dire celle qui révoque en doute tout

ce qui n’est pas prouvé par les sensations, est la source de la grande

ironie de l’homme envers lui-même: toute la dégradation morale vient de

là. Cette philosophie doit sans doute être considérée autant comme

l’effet que comme la cause de la disposition actuelle des esprits;

néanmoins, il est un mal dont elle est le premier auteur, elle a donné à

l’insouciance de la légèreté l’apparence d’un raisonnement réfléchi;

elle fournit des arguments spécieux à l’égoïsme, et fait considérer les

sentiments les plus nobles comme une maladie accidentelle dont les

circonstances extérieures seules sont la cause.

Il importe donc d’examiner si la nation qui s’est constamment défendue

de la métaphysique dont on a tiré de telles conséquences, n’avait pas

raison en principe, et plus encore dans l’application qu’elle a faite de

ce principe au développement des facultés et à la conduite morale de

l’homme.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 24 / 59 题