manière de vivre. Il quitta ses habits grossiers pour prendre la robe
de cordelier à la grande manche; il porta des bas, des souliers, et
s'écarta de cette austère frugalité qui avait été le fondement de
sa réputation de sainteté. Pour justifier ce changement de conduite,
il disait qu'il n'avait embrassé son premier genre de vie que pour
accomplir un vœu; mais que le temps de sa pénitence étant passé, il
croyait pouvoir user des mêmes douceurs que le reste des fidèles.
Parmi ces douceurs il comprenait l'infâme privilége d'avoir une
concubine.
Le parlement avait enfin ouvert les yeux sur cet imposteur: il
résolut donc de le faire arrêter; mais il y avait de grands
ménagemens à prendre: le prestige n'était pas encore dissipé;
l'arrestation publique de cet homme, qui avait été si vénéré du
peuple, aurait pu exciter une sédition. On prit la résolution de le
faire prendre secrètement.
En conséquence, on ordonna au geôlier de l'arrêter quand il viendrait
visiter les prisons, ce qu'il faisait fréquemment, et avec une
ostentation vraiment ridicule. L'ordre ne tarda pas à recevoir son
exécution. Alors ceux que la crainte ou une pusillanime superstition
avait retenus éclatèrent; on découvrit des crimes secrets que jusque
là personne n'avait eu le courage de révéler.
Le coupable fut condamné, le 23 décembre 1588, à être brûlé vif, et
la sentence fut exécutée. On infligea la peine du fouet pendant trois
jours à sa concubine.
Telle fut la fin de ce personnage, qui ne dut la facilité qu'il eut
de commettre ses crimes qu'à l'ignorance superstitieuse du siècle;
car dans un temps plus éclairé, ou il n'aurait pas conçu le projet
d'une semblable imposture, ou il n'aurait pas trouvé les moyens de la
soutenir.
RENÉ DE VILLEQUIER ASSASSINE SA FEMME, ET RESTE IMPUNI.
René de Villequier, baron de Clairvaux, d'Aubigny et d'Évry,
chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, était un des favoris de Henri
III, auquel il ne resta pas toujours fidèle; car on prétend qu'il
devint ligueur et qu'il favorisait le parti des Guises. Les mémoires
du temps le représentent comme un homme perdu de débauche, et lui
reprochent des raffinemens outrés de luxe et de plaisir. Il fut le
premier qui fit servir sur sa table une omelette saupoudrée de fines
perles broyées.
Cet homme, vrai sybarite, se rendit coupable d'un crime qui décelait
une âme féroce. Il avait épousé Françoise de la Marck. Soit que cette
femme eût imité les désordres de son mari, soit qu'elle lui fît de
trop fréquens reproches de ses nombreuses infidélités, il résolut de
s'en défaire. Étant, en septembre 1577, dans la ville de Poitiers
et dans le logis même du roi, il poignarda sa femme ainsi que sa
suivante qui voulait la défendre.
Françoise de la Marck était enceinte lorsqu'elle reçut le coup
mortel. «Ce meurtre, dit _L'Estoