CHAPITRE XXXI

Des Richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses critiques les plus

renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric Schlegel.

Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature allemande,

j’ai tâché de désigner les ouvrages principaux; mais il m’a fallu

renoncer même à nommer un grand nombre d’hommes, dont les écrits moins

connus servent plus efficacement à l’instruction de ceux qui les lisent

qu’à la gloire de leurs auteurs.

Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d’érudition et de

philosophie, quoiqu’ils n’appartiennent pas immédiatement à la

littérature, doivent pourtant être comptés parmi ses richesses. Il y a

dans cette Allemagne des trésors d’idées et de connaissances que le

reste des nations de l’Europe n’épuisera pas de longtemps.

Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une

impulsion heureuse de l’amour pour la nature, les arts et la

philosophie, qui fermente dans les contrées germaniques; mais au moins

j’ose affirmer que tout homme qui voudra se vouer maintenant à quelque

travail sérieux que ce soit, sur l’histoire, la philosophie ou

l’antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands

qui s’en sont occupés.

La France peut s’honorer d’un grand nombre d’érudits de la première

force, mais rarement les connaissances et la sagacité philosophiques y

ont été réunies, tandis qu’en Allemagne elles sont maintenant presque

inséparables. Ceux qui plaident en faveur de l’ignorance, comme d’un

garant de la grâce, citent un grand nombre d’hommes de beaucoup d’esprit

qui n’avaient aucune instruction; mais ils oublient que ces hommes ont

profondément étudié le cœur humain tel qu’il se montre dans le monde, et

que c’était sur ce sujet qu’ils avaient des idées. Mais si ces savants,

en fait de société, voulaient juger la littérature sans la connaître,

ils seraient ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de la cour.

Lorsque j’ai commencé l’étude de l’allemand, il m’a semblé que j’entrais

dans une sphère nouvelle, où se manifestaient les lumières les plus

frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d’une manière confuse.

Depuis quelque temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des

romans, et ce n’est pas tout à fait par frivolité qu’on est devenu moins

capable de lectures plus sérieuses, c’est parce que les événements de la

révolution ont accoutumé à ne mettre de prix qu’à la connaissance des

faits et des hommes: on trouve dans les livres allemands, sur les sujets

les plus abstraits, le genre d’intérêt qui fait rechercher les bons

romans, c’est-à-dire ce qu’ils nous apprennent sur notre propre cœur. Le

caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à

l’existence intérieure; et comme c’est là le mystère des mystères, une

curiosité sans bornes s’y attache.

Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie des lettres,

dans les pays où la littérature est libre et puissante, je dirai

quelques mots de ce qu’on peut considérer comme la législation de cet

empire, la critique. Il n’est point de branche de la littérature

allemande qui ait été portée plus loin, et comme dans de certaines

villes l’on trouve plus de médecins que de malades, il y a quelquefois

en Allemagne encore plus de critiques que d’auteurs; mais les analyses

de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande, sont telles

qu’on peut les considérer comme des ouvrages.

Kant, Gœthe, J. de Müller, les plus grands écrivains de l’Allemagne en

tout genre, ont inséré dans les journaux ce qu’ils appellent les

_recensions_ des divers écrits qui ont paru, et ces _recensions_

renferment la théorie philosophique et les connaissances positives les

plus approfondies. Parmi les écrivains plus jeunes, Schiller et les deux

Schlegel se sont montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres

critiques. Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait

appliqué sa philosophie à la littérature; et en effet, partir de l’âme

pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs pour savoir

ce qui se passe dans l’âme, c’est une marche si différente que tout doit

s’en ressentir. Schiller a écrit deux traités sur le _naïf et le

sentimental_, dans lesquels le talent qui s’ignore et le talent qui

s’observe lui-même sont analysés avec une sagacité prodigieuse; mais

dans son essai sur _la Grâce et la Dignité_, et dans ses lettres sur

l’_Esthétique_, c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de

métaphysique. Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts, dont tous

les hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les

impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les formes

abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. Schiller tenait

à la littérature par son talent, et à la philosophie par son penchant

pour la réflexion; ses écrits en prose sont aux confins des deux

régions; mais il empiète trop souvent sur la plus haute; et, revenant

sans cesse à ce qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne

l’application comme une conséquence inutile des principes qu’il a posés.

La description animée des chefs-d’œuvre donne bien plus d’intérêt à la

critique que les idées générales qui planent sur tous les sujets, sans

en caractériser aucun. La métaphysique est, pour ainsi dire, la science

de l’immuable; mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne

s’explique que par le mélange des faits et des réflexions: les Allemands

voudraient arriver sur tous les sujets à des théories complètes, et

toujours indépendantes des circonstances; mais comme cela est

impossible, il ne faut pas renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne

circonscrivent les idées; et les exemples seuls, dans la théorie comme

dans la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir.

