CHAPITRE XXXII

Des Beaux-Arts en Allemagne.

Les Allemands en général conçoivent mieux l’art qu’ils ne le mettent en

pratique: à peine ont-ils une impression, qu’ils en tirent une foule

d’idées. Ils vantent beaucoup le mystère, mais c’est pour le révéler, et

l’on ne peut montrer aucun genre d’originalité en Allemagne, sans que

chacun vous explique comment cette originalité vous est venue; c’est un

grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout est sensation; ils

sont analysés avant d’être sentis, et l’on a beau dire après qu’il faut

renoncer à l’analyse, l’on a goûté du fruit de l’arbre de la science, et

l’innocence du talent est perdue.

Ce n’est pas assurément que je conseille, relativement aux arts,

l’ignorance que je n’ai cessé de blâmer en littérature; mais il faut

distinguer les études relatives à la pratique de l’art, de celles qui

ont uniquement pour objet la théorie du talent; celles-ci, poussées trop

loin, étouffent l’invention; l’on est troublé par le souvenir de tout ce

qui a été dit sur chaque chef-d’œuvre; on croit sentir entre soi et

l’objet que l’on veut peindre une foule de traités sur la peinture et la

sculpture, l’idéal et le réel, et l’artiste n’est plus seul avec la

nature. Sans doute l’esprit de ces divers traités est toujours

l’encouragement; mais à force d’encouragement on lasse le génie, comme à

force de gêne on l’éteint; et dans tout ce qui tient à l’imagination, il

faut une si heureuse combinaison d’obstacles et de facilité, que des

siècles peuvent s’écouler sans que l’on arrive à ce point juste qui fait

éclore l’esprit humain dans toute sa force.

Avant l’époque de la réformation, les Allemands avaient une école de

peinture que ne dédaignait pas l’école italienne. Albert Dürer, Lucas

Cranach, Holbein, ont, dans leur manière de peindre, des rapports avec

les prédécesseurs de Raphaël, Perugin, André Mantegne, etc. Holbein se

rapproche davantage de Léonard de Vinci; en général cependant, il y a

plus de dureté dans l’école allemande que dans celle des Italiens, mais

non moins d’expression et de recueillement dans les physionomies. Les

peintres du quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens de

l’art; mais une bonne foi et une modestie touchante se faisaient

remarquer dans leurs ouvrages; on n’y voit pas de prétentions à

d’ambitieux effets, et l’on n’y sent que cette émotion intime pour

laquelle tous les hommes de talent cherchent un langage, afin de ne pas

mourir sans avoir fait part de leur âme à leurs contemporains.

Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle, les plis des

vêtements sont tout droits, les coiffures un peu raides, les attitudes

très simples; mais il y a quelque chose dans l’expression des figures

qu’on ne se lasse point de considérer. Les tableaux inspirés par la

religion chrétienne produisent une impression semblable à celle de ces

psaumes qui mêlent avec tant de charme la poésie à la piété.

La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle où les

peintres conservèrent la vérité du moyen âge, en y joignant toute la

splendeur de l’art: rien ne correspond chez les Allemands au siècle de

Léon X. Vers la fin du dix-septième siècle et jusqu’au milieu du

dix-huitième, les beaux-arts tombèrent presque partout dans une

singulière décadence; le goût était dégénéré en affectation; Winckelmann

alors exerça la plus grande influence, non seulement sur son pays, mais

sur le reste de l’Europe, et ce furent ses écrits qui tournèrent toutes

les imaginations artistes vers l’étude et l’admiration des monuments

antiques: il s’entendait bien mieux en sculpture qu’en peinture; aussi

porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des statues

coloriées, plutôt que de faire sentir en tout la nature vivante.

Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme en se

rapprochant de la sculpture; l’illusion nécessaire à l’une est

directement contraire aux formes immuables et prononcées de l’autre.

Quand les peintres prennent exclusivement la beauté antique pour modèle,

comme ils ne la connaissent que par des statues, il leur arrive ce qu’on

reproche à la littérature classique des modernes, ce n’est point dans

leur propre inspiration qu’ils puisent les effets de l’art.

Mengs, peintre allemand, s’est montré un penseur philosophe dans ses

écrits sur son art: ami de Winckelmann, il partagea son admiration pour

l’antique; mais néanmoins il a souvent évité les défauts qu’on peut

reprocher aux peintres formés par les écrits de Winckelmann, et qui se

bornent pour la plupart à copier les chefs-d’œuvre anciens. Mengs

s’était aussi proposé pour modèle le Corrège, celui de tous les peintres

qui s’éloigne le plus dans ses tableaux du genre de la sculpture, et

dont le clair-obscur rappelle les vagues et délicieuses impressions de

la mélodie.

