venait de se passer, il vole à Aix, se rend à la maison où est sa
femme, et demande à la ramener chez lui. Le parlement, avant de la
lui rendre, envoie des commissaires à Benigna pour savoir si elle
consentait à retourner vers son mari. Benigna avait un courage
au-dessus de son sexe, et dans cette circonstance, quoiqu'elle
connût le danger dont elle était menacée, elle crut qu'il était de
son devoir de reprendre les liens qui l'attachaient à son mari.
Elle répondit donc affirmativement, et la cour, après avoir attesté
l'innocence de cette femme, la remit à Sanpietro le 15 juillet 1563,
et lui enjoignit de la traiter avec tous les égards qu'elle méritait.
Arrivé à Marseille, Sanpietro sentit se rallumer toute sa colère,
quand il vit sa maison dépouillée de tous ses meubles. Ce spectacle
lui rappela avec encore plus de force que sa femme s'était enfuie
pour s'aller jeter dans les bras des Génois ses ennemis déclarés.
Alors n'étant plus maître de son ressentiment, il résolut de lui ôter
la vie; mais comme il n'avait jamais perdu pour elle ce respect dont
il s'était fait une longue habitude, par suite de la différence que
la naissance mettait entre elle et lui, il lui parla encore cette
fois la tête découverte et dans une contenance respectueuse; ce qui
ne l'empêcha pourtant pas de lui reprocher sa perfidie, et de lui
dire que sa faute ne pouvait s'expier que par la mort. Aussitôt il
ordonna à deux esclaves d'exécuter cet arrêt barbare.
Benigna, qui connaissait le caractère cruel et inflexible de son
mari, n'essaya pas de l'attendrir par ses prières et par ses larmes;
seulement elle le conjura avec instance, puisque sa mort était
irrévocable, de lui épargner la honte de mourir sous les coups de
vils esclaves. «Que je reçoive au moins la mort, lui dit-elle, de la
main de l'homme que j'ai choisi pour époux à cause de sa valeur et de
son courage!» Cet autre Othello, sans être ému par ces paroles, fait
retirer ses bourreaux, se jette aux pieds de Benigna, lui demande
pardon en termes respectueux et soumis, passe à son cou le cordon
fatal, et l'étrangle sans pitié. Le monstre fit ensuite subir le même
supplice à deux filles qu'il avait eues de Benigna.
Ce qui ne paraîtra pas moins inconcevable, c'est qu'il eut
l'audacieuse barbarie de se vanter publiquement à Marseille de ces
horribles assassinats. Le procureur-général du parlement en porta
plainte le 19 août de la même année. Sanpietro, effrayé, vint en
toute hâte à Paris pour justifier son crime. Il y trouva tous les
esprits remplis d'horreur, à l'occasion du meurtre de l'intéressante
Benigna. Les femmes surtout, qui redoutaient les suites d'un si
dangereux exemple, firent éclater toute leur indignation. La reine
refusa de le voir. On rapporte que cet homme, ayant un jour découvert
sa poitrine, cicatrisée pour le service de l'état, s'écria avec
fierté: «Qu'importe au roi, qu'importe à la France, que Sanpietro ait
bien ou mal vécu avec sa femme?»
Ces paroles, prononcées d'un ton ferme et par un homme féroce, mais
qui avait rendu de très-grands services à la couronne, firent
impression, et le roi lui pardonna ses crimes. Pour concevoir une
pareille grâce accordée par un souverain à un scélérat de cette
trempe, il faut songer que c'était dans un siècle où le courage
brutal tenait lieu, pour ainsi dire, de toutes les vertus.
Ce Sanpietro succomba sous les coups de la trahison, le 17 janvier
1566, dans une rencontre avec les Génois; il fut lâchement assassiné
par derrière d'un coup d'arquebuse que lui donna un de ses capitaines
nommé Vitetto.
Son fils, Alphonse Ornano, qui devint maréchal de France, exécutait
lui-même les sentences de mort qu'il rendait contre les soldats. Un
de ses neveux, ayant manqué à quelque devoir militaire, vint pour
dîner avec son oncle; Alphonse se leva, le poignarda, demanda à laver
ses mains, et se remit à table.
PUNITION ABSURDE ET IMMORALE.
