CHASSE AUX ALOUETTES

--Blandine, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui.

--Je vous demande pardon, je la suivrai.

--Ce n’est pas une question que je vous pose.

--C’est une réponse que je vous fais.

--Je viens de dire qu’on ne selle pas _Laly_.

--Je m’arrangerai pour une fois d’_Éclat_, si ça peut vous être

agréable.

--Pas plus d’_Éclat_ que de tout autre. Vous ne monterez pas cet

après-midi.

--Alors je resterai chez moi!...

--Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture?

--Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?...

--Je ne vois pas ce que la voiture...

--Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous

poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus

grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez

le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu,

et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent

et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre

les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les

malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du

vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...--Il a chassé

au vol, cet homme,--pour s’en aller sur une grande bête de route,

numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard,

sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et

arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à

plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails

insipides pleuvent sur vous à l’instant!

--Vous prendrez la charrette anglaise, vous conduirez vous-même, et

vous pourrez passer partout.

--Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai

forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je

lui romps les os!...

--Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule?

--Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et

Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!...

--Pour me faire plaisir, Blandine!...

--Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette

formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et

comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me

faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de

bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si

gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je

reste seule et que je m’assomme?...

--Vous savez bien...

--Non! je ne sais pas.

--Ma petite Blandine!...

--Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et

nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!...

--Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons

sérieuses!...

--C’est que, justement, je n’en vois point.

--En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée

mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les

peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous

convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la

journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de

recommencer aujourd’hui?...

--Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai

traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En

entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé

à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi:

«--Pensez-vous que l’antichambre tourne?...

«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes

épaules:

«--Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal,

il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que

vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes

sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans

mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à

tourner un cœur de roche.

«--Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais

parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une

sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé

gronder:

«--Ça m’arrivait-il souvent?...

«--Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?...

«--C’était la fatigue du cheval!...--moi qui suis montée à huit ans!

«--Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse,

que j’avais une peur terrible de voir rester de ce ton printemps. Comme

«ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les

suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de

dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous

aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons

qui valaient la vôtre!...

--Dites-les maintenant.

--C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais

reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop

juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en

prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une

cigarette, et bu sur mon _champagne-cocktail_ une tasse de lait; que

dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que

je me suis pincé le doigt--vous pouvez voir, il est tout bleu--au moment

où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept

heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous

croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la

vôtre?...

--Enfin, puisqu’il y a eu fatigue--mettons pour une cause

quelconque--avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager

aujourd’hui.

--Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je

raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et

qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien

faire!...

--Alors, il faut que je le sois pour vous!...

--Ce qui signifie?...

--Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni

«Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai

simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas

aujourd’hui.

--Ne me dites pas ce mot-là, Luc!

--Pourquoi ne vous le dirais-je pas?

--Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très,

pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de

la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les

hommes, ce que c’est devant une volonté ou un désir véhéments que

d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui

vous arrête!...

«--C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de

soi, qui a le droit et qui en abuse!...

«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises,

de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire

mal.

«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre,

celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand

on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en

servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!...

«Pas de raisons; pas d’explications...

--Oh! Blandine!...

--Je «veux», voilà tout. C’est brutal!...

Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence

de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment:

--Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-vous-en! Vous avez clos la

discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à

cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas

de la journée! Le repos sera complet comme ça.

--Vous ne ferez pas cette sottise!...

--Et qui donc m’en empêcherait?...

--Songez à ce qu’on penserait.

--Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!...

--Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?...

--Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente

personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me

fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que

je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!...

Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute

probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari

dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans

son petit salon.

Un instant, Luc était demeuré perplexe et immobile, prêt à la rejoindre

et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans

son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche

et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas.

Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était

venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un

grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à

leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis

plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine,

qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante

dans ses oreilles et dans son front.

C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se

renouvelait entre elle et Luc.

Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette

violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi

saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué.

Comment en étaient-ils arrivés là?

Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction

aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il

y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et

impatience développée peu à peu chez Luc...

Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première

querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers

talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de

maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi.

Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et

plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût

renoncé à chasser lui-même.

Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps

le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là?

Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de

rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand

et joyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et

d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une

abandonnée et d’une victime.

Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était

surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait.

Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux

portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une

prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle

était de rien tenter maintenant...

Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit

tour à tour.

Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse.

La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son

mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!...

Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine

éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée,

ce serait Luc qui à son tour trouverait la maison vide... qui la

croirait partie peut-être!... Ou...

Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait

imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte

intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle

raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement

d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une

d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie

maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait

sans se lasser.

Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas

plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre;

et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie

créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon,

la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher,

mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter.

Avec ses pleurs, la vivacité combative de son humeur s’écoulait, mais

non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense

repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était

levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct:

--Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement.

Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer

de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon.

Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit

secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le

temps, brillaient doucement.

Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une

statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui

dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre

dans la pièce.

Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour

d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus

pour ce qu’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri

mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble.

Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un

peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux

toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût

là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui

demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus,

tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui

qui vous connaît si bien.

Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire.

Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son

œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu

tout de suite.

Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on

découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une

finesse extrêmes.

Et quand on appuyait un ongle sur la rosace du centre, un déplacement

se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le

premier.

C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un

cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban.

Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles,

demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite;

puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait

maintenant depuis la première page.

Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin,

bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:

«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et

ininterrompues du récit qui commençait.

Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé

les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien

qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était

remise à lire.

La main de Sainte Modestine · 第 21 / 28 题