Les artistes allemands avaient presque tous adopté les opinions de

Winckelmann, jusqu’au moment où la nouvelle école littéraire a étendu

son influence aussi sur les beaux-arts. Gœthe, dont nous retrouvons

partout l’esprit universel, a montré dans ses ouvrages qu’il comprenait

le vrai génie de la peinture bien mieux que Winckelmann; toutefois,

convaincu comme lui que les sujets du christianisme ne sont pas

favorables à l’art, il cherche à faire revivre l’enthousiasme pour la

mythologie, et c’est une tentative dont le succès est impossible;

peut-être ne sommes-nous capables, en fait de beaux-arts, ni d’être

chrétiens ni d’être païens; mais si dans un temps quelconque

l’imagination créatrice renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas

en imitant les anciens qu’elle se fera sentir.

La nouvelle école soutient dans les beaux-arts le même système qu’en

littérature, et proclame hautement le christianisme comme la source du

génie des modernes; les écrivains de cette école caractérisent aussi

d’une façon toute nouvelle ce qui dans l’architecture gothique s’accorde

avec les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s’ensuit pas que les

modernes puissent et doivent construire des églises gothiques; ni l’art

ni la nature ne se répètent: ce qui importe seulement, dans le silence

actuel du talent, c’est de détruire le mépris qu’on a voulu jeter sur

toutes les conceptions du moyen âge; sans doute, il ne nous convient pas

de les adopter, mais rien ne nuit plus au développement du génie que de

considérer comme barbare quoi que ce soit d’original.

J’ai déjà dit, en parlant de l’Allemagne, qu’il y avait peu d’édifices

modernes remarquables; on ne voit guère dans le Nord, en général, que

des monuments gothiques, et la nature et la poésie secondent les

dispositions de l’âme que ces monuments font naître. Un écrivain

allemand, Gœrres, a donné une description intéressante d’une ancienne

église: «On voit, dit-il, des figures de chevaliers à genoux sur un

tombeau, les mains jointes; au-dessus sont placées quelques raretés

merveilleuses de l’Asie, qui semblent là pour attester, comme des

témoins muets, les voyages du mort dans la Terre sainte. Les arcades

obscures de l’église couvrent de leur ombre ceux qui reposent: on se

croirait au milieu d’une forêt dont la mort a pétrifié les branches et

les feuilles, de manière qu’elles ne peuvent plus ni se balancer ni

s’agiter, quand les siècles, comme le vent des nuits, s’engouffrent sous

leurs voûtes prolongées. L’orgue fait entendre ses sons majestueux dans

l’église; des inscriptions en lettres de bronze, à demi détruites par

l’humide vapeur du temps, indiquent confusément les grandes actions qui

redeviennent de la fable, après avoir été si longtemps d’une éclatante

vérité».

En s’occupant des arts, en Allemagne, on est conduit à parler plutôt des

écrivains que des artistes. Sous tous les rapports, les Allemands sont

plus forts dans la théorie que dans la pratique, et le Nord est si peu

favorable aux arts qui frappent les yeux, qu’on dirait que l’esprit de

réflexion lui a été donné seulement pour qu’il servît de spectateur au

Midi.

On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de tableaux et de

collections de dessins, qui supposent l’amour des arts dans toutes les

classes. Il y a, chez les grands seigneurs et les hommes de lettres du

premier rang, de très belles copies des chefs-d’œuvre de l’antiquité; la

maison de Gœthe est à cet égard fort remarquable; il ne recherche pas

seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des tableaux

des grands maîtres, il croit que le génie et l’âme s’en

ressentent.--_J’en deviendrais meilleur_, disait-il, _si j’avais sous

les yeux la tête de Jupiter Olympien, que les anciens ont tant

admirée_.--Plusieurs peintres distingués sont établis à Dresde; les

chefs-d’œuvre de la galerie y excitent le talent et l’émulation. Cette

Vierge de Raphaël, que deux enfants contemplent, est à elle seule un

trésor pour les arts: il y a dans cette figure une élévation et une

pureté qui sont l’idéal de la religion et de la force intérieure de

l’âme. La perfection des traits n’est dans ce tableau qu’un symbole; les

longs vêtements, expression de la pudeur, reportent tout l’intérêt sur

le visage, et la physionomie, plus admirable encore que les traits, est

comme la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre.