«J'ai parlé, dit M. Dulaure, des processions où figuraient, à Paris,
des personnes _entièrement nues_. De pareilles nudités étaient
ordonnées par les tribunaux; ils condamnaient les accusés des deux
sexes à suivre les processions presque nus, et à porter dans leurs
chemises, leur unique vêtement, des pierres enchaînées. Quelquefois
on les condamnait à paraître en public entièrement nus. Je ne citerai
qu'un seul exemple qui n'a jamais été publié.
«Agnès Piedeleu, femme publique, tenant un lieu de débauche dans la
rue Saint-Martin, indisposa contre elle les bourgeois de cette rue;
ils s'en plaignirent au prevôt de Paris, qui ordonna à cette femme
de déloger de la rue Saint-Martin, et d'aller habiter dans un autre
quartier.
«Cette femme, furieuse, voulant se venger du prevôt, l'accusa de
plusieurs crimes, et produisit même à l'appui de son accusation de
faux témoins reconnus pour tels. Le parlement, au mois de février
1573, sur les conclusions de l'avocat du roi, condamna Agnès Piedeleu
à être menée par la ville _toute nue_, et n'ayant qu'une couronne
de parchemin sur la tête. Sur cette couronne était écrit ce mot,
_faussaire_. Elle fut en cet état conduite au pilori, situé aux
Halles, y resta pendant deux heures exposée aux regards du public, et
puis fut bannie de Paris et du royaume.»
D'ARCONVILLE JUSTIFIÉ DU MEURTRE DE PLUSIEURS PERSONNES.
Dans des cas d'assassinats, des innocens ont été plus d'une fois
condamnés, ou menacés de l'être, uniquement parce que, par droit de
succession ou de contrat, ils avaient un intérêt sensible à la mort
des personnes assassinées. Heureux quand la lumière de la vérité
vient frapper les yeux de la justice, et désarmer son bras prêt à
sévir.
Charles du Moulin, l'un des oracles du barreau français, n'ayant
aucun dessein de se marier, et voulant procurer à son frère, Ferri du
Moulin, avocat au parlement comme lui, un établissement avantageux,
lui avait donné, lors de son mariage, en 1537, la seigneurie de
Mignaud en Beauce. Dans le contrat, on avait stipulé un douaire de
deux cents livres de rente, rachetable moyennant trois mille livres,
en cas qu'il ne vînt pas d'enfans.
Charles du Moulin s'étant marié lui-même en 1538, avait voulu faire
annuler la donation qu'il avait faite au profit de son frère, et pris
en conséquence des lettres de rescision. Il avait perdu sa cause aux
requêtes du palais; mais sur l'appel en la grand'chambre, il avait
été ordonné qu'il rentrerait dans la terre de Mignaud, sans cependant
préjudicier au douaire qui était assigné à la belle-sœur sur la
seigneurie.
Les deux frères plaidèrent long-temps encore sur l'exécution de cet
arrêt; mais enfin ils transigèrent en 1543, et vécurent depuis en
parfaite harmonie.
Ferri du Moulin laissa une fille pour unique héritière. La succession
n'étant pas, sans doute, très-claire, le tuteur jugea à propos
d'attribuer à sa pupille mineure la qualité d'héritière par bénéfice
d'inventaire. La fille de Ferri n'était donc, par ce moyen, tenue
de payer les dettes de ses père et mère qu'autant que la succession
pourrait y suffire, mais elle ne pouvait pas exiger le douaire; et
comme la terre de Mignaud n'était chargée des deux cents livres de
rente qu'à cause de ce douaire, du moment qu'il n'avait plus lieu,
Charles du Moulin ou ses héritiers se trouvaient libérés de cette
charge.
Tel était l'état des choses lorsque le sieur d'Arconville, jeune
gentilhomme, allié de M. le chancelier de L'Hôpital, épousa
l'héritière de Ferri. Il comprit que la qualité d'héritière par
bénéfice d'inventaire, attribuée à sa femme, lui était onéreuse.
Leurs dettes liquidées, il restait beaucoup moins de bien que les
deux cents livres de rente du douaire, qu'elle ne pouvait plus exiger
comme héritière. On lui conseilla de profiter de la minorité de sa
femme, et de prendre des lettres de rescision contre cette qualité
d'héritière. Ces lettres remettaient les choses dans leur premier
état.
Sur ces entrefaites Charles du Moulin était mort, laissant une fille
unique, mariée à un sieur Bobie, avocat au parlement, et bailli de
Coulommiers. Cet homme était d'un caractère singulier, vivant mal
avec sa femme, et la maltraitant quelquefois au point de scandaliser
le voisinage.
D'Arconville, ayant obtenu ses lettres de rescision, alla voir son
beau-frère Bobie, le pria de ne point mal interpréter son procédé,
et l'assura qu'au surplus il ne voulait pas plaider, qu'il désirait
que l'affaire pût se terminer à l'amiable, moyennant l'arbitrage
de quelques personnes notables. Bobie trouva cette proposition
très-raisonnable, et y acquiesça.
D'Arconville avait deux terres, celle d'Arconville, située en Beauce,
et celle de La Châtre, en Brie. Au mois d'août 1570, il donna la
première à ferme, et fixa sa résidence à La Châtre. Au commencement
de 1571, il fit plusieurs voyages, tant pour prendre des arrangemens
avec son nouveau fermier que pour aller à Vigner, maison de campagne
de M. le chancelier de L'Hôpital, et ensuite chez le sieur de
Bellesbat, gendre de ce magistrat, qui demeurait dans le même canton.
Dans le même temps, Bobie avait reçu quatre mille huit cents livres
pour le remboursement d'une rente appartenant à sa femme. Il laissa
cette somme dans sa maison, sans prendre la précaution d'en dérober
la connaissance à ses domestiques; négligence bien coupable, qui
causa le malheur de toute une famille.
Un samedi du mois de janvier 1571, Bobie parle d'aller à Coulommiers,
change trois fois d'avis, et part enfin, laissant dans sa maison sa
femme, deux enfans, l'un âgé de huit ans et l'autre de vingt-deux
mois, son laquais et une servante.
Le dimanche et le lundi se passent sans que la porte de la maison
s'ouvre, sans qu'on y entende le moindre mouvement. L'inquiétude
s'empare des voisins; ils avertissent le lieutenant-criminel.
Celui-ci envoie sur-le-champ un commissaire, qui, accompagné de
plusieurs notables témoins, fait ouvrir la porte en sa présence.
Que voit-on en entrant? Un spectacle horrible, épouvantable! quatre
cadavres baignés dans leur sang! la mère, les deux enfans, la
servante, avaient été égorgés. Le laquais avait disparu. Les buffets
avaient été forcés, cependant toute l'argenterie s'y trouva; mais
tout l'or et tout l'argent monnayé avaient été enlevés. On trouva au
fond des latrines quelques bagues, quelques chandelles, et le manteau
du laquais. Le crime avait été commis la nuit même qui avait suivi le
départ du maître de la maison.
Un voisin de Bobie déclara qu'il avait entendu quelque bruit; mais
qu'ignorant le départ de son voisin, il avait dit de bonne foi
à ses gens que c'était sans doute querelle de mari à femme, qui
s'apaiserait d'elle-même sans qu'on s'en mêlât.
Cependant Bobie ignorait le malheur qui venait de lui arriver. Il
revient le jeudi; la nouvelle qui l'attendait le consterne; il songe
à tirer vengeance de ce meurtre; mais par une préoccupation étrange,
au lieu de poursuivre son valet qui s'était évadé, il rend plainte
contre d'Arconville son beau-frère, comme étant le plus intéressé à
la mort de sa belle-sœur et de ses neveux, contre lesquels il se
disposait à plaider. Sur cette plainte, le sieur d'Arconville est
décrété de prise de corps.
Déjà d'Arconville, mu par un sentiment bien naturel, s'était mis en
chemin pour venir à Paris se joindre à Bobie, afin de poursuivre la
vengeance du crime; il avait même eu la précaution de se munir de
quatre cents livres pour fournir aux frais de la poursuite.
Le lieutenant-criminel de robe-courte, chargé de l'arrêter, le
rencontre au village de Laqueue en Brie, le fait saisir, lier et
garrotter sur un cheval, et conduire en cet état à Paris. Les archers
qui l'accompagnaient disaient sur leur chemin que cet homme était
l'assommeur. Le lieutenant-criminel envoya ensuite à La Châtre, où il
fit arrêter la dame d'Arconville et tous ses domestiques: ils furent
tous amenés à Paris dans des charrettes; et la dame d'Arconville
était pareillement désignée aux passans par les archers comme la
femme de l'assommeur.
