Herder.
Les hommes de lettres, en Allemagne, sont à beaucoup d’égards la réunion
la plus respectable que le monde éclairé puisse offrir, et parmi ces
hommes, Herder mérite encore une place à part: son âme, son génie et sa
moralité tout ensemble, ont illustré sa vie. Ses écrits peuvent être
considérés sous trois rapports différents, l’histoire, la littérature et
la théologie. Il s’était fort occupé de l’antiquité en général, et des
langues orientales en particulier. Son livre intitulé _la Philosophie de
l’Histoire_ est peut-être le livre allemand écrit avec le plus de
charme. On n’y trouve pas la même profondeur d’observations politiques
que dans l’ouvrage de Montesquieu, sur _les Causes de la grandeur et de
la décadence des Romains_; mais comme Herder s’attachait à pénétrer le
génie des temps les plus reculés, peut-être que la qualité qu’il
possédait au suprême degré, l’imagination, servait mieux que toute autre
à les faire connaître. Il faut ce flambeau pour marcher dans les
ténèbres: c’est une lecture délicieuse que les divers chapitres de
Herder sur Persépolis et Babylone, sur les Hébreux et sur les Égyptiens;
il semble qu’on se promène au milieu de l’ancien monde avec un poète
historien, qui touche les ruines de sa baguette, et reconstruit à nos
yeux les édifices abattus.
On exige en Allemagne, même des hommes du plus grand talent, une
instruction si étendue, que des critiques ont accusé Herder de n’avoir
pas une érudition assez approfondie. Mais ce qui nous frapperait, au
contraire, c’est la variété de ses connaissances; toutes les langues lui
étaient connues, et celui de tous ses ouvrages où l’on reconnaît le plus
jusqu’à quel point il portait le tact des nations étrangères, c’est son
_Essai sur la poésie hébraïque_. Jamais on n’a mieux exprimé le génie
d’un peuple prophète, pour qui l’inspiration poétique était un rapport
intime avec la Divinité. La vie errante de ce peuple, ses mœurs, les
pensées dont il était capable, les images qui lui étaient habituelles,
sont indiquées par Herder avec une étonnante sagacité. A l’aide des
rapprochements les plus ingénieux, il cherche à donner l’idée de la
symétrie du verset des Hébreux, de ce retour du même sentiment ou de la
même image en des termes différents, dont chaque stance offre l’exemple.
Quelquefois il compare cette brillante régularité à deux rangs de perles
qui entourent la chevelure d’une belle femme. «L’art et la nature,
dit-il, conservent toujours une imposante uniformité à travers leur
abondance». A moins de lire les psaumes des Hébreux dans l’original, il
est impossible de mieux pressentir leur charme que par ce qu’en dit
Herder. Son imagination était à l’étroit dans les contrées de
l’Occident; il se plaisait à respirer les parfums de l’Asie, et
transmettait dans ses ouvrages le pur encens que son âme y avait
recueilli.
C’est lui qui le premier a fait connaître en Allemagne les poésies
espagnoles et portugaises; les traductions de W. Schlegel les y ont
depuis naturalisées. Herder a publié un recueil intitulé _Chansons
populaires_; ce recueil contient les romances et les poésies détachées
où sont empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On
y peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La
littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est bon de
retourner quelquefois à l’origine de toute poésie, c’est-à-dire à
l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il eût analysé l’univers
et lui-même. La flexibilité de l’allemand permet seule peut-être de
traduire ces naïvetés du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne
reçoit aucune impression des poésies populaires; les mots, dans ces
poésies, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous émeut comme une
fleur que nous avons vue, comme un air que nous avons entendu dans notre
enfance: ces impressions singulières contiennent non seulement les
secrets de l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les
Allemands, en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations,
jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on
pourrait leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire
comprendre l’inexprimable.
Je parlerai dans la quatrième partie de cet ouvrage des écrits de Herder
sur la théologie; l’histoire et la littérature s’y trouvent aussi
souvent réunies. Un homme d’un génie aussi sincère que Herder devait
mêler la religion à toutes ses pensées, et toutes ses pensées à la
religion. On a dit que ses écrits ressemblaient à une conversation
animée: il est vrai qu’il n’a pas dans ses ouvrages la forme méthodique
qu’on est convenu de donner aux livres. C’est sous les portiques et dans
les jardins de l’Académie, que Platon expliquait à ses disciples le
système du monde intellectuel. On retrouve dans Herder cette noble
négligence du talent, toujours impatient de marcher à des idées
nouvelles. C’est une invention moderne, que ce qu’on appelle un livre
bien fait. La découverte de l’imprimerie a rendu nécessaires les
divisions, les résumés, tout l’appareil enfin de la logique. La plupart
des ouvrages philosophiques des anciens sont des traités ou des
dialogues, qu’on se représente comme des entretiens écrits. Montaigne
aussi s’abandonnait de même au cours naturel de ses pensées. Il faut, il
est vrai, pour un tel _laisser-aller_, la supériorité la plus décidée:
l’ordre supplée à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard,
elle ne ferait d’ordinaire que nous ramener au même point, avec la
fatigue de plus; mais un homme de génie intéresse davantage, quand il se
montre tel qu’il est, et que ses livres semblent plutôt improvisés que
composés.
Herder avait, dit-on, une conversation admirable, et l’on sent dans ses
écrits que cela devait être ainsi. L’on y sent bien aussi ce que tous
ses amis attestent, c’est qu’il n’était point d’homme meilleur. Quand le
talent littéraire peut inspirer à ceux qui ne nous connaissent point
encore, du penchant à nous aimer, c’est le présent du ciel dont on
recueille les plus doux fruits sur la terre.