De la Philosophie française.
Descartes a été pendant longtemps le chef de la philosophie française;
et si sa physique n’avait pas été reconnue pour mauvaise, peut-être sa
métaphysique aurait-elle conservé un ascendant plus durable. Bossuet,
Fénelon, Pascal, tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, avaient
adopté l’idéalisme de Descartes: et ce système s’accordait beaucoup
mieux avec le catholicisme que la philosophie purement expérimentale;
car il paraît singulièrement difficile de réunir la foi aux dogmes les
plus mystiques avec l’empire souverain des sensations sur l’âme.
Parmi les métaphysiciens français qui ont professé la doctrine de Locke,
il faut compter au premier rang Condillac, que son état de prêtre
obligeait à des ménagements envers la religion, et Bonnet qui,
naturellement religieux, vivait à Genève, dans un pays où les lumières
et la piété sont inséparables. Ces deux philosophes, Bonnet surtout, ont
établi des exceptions en faveur de la révélation; mais il me semble
qu’une des causes de l’affaiblissement du respect pour la religion,
c’est de l’avoir mise à part de toutes les sciences, comme si la
philosophie, le raisonnement, enfin tout ce qui est estimé dans les
affaires terrestres, ne pouvait s’appliquer à la religion: une
vénération dérisoire l’écarte de tous les intérêts de la vie; c’est pour
ainsi dire la reconduire hors du cercle de l’esprit humain à force de
révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse, elle
est le centre des idées, et la philosophie consiste à trouver
l’interprétation raisonnée des vérités divines.
Lorsque Descartes écrivit, la philosophie de Bacon n’avait pas encore
pénétré en France, et l’on était encore au même point d’ignorance et de
superstition scolastique qu’à l’époque où le grand penseur de
l’Angleterre publia ses ouvrages. Il y a deux manières de redresser les
préjugés des hommes; le recours à l’expérience, et l’appel à la
réflexion. Bacon prit le premier moyen, Descartes le second; l’un rendit
d’immenses services aux sciences; l’autre à la pensée, qui est la source
de toutes les sciences.
Bacon était un homme d’un beaucoup plus grand génie et d’une instruction
plus vaste encore que Descartes; il a su fonder sa philosophie dans le
monde matériel; celle de Descartes fut décréditée par les savants, qui
attaquèrent avec succès ses opinions sur le système du monde; il pouvait
raisonner juste dans l’examen de l’âme, et se tromper par rapport aux
lois physiques de l’univers; mais les jugements des hommes étant presque
tous fondés sur une aveugle et rapide confiance dans les analogies, l’on
a cru que celui qui observait si mal au dehors ne s’entendait pas mieux
à ce qui se passe en dedans de nous-mêmes. Descartes a, dans sa manière
d’écrire, une simplicité pleine de bonhomie qui inspire de la confiance,
et la force de son génie ne saurait être contestée. Néanmoins, quand on
le compare soit aux philosophes allemands, soit à Platon, on ne peut
trouver dans ses ouvrages ni la théorie de l’idéalisme dans toute son
abstraction, ni l’imagination poétique qui en fait la beauté. Un rayon
lumineux cependant avait traversé l’esprit de Descartes, et c’est à lui
qu’appartient la gloire d’avoir dirigé la philosophie moderne de son
temps vers le développement intérieur de l’âme. Il produisit une grande
sensation en appelant toutes les vérités reçues à l’examen de la
réflexion; on admira ces axiomes: _Je pense, donc j’existe, donc j’ai un
Créateur, source parfaite de mes incomplètes facultés; tout peut se
révoquer en doute au dehors de nous, le vrai n’est que dans notre âme,
et c’est elle qui en est le juge suprême._
Le doute universel est l’_a b c_ de la philosophie; chaque homme
recommence à raisonner avec ses propres lumières, quand il veut remonter
aux principes des choses; mais l’autorité d’Aristote avait tellement
introduit les formes dogmatiques en Europe, qu’on fut étonné de la
hardiesse de Descartes, qui soumettait toutes les opinions au jugement
naturel.
Les écrivains de Port-Royal furent formés à son école; aussi les
Français ont-ils eu, dans le dix-septième siècle, des penseurs plus
sévères que dans le dix-huitième. A côté de la grâce et du charme de
l’esprit, une certaine gravité dans le caractère annonçait l’influence
que devait exercer une philosophie qui attribuait toutes nos idées à la
puissance de la réflexion.
Malebranche, le premier disciple de Descartes, est un homme doué du
génie de l’âme à un éminent degré: l’on s’est plu à le considérer, dans
le dix-huitième siècle, comme un rêveur, et l’on est perdu en France
quand on a la réputation de rêveur; car elle emporte avec elle l’idée
qu’on n’est utile à rien, ce qui déplaît singulièrement à tout ce qu’on
appelle les gens raisonnables; mais ce mot d’utilité est-il assez noble
pour s’appliquer aux besoins de l’âme?