Les prisonniers furent mis dans des cachots différens; les biens
meubles et immeubles des deux époux furent saisis. On fit une enquête
sur les lieux touchant la vie et la moralité du sieur d'Arconville.
Ces recherches n'apprirent rien qui ne fût à l'avantage de l'accusé.
Le mari fut interrogé le lendemain de son emprisonnement. Il se
défendit contre l'accusation en justifiant que, lors du crime
commis, il était en voyage dans la Beauce. Les réponses de la femme,
interrogée de son côté, se trouvèrent parfaitement conformes à celles
du mari.
Après six semaines de prison, la femme et ses domestiques furent mis
en liberté, mais d'Arconville demeura sous la garde d'un commissaire.
Les deux époux cependant interjetèrent appel au parlement du décret
de prise de corps prononcé contre eux, de leur emprisonnement, de
la saisie de leurs biens. Ils dénoncèrent cet appel à Bobie, et
le sommèrent de soutenir contre eux la validité et la justice des
jugemens qu'ils attaquaient.
Mais Bobie refusa de se constituer partie civile, et se contenta du
rôle d'accusateur, sans vouloir se charger de la poursuite du procès,
qu'il abandonna au procureur-général.
Le célèbre Étienne Pasquier se chargea de la défense de d'Arconville.
Il avait vu dans les regards, dans les gestes, dans le maintien de
son client, qu'il avait l'assurance d'un homme innocent. Il n'y
avait pas de charges testimoniales contre lui; le crime qu'on lui
imputait n'était appuyé que par des conjectures. Mais pour faire
proclamer l'innocence de d'Arconville, il y avait un grand obstacle
à surmonter. Les juges et le public, qui prit beaucoup d'intérêt à
cette cause, étaient fortement prévenus contre l'accusé.
Au début de son plaidoyer, Pasquier fut accueilli par des huées
universelles. Mais sans se déconcerter, et soutenu par la justice de
sa cause, il parla avec tant d'éloquence, déploya avec tant de clarté
ses moyens de justification, que les applaudissemens succédèrent aux
huées, et que d'Arconville fut déchargé de l'accusation, et Bobie
condamné en tous les dépens et à trois mille francs de dommages et
intérêts.
Il était bien constant que le valet de Bobie était le meurtrier. Sa
disparition subite le prouvait suffisamment. Ce laquais était un
Gascon que Bobie avait pris à son service sans le connaître, sans
prendre d'informations. Le clerc de Bobie avait appris à son patron
que, depuis qu'il avait reçu le remboursement de quatre mille huit
cents livres, le Gascon se levait toutes les nuits, rôdait dans la
maison, et se remettait dans son lit tout transi de froid; et Bobie,
pour son malheur et celui de son beau-frère, n'avait tenu aucun
compte de cet avis.
On ignore si cet assassin reçut plus tard la peine due à son forfait.
LES DEUX BELLES-SŒURS VICTIMES DE LA JALOUSIE DE LEURS MARIS.
Louis d'Ongnies, comte de Chaulnes, gouverneur de Montdidier, Péronne
et Roye, était d'une famille originaire de Flandre. Son père avait
épousé Anne Juvenel des Ursins. Louis d'Ongnies était né de ce
mariage, ainsi que deux filles, Madeleine dont nous allons parler, et
Louise d'Ongnies qui, par la mort de son frère et de sa sœur, devint
l'héritière de sa maison. Louis d'Ongnies avait été promu chevalier
de l'ordre du Saint-Esprit en 1597.
Il épousa Anne d'Humières, et vécut quelque temps heureux de cette
union; mais soit que la calomnie, qui se mêle à tout pour tout
empoisonner, eût fait parvenir à son oreille des rapports outrageans
pour un mari; soit que la conduite d'Anne d'Humières prêtât
réellement aux propos malicieux de la médisance; soit enfin que le
caractère du comte fût naturellement porté à cette jalousie sombre et
fantasmagorique qui donne une existence réelle aux choses tout-à-fait
imaginaires, et qui fait le tourment de ceux qui en sont atteints;
Louis d'Ongnies conçut de violens soupçons sur la fidélité de sa
femme, et dès lors son cœur couva en silence le désir de s'en venger.
La dissimulation vint au secours du sinistre projet dont il préparait
l'exécution. Il feignit d'avoir oublié les motifs du ressentiment
qu'il avait fait d'abord éclater, et prodigua à la comtesse les
marques d'un véritable attachement. L'infortunée s'applaudissait
de cette heureuse métamorphose; elle voyait avec joie se dissiper
les nuages qui avaient quelque temps obscurci son bonheur; elle se
croyait revenue aux premiers jours de son mariage; elle s'endormait
au sein d'une perfide sécurité.
Un jour que le comte s'était montré encore plus affectueux que de
coutume, il proposa sur le soir à sa femme de venir respirer le frais
dans le jardin du château. La comtesse y consentit avec empressement.
La nuit était sombre, la température lourde et étouffante annonçait
un orage prochain; le silence n'était troublé que par le coassement
des grenouilles et les cris aigus et tristes de quelques oiseaux
de nuit. Le comte et la comtesse se promenaient lentement au bord
des fossés du château; leur conversation était languissante et sans
suite le cœur de Louis d'Ongnies était en proie aux déchiremens
du crime. Tout-à-coup l'orage éclate; l'éclair fend la nue à coups
redoublés; la foudre remplit les échos de ses roulemens terribles.
La comtesse veut rentrer dans le château; elle veut fuir effrayée...
Mais son barbare époux vient de prononcer sur son sort... Sans
proférer un seul mot, sans lui adresser le moindre reproche, il la
saisit dans ses bras, la porte près du parapet, la précipite et la
noie dans les fossés. Le bruit continu du tonnerre déroba le bruit de
sa chute; et les cris plaintifs que l'on entendit quelques instans
après passèrent sans doute auprès des gens du château pour le chant
sinistre de quelque chouette du donjon.
La puissance absolue dont jouissaient encore les seigneurs de cette
époque put seule soustraire Louis d'Ongnies au châtiment qu'il
méritait. Mais il prouva par sa conduite que le crime flétrit l'âme,
et que, dépouillée de cette force qui donne le courage, elle devient
insensible aux affronts. Quelque temps après son exécrable action,
cet homme, qui avait montré de la bravoure en plusieurs occasions,
se laissa provoquer, et refusa le combat dans un démêlé qu'il eut
avec La Baume-Montrevel. Toute sa vaillance s'était épuisée dans
l'assassinat de sa femme.
Sa sœur, Madeleine d'Ongnies, trouva un mari aussi barbare
dans Charles d'Humières, marquis d'Ancre, lieutenant-général au
gouvernement de Picardie. D'après les mémoires du temps, il paraît
vraisemblable que la jalousie du marquis d'Humières eut pour cause
la découverte d'une correspondance qui existait entre sa femme et le
duc de Longueville. Il surprit plusieurs lettres, et dès lors trop
certain de la perfidie, il jura d'en tirer vengeance.
Quelque temps après le duc de Longueville, faisant son entrée à
Dourlens, en avril 1595, reçut un coup de mousquet dans la tête,
dans une salve de mousqueterie qu'on lui faisait par honneur, et ne
survécut que deux jours à cette blessure. On soupçonna le marquis
d'Humières d'avoir aposté l'homme qui avait commis cet assassinat.
Mais ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'à peu près à la même
époque, ce mari, qui devenait furieux au moindre sujet de jalousie,
méditait le meurtre de sa femme. Cet homme, au rapport des historiens
du temps, s'était appliqué à l'anatomie, au point qu'il y était
devenu très-expert: «Il me semble, dit Saint-Foix en rapportant ce
trait, que la pratique de cet art décèle je ne sais quoi de barbare
dans un homme dont la profession n'est pas de l'exercer.»
Charles d'Humières, pour consommer sa criminelle vengeance,
s'adjoignit deux hommes qu'il connaissait propres aux coups de
main de ce genre; et tous trois masqués, ils allèrent attendre
leur victime dans le parc du château. La marquise s'y promenait
seule ordinairement. Elle y vint à l'heure accoutumée. Les trois
meurtriers se précipitèrent sur elle, la saisirent, et Charles
d'Humières étrangla sa femme avec ses propres cheveux.