Le Christ, que sa mère tient dans ses bras, est tout au plus âgé de deux

ans; mais le peintre a su merveilleusement exprimer la force puissante

de l’être divin dans un visage à peine formé. Le regard des anges

enfants qui sont placés au bas du tableau est délicieux; il n’y a que

l’innocence de cet âge qui ait encore du charme à côté de la céleste

candeur; leur étonnement, à l’aspect de la vierge rayonnante, ne

ressemble point à la surprise que les hommes pourraient éprouver; ils

ont l’air de l’adorer avec confiance, parce qu’ils reconnaissent en elle

une habitante de ce ciel que naguère ils ont quitté.

La nuit du Corrège est, après la Vierge de Raphaël, le plus beau

chef-d’œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté bien souvent

l’adoration des bergers; mais comme la nouveauté du sujet n’est presque

de rien dans le plaisir que cause la peinture, il suffit de la manière

dont le tableau du Corrège est conçu pour l’admirer: c’est au milieu de

la nuit que l’enfant sur les genoux de sa mère reçoit les hommages des

pâtres étonnés. La lumière qui part de la sainte auréole dont sa tête

est entourée a quelque chose de sublime; les personnages placés dans le

fond du tableau, et loin de l’enfant divin, sont encore dans les

ténèbres, et l’on dirait que cette obscurité est l’emblème de la vie

humaine, avant que la révélation l’eût éclairée.

Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde, je me rappelle

une tête du Dante qui avait un peu le caractère de la figure d’Ossian,

dans le beau tableau de Gérard. Cette analogie est heureuse: le Dante et

le fils de Fingal peuvent se donner la main à travers les siècles et les

nuages.

Un tableau de Hartmann représente la visite de Magdeleine et de deux

femmes nommées Marie au tombeau de Jésus-Christ; l’ange leur apparaît

pour leur annoncer qu’il est ressuscité; ce cercueil ouvert qui ne

renferme plus de restes mortels, ces femmes d’une admirable beauté

levant les yeux vers le ciel, pour y apercevoir celui qu’elles venaient

chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau pittoresque et

dramatique tout à la fois.

Schick, autre artiste allemand, maintenant établi à Rome, y a composé un

tableau qui représente le premier sacrifice de Noé, après le déluge; la

nature, rajeunie par les eaux, semble avoir acquis une fraîcheur

nouvelle; les animaux ont l’air d’être familiarisés avec le patriarche

et ses enfants, comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La

verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs vives et

naturelles, qui retracent la sensation causée par les paysages de

l’Orient. Plusieurs autres artistes s’essaient, de même que Schick, à

suivre en peinture le nouveau système introduit, ou plutôt renouvelé

dans la poétique littéraire; mais les arts ont besoin de richesses, et

les grandes fortunes sont dispersées dans les différentes villes de

l’Allemagne. D’ailleurs, jusqu’à présent, le véritable progrès qu’on a

fait en Allemagne, c’est de sentir et de copier les anciens maîtres

selon leur esprit: le génie original ne s’y est pas encore fortement

prononcé.

La sculpture n’a pas été cultivée avec un grand succès chez les

Allemands, d’abord parce qu’il leur manque le marbre, qui rend les

chefs-d’œuvre immortels, et parce qu’ils n’ont guère le tact ni la grâce

des attitudes et des gestes, que la gymnastique ou la danse peuvent

seules rendre faciles; néanmoins un Danois, Thorwaldsen, élevé en

Allemagne, rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason

ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau des hommes; une

toison est sur son bras gauche; il tient une lance à la main, et le

repos de la force caractérise le héros.

J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fût

entièrement négligée; le seul phénomène qu’il y ait dans cet art en

Allemagne, c’est Ida Brunn, jeune fille que son existence sociale exclut

de la vie d’artiste; elle a reçu de la nature et de sa mère un talent

inconcevable pour représenter par de simples attitudes les tableaux les

plus touchants, ou les plus belles statues; sa danse n’est qu’une suite

de chefs-d’œuvre passagers, dont on voudrait fixer chacun pour toujours:

il est vrai que la mère d’Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que

sa fille sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brunn font

découvrir dans l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les

regards distraits n’avaient point aperçues. J’ai vu la jeune Ida, encore

enfant, représenter Althée prête à brûler le tison auquel est attachée

la vie de son fils Méléagre; elle exprimait, sans paroles, la douleur,

les combats et la terrible résolution d’une mère; ses regards animés

servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur;

mais l’art de varier ses gestes, et de draper en artiste le manteau de

pourpre dont elle était revêtue, produisait au moins autant d’effet que

sa physionomie même; souvent elle s’arrêtait longtemps dans la même

attitude, et chaque fois un peintre n’aurait pu rien inventer de mieux

que le tableau qu’elle improvisait; un tel talent est unique. Cependant

je crois qu’on réussirait plutôt en Allemagne à la danse pantomime qu’à

celle qui consiste uniquement, comme en France, dans la grâce et dans

l’agilité du corps.

Les Allemands excellent dans la musique instrumentale; les connaissances

qu’elle exige, et la patience qu’il faut pour la bien exécuter, leur

sont tout à fait naturelles; ils ont aussi des compositeurs d’une

imagination très variée et très féconde; je ne ferai qu’une objection à

leur génie comme musiciens; ils mettent trop d’esprit dans leurs

ouvrages, ils réfléchissent trop à ce qu’ils font. Il faut dans les

beaux-arts plus d’instinct que de pensées; les compositeurs allemands

suivent trop exactement le sens des paroles; c’est un grand mérite, il

est vrai, pour ceux qui aiment plus les paroles que la musique, et

d’ailleurs l’on ne saurait nier que le désaccord entre le sens des unes

et l’expression de l’autre ne fût désagréable: mais les Italiens, qui

sont les vrais musiciens de la nature, ne conforment les airs aux

paroles que d’une manière générale. Dans les romances, dans les

vaudevilles, comme il n’y a pas beaucoup de musique, on peut soumettre

aux paroles le peu qu’il y en a; mais dans les grands effets de la

mélodie, il faut aller droit à l’âme par une sensation immédiate.

Ceux qui n’aiment pas beaucoup la peinture en elle-même attachent une

grande importance au sujet des tableaux; ils voudraient y retrouver les

impressions que produisent les scènes dramatiques: il en est de même en

musique; quand on la sent faiblement, on exige qu’elle se conforme avec

fidélité aux moindres nuances des paroles; mais quand elle émeut

jusqu’au fond de l’âme, toute attention donnée à ce qui n’est pas elle

ne serait qu’une distraction importune; et, pourvu qu’il n’y ait pas

d’opposition entre le poème et la musique, on s’abandonne à l’art qui

doit toujours l’emporter sur tous les autres. Car la rêverie délicieuse

dans laquelle il nous plonge anéantit les pensées que les mots peuvent

exprimer, et, la musique réveillant en nous le sentiment de l’infini,

tout ce qui tend à particulariser l’objet de la mélodie doit en diminuer

l’effet.

Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi leurs hommes de

génie, a su merveilleusement adapter le chant aux paroles, et dans

plusieurs de ses opéras, il a rivalisé avec le poète par l’expression de

sa musique. Lorsque Alceste a résolu de mourir pour Admète, et que ce

sacrifice, secrètement offert aux dieux, a rendu son époux à la vie, le

contraste des airs joyeux qui célèbrent la convalescence du roi, et des

gémissements étouffés de la reine condamnée à le quitter, est d’un grand

effet tragique. Oreste, dans Iphigénie en Tauride, dit: _Le calme rentre

dans mon âme_,--et l’air qu’il chante exprime ce sentiment; mais

l’accompagnement de cet air est sombre et agité. Les musiciens, étonnés

de ce contraste, voulaient adoucir l’accompagnement en l’exécutant;

Gluck s’en irritait, et leur criait: «N’écoutez pas Oreste: il dit qu’il

est calme; il ment». Le Poussin, en peignant les danses des bergères,

place dans le paysage le tombeau d’une jeune fille sur lequel est écrit:

_Et moi aussi, je vécus en Arcadie_. Il y a de la pensée dans cette

manière de concevoir les arts, comme dans les combinaisons ingénieuses

de Gluck; mais les arts sont au-dessus de la pensée: leur langage, ce

sont les couleurs, ou les formes, ou les sons. Si l’on pouvait se

figurer les impressions dont notre âme serait susceptible, avant qu’elle

connût la parole, on concevrait mieux l’effet de la peinture et de la

musique.

De tous les musiciens, peut-être, celui qui a montré le plus d’esprit

dans le talent de marier la musique avec les paroles, c’est Mozart. Il

fait sentir dans ses opéras, et surtout dans le Festin de Pierre, toutes

les gradations des scènes dramatiques; le chant est plein de gaîté,

tandis que l’accompagnement bizarre et fort semble indiquer le sujet

fantasque et sombre de la pièce. Cette spirituelle alliance du musicien

avec le poète donne aussi un genre de plaisir, mais un plaisir qui naît

de la réflexion, et celui-là n’appartient pas à la sphère merveilleuse

des arts.

J’ai entendu à Vienne la Création de Haydn, quatre cents musiciens

l’exécutaient à la fois, c’était une digne fête en l’honneur de l’œuvre

qu’elle célébrait; mais Haydn aussi nuisait quelquefois à son talent par

son esprit même; à ces paroles du texte: _Dieu dit que la lumière soit,

et la lumière fut_, les instruments jouaient d’abord très doucement, et

se faisaient à peine entendre, puis tout à coup ils partaient tous avec

un bruit terrible, qui devait signaler l’éclat du jour. Aussi un homme

d’esprit disait-il _qu’à l’apparition de la lumière il fallait se

boucher les oreilles_.

Dans plusieurs autres morceaux de la Création, la même recherche

d’esprit peut être souvent blâmée; la musique se traîne quand les

serpents sont créés; elle redevient brillante avec le chant des oiseaux,

et dans les Saisons aussi de Haydn, ces allusions se multiplient plus

encore. Ce sont des _concetti_ en musique que des effets ainsi préparés;

sans doute de certaines combinaisons de l’harmonie peuvent rappeler des

merveilles de la nature, mais ces analogies ne tiennent en rien à

l’imitation, qui n’est jamais qu’un jeu factice. Les ressemblances

réelles des beaux-arts entre eux et des beaux-arts avec la nature,

dépendent des sentiments du même genre qu’ils excitent dans notre âme

par des moyens divers.

L’imitation et l’expression diffèrent extrêmement dans les beaux-arts:

l’on est assez généralement d’accord, je crois, pour exclure la musique

imitative; mais il reste toujours deux manières de voir sur la musique

expressive; les uns veulent trouver en elle la traduction des paroles,

les autres, et ce sont les Italiens, se contentent d’un rapport général

entre les situations de la pièce et l’intention des airs, et cherchent

les plaisirs de l’art uniquement en lui-même. La musique des Allemands

est plus variée que celle des Italiens, et c’est en cela peut-être

qu’elle est moins bonne; l’esprit est condamné à la variété, c’est sa

misère qui en est la cause; mais les arts, comme le sentiment, ont une

admirable monotonie, celle dont on voudrait faire un moment éternel.

La musique d’église est moins belle en Allemagne qu’en Italie, parce que

les instruments y dominent toujours. Quand on a entendu à Rome le

_Miserere_ chanté par des voix seulement, toute musique instrumentale,

même celle de la chapelle de Dresde, paraît terrestre. Les violons et

les trompettes font partie de l’orchestre de Dresde, pendant le service

divin, et la musique y est plus guerrière que religieuse; le contraste

des impressions vives qu’elle fait éprouver avec le recueillement d’une

église n’est pas agréable; il ne faut pas animer la vie auprès des

tombeaux; la musique militaire porte à sacrifier l’existence, mais non à

s’en détacher.

La musique de la chapelle de Vienne mérite aussi d’être vantée; celui de

tous les arts que les Viennois apprécient le plus, c’est la musique;

cela fait espérer qu’un jour ils deviendront poètes, car, malgré leurs

goûts un peu prosaïques, quiconque aime la musique est enthousiaste,

sans le savoir, de tout ce qu’elle rappelle. J’ai entendu à Vienne le

_Requiem_ que Mozart a composé quelques jours avant de mourir, et qui

fut chanté dans l’église, le jour de ses obsèques; il n’est pas assez

solennel pour la situation, et l’on y retrouve encore de l’ingénieux,

comme dans tout ce qu’a fait Mozart; néanmoins, qu’y a-t-il de plus

touchant qu’un homme d’un talent supérieur, célébrant ainsi ses propres

funérailles, inspiré tout à la fois par les sentiments de sa mort et de

son immortalité! Les souvenirs de la vie doivent décorer les tombeaux;

les armes d’un guerrier y sont suspendues, et les chefs-d’œuvre de l’art

causent une impression solennelle dans le temple où reposent les restes

de l’artiste.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 18 / 59 题