LE CHEVAL DU MARECHAL

--Vas-y, toi... disait la femme.

--Non, toi. Tu parleras mieux...

Et tout d’un coup, sans répliquer, elle était partie en courant.

Trente pas dans le corridor sombre. Six marches à descendre pour se

trouver au niveau des mansardes du devant; celles qui donnaient sur la

rue, et avaient de vraies fenêtres, et, en face de la porte, son

hésitation peureuse la reprit.

Puis, au fond de cette obscurité laissée derrière elle, on entendit la

toux de l’enfant, et, le doigt crispé par l’angoisse, elle frappa deux

coups de suite.

Dans la chambre où elle entrait, sans même attendre de réponse, un

singulier spectacle l’accueillit.

Debout sur une chaise, posée au milieu de la pièce, un jeune homme

s’efforçait de mirer l’ensemble de sa personne dans une toute petite

glace placée très haut. Manœuvre délicate, à laquelle il tentait de

suppléer à force d’adresse.

Mais de quelque façon qu’il s’y prît: en se baissant, en se reculant; en

se dressant de toute sa vigueur sur la pointe de ses pieds, il n’y avait

jamais dans le cadre doré qu’une tranche de son individu, présenté

successivement à ses yeux, comme une image déroulée, sans qu’il lui fût

possible d’en apprécier l’harmonie générale.

Insensible au bruit extérieur comme à l’inanité de ses essais, il avait

laissé sa porte s’ouvrir et se refermer sans l’entendre, ni suspendre un

moment sa chimérique tentative, et c’était seulement après le passage

éclatant de son plastron, quand sa figure barbue et riante, toute tendue

par ses efforts, était revenue se refléter dans la glace, qu’il avait

aperçu deux yeux derrière les siens. Deux yeux qui le suivaient

ardemment; sans sourire, sans pensée, d’un regard à la fois si tenace et

si absent que Philippe s’était retourné, nerveusement impressionné,

anxieux de ce qu’il allait voir.

Mais la femme, debout à ses pieds, n’avait rien que de fort réel, et

l’attitude de son corps, autant que la timidité de sa figure, levée vers

lui, démentait la volonté de ses yeux; lui laissant toute son

incertitude de suppliante.

Un instant il l’examina, toujours très grave sur son perchoir, puis il

sauta sur ses pieds et sa question se croisa avec ce que l’inconnue

balbutiait elle-même.

--Vous demandez?...

--C’est pour le petit.

--Pour... le... petit?

Entre son frémissement à elle, et sa voix à lui, répétant avec lenteur

en interrogation ces trois mêmes mots, quelle distance!

Et de nouveau, reprise de découragement, elle retomba dans le silence

épeuré de son entrée, faute de mots, pour la difficulté matérielle de

s’exprimer.

Avec ce nœud dans la gorge, comment expliquer ce malaise de l’enfant,

incertain depuis quelques jours, aggravé tout d’un coup ce soir-là,

d’une façon terrible. L’étouffement, la fièvre qui augmentait. Cette

plainte continue qui jetait le père hors de la chambre, les deux mains

sur les oreilles pour ne plus entendre. Leur impuissance devant ce mal,

qu’ils voyaient bien sans le comprendre. Les courses chez les médecins,

les cruelles courses sans résultats, parce que les uns disaient:

«demain», parlaient de l’hôpital; parce que d’autres étaient sortis.

Chaque retour après ces déboires. Puis dès qu’ils étaient rassis tous

les deux, le père et la mère, contre le lit, l’horreur de leur inaction

en regardant la souffrance grandir, pendant que l’heure marchait

toujours, les entraînait dans la nuit, et rendait tout secours plus

improbable, avec chaque minute qui passait. Les tortures de cette soirée

enfin, jusqu’à l’instant où ce dernier espoir l’avait redressée sur ses

pieds, et l’amenait en courant près de lui «le petit médecin» comme on

l’appelait dans ce corridor des mansardes, qui était là et qui les

sauverait...

Pareille angoisse pouvait-elle déchirer un cœur humain, sans que le cri

en jaillit directement, se passant de cette langue séchée, qui restait

morte au fond de la bouche?

Et les yeux de la pauvre créature tournaient autour de cette chambre,

cherchant une aide dans les choses, pendant que Philippe, qui comprenait

peu à peu ce qu’on attendait de lui, passait avec mélancolie une même

revue de son logis.

Chambre quelconque d’étudiant, précédée des cent trente-sept marches des

six étages qu’elle dominait. Large de cinq pas. Longue de sept.

Un lit de fer, des chaises de paille, une cuvette sur un rayonnage, une

caisse, jadis pleine de livres, muée depuis ingénieusement en armoire,

la meublaient sobrement.

Objets essentiels et frustes, bientôt jetés dans l’oubli d’ailleurs,

quand l’œil du visiteur parvenait jusqu’aux murs. La jeunesse, la

gaieté, la vraie personnalité de cet endroit.

Dessins et pochades, art mystique et fantaisies outrées, placardés,

peints ou charbonnés sur le vert tendre de la muraille,

s’épanouissaient dans un pêle-mêle, qui faisait le plus grand honneur à

la variété d’esprit de leur heureux propriétaire, si ce n’était pas

simplement au nombre énorme de ses amis.

Sentences rimées. Comptes affolés de fin de mois aux insolubles

additions. Récits dramatiques, soudain coupés, comme le plus astucieux

feuilleton. Adresses données. Rendez-vous pris. Communications par voie

d’affiche; rébus, refrains du jour, se pressaient là, envahissant peu à

peu jusqu’aux prairies des paysages, et aux bonshommes des grandes

peintures. Étonnant l’œil, fouettant l’esprit; laissant comme un son

prolongé des folies et des dires, dont ils étaient les traces et les

témoins.

Pourtant ce n’était pas de ces murs prestigieux que la chambrette

recevait ce soir-là son caractère principal; et pas davantage sur eux

que se fixait l’œil soucieux de Philippe.

Un souffle mondain emplissait tout le petit réduit, avec un désordre et

un mouvement de toilette, impossibles à méconnaître, malgré la modestie

de leurs éléments, et pour lesquels on avait utilisé les moindres et les

plus diverses ressources du ménage.

Miroir, brosses, flacons, avaient envahi la grande table, où les livres

ne servaient plus que de haussoirs ou d’appuyoirs.

Au pied du lit, tout prêts à mettre, le chapeau et le paletot.

Des gants blancs, sur des notes de cours, qu’ils fermaient

symboliquement.

Un petit cornet de papier, qui sentait bon le poivre et l’œillet, pour

avoir contenu la fleur mise à présent sur l’habit, coiffait gentiment

l’encrier, et, bien en vue, hors de son enveloppe moirée, une carte

d’invitation. Soit qu’elle fût nécessaire pour entrer où allait

Philippe, soit qu’elle lui représentât seulement, comme à Cendrillon, sa

pantoufle, l’histoire et l’espoir de sa soirée.

Premier bal. Premier habit surtout, acquis par le jeune homme, ainsi que

ses accessoires obligés, au prix de plus d’une privation.

Source de rêve, d’attente, d’émotion vraie, d’enfantillage, et aussi de

cette fierté joyeuse que donne chaque nouvelle étape de la vie, tant

qu’on les monte. Et c’était un tel moment que choisissait cette

créature!... Et tous les gens du voisinage allaient venir le chercher

comme ça, pour chacune de leurs misères, avant qu’il eût même fini sa

première année de médecine?...

Les yeux des deux singuliers interlocuteurs, chacun ayant achevé sa

revue circulaire, se rencontrèrent à cet instant, et une véritable

fureur saisit Philippe en retrouvant là sa solliciteuse, passive et

suppliante.

Allait-elle rester toute la nuit, immobile à cette place, et comment la

faire sortir?

Mais avant qu’il eût trouvé le mot sec qui congédie, la main de la femme

s’était abattue sur la sienne, en désespoir de tout autre argument,

pendant qu’elle murmurait de sa voix blanche:

--Venez le voir.

La résistance matérielle du jeune homme arrêta sa marche vers la porte,

et elle éleva un peu le ton pour répéter plus haut:

--Le voir seulement...

Puis il s’était senti la suivre dans l’obscurité.

Brièvement, sans ralentir son allure, elle indiquait les obstacles qui

se présentaient: marches à monter, passages resserrés; coupant, sans

même les entendre, les protestations de Philippe.

Là-bas la lueur de sa lampe, fusant par sa porte entr’ouverte, rayait la

nuit du corridor d’une ligne claire. Mais la rapidité de la course la

diminuait si promptement, qu’à peine si Philippe la distinguait en

tournant la tête à présent, et une puérile colère l’animait à se voir

emmené quand même, par cette volonté taciturne.

Sur les vitres des tabatières un bruit s’entendait, doux et continu. La

neige devait tomber.

Comment s’en irait-il maintenant? Trouverait-il dans toutes ses poches

de quoi payer une voiture? Et s’il n’y réussissait pas, s’oserait-il

présenter avec ses chaussures pleines de boue?

Son attention se surexcitait à suivre ce froissement soyeux, rempli de

menaces pour lui, et qu’il était prêt à juger le seul malheur suspendu

en ce moment sur cette maison.

Qu’est-ce que ça lui faisait à lui cette femme et son malade?

Il voulait partir, voilà tout, et il le marmottait furieusement,

cynique, exaspéré, incrédule surtout.

Assez semblable à un passant qui côtoierait une rivière où se noie

quelqu’un, et qui poursuit tranquillement sa promenade, occupé de ses

plus petites affaires, jusqu’au moment où il aperçoit le débat de

l’homme dans l’eau. Plus excusable en somme, même dans son égoïsme

conscient, qu’il ne peut sembler, tellement l’intensité du désir que

nous portons en nous, et l’importance qu’il a prise alors à nos yeux,

est chose fermée et immesurable pour d’autres.

Seule excuse souvent au mal commis, et seul élément en même temps

qu’aucun esprit ne puisse apprécier.

Philippe, d’ailleurs, n’en pensait point si long. Il rageait de la pure

et vive colère d’un individu qu’on entraîne où il ne veut pas aller, et

qui cherche sournoisement comment il va s’échapper.

Puis il avait senti qu’on lui lâchait la main. Une porte s’était

ouverte. La femme avait passé devant lui, le bousculant sans y prendre

garde, et, brusquement, toute cette angoisse qui palpitait autour de lui

depuis un quart d’heure, sans l’attendrir, était entrée dans son cœur,

matériellement, comme un coup reçu dans la poitrine.

Le regard du père, fouillant l’ombre; le geste de la mère, montrant

Philippe derrière elle; l’indifférence du petit être, près de qui

s’agitaient tant de douleurs, l’avaient pénétré à la fois.

Songer à ce qu’il représentait d’attente et d’espoir, pour ces gens, ce

que lui prêtait de force et de puissance cette science qu’on lui

supposait, et rien que cette différence de condition entre eux et lui,

qui donne, quand elle ne butte pas tout d’abord, une confiance

instinctive en des habitudes, des connaissances, une autorité qui vous

sont inconnues.

Ce même toit qui les abritait, qui semblait les lier tous; ce mot de

voisins, dont les pauvres gens font entre eux quelque chose de si large

et de si vraiment fraternel.

Tout cela éclatait à ses oreilles. Une honte horrible le saisissait,

avec une ardeur de dévouement, avide de s’employer.

Il voyait son noyé maintenant, et n’entendait pas le laisser couler.

Aussi, fermant promptement la porte, Philippe s’approcha-t-il du lit,

avant d’avoir dit un seul mot, et, penché sur lui, commença l’examen de

l’enfant. D’un geste il avait demandé la lumière que le père tenait en

silence, s’efforçant qu’elle restât droite. Mais sa main tremblait et

remuait la lampe malgré lui, et il semblait qu’une âme d’angoisse agitât

la flamme elle-même.

A cette lueur mouvante, Philippe palpait le petit, le questionnant avec

douceur, effrayé de ce qu’il entrevoyait, pendant que la pauvre mère le

regardait sans comprendre, émerveillée de cette bonté, de ce charme

soudains, et déjà reprise à l’espoir.

Sans répondre d’une autre façon que par ses gémissements, le petit Jean

se dégageait, s’efforçant de repousser ces mains, qui le fatiguaient en

le remuant.

Seulement, quand un étouffement survenait, serrant sa gorge brusquement,

il ouvrait ses yeux tout grands, avec ce regard de prière que vous

jettent les enfants malades, dont l’expression est insoutenable.

Surprise de cette souffrance, que rien ne leur fait comprendre. Surprise

encore bien plus grande de voir demeurer vain, un appel éperdu à l’aide.

Confiance, et douloureuse attente, qu’on sait ne pouvoir apaiser. C’est

là quelque chose d’horrible à rencontrer, et qui faisait

involontairement retourner la tête du jeune homme, chaque fois que ses

yeux bleus s’ouvraient de cette façon violente, s’attachant à lui.

L’examen de la gorge surtout avait été douloureux.

A force de prière ou d’autorité, la petite bouche souffrante

s’entr’ouvrait bien un peu. Mais tout de suite, en arrière, une

contraction se produisait, et l’enfant se rejetait sur son lit,

pleurant et étouffant.

La grave conviction de Philippe était faite du reste.

Non grâce à sa courte science, mais par une récente expérience du même

mal, suivi sur une de ses petites sœurs; et il frissonnait à se rappeler

la promptitude de sa marche, les alternatives traversées là-bas, malgré

les soins donnés à la fillette, jusqu’à l’heure où le sérum sauveur

avait été apporté.

A quelle période était ici ce mal dont il ne savait que la gravité, sans

presque connaître aucune de ses phases?

Qu’avait-il pu déterminer de ravages chez ce petit être de misère? Quel

parti immédiat fallait-il prendre?

Le sentiment de sa responsabilité, cette nécessité absolue d’agir vite,

l’étourdissaient comme un vertige.

Rouler l’enfant dans ses couvertures, le mettre dans une voiture, et le

conduire à quelque hôpital où il réussirait bien à le faire admettre

sur-le-champ?

Mais dans ce froid, cette neige et ce vent, quels risques ne lui

faisait-il pas courir?

Aller lui-même se procurer ce qu’il fallait pour une injection qu’il

tenterait assez facilement?--Et pendant son absence, que deviendrait

l’enfant, si un étouffement plus violent que ceux dont Philippe était

témoin en ce moment, l’étreignait trop longuement?

Non, lui devait rester là. Le père irait chercher ce qui lui était

nécessaire.

Aussitôt son parti pris, avec une décision et un sang-froid qui ne

devaient plus se démentir durant cette lourde nuit, Philippe prit ses

dispositions.

Un instant après, la légère bourse de l’étudiant aux doigts, l’homme

filait sous la neige.

Les voitures, rares et très pressées, fuyaient dans la bourrasque

blanche, comme si elles espéraient arriver dans un endroit qui fût

meilleur, et sa voix les hélait vainement.

Dix fois il tenta, sans succès, d’arrêter au moins l’une d’elles pour

expliquer à ces cochers, dont on ne voyait que le dos ployé, ce qu’il

voulait; pensant qu’il l’attendrirait. Pas un ne le regardait même.

Alors, ne se fiant qu’à ses jambes, aiguillonné par l’image qui ne

quittait pas ses yeux: le petit lit où pleurait l’enfant, malgré sa

lassitude horrible, il reprit sa course de pauvre bête fatiguée.

Quelques mots écrits par Philippe devaient lui faire remettre, lui avait

dit le jeune homme, un instrument dans un étui, et une fiole, haute

comme la main, où tenait tout ce qui restait d’espoir, pour le petit. Et

il allait.

Pendant ce temps, un bras passé fermement autour des épaules de

l’enfant, l’autre main armée d’un crayon noué au bout d’un tampon

d’ouate, Philippe nettoyait la gorge encombrée.

Il avait trouvé chez lui, non ce qui convenait le mieux peut-être; mais

un désinfectant suffisant pour aider à ce premier débarras, et sans nul

espoir de maîtriser de cette façon le mal rapide, il comptait du moins

maintenir la respiration possible.

Les gémissements du pauvre petit se mêlaient de toux et de larmes, et

quand, à force de se débattre, il parvenait à s’échapper une minute, de

la main qui le torturait, ses cris, en éclatant, projetaient en même

temps sur Philippe toute l’horrible matière, que le pinceau venait de

détacher de sa gorge.

La mère debout, tremblante et muette, l’essuyait d’un geste rapide, sans

voix pour l’excuse qu’elle essayait de murmurer, ne se doutant pas, la

malheureuse, que c’était bien pis que malpropre ce que l’enfant crachait

ainsi sur ce beau garçon vigoureux; et la cruelle tentative

recommençait.

Philippe le laissait reposer; un peu de minutes passaient encore; puis

l’impitoyable nettoyage et la lutte d’angoisse reprenaient ensemble.

Maintenant c’était fini. Ils ne faisaient plus rien qu’attendre tous les

trois. Attendre le père qui semblait bien long, et aurait dû être là à

présent, certainement.

Le petit Jean pelotonné, à moitié disparu sous son oreiller, sommeillait

en se plaignant, s’efforçant encore de se cacher, même en dormant.

Les yeux ardents de la femme, jamais immobiles, allaient d’un mouvement

incessant du lit jusqu’à Philippe et de Philippe sur le lit, modifiant

leur expression de douleur ou de prière avec la même rapidité.

Lui se taisait, plein d’angoisse. Il lui semblait que le Destin,

oubliant un instant ces gens, l’avait mis là à sa place. Que c’était de

lui tout seul qu’ils dépendaient pour cette nuit.

Les terribles responsabilités de la carrière qu’il s’était choisie lui

apparaissaient formidables. Il voyait se multiplier toutes les mères et

toutes les femmes qui le regardaient dans sa vie, comme celle-là le

regardait, et il sentait le cœur lui manquer.

Quand la voix de l’enfant se taisait, on entendait sur les vitres ce

même froissement soyeux, plus lourd et plus continu, qui, deux heures

auparavant, avait tant tourmenté Philippe.

La neige s’épaississait toujours. De là le retard de l’homme, sans

doute. Comme cela se prolongeait pourtant! Encore un peu de cette

attente et tout deviendrait inutile.

Ce silence prodigieux qui succède au bruit de Paris dès que les voitures

roulent sur cette couche molle, accentuait singulièrement l’angoisse

haletant dans la mansarde.

Elle semblait éloignée de tout, solitaire, sans espoir. On ne sentait

plus alentour ni ville ni humains. Rien qu’eux trois, et la mort pas

loin.

Un bruit de pas dans le corridor rompit l’horrible malaise qui

paralysait Philippe.

Il courut à la porte. C’était bien le père qui rentrait, les vêtements

ruisselants d’eau froide, le visage et les mains mouillés de sueur, avec

dans la poche de sa veste la seringue et le tube que le jeune homme prit

d’un seul geste, se hâtant de tout préparer, sans entendre ce que la

pauvre voix bredouillante du malheureux essayait d’expliquer sur sa

course, son retard et l’état de la rue.

Son corps tremblait si fort qu’il communiquait son mouvement à la chaise

où il était tombé, et qu’ils avaient l’air, elle et lui, secoués de

quelque fièvre terrible ou d’une terreur fantastique.

Très réveillé tout d’un coup, avec la confuse certitude que quelque

nouvelle torture se préparait pour lui, le petit Jean suivait

peureusement tout ce que faisait Philippe, les yeux mi-clos, pour qu’on

ne vît pas qu’il regardait. Et sans bruit, par retraits prudents, il

s’enfonçait encore dans son lit, le corps coulé à demi dans la ruelle,

les deux bras solidement passés dans les barreaux en bois qui

l’entouraient comme la cage d’un petit poussin véritable, prêt à une

lutte, de toute sa force, pour ne pas subir encore ce qu’on lui avait

fait tout à l’heure. De sorte qu’au moment où Philippe, qui s’approchait

très doucement, sa seringue chargée dans la main, comptant sur le

sommeil de l’enfant pour faire la piqûre sans presque qu’il s’en

aperçût, était arrivé près du lit, de furieuses clameurs avaient éclaté,

pendant que le petit corps, tendu par les pieds et par les bras,

commençait à se tordre, se mouvant avec une rapidité et un désordre si

changeants qu’il était impossible d’en atteindre sûrement la moindre

partie.

--Jean!... Jean!... suppliait la mère impuissante à arrêter ces membres

agiles que la peur rendait fous et forts.

--Ce n’est rien. Je ne te ferai pas mal, protestait vainement Philippe.

Je ne t’ouvrirai pas la bouche. C’est là, sur le ventre, que je vais

mettre mon remède, et tu seras guéri demain. Crois-moi... crois-moi, mon

petit homme.

Mais le petit homme avait trop de présentes raisons de douter de ce

bourreau, comme des supplications de sa mère, pour se fier à ce qu’on

lui disait, bien plus certain d’échapper à ce pinceau cruel, qu’on

cachait sans doute quelque part, tant qu’il continuerait ses cris et ses

sauts furieux.

--Je vais vous le tenir, moi, fit l’homme qui intervint et tenta de se

mettre debout.

Mais son tremblement qui persistait l’en empêcha.

