«J’écris ceci pour mes enfants.
«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de
Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus
charmant que ce temps-là chez lui.
«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des
chasseurs,--les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,--qui
se communiquait à nous toutes.
«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la
griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui
en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu
jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!
«Moi qui dispense à présent--Luc me l’a permis plusieurs
fois--l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais
tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.
«Achever une bête que des chiens acculent et qu’ils vous présentent
demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on
parle de choses qu’on ignore totalement...
«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies
derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres
bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse
d’un silence de nonnes--un peu une chasse de Peaux-Rouges, je
trouve,--ou la grosse bête dans la forêt de Velours.
«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes
du côté féminin, et assez mal coiffées,--je me rappelle ce
détail;--toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.
«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant,
commençait à ranimer les esprits.
«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait
faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à
la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui
voyions passer la bête dans un défaut; ou quelque autre, non suivie,
que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.
«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le
bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle
rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu
effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...»
Seulement le sanglier ne sortait jamais.
«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.
«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes,
était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre
mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous
expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit
cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en
les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.
«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que
les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de
recommencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient
au pas, côte à côte.
«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun
jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement
que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...
«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains
nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que
Michel d’Épeuille obtint jamais...
«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait
manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son
carnier!...
«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par
sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:
«--Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.
«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres,
pendant que la voiture courait toujours, et que, derrière nous, ce
petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.
«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus
sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses
étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus
«pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...
«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que
la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme
gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la
route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!
«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres
m’impatientait comme du tapage.
«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée
sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir
comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de
Versoix avait faite de ma main.
«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me
déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de
l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.
«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une
installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre.
Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.
«L’avais-je toujours trop connu?
«Était-ce trop soudain?...
«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en
avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a
pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout
à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».
«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations:
c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement.
C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les jours où il était
certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder
beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui
aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait
extrêmement difficiles.
«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que
nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la
douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me
pénétrait un peu.
«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse,
l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos
actes...
«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui
donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire
à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il
m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la
coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air
Henri III, hardi et las.
«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après
m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des
créatures.
«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent,
nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...
«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à
moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais
dans le cœur.
«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à
fait clair en moi.
«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans
mes mains comme en cet instant.
«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout
bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée
de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai
enfin, et ce fut encore pis!
«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer
maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec
elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait
sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.
«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui
m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute
la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.
«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais
bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte
venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et
fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées
avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.
«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en
s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela
se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les
yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants,
sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.
«Est-on aveugle à ce degré?...
«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si
assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance
m’assaillait à présent.
«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de
lui--et je crois encore à présent que cela était.--Il me paraissait
épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi,
frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse
de mon impuissance à l’empêcher.
«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles,
galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse,
qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.
«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la
pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce
mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force,
certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si
j’avais voulu, il y avait trois mois!...
«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non
plus ne voudrait plus jamais.
«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela
allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois
que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que
j’avais, je lui dis tout.
«J’entends encore sa réponse.
«--C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il
peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a
eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il
pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la
campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter
jusque-là!...
«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!...
J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis
deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient pas avoué plus
que ne feraient toutes les tantes du monde!...
«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour
j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...
«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et
pourquoi l’entrain général me blessait si fort.
«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir
chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire
moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en
trouve tant à la campagne.
«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne
sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.
«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les
jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret
intolérable du bonheur défait par soi-même.
«--Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes
demain?...
«--Mon oncle, avec plaisir...
«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était
une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par
une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...
«--On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid;
mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures,
n’est-ce pas? Du silence et de la patience.
«--Me tirerez-vous mon miroir?...
«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le
lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il
conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi _terra cota_
des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.
«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids,
les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je
devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de
ramener la charrette vers dix heures.
«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle
régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement
par le charme de ce qui m’entourait.
«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas
encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal,
pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une
haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans
les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se
retrouvait, éclairant et ouatant tout.
«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur
d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les
buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.
«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres
endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en
gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel
nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze
certainement était restée dessus.
«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de
la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce
qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis
celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.
«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait
entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.
«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si
doux, si clairs, le chant même de ce paysage.
«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure
que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les
voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.
«Cela mirait admirablement.
«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.
«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant,
revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit,
tombant les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.
«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.
«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de
_Mac_, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre
d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec
la terre, et je revenais sans rien, comme lui.
«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré
juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la
quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.
«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle
prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la
direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et
comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le
reconnaître à distance:
«--Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui
nous arrive?...
«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop
tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle
l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre
ardeur.
«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment.
Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et
nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions
tous les trois que la bourrasque nous assaillait.
«Oh! le bon vent! La divine pluie!...
«--Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et
nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour
traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un
garde.
«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre
collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas
s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à
remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous
la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon
Dieu!...»
«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je
tremblais de la tête aux pieds.
«--Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements,
avait déclaré mon oncle.
«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...
«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique,
immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la
grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.
«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon
oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il
y avait de quoi.
«Le casaquin avait des manches larges d’où mes bras sortaient jusqu’au
coude, et une basquine d’il y a cent ans.
«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais;
mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il
y avait d’autre dans l’armoire.
«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.
«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud;
et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais
chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait
attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas
cuites».
«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur
des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le
manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et
moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et
s’il ne fallait pas parler maintenant.
«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais que ce sont des choses
qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...
«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien
eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses
pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous
aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.
«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les
chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux,
et tâchait de se redresser.
«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré
moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à
Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était
égal, à lui...!
«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se
croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à
«cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos
pensées se comprenaient et qu’il se taisait toujours, une telle
angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça
aussi.
«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière
et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je
me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.
«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais
pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches
délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient
dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une
minute de ce qu’elles voulaient dire.
«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si
fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à
coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à
pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que
de me cacher dans mes mains.
«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix
changés...
«--Blandine, est-ce que...?
«--Mais oui, voyons!...
«Je ne l’avais pas laissé finir!...
«--Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence,
Blandine n’en veut donc plus goûter?...
«--Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit
mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...
«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:
«--Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...
«C’était lui qui le disait cette fois!...
«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint
l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois,
pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»
* * * * *
La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.
Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée,
avait fini son récit.
«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse
jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la
place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans
sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait
été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour
avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on
n’y comptât pas plus tôt...»
Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.
Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de
dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où
son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le
piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe
d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.
Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...
Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le
précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le
matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle,
avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête
l’avaient frappé à l’instant.
Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son
testament?...--Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se
trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.
Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé
du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait
tiré le cahier.
--Je veux savoir ce que vous leur dites!
--Luc, je le défends!
--Rien que la fin!...
Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix
lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en
demandant plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...
Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des
flambeaux tenus en main:
--Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup,
revenant à la réalité présente.
--Que vous étiez très, très souffrante!...
--Et que je ne paraîtrais pas ce soir?
--Comment serait-ce possible?...
--Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite
ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.
Ballaigues, septembre 1896.