Les écrivains français du dix-huitième siècle s’entendaient mieux à la
liberté politique; ceux du dix-septième à la liberté morale. Les
philosophes du dix-huitième étaient des combattants; ceux du
dix-septième des solitaires. Sous un gouvernement absolu, tel que celui
de Louis XIV, l’indépendance ne trouve d’asile que dans la méditation;
sous les règnes anarchiques du dernier siècle, les hommes de lettres
étaient animés par le désir de conquérir le gouvernement de leur pays
aux principes et aux idées libérales dont l’Angleterre donnait un si bel
exemple. Les écrivains qui n’ont pas dépassé ce but sont très dignes de
l’estime de leurs concitoyens; mais il n’en est pas moins vrai que les
ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques,
à beaucoup d’égards, que ceux qui ont été publiés depuis; car la
philosophie consiste surtout dans l’étude et la connaissance de notre
être intellectuel.
Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés de la
politique sociale que de la nature primitive de l’homme; les philosophes
du dix-septième, par cela seul qu’ils étaient religieux, en savaient
plus sur le fond du cœur. Les philosophes, pendant le déclin de la
monarchie française, ont excité la pensée au dehors, accoutumés qu’ils
étaient à s’en servir comme d’une arme; les philosophes, sous l’empire
de Louis XIV, se sont attachés davantage à la métaphysique idéaliste,
parce que le recueillement leur était plus habituel et plus nécessaire.
Il faudrait, pour que le génie français atteignît au plus haut degré de
perfection, apprendre des écrivains du dix-huitième siècle à tirer parti
de ses facultés, et des écrivains du dix-septième à en connaître la
source.
Descartes, Pascal et Malebranche ont beaucoup plus de rapport avec les
philosophes allemands que les écrivains du dix-huitième siècle; mais
Malebranche et les Allemands diffèrent en ceci, que l’un donne comme
article de foi ce que les autres réduisent en théorie scientifique; l’un
cherche à revêtir de formes dogmatiques ce que l’imagination lui
inspire, parce qu’il a peur d’être accusé d’exaltation; tandis que les
autres, écrivant à la fin d’un siècle où l’on a tout analysé, se savent
enthousiastes, et s’attachent seulement à prouver que l’enthousiasme est
d’accord avec la raison.
Si les Français avaient suivi la direction métaphysique de leurs grands
hommes du dix-septième siècle, ils auraient aujourd’hui les mêmes
opinions que les Allemands; car Leibnitz est, dans la route
philosophique, le successeur naturel de Descartes et de Malebranche, et
Kant le successeur naturel de Leibnitz.
L’Angleterre influa beaucoup sur les écrivains du dix-huitième siècle:
l’admiration qu’ils ressentaient pour ce pays leur inspira le désir
d’introduire en France sa philosophie et sa liberté. La philosophie des
Anglais n’était sans danger qu’avec leurs sentiments religieux, et leur
liberté, qu’avec leur obéissance aux lois. Au sein d’une nation où
Newton et Clarke ne prononçaient jamais le nom de Dieu sans s’incliner,
les systèmes métaphysiques, fussent-ils erronés, ne pouvaient être
funestes. Ce qui manque en France, en tout genre, c’est le sentiment et
l’habitude du respect, et l’on y passe bien vite de l’examen qui peut
éclairer à l’ironie qui réduit tout en poussière.
Il me semble qu’on pourrait marquer dans le dix-huitième siècle, en
France, deux époques parfaitement distinctes, celle dans laquelle
l’influence de l’Angleterre s’est fait sentir, et celle où les esprits
se sont précipités dans la destruction: alors les lumières se sont
changées en incendie, et la philosophie, magicienne irritée, a consumé
le palais où elle avait étalé ses prodiges.
En politique, Montesquieu appartient à la première époque, Raynal à la
seconde; en religion, les écrits de Voltaire, qui avaient la tolérance
pour but, sont inspirés par l’esprit de la première moitié du siècle;
mais sa misérable et vaniteuse irréligion a flétri la seconde. Enfin, en
métaphysique, Condillac et Helvétius, quoiqu’ils fussent contemporains,
portent aussi l’un et l’autre l’empreinte de ces deux époques si
différentes; car, bien que le système entier de la philosophie des
sensations soit mauvais dans son principe, cependant les conséquences
qu’Helvétius en a tirées ne doivent pas être imputées à Condillac; il
était bien loin d’y donner son assentiment.
Condillac a rendu la métaphysique expérimentale plus claire et plus
frappante qu’elle ne l’est dans Locke; il l’a mise véritablement à la
portée de tout le monde; il dit avec Locke que l’âme ne peut avoir
aucune idée qui ne lui vienne par les sensations; il attribue à nos
besoins l’origine des connaissances et du langage; aux mots, celle de la
réflexion; et, nous faisant ainsi recevoir le développement entier de
notre être moral par les objets extérieurs, il explique la nature
humaine, comme une science positive, d’une manière nette, rapide, et,
sous quelques rapports, incontestable; car, si l’on ne sentait en soi ni
des croyances natives du cœur, ni une conscience indépendante de
l’expérience, ni un esprit créateur, dans toute la force de ce terme, on
pourrait assez se contenter de cette définition mécanique de l’âme
humaine. Il est naturel d’être séduit par la solution facile du plus
grand des problèmes; mais cette apparente simplicité n’existe que dans
la méthode; l’objet auquel on prétend l’appliquer n’en reste pas moins
d’une immensité inconnue, et l’énigme de nous-mêmes dévore, comme le
sphinx, les milliers de systèmes qui prétendent à la gloire d’en avoir
deviné le mot.
