Des Richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses critiques les plus
renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric Schlegel.
Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature allemande,
j’ai tâché de désigner les ouvrages principaux; mais il m’a fallu
renoncer même à nommer un grand nombre d’hommes, dont les écrits moins
connus servent plus efficacement à l’instruction de ceux qui les lisent
qu’à la gloire de leurs auteurs.
Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d’érudition et de
philosophie, quoiqu’ils n’appartiennent pas immédiatement à la
littérature, doivent pourtant être comptés parmi ses richesses. Il y a
dans cette Allemagne des trésors d’idées et de connaissances que le
reste des nations de l’Europe n’épuisera pas de longtemps.
Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une
impulsion heureuse de l’amour pour la nature, les arts et la
philosophie, qui fermente dans les contrées germaniques; mais au moins
j’ose affirmer que tout homme qui voudra se vouer maintenant à quelque
travail sérieux que ce soit, sur l’histoire, la philosophie ou
l’antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands
qui s’en sont occupés.
La France peut s’honorer d’un grand nombre d’érudits de la première
force, mais rarement les connaissances et la sagacité philosophiques y
ont été réunies, tandis qu’en Allemagne elles sont maintenant presque
inséparables. Ceux qui plaident en faveur de l’ignorance, comme d’un
garant de la grâce, citent un grand nombre d’hommes de beaucoup d’esprit
qui n’avaient aucune instruction; mais ils oublient que ces hommes ont
profondément étudié le cœur humain tel qu’il se montre dans le monde, et
que c’était sur ce sujet qu’ils avaient des idées. Mais si ces savants,
en fait de société, voulaient juger la littérature sans la connaître,
ils seraient ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de la cour.
Lorsque j’ai commencé l’étude de l’allemand, il m’a semblé que j’entrais
dans une sphère nouvelle, où se manifestaient les lumières les plus
frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d’une manière confuse.
Depuis quelque temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des
romans, et ce n’est pas tout à fait par frivolité qu’on est devenu moins
capable de lectures plus sérieuses, c’est parce que les événements de la
révolution ont accoutumé à ne mettre de prix qu’à la connaissance des
faits et des hommes: on trouve dans les livres allemands, sur les sujets
les plus abstraits, le genre d’intérêt qui fait rechercher les bons
romans, c’est-à-dire ce qu’ils nous apprennent sur notre propre cœur. Le
caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à
l’existence intérieure; et comme c’est là le mystère des mystères, une
curiosité sans bornes s’y attache.
Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie des lettres,
dans les pays où la littérature est libre et puissante, je dirai
quelques mots de ce qu’on peut considérer comme la législation de cet
empire, la critique. Il n’est point de branche de la littérature
allemande qui ait été portée plus loin, et comme dans de certaines
villes l’on trouve plus de médecins que de malades, il y a quelquefois
en Allemagne encore plus de critiques que d’auteurs; mais les analyses
de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande, sont telles
qu’on peut les considérer comme des ouvrages.
Kant, Gœthe, J. de Müller, les plus grands écrivains de l’Allemagne en
tout genre, ont inséré dans les journaux ce qu’ils appellent les
_recensions_ des divers écrits qui ont paru, et ces _recensions_
renferment la théorie philosophique et les connaissances positives les
plus approfondies. Parmi les écrivains plus jeunes, Schiller et les deux
Schlegel se sont montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres
critiques. Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait
appliqué sa philosophie à la littérature; et en effet, partir de l’âme
pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs pour savoir
ce qui se passe dans l’âme, c’est une marche si différente que tout doit
s’en ressentir. Schiller a écrit deux traités sur le _naïf et le
sentimental_, dans lesquels le talent qui s’ignore et le talent qui
s’observe lui-même sont analysés avec une sagacité prodigieuse; mais
dans son essai sur _la Grâce et la Dignité_, et dans ses lettres sur
l’_Esthétique_, c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de
métaphysique. Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts, dont tous
les hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les
impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les formes
abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. Schiller tenait
à la littérature par son talent, et à la philosophie par son penchant
pour la réflexion; ses écrits en prose sont aux confins des deux
régions; mais il empiète trop souvent sur la plus haute; et, revenant
sans cesse à ce qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne
l’application comme une conséquence inutile des principes qu’il a posés.
La description animée des chefs-d’œuvre donne bien plus d’intérêt à la
critique que les idées générales qui planent sur tous les sujets, sans
en caractériser aucun. La métaphysique est, pour ainsi dire, la science
de l’immuable; mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne
s’explique que par le mélange des faits et des réflexions: les Allemands
voudraient arriver sur tous les sujets à des théories complètes, et
toujours indépendantes des circonstances; mais comme cela est
impossible, il ne faut pas renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne
circonscrivent les idées; et les exemples seuls, dans la théorie comme
dans la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir.
