24 mai 1895.

«J’écris ceci pour mes enfants.

«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de

Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus

charmant que ce temps-là chez lui.

«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des

chasseurs,--les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,--qui

se communiquait à nous toutes.

«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la

griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui

en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu

jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!

«Moi qui dispense à présent--Luc me l’a permis plusieurs

fois--l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais

tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.

«Achever une bête que des chiens acculent et qu’ils vous présentent

demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on

parle de choses qu’on ignore totalement...

«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies

derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres

bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse

d’un silence de nonnes--un peu une chasse de Peaux-Rouges, je

trouve,--ou la grosse bête dans la forêt de Velours.

«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes

du côté féminin, et assez mal coiffées,--je me rappelle ce

détail;--toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.

«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant,

commençait à ranimer les esprits.

«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait

faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à

la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui

voyions passer la bête dans un défaut; ou quelque autre, non suivie,

que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.

«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le

bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle

rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu

effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...»

Seulement le sanglier ne sortait jamais.

«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.

«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes,

était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre

mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous

expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit

cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en

les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.

«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que

les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de

recommencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient

au pas, côte à côte.

«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun

jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement

que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...

«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains

nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que

Michel d’Épeuille obtint jamais...

«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait

manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son

carnier!...

«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par

sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:

«--Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.

«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres,

pendant que la voiture courait toujours, et que, derrière nous, ce

petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.

«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus

sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses

étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus

«pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...

«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que

la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme

gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la

route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!

«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres

m’impatientait comme du tapage.

«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée

sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir

comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de

Versoix avait faite de ma main.

«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me

déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de

l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.

«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une

installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre.

Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.

«L’avais-je toujours trop connu?

«Était-ce trop soudain?...

«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en

avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a

pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout

à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».

«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations:

c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement.

C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les jours où il était

certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder

beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui

aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait

extrêmement difficiles.

«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que

nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la

douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me

pénétrait un peu.

«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse,

l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos

actes...

«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui

donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire

à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il

m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la

coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air

Henri III, hardi et las.

«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après

m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des

créatures.

«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent,

nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...

«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à

moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais

dans le cœur.

«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à

fait clair en moi.

«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans

mes mains comme en cet instant.

«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout

bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée

de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai

enfin, et ce fut encore pis!

«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer

maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec

elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait

sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.

«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui

m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute

la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.

«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais

bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte

venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et

fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées

avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.

«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en

s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela

se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les

yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants,

sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.

«Est-on aveugle à ce degré?...

«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si

assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance

m’assaillait à présent.

«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de

lui--et je crois encore à présent que cela était.--Il me paraissait

épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi,

frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse

de mon impuissance à l’empêcher.

«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles,

galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse,

qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.

«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la

pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce

mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force,

certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si

j’avais voulu, il y avait trois mois!...

«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non

plus ne voudrait plus jamais.

«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela

allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois

que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que

j’avais, je lui dis tout.

«J’entends encore sa réponse.

«--C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il

peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a

eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il

pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la

campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter

jusque-là!...

«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!...

J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis

deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient pas avoué plus

que ne feraient toutes les tantes du monde!...

«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour

j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...

«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et

pourquoi l’entrain général me blessait si fort.

«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir

chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire

moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en

trouve tant à la campagne.

«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne

sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.

«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les

jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret

intolérable du bonheur défait par soi-même.

«--Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes

demain?...

«--Mon oncle, avec plaisir...

«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était

une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par

une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...

«--On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid;

mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures,

n’est-ce pas? Du silence et de la patience.

«--Me tirerez-vous mon miroir?...

«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le

lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il

conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi _terra cota_

des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.

«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids,

les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je

devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de

ramener la charrette vers dix heures.

«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle

régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement

par le charme de ce qui m’entourait.

«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas

encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal,

pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une

haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans

les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se

retrouvait, éclairant et ouatant tout.

«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur

d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les

buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.

«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres

endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en

gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel

nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze

certainement était restée dessus.

«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de

la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce

qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis

celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.

«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait

entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.

«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si

doux, si clairs, le chant même de ce paysage.

«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure

que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les

voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.

«Cela mirait admirablement.

«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.

«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant,

revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit,

tombant les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.

«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.

«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de

_Mac_, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre

d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec

la terre, et je revenais sans rien, comme lui.

«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré

juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la

quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.

«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle

prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la

direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et

comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le

reconnaître à distance:

«--Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui

nous arrive?...

«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop

tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle

l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre

ardeur.

«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment.

Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et

nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions

tous les trois que la bourrasque nous assaillait.

«Oh! le bon vent! La divine pluie!...

«--Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et

nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour

traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un

garde.

«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre

collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas

s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à

remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous

la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon

Dieu!...»

«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je

tremblais de la tête aux pieds.

«--Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements,

avait déclaré mon oncle.

«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...

«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique,

immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la

grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.

«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon

oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il

y avait de quoi.

«Le casaquin avait des manches larges d’où mes bras sortaient jusqu’au

coude, et une basquine d’il y a cent ans.

«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais;

mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il

y avait d’autre dans l’armoire.

«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.

«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud;

et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais

chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait

attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas

cuites».

«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur

des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le

manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et

moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et

s’il ne fallait pas parler maintenant.

«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais que ce sont des choses

qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...

«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien

eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses

pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous

aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.

«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les

chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux,

et tâchait de se redresser.

«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré

moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à

Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était

égal, à lui...!

«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se

croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à

«cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos

pensées se comprenaient et qu’il se taisait toujours, une telle

angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça

aussi.

«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière

et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je

me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.

«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais

pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches

délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient

dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une

minute de ce qu’elles voulaient dire.

«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si

fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à

coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à

pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que

de me cacher dans mes mains.

«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix

changés...

«--Blandine, est-ce que...?

«--Mais oui, voyons!...

«Je ne l’avais pas laissé finir!...

«--Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence,

Blandine n’en veut donc plus goûter?...

«--Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit

mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...

«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:

«--Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...

«C’était lui qui le disait cette fois!...

«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint

l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois,

pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»

* * * * *

La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.

Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée,

avait fini son récit.

«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse

jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la

place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans

sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait

été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour

avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on

n’y comptât pas plus tôt...»

Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.

Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de

dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où

son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le

piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe

d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.

Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...

Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le

précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le

matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle,

avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête

l’avaient frappé à l’instant.

Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son

testament?...--Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se

trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.

Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé

du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait

tiré le cahier.

--Je veux savoir ce que vous leur dites!

--Luc, je le défends!

--Rien que la fin!...

Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix

lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en

demandant plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...

Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des

flambeaux tenus en main:

--Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup,

revenant à la réalité présente.

--Que vous étiez très, très souffrante!...

--Et que je ne paraîtrais pas ce soir?

--Comment serait-ce possible?...

--Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite

ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.

Ballaigues, septembre 1896.

La main de Sainte Modestine · 第 22 / 28 题