Ce meurtre dut le rendre d'autant plus odieux que le trouble dont son
esprit était souvent agité, après ce crime horrible, ne paraissait
point causé par ses remords, mais semblait être plutôt la suite de
la fureur jalouse qui le lui avait fait commettre. Ses domestiques
l'entendaient la nuit s'écrier, se lever, et le trouvaient, un
poignard à la main, courant dans sa maison, injuriant et croyant
poursuivre le fantôme de la malheureuse Madeleine d'Ongnies. Il périt
peu après, le 19 juin 1595, à la reprise de Ham sur les Espagnols.
Ce marquis d'Humières avait de grands talens pour la guerre, et
la plupart des historiens parlent avec éloge des services qu'il
rendit à Henri IV. On ajoute même qu'il cultivait les lettres et les
arts. Cette culture ne lui avait donc pas donné une forte dose de
philosophie, et n'avait eu aucune prise sur son âme féroce.
L'ERMITE IMPOSTEUR.
Pendant l'horrible peste qui ravagea la Provence en 1582, le peuple,
frappé de terreur, s'imagina que ce grand fléau devait avoir une
cause extraordinaire; il l'attribua à la malice d'un ermite dont les
historiens de Provence racontent des faits que l'ignorance seule de
ce temps-là pouvait accréditer.
Cet ermite, natif de Sainte-Colombe, diocèse de Lodi, cachait,
disait-on, l'âme d'un scélérat sous l'extérieur d'un pénitent. Il
s'appelait frère Valère-des-Champs, et, suivant les historiens, il
avait été condamné pour ses crimes à être pendu; mais il avait obtenu
sa grâce à condition qu'il servirait d'espion au roi d'Espagne.
Cet homme était vêtu d'un habit de bure grossière, sans manches,
ceint d'une corde à laquelle pendaient un crucifix et des chapelets.
Il marchait pieds nus. Le vulgaire croyait qu'en voyant un malade
il distinguait au premier aspect le genre de maladie dont il était
atteint, et s'il en mourrait ou s'il en guérirait. On s'imaginait
même qu'il était en son pouvoir de donner la vie ou la mort. Cette
croyance lui attirait des présens de la part d'un grand nombre de
personnes. Il se fit une si grande réputation de sainteté que l'on
vendait publiquement son portrait gravé avec cette inscription _le
saint Ermite_; et c'eût été rendre sa foi suspecte que n'avoir pas
à côté de son lit cette image devenue l'objet de la vénération
populaire. Cette espèce de culte s'introduisit sous les yeux des
magistrats, des curés et des évêques, sur lesquels cet ermite avait
pris le plus grand ascendant, autant par l'austérité de ses mœurs
que par la véhémence de ses discours; car on assure qu'il avait une
éloquence naturelle, quoiqu'il ne sût ni lire ni écrire. L'empire
qu'il exerçait sur les esprits était tel, qu'un jour il arracha des
mains du bourreau, sans que personne osât s'y opposer, un criminel
que l'on menait au supplice. Toutes les classes de citoyens étaient
dupes de ce jongleur: les procureurs lui offrirent cinquante écus
d'or au soleil pour sa dépense, lorsqu'il feignit de vouloir
faire un voyage à Rome; il n'en accepta que douze, et les états
ratifièrent ce don au mois de février 1583, comme un hommage rendu à
la vertu.
Cependant il était difficile de soutenir bien long-temps ce rôle
de saint: les passions de l'hypocrite percèrent à travers le voile
mystérieux dont il les couvrait. On s'aperçut qu'il entretenait
une femme de mauvaise vie, et que, pour soutenir sa réputation
de prophète, il empoisonnait ceux dont il avait prédit la mort.
Sur cette horrible donnée, le peuple fit une foule de fables plus
absurdes les unes que les autres. On disait que l'ermite portait la
peste et la faisait porter par ses disciples dans les endroits qu'il
voulait affliger; qu'il la communiquait aux maisons dont il voulait
faire mourir les habitans, en graissant le marteau des portes avec un
ingrédient contagieux, comme si un homme pouvait communiquer la peste
de la manière et autant de fois qu'il veut, sans en être atteint
lui-même.