La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages allemands ne
concentre pas, comme celle des fleurs, les parfums les plus
odoriférants; on dirait au contraire qu’elle n’est qu’un reste froid
d’émotions pleines de vie. On pourrait extraire cependant de ces
ouvrages une foule d’observations d’un grand intérêt; mais elles se
confondent les unes dans les autres. L’auteur, à force de pousser son
esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées sont trop
fines pour qu’on doive essayer de les transmettre.
Les écrits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller;
comme il possède en littérature des connaissances rares, même dans sa
patrie, il est ramené sans cesse à l’application, par le plaisir qu’il
trouve à comparer les diverses langues et les différentes poésies entre
elles; un point de vue si universel devrait presque être considéré comme
infaillible, si la partialité ne l’altérait pas quelquefois; mais cette
partialité n’est point arbitraire, et j’en indiquerai la marche et le
but; cependant, comme il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait
point sentir, c’est d’abord de ceux-là que je parlerai.
W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature dramatique[5] qui
embrasse ce qui a été composé de plus remarquable pour le théâtre,
depuis les Grecs jusqu’à nos jours; ce n’est point une nomenclature
stérile des travaux des divers auteurs; l’esprit de chaque littérature y
est saisi avec l’imagination d’un poète; l’on sent que, pour donner de
tels résultats, il faut des études extraordinaires; mais l’érudition ne
s’aperçoit dans cet ouvrage que par la connaissance parfaite des
chefs-d’œuvre. On jouit en peu de pages du travail de toute une vie;
chaque jugement porté par l’auteur, chaque épithète donnée aux écrivains
dont il parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a
trouvé l’art de traiter les chefs-d’œuvre de la poésie comme des
merveilles de la nature, et de les peindre avec des couleurs vives qui
ne nuisent point à la fidélité du dessin; car, on ne saurait trop le
répéter, l’imagination, loin d’être ennemie de la vérité, la fait
ressortir mieux qu’aucune autre faculté de l’esprit, et tous ceux qui
s’appuient d’elle pour excuser des expressions exagérées ou des termes
vagues, sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison.
[5] Cet ouvrage est traduit en français. L’auteur anonyme de la
traduction (madame Necker de Saussure) y a joint une préface pleine
de pensées neuves et ingénieuses.
L’analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie et la
comédie, est traitée dans le cours de W. Schlegel avec une grande
profondeur philosophique; ce genre de mérite se retrouve souvent parmi
les écrivains allemands; mais Schlegel n’a point d’égal dans l’art
d’inspirer de l’enthousiasme pour les grands génies qu’il admire; il se
montre en général partisan d’un goût simple et quelquefois même d’un
goût rude; mais il fait exception à cette façon de voir en faveur des
peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs _concetti_ ne sont point
l’objet de sa censure; il déteste le maniéré qui naît de l’esprit de
société, mais celui qui vient du luxe de l’imagination lui plaît en
poésie, comme la profusion des couleurs et des parfums dans la nature.
Schlegel, après s’être acquis une grande réputation par sa traduction de
Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais d’un genre
très différent de celui que Shakespeare peut inspirer; car autant
l’auteur anglais est profond et sombre dans la connaissance du cœur
humain, autant le poète espagnol s’abandonne avec douceur et charme à la
beauté de la vie, à la sincérité de la foi, à tout l’éclat des vertus
que colore le soleil de l’âme.
J’étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours public. Je
n’attendais que de l’esprit et de l’instruction dans des leçons qui
avaient l’enseignement pour but; je fus confondue d’entendre un critique
éloquent comme un orateur; et qui, loin de s’acharner aux défauts,
éternel aliment de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire
revivre le génie créateur.
La littérature espagnole est peu connue, c’est elle qui fut l’objet d’un
des plus beaux morceaux prononcés dans la séance à laquelle j’assistai.
W. Schlegel nous peignit cette nation chevaleresque dont les poètes
étaient guerriers, et les guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla,
«qui composa sous une tente son poème de l’Araucana, tantôt sur les
plages de l’Océan, tantôt au pied des Cordillières, pendant qu’il
faisait la guerre aux sauvages révoltés. Garcilasse, un des descendants
des Incas, écrivait des poésies d’amour sur les ruines de Carthage, et
périt à l’assaut de Tunis. Cervantes fut grièvement blessé à la bataille
de Lépante; Lope de Vega échappa comme par miracle à la défaite de la
flotte invincible; et Calderon servit en intrépide soldat dans les
guerres de Flandre et d’Italie.
«La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols plus que dans
toute autre nation; ce sont eux qui, par des combats continuels,
repoussèrent les Maures de leur sein, et l’on pouvait les considérer
comme l’avant-garde de la chrétienté européenne; ils conquirent leurs
églises sur les Arabes; un acte de leur culte était un trophée pour
leurs armes, et leur foi triomphante, quelquefois portée jusqu’au
fanatisme, s’alliait avec le sentiment de l’honneur et donnait à leur
caractère une imposante dignité. Cette gravité mêlée d’imagination,
cette gaîté même qui ne fait rien perdre au sérieux de toutes les
affections profondes, se montrent dans la littérature espagnole, toute
composée de fictions et de poésies, dont la religion, l’amour et les
exploits guerriers sont l’objet. On dirait que dans ces temps où le
Nouveau Monde fut découvert, les trésors d’un autre hémisphère servaient
aux richesses de l’imagination aussi bien qu’à celles de l’État, et que
dans l’empire de la poésie, comme dans celui de Charles-Quint, le soleil
ne cessait jamais d’éclairer l’horizon».
Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce tableau, et la
langue allemande, dont il se servait avec élégance, entourait de pensées
profondes et d’expressions sensibles les noms retentissants de
l’espagnol, ces noms qui ne peuvent être prononcés sans que déjà
l’imagination croie voir les orangers du royaume de Grenade et les
palais des rois maures[6].
[6] Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique
littéraire de l’Allemagne, est l’auteur d’une brochure française
nouvellement publiée, sous le titre de _Réflexions sur le Système
continental_.--Ce même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris, il
y a quelques années, une comparaison de la Phèdre d’Euripide et de
celle de Racine: elle excita une grande rumeur parmi les
littérateurs parisiens; mais personne ne put nier que W. Schlegel,
quoique Allemand, n’écrivît assez bien le français pour qu’il lui
fût permis de parler de Racine.
On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant de poésie, à
celle de Winckelmann, en décrivant les statues; et c’est ainsi seulement
qu’il est honorable d’être un critique; tous les hommes du métier
suffisent pour enseigner les fautes ou les négligences qu’on doit
éviter: mais après le génie, ce qu’il y a de plus semblable à lui, c’est
la puissance de le connaître et de l’admirer.
Frédéric Schlegel, s’étant occupé de philosophie, s’est voué moins
exclusivement que son frère à la littérature; cependant le morceau qu’il
a écrit sur la culture intellectuelle des Grecs et des Romains,
rassemble en un court espace des aperçus et des résultats du premier
ordre. Frédéric Schlegel est l’un des hommes célèbres de l’Allemagne
dont l’esprit a le plus d’originalité; et loin de se fier à cette
originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu l’appuyer sur
des études immenses: c’est une grande preuve de respect pour l’espèce
humaine, que de ne jamais lui parler d’après soi seul, et sans s’être
informé consciencieusement de tout ce que nos prédécesseurs nous ont
laissé pour héritage. Les Allemands, dans les richesses de l’esprit
humain, sont de véritables propriétaires: ceux qui s’en tiennent à leurs
lumières naturelles, ne sont que des prolétaires en comparaison d’eux.
Après avoir rendu justice aux rares talents des deux Schlegel, il faut
examiner pourtant en quoi consiste la partialité qu’on leur reproche, et
dont il est vrai que plusieurs de leurs écrits ne sont pas exempts: ils
penchent visiblement pour le moyen âge, et pour les opinions de cette
époque; la chevalerie sans taches, la foi sans bornes, et la poésie sans
réflexions leur paraissent inséparables, et ils s’appliquent à tout ce
qui pourrait diriger dans ce sens les esprits et les âmes. W. Schlegel
exprime son admiration pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits,
et particulièrement dans deux stances dont voici la traduction:
«L’Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de cette patrie
universelle était fécond en généreuses pensées, qui peuvent servir de
guide dans la vie et dans la mort. Une même chevalerie changeait les
combattants en frères d’armes: c’était pour défendre une même foi qu’ils
s’armaient; un même amour inspirait tous les cœurs, et la poésie qui
chantait cette alliance exprimait le même sentiment dans les langages
divers.
«Ah! la noble énergie des âges anciens est perdue: notre siècle est
l’inventeur d’une étroite sagesse, et ce que les hommes faibles ne
sauraient concevoir n’est à leurs yeux qu’une chimère; toutefois rien de
divin ne peut réussir, entrepris avec un cœur profane. Hélas! nos temps
ne connaissent plus ni la foi, ni l’amour; comment pourrait-il leur
rester l’espérance!»