L’ouvrage de Condillac ne devrait être considéré que comme un livre de
plus sur un sujet inépuisable, si l’influence de ce livre n’avait pas
été funeste. Helvétius, qui tire de la philosophie des sensations toutes
les conséquences directes qu’elle peut permettre, affirme que si l’homme
avait les mains faites comme le pied d’un cheval, il n’aurait que
l’intelligence d’un cheval. Certes, s’il en était ainsi, il serait bien
injuste de nous attribuer le tort ou le mérite de nos actions; car la
différence qui peut exister entre les diverses organisations des
individus, autoriserait et motiverait bien celle qui se trouve entre
leurs caractères.
Aux opinions d’Helvétius succédèrent celles du _Système de la Nature_,
qui tendaient à l’anéantissement de la Divinité dans l’univers, et du
libre arbitre dans l’homme. Locke, Condillac, Helvétius, et le
malheureux auteur du _Système de la Nature_, ont marché progressivement
dans la même route; les premiers pas étaient innocents: ni Locke, ni
Condillac n’ont connu les dangers des principes de leur philosophie;
mais bientôt ce grain noir, qui se remarquait à peine sur l’horizon
intellectuel, s’est étendu jusqu’au point de replonger l’univers et
l’homme dans les ténèbres.
Les objets extérieurs étaient, disait-on, le mobile de toutes nos
impressions; rien ne semblait donc plus doux que de se livrer au monde
physique, et de s’inviter comme convive à la fête de la nature; mais par
degrés la source intérieure s’est tarie, et jusqu’à l’imagination qu’il
faut pour le luxe et pour les plaisirs, va se flétrissant à tel point,
qu’on n’aura bientôt plus même assez d’âme pour goûter un bonheur
quelconque, si matériel qu’il soit.
L’immortalité de l’âme et le sentiment du devoir sont des suppositions
tout à fait gratuites, dans le système qui fonde toutes nos idées sur
nos sensations: car nulle sensation ne nous révèle l’immortalité dans la
mort. Si les objets extérieurs ont seuls formé notre conscience, depuis
la nourrice qui nous reçoit dans ses bras jusqu’au dernier acte d’une
vieillesse avancée, toutes les impressions s’enchaînent tellement l’une
à l’autre, qu’on ne peut en accuser avec équité la prétendue volonté,
qui n’est qu’une fatalité de plus.
Je tâcherai de montrer, dans la seconde partie de cette section, que la
morale fondée sur l’intérêt, si fortement prêchée par les écrivains
français du dernier siècle, est dans une connexion intime avec la
métaphysique qui attribue toutes nos idées à nos sensations, et que les
conséquences de l’une sont aussi mauvaises dans la pratique que celles
de l’autre dans la théorie. Ceux qui ont pu lire les ouvrages licencieux
qui ont été publiés en France vers la fin du dix-huitième siècle,
attesteront que quand les auteurs de ces coupables écrits veulent
s’appuyer d’une espèce de raisonnement, ils en appellent tous à
l’influence du physique sur le moral; ils rapportent aux sensations
toutes les opinions les plus condamnables; ils développent enfin, sous
toutes les formes, la doctrine qui détruit le libre arbitre et la
conscience.
On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine ne soit
avilissante; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser et
s’aveugler à dessein? Certes, ils auraient fait une déplorable
découverte, ceux qui auraient détrôné notre âme, condamné l’esprit à
s’immoler lui-même, en employant ses facultés à démontrer que les lois
communes à tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grâce à Dieu,
et cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce
système est tout à fait faux dans son principe, et le parti qu’en ont
tiré ceux qui soutenaient la cause de l’immoralité, est une preuve de
plus des erreurs qu’il renferme.
Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie
matérialiste, lorsqu’ils ont voulu s’avilir méthodiquement et mettre
leurs actions en théorie, c’est qu’ils croyaient, en soumettant l’âme
aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabilité de leur conduite.
Un être vertueux, convaincu de ce système, en serait profondément
affligé, car il craindrait sans cesse que l’influence toute-puissante
des objets extérieurs n’altérât la pureté de son âme et la force de ses
résolutions. Mais quand on voit des hommes se réjouir, en proclamant
qu’ils sont en tout l’œuvre des circonstances, et que ces circonstances
sont combinées par le hasard, on frémit au fond du cœur de leur
satisfaction perverse.
Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l’on dit qu’ils se
chauffent avec plaisir à l’incendie qu’ils ont allumé; ils exercent
alors du moins une sorte de supériorité sur le désordre dont ils sont
coupables; ils font servir la destruction à leur usage: mais quand
l’homme se plaît à dégrader la nature humaine, qui donc en profitera?