La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages allemands ne

concentre pas, comme celle des fleurs, les parfums les plus

odoriférants; on dirait au contraire qu’elle n’est qu’un reste froid

d’émotions pleines de vie. On pourrait extraire cependant de ces

ouvrages une foule d’observations d’un grand intérêt; mais elles se

confondent les unes dans les autres. L’auteur, à force de pousser son

esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées sont trop

fines pour qu’on doive essayer de les transmettre.

Les écrits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller;

comme il possède en littérature des connaissances rares, même dans sa

patrie, il est ramené sans cesse à l’application, par le plaisir qu’il

trouve à comparer les diverses langues et les différentes poésies entre

elles; un point de vue si universel devrait presque être considéré comme

infaillible, si la partialité ne l’altérait pas quelquefois; mais cette

partialité n’est point arbitraire, et j’en indiquerai la marche et le

but; cependant, comme il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait

point sentir, c’est d’abord de ceux-là que je parlerai.

W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature dramatique[5] qui

embrasse ce qui a été composé de plus remarquable pour le théâtre,

depuis les Grecs jusqu’à nos jours; ce n’est point une nomenclature

stérile des travaux des divers auteurs; l’esprit de chaque littérature y

est saisi avec l’imagination d’un poète; l’on sent que, pour donner de

tels résultats, il faut des études extraordinaires; mais l’érudition ne

s’aperçoit dans cet ouvrage que par la connaissance parfaite des

chefs-d’œuvre. On jouit en peu de pages du travail de toute une vie;

chaque jugement porté par l’auteur, chaque épithète donnée aux écrivains

dont il parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a

trouvé l’art de traiter les chefs-d’œuvre de la poésie comme des

merveilles de la nature, et de les peindre avec des couleurs vives qui

ne nuisent point à la fidélité du dessin; car, on ne saurait trop le

répéter, l’imagination, loin d’être ennemie de la vérité, la fait

ressortir mieux qu’aucune autre faculté de l’esprit, et tous ceux qui

s’appuient d’elle pour excuser des expressions exagérées ou des termes

vagues, sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison.

[5] Cet ouvrage est traduit en français. L’auteur anonyme de la

traduction (madame Necker de Saussure) y a joint une préface pleine

de pensées neuves et ingénieuses.

L’analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie et la

comédie, est traitée dans le cours de W. Schlegel avec une grande

profondeur philosophique; ce genre de mérite se retrouve souvent parmi

les écrivains allemands; mais Schlegel n’a point d’égal dans l’art

d’inspirer de l’enthousiasme pour les grands génies qu’il admire; il se

montre en général partisan d’un goût simple et quelquefois même d’un

goût rude; mais il fait exception à cette façon de voir en faveur des

peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs _concetti_ ne sont point

l’objet de sa censure; il déteste le maniéré qui naît de l’esprit de

société, mais celui qui vient du luxe de l’imagination lui plaît en

poésie, comme la profusion des couleurs et des parfums dans la nature.

Schlegel, après s’être acquis une grande réputation par sa traduction de

Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais d’un genre

très différent de celui que Shakespeare peut inspirer; car autant

l’auteur anglais est profond et sombre dans la connaissance du cœur

humain, autant le poète espagnol s’abandonne avec douceur et charme à la

beauté de la vie, à la sincérité de la foi, à tout l’éclat des vertus

que colore le soleil de l’âme.

J’étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours public. Je

n’attendais que de l’esprit et de l’instruction dans des leçons qui

avaient l’enseignement pour but; je fus confondue d’entendre un critique

éloquent comme un orateur; et qui, loin de s’acharner aux défauts,

éternel aliment de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire

revivre le génie créateur.

La littérature espagnole est peu connue, c’est elle qui fut l’objet d’un

des plus beaux morceaux prononcés dans la séance à laquelle j’assistai.

W. Schlegel nous peignit cette nation chevaleresque dont les poètes

étaient guerriers, et les guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla,

«qui composa sous une tente son poème de l’Araucana, tantôt sur les

plages de l’Océan, tantôt au pied des Cordillières, pendant qu’il

faisait la guerre aux sauvages révoltés. Garcilasse, un des descendants

des Incas, écrivait des poésies d’amour sur les ruines de Carthage, et

périt à l’assaut de Tunis. Cervantes fut grièvement blessé à la bataille

de Lépante; Lope de Vega échappa comme par miracle à la défaite de la

flotte invincible; et Calderon servit en intrépide soldat dans les

guerres de Flandre et d’Italie.