Des opinions dont la tendance est si marquée doivent nécessairement
altérer l’impartialité des jugements sur les ouvrages de l’art: sans
doute, et je n’ai cessé de le répéter dans le cours de cet écrit, il est
à désirer que la littérature moderne soit fondée sur notre histoire et
sur notre croyance; néanmoins il ne s’ensuit pas que les productions
littéraires du moyen âge puissent être considérées comme vraiment
bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur et loyal qui s’y
manifeste, excitent un vif intérêt; mais la connaissance de l’antique et
le progrès de la civilisation nous ont valu des avantages qu’on ne doit
pas dédaigner. Il ne s’agit pas de faire reculer l’art, mais de réunir
autant qu’on le peut les qualités diverses développées dans l’esprit
humain à différentes époques.
On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice à la
littérature française; il n’est point d’écrivains cependant qui aient
parlé avec plus d’enthousiasme du génie de nos troubadours, et de cette
chevalerie française, sans pareille en Europe, lorsqu’elle réunissait au
plus haut point l’esprit et la loyauté, la grâce et la franchise, le
courage et la gaîté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la
plus ingénieuse; mais les critiques allemands ont prétendu que les
traits distinctifs du caractère français s’étaient effacés pendant le
cours du règne de Louis XIV: la littérature, disent-ils, dans les
siècles appelés classiques, perd en originalité ce qu’elle gagne en
correction; ils ont attaqué nos poètes en particulier, avec une grande
force d’arguments et de moyens. L’esprit général de ces critiques est le
même que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musique française.
Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies l’espèce
d’affectation pompeuse que Rousseau reproche à Lulli et à Rameau, et ils
prétendent que le même goût qui faisait préférer Coypel et Boucher dans
la peinture, et le chevalier Bernin dans la sculpture, interdit à la
poésie l’élan qui seul en fait une jouissance divine; enfin ils seraient
tentés d’appliquer à notre manière de concevoir et d’aimer les
beaux-arts ces vers tant cités de Corneille:
Othon à la princesse a fait un compliment,
Plus en homme d’esprit qu’en véritable amant.
W. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de nos grands auteurs;
mais ce qu’il s’attache à prouver seulement, c’est que depuis le milieu
du dix-septième siècle le genre maniéré a dominé dans toute l’Europe; et
que cette tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les
écrivains et les artistes, à la renaissance des lettres. Dans les
tableaux et les bas-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en Jupiter,
tantôt en Hercule, il est représenté nu, ou revêtu seulement d’une peau
de lion, mais avec sa grande perruque sur la tête. Les écrivains de la
nouvelle école prétendent que l’on pourrait appliquer cette grande
perruque à la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septième siècle:
il s’y mêlait toujours une politesse affectée, dont une grandeur factice
était la cause.
Il est intéressant d’examiner cette manière de voir, malgré les
objections sans nombre qu’on peut y opposer; ce qui est certain au
moins, c’est que les aristarques allemands sont parvenus à leur but,
puisqu’ils sont de tous les écrivains, depuis Lessing, ceux qui ont le
plus efficacement contribué à rendre l’imitation de la littérature
française tout à fait hors de mode en Allemagne; mais de peur du goût
français, ils n’ont pas assez perfectionné le goût allemand, et souvent
ils ont rejeté des observations pleines de justesse, seulement parce que
nos écrivains les avaient faites.
On ne sait pas faire un livre en Allemagne; rarement on y met l’ordre et
la méthode qui classent les idées dans la tête du lecteur; et ce n’est
point parce que les Français sont impatients, mais parce qu’ils ont
l’esprit juste, qu’ils se fatiguent de ce défaut; les fictions ne sont
pas dessinées, dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et
précis qui en assurent l’effet, et le vague de l’imagination correspond
à l’obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries bizarres et
vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce
n’est pas à force de naturel, c’est parce que l’affectation de l’énergie
est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. _Je me fais vif_,
disait un Allemand en sautant par la fenêtre: quand on se fait, on n’est
rien: il faut recourir au bon goût français, contre la vigoureuse
exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands,
contre la frivolité dogmatique de quelques Français.
Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes
auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se
prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d’un
peuple à un autre: le climat, l’aspect de la nature, la langue, le
gouvernement, enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus
extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces
diversités, et nul homme, quelque supérieur qu’il soit, ne peut deviner
ce qui se développe naturellement dans l’esprit de celui qui vit sur un
autre sol, et respire un autre air: on se trouvera donc bien en tout
pays d’accueillir les pensées étrangères; car, dans ce genre,
l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit.