L’église est vieille, très vieille et jolie.
Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages.
Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai
toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont
abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce
d’indifférence de «l’après»?...--On y est plus religieux que dans les
villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.--Ou plus de
résignation aux choses de la nature?... On naît, on meurt; cela doit
être?...
Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à
Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui
s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux.
Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je
viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres
écroulées.
J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui
est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui
porte seulement ceci, comme inscription:
J’ai été ce que vous êtes.
Vous serez ce que je suis.
Songez-y bien!...
S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je
serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur
et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y
songerais-je pas?...
Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinq apôtres du pays: saint
Pair--ou saint Patern--comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche;
saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le
patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment.
Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent
ici des noms de saints ou de saintes!...
Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne
soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé
sans que tous les autres le soient aussi.
Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots
confus?
Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon
sermon! Tout court, tout simple... Je dirais à ceux qui m’écoutent:
--Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours,
bien malheureux!... j’ai bien pitié!...
Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me
faudrait aussi revenir à saint Pair, saint Aroast, ou d’autres sans
doute qui ont souffert, et souffert bravement.
Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce
coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y
trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes
sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une
source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore.
Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!...
Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont
presque entiers.
Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré,
enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration
et la considération qui vont à lui!...