«La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols plus que dans

toute autre nation; ce sont eux qui, par des combats continuels,

repoussèrent les Maures de leur sein, et l’on pouvait les considérer

comme l’avant-garde de la chrétienté européenne; ils conquirent leurs

églises sur les Arabes; un acte de leur culte était un trophée pour

leurs armes, et leur foi triomphante, quelquefois portée jusqu’au

fanatisme, s’alliait avec le sentiment de l’honneur et donnait à leur

caractère une imposante dignité. Cette gravité mêlée d’imagination,

cette gaîté même qui ne fait rien perdre au sérieux de toutes les

affections profondes, se montrent dans la littérature espagnole, toute

composée de fictions et de poésies, dont la religion, l’amour et les

exploits guerriers sont l’objet. On dirait que dans ces temps où le

Nouveau Monde fut découvert, les trésors d’un autre hémisphère servaient

aux richesses de l’imagination aussi bien qu’à celles de l’État, et que

dans l’empire de la poésie, comme dans celui de Charles-Quint, le soleil

ne cessait jamais d’éclairer l’horizon».

Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce tableau, et la

langue allemande, dont il se servait avec élégance, entourait de pensées

profondes et d’expressions sensibles les noms retentissants de

l’espagnol, ces noms qui ne peuvent être prononcés sans que déjà

l’imagination croie voir les orangers du royaume de Grenade et les

palais des rois maures[6].

[6] Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique

littéraire de l’Allemagne, est l’auteur d’une brochure française

nouvellement publiée, sous le titre de _Réflexions sur le Système

continental_.--Ce même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris, il

y a quelques années, une comparaison de la Phèdre d’Euripide et de

celle de Racine: elle excita une grande rumeur parmi les

littérateurs parisiens; mais personne ne put nier que W. Schlegel,

quoique Allemand, n’écrivît assez bien le français pour qu’il lui

fût permis de parler de Racine.

On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant de poésie, à

celle de Winckelmann, en décrivant les statues; et c’est ainsi seulement

qu’il est honorable d’être un critique; tous les hommes du métier

suffisent pour enseigner les fautes ou les négligences qu’on doit

éviter: mais après le génie, ce qu’il y a de plus semblable à lui, c’est

la puissance de le connaître et de l’admirer.

Frédéric Schlegel, s’étant occupé de philosophie, s’est voué moins

exclusivement que son frère à la littérature; cependant le morceau qu’il

a écrit sur la culture intellectuelle des Grecs et des Romains,

rassemble en un court espace des aperçus et des résultats du premier

ordre. Frédéric Schlegel est l’un des hommes célèbres de l’Allemagne

dont l’esprit a le plus d’originalité; et loin de se fier à cette

originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu l’appuyer sur

des études immenses: c’est une grande preuve de respect pour l’espèce

humaine, que de ne jamais lui parler d’après soi seul, et sans s’être

informé consciencieusement de tout ce que nos prédécesseurs nous ont

laissé pour héritage. Les Allemands, dans les richesses de l’esprit

humain, sont de véritables propriétaires: ceux qui s’en tiennent à leurs

lumières naturelles, ne sont que des prolétaires en comparaison d’eux.

Après avoir rendu justice aux rares talents des deux Schlegel, il faut

examiner pourtant en quoi consiste la partialité qu’on leur reproche, et

dont il est vrai que plusieurs de leurs écrits ne sont pas exempts: ils

penchent visiblement pour le moyen âge, et pour les opinions de cette

époque; la chevalerie sans taches, la foi sans bornes, et la poésie sans

réflexions leur paraissent inséparables, et ils s’appliquent à tout ce

qui pourrait diriger dans ce sens les esprits et les âmes. W. Schlegel

exprime son admiration pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits,

et particulièrement dans deux stances dont voici la traduction:

«L’Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de cette patrie

universelle était fécond en généreuses pensées, qui peuvent servir de

guide dans la vie et dans la mort. Une même chevalerie changeait les

combattants en frères d’armes: c’était pour défendre une même foi qu’ils

s’armaient; un même amour inspirait tous les cœurs, et la poésie qui

chantait cette alliance exprimait le même sentiment dans les langages

divers.

«Ah! la noble énergie des âges anciens est perdue: notre siècle est

l’inventeur d’une étroite sagesse, et ce que les hommes faibles ne

sauraient concevoir n’est à leurs yeux qu’une chimère; toutefois rien de

divin ne peut réussir, entrepris avec un cœur profane. Hélas! nos temps

ne connaissent plus ni la foi, ni l’amour; comment pourrait-il leur

rester l’espérance!»

Des opinions dont la tendance est si marquée doivent nécessairement

altérer l’impartialité des jugements sur les ouvrages de l’art: sans

doute, et je n’ai cessé de le répéter dans le cours de cet écrit, il est

à désirer que la littérature moderne soit fondée sur notre histoire et

sur notre croyance; néanmoins il ne s’ensuit pas que les productions

littéraires du moyen âge puissent être considérées comme vraiment

bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur et loyal qui s’y

manifeste, excitent un vif intérêt; mais la connaissance de l’antique et

le progrès de la civilisation nous ont valu des avantages qu’on ne doit

pas dédaigner. Il ne s’agit pas de faire reculer l’art, mais de réunir

autant qu’on le peut les qualités diverses développées dans l’esprit

humain à différentes époques.

On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice à la

littérature française; il n’est point d’écrivains cependant qui aient

parlé avec plus d’enthousiasme du génie de nos troubadours, et de cette

chevalerie française, sans pareille en Europe, lorsqu’elle réunissait au

plus haut point l’esprit et la loyauté, la grâce et la franchise, le

courage et la gaîté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la

plus ingénieuse; mais les critiques allemands ont prétendu que les

traits distinctifs du caractère français s’étaient effacés pendant le

cours du règne de Louis XIV: la littérature, disent-ils, dans les

siècles appelés classiques, perd en originalité ce qu’elle gagne en

correction; ils ont attaqué nos poètes en particulier, avec une grande

force d’arguments et de moyens. L’esprit général de ces critiques est le

même que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musique française.

Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies l’espèce

d’affectation pompeuse que Rousseau reproche à Lulli et à Rameau, et ils

prétendent que le même goût qui faisait préférer Coypel et Boucher dans

la peinture, et le chevalier Bernin dans la sculpture, interdit à la

poésie l’élan qui seul en fait une jouissance divine; enfin ils seraient

tentés d’appliquer à notre manière de concevoir et d’aimer les

beaux-arts ces vers tant cités de Corneille:

Othon à la princesse a fait un compliment,

Plus en homme d’esprit qu’en véritable amant.

W. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de nos grands auteurs;

mais ce qu’il s’attache à prouver seulement, c’est que depuis le milieu

du dix-septième siècle le genre maniéré a dominé dans toute l’Europe; et

que cette tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les

écrivains et les artistes, à la renaissance des lettres. Dans les

tableaux et les bas-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en Jupiter,

tantôt en Hercule, il est représenté nu, ou revêtu seulement d’une peau

de lion, mais avec sa grande perruque sur la tête. Les écrivains de la

nouvelle école prétendent que l’on pourrait appliquer cette grande

perruque à la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septième siècle:

il s’y mêlait toujours une politesse affectée, dont une grandeur factice

était la cause.

Il est intéressant d’examiner cette manière de voir, malgré les

objections sans nombre qu’on peut y opposer; ce qui est certain au

moins, c’est que les aristarques allemands sont parvenus à leur but,

puisqu’ils sont de tous les écrivains, depuis Lessing, ceux qui ont le

plus efficacement contribué à rendre l’imitation de la littérature

française tout à fait hors de mode en Allemagne; mais de peur du goût

français, ils n’ont pas assez perfectionné le goût allemand, et souvent

ils ont rejeté des observations pleines de justesse, seulement parce que

nos écrivains les avaient faites.

On ne sait pas faire un livre en Allemagne; rarement on y met l’ordre et

la méthode qui classent les idées dans la tête du lecteur; et ce n’est

point parce que les Français sont impatients, mais parce qu’ils ont

l’esprit juste, qu’ils se fatiguent de ce défaut; les fictions ne sont

pas dessinées, dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et

précis qui en assurent l’effet, et le vague de l’imagination correspond

à l’obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries bizarres et

vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce

n’est pas à force de naturel, c’est parce que l’affectation de l’énergie

est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. _Je me fais vif_,

disait un Allemand en sautant par la fenêtre: quand on se fait, on n’est

rien: il faut recourir au bon goût français, contre la vigoureuse

exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands,

contre la frivolité dogmatique de quelques Français.

Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes

auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se

prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d’un

peuple à un autre: le climat, l’aspect de la nature, la langue, le

gouvernement, enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus

extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces

diversités, et nul homme, quelque supérieur qu’il soit, ne peut deviner

ce qui se développe naturellement dans l’esprit de celui qui vit sur un

autre sol, et respire un autre air: on se trouvera donc bien en tout

pays d’accueillir les pensées étrangères; car, dans ce genre,

l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 17 / 59 题