CHAPITRE XXX

Herder.

Les hommes de lettres, en Allemagne, sont à beaucoup d’égards la réunion

la plus respectable que le monde éclairé puisse offrir, et parmi ces

hommes, Herder mérite encore une place à part: son âme, son génie et sa

moralité tout ensemble, ont illustré sa vie. Ses écrits peuvent être

considérés sous trois rapports différents, l’histoire, la littérature et

la théologie. Il s’était fort occupé de l’antiquité en général, et des

langues orientales en particulier. Son livre intitulé _la Philosophie de

l’Histoire_ est peut-être le livre allemand écrit avec le plus de

charme. On n’y trouve pas la même profondeur d’observations politiques

que dans l’ouvrage de Montesquieu, sur _les Causes de la grandeur et de

la décadence des Romains_; mais comme Herder s’attachait à pénétrer le

génie des temps les plus reculés, peut-être que la qualité qu’il

possédait au suprême degré, l’imagination, servait mieux que toute autre

à les faire connaître. Il faut ce flambeau pour marcher dans les

ténèbres: c’est une lecture délicieuse que les divers chapitres de

Herder sur Persépolis et Babylone, sur les Hébreux et sur les Égyptiens;

il semble qu’on se promène au milieu de l’ancien monde avec un poète

historien, qui touche les ruines de sa baguette, et reconstruit à nos

yeux les édifices abattus.

On exige en Allemagne, même des hommes du plus grand talent, une

instruction si étendue, que des critiques ont accusé Herder de n’avoir

pas une érudition assez approfondie. Mais ce qui nous frapperait, au

contraire, c’est la variété de ses connaissances; toutes les langues lui

étaient connues, et celui de tous ses ouvrages où l’on reconnaît le plus

jusqu’à quel point il portait le tact des nations étrangères, c’est son

_Essai sur la poésie hébraïque_. Jamais on n’a mieux exprimé le génie

d’un peuple prophète, pour qui l’inspiration poétique était un rapport

intime avec la Divinité. La vie errante de ce peuple, ses mœurs, les

pensées dont il était capable, les images qui lui étaient habituelles,

sont indiquées par Herder avec une étonnante sagacité. A l’aide des

rapprochements les plus ingénieux, il cherche à donner l’idée de la

symétrie du verset des Hébreux, de ce retour du même sentiment ou de la

même image en des termes différents, dont chaque stance offre l’exemple.

Quelquefois il compare cette brillante régularité à deux rangs de perles

qui entourent la chevelure d’une belle femme. «L’art et la nature,

dit-il, conservent toujours une imposante uniformité à travers leur

abondance». A moins de lire les psaumes des Hébreux dans l’original, il

est impossible de mieux pressentir leur charme que par ce qu’en dit

Herder. Son imagination était à l’étroit dans les contrées de

l’Occident; il se plaisait à respirer les parfums de l’Asie, et

transmettait dans ses ouvrages le pur encens que son âme y avait

recueilli.

C’est lui qui le premier a fait connaître en Allemagne les poésies

espagnoles et portugaises; les traductions de W. Schlegel les y ont

depuis naturalisées. Herder a publié un recueil intitulé _Chansons

populaires_; ce recueil contient les romances et les poésies détachées

où sont empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On

y peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La

littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est bon de

retourner quelquefois à l’origine de toute poésie, c’est-à-dire à

l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il eût analysé l’univers

et lui-même. La flexibilité de l’allemand permet seule peut-être de

traduire ces naïvetés du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne

reçoit aucune impression des poésies populaires; les mots, dans ces

poésies, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous émeut comme une

fleur que nous avons vue, comme un air que nous avons entendu dans notre

enfance: ces impressions singulières contiennent non seulement les

secrets de l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les

Allemands, en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations,

jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on

pourrait leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire

comprendre l’inexprimable.

Je parlerai dans la quatrième partie de cet ouvrage des écrits de Herder

sur la théologie; l’histoire et la littérature s’y trouvent aussi

souvent réunies. Un homme d’un génie aussi sincère que Herder devait

mêler la religion à toutes ses pensées, et toutes ses pensées à la

religion. On a dit que ses écrits ressemblaient à une conversation

animée: il est vrai qu’il n’a pas dans ses ouvrages la forme méthodique

qu’on est convenu de donner aux livres. C’est sous les portiques et dans

les jardins de l’Académie, que Platon expliquait à ses disciples le

système du monde intellectuel. On retrouve dans Herder cette noble

négligence du talent, toujours impatient de marcher à des idées

nouvelles. C’est une invention moderne, que ce qu’on appelle un livre

bien fait. La découverte de l’imprimerie a rendu nécessaires les

divisions, les résumés, tout l’appareil enfin de la logique. La plupart

des ouvrages philosophiques des anciens sont des traités ou des

dialogues, qu’on se représente comme des entretiens écrits. Montaigne

aussi s’abandonnait de même au cours naturel de ses pensées. Il faut, il

est vrai, pour un tel _laisser-aller_, la supériorité la plus décidée:

l’ordre supplée à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard,

elle ne ferait d’ordinaire que nous ramener au même point, avec la

fatigue de plus; mais un homme de génie intéresse davantage, quand il se

montre tel qu’il est, et que ses livres semblent plutôt improvisés que

composés.

Herder avait, dit-on, une conversation admirable, et l’on sent dans ses

écrits que cela devait être ainsi. L’on y sent bien aussi ce que tous

ses amis attestent, c’est qu’il n’était point d’homme meilleur. Quand le

talent littéraire peut inspirer à ceux qui ne nous connaissent point

encore, du penchant à nous aimer, c’est le présent du ciel dont on

recueille les plus doux fruits sur la terre.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 16 / 59 题