Il avait sous les genoux comme une coupure qui le fit retomber assis,

aussi lourdement que si ses jambes venaient réellement de se détacher.

--Poussez ma chaise, dit-il alors. Les bras sont bons.

Mais il vit qu’il se trompait en essayant de se tirer lui-même.

Ce qu’il aurait pu à son arrivée, dans la surexcitation de son extrême

effort physique, lui était impossible à présent dans la détente

commencée.

De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et se tournant vers l’enfant qui

criait toujours follement:

--Toi, Jean, lui dit-il à son tour, toi qui veux être soldat, tu n’es

pas plus brave que ça? Et quand ce seront les Prussiens? Et quand tu te

battras avec eux?...

Mais avant cette bataille future, il en sentait une autre, le pauvre

homme, si proche et terrible à livrer, que sa voix tomba tout à coup.

Philippe, à sa place d’ailleurs, chapitrait déjà son irascible malade,

essayant de son éloquence.

Tenter une piqûre délicate à faire en maîtrisant l’enfant d’une main,

pendant qu’il opérerait de l’autre, comme il avait agi précédemment pour

les nettoyages, où un mouvement inattendu était sans danger, n’était

plus possible ici. Il restait la persuasion, dût-on perdre un peu de ce

précieux temps dont la dépense était si grave.

--Écoute, mon petit Jean, fit-il donc doucement en s’asseyant près du

lit. N’aie pas peur. J’ai les deux mains vides. Regarde? Je ne te ferai

rien maintenant. Je veux te raconter une histoire. Tu veux être soldat,

vraiment?

Las de ses cris, surpris de ce ton, le petit restait immobile,

considérant ces mains ouvertes que le jeune homme levait en parlant, et

qui lui promettaient la paix.

Et comme Philippe le pressait, renouvelant sa question:

--Oui, avec un grand chapeau, et un sabre qui fasse du bruit,

répondit-il gravement.

--Soldat, un vrai soldat de France, reprit Philippe en insistant. Un qui

marche toujours devant? Qui n’a pas peur? Qui n’a pas froid? Qui ne

grogne pas quand il manque la soupe?...

Tout étonné, machinalement, le petit hochait la tête à chacune des

questions de son bizarre docteur.

--Alors, écoute une histoire.

«Il y avait une fois un soldat, comme celui que je te dis là. Si brave,

si bon, qui s’était battu tant de fois, qu’on connaissait son nom

partout. Pas rien qu’en France. Dans tout le monde.

«Chaque fois que, dans une bataille, il y avait un endroit terrible, il

y courait, passait le premier, au milieu des balles, des boulets, des

cris, des sabres qu’on levait. Et ses soldats, qu’il conduisait, et qui

adoraient sa bravoure, le suivaient où il voulait, en se disant: «Où il

passera, nous passerons bien.» Et un peu de l’armée française entrait

comme ça, au plus fort de l’armée ennemie; et comme le reste suivait,

c’était nous qui avions la victoire.

«Alors, après la bataille, on donnait au brave officier une médaille,

une décoration; qui étaient comme si on avait écrit sur lui ce qu’il

avait fait de beau, et que tout le monde le lise; ou bien encore un

galon à mettre au bas de ses manches. Et il était devenu lieutenant,

commandant, colonel; et d’être appelés seulement «les zouaves de

Canrobert» rendait ses hommes fiers comme des rois.

«Puis il était parti ailleurs, où les Français refaisaient la guerre, et

il avait recommencé à se battre, à recevoir des blessures; à gagner des

batailles; à rendre courageux et décidés tous les soldats qui

l’approchaient; à en faire ce qu’il voulait.

«Alors on l’avait nommé général, maréchal. Tout ce qu’on peut devenir de

plus. Et depuis les autres pays, on s’était mis aussi à lui envoyer des

décorations et des honneurs, parce que, quand on est si brave, même les

ennemis vous admirent.

«Enfin, au bout de tout, hélas! pendant sa dernière guerre, où il

s’était défendu pourtant aussi fort que jamais, la France avait été si

malheureuse, qu’il ne s’en était pas consolé, et que pendant tout le

reste de sa vie, il pensait aux petits Français, qui viendraient après

lui, qui pourraient recommencer cette guerre-là, et la gagner cette

fois.

«Seulement, les petits Français, quand ils sont malades comme toi,

feraient de très vilains soldats, si on n’avait pas trouvé un remède,

pour les guérir. Un bien singulier remède, mais qui réussit toujours.

«On prend un peu de sang à un bon cheval qui se laisse faire. On le met

comme je t’ai dit, là, sur le ventre du malade, et le petit peut

grandir.

«Or, sais-tu bien, toi, d’où vient le sang que je t’apporte?

«Pour aller dans tant d’endroits, à tant de guerres et de batailles, ce

grand soldat, dont je te parle, avait un cheval, comme tu penses. Un

beau cheval qu’il aimait bien et qu’il avait toujours gardé, même quand,

lui, était devenu trop vieux pour pouvoir monter dessus.

«Mais voilà, qu’il n’y a pas longtemps, une des blessures du maréchal

s’est rouverte tout d’un coup, comme elle était le jour où une balle la

lui avait faite. Et il est mort.

«Le beau cheval est resté, et les enfants du maréchal l’auraient bien

gardé toujours. Mais ils ont voulu faire une chose qui aurait touché

leur père, plus encore que de voir aimer et choyer son vieil ami. Et, se

rappelant sa grande tendresse pour les petits Français de l’avenir, ils

ont envoyé son cheval dans la maison où s’apprête le remède merveilleux

pour qu’il guérisse beaucoup d’enfants, tout le temps qu’il vivra

encore, et prépare beaucoup de soldats!...»

* * * * *

Fasciné, redevenu tranquille, le petit Jean écoutait; ses yeux

bleus--vrai bleu de Gaulois--ouverts bien larges, devant l’histoire

magnifique, qu’il voyait vivre, comme les enfants voient les choses.

--Et toi, cria-t-il à Philippe, tu seras soldat aussi?...

Et le jeune homme, oubliant à qui il parlait, ému lui-même, grisé de

belles choses et d’émotion, repris par son rêve d’enthousiasme,

répondit, comme si le petit le comprenait:

--Non! moi je ferai meilleur encore. Je soignerai. Je guérirai; je

garderai tous ceux qu’on aime...

Chacun poursuivant sa chimère, ils se turent tous deux un moment. Le

petit gagnant sa bataille. Le grand, plus difficile encore.

La générosité dans ce qu’elle a de plus pur, de plus héroïque, de plus

exalté, palpitant autour d’eux. Puis Philippe s’était repris, et se

penchant sur le lit:

--A présent, veux-tu mon remède? avait-il demandé à l’enfant.

Et Jean, embrouillant tout, mais repoussant lui-même sa couverture,

avait répondu vivement:

--Mets-moi du sang du maréchal!...

* * * * *

Le lendemain, Philippe, frissonnant, s’était réveillé sur sa chaise, les

reins brisés et la tête vague.

Quelle nuit que celle qui finissait! Et après la demi-heure d’accalmie,

si heureusement gagnée, que de peines et de soins encore, jusqu’à ce que

le petit s’endormît!

Par la fenêtre, dans le toit, le jour entrait, blanc et très clair.

Étendu, en face de lui, Philippe voyait son habit, recouvert

maternellement par un gros linge bien propre. Dans un verre rempli

d’eau, l’œillet trempait sa tige menue.

Sur ses épaules, un châle orange, épinglé sous son menton, lui tenait

chaud comme il pouvait.

Sur ses genoux et sur ses pieds, tous les vêtements du logis.

Assis côte à côte, et tournés de manière à voir, à la fois, le lit de

l’enfant et l’étudiant, les parents, la main dans la main, les

regardaient dormir tous les deux, en retenant mouvements et souffles.

De son premier geste conscient, Philippe prit la main du petit.

Le pouls avait baissé déjà. La peau meilleure, se détendait. Elle cédait

un peu sous le doigt.

Son sourire le dit aussitôt, aux yeux qui l’interrogeaient dans une

silencieuse ardeur. Puis comme les pauvres êtres tendaient leurs mains

vers lui, montrant qu’ils n’osaient pas se lever, et s’embrassaient en

pleurant, Philippe avait regardé son châle orange, les jambes de

paralytique miséreux; toute sa silhouette attendrissante et ridicule: la

tête adorable du petit Jean, éclairée par ce jour neigeux, et sans

essayer de le cacher, il avait fait comme les pauvres gens.

La main de Sainte Modestine · 第 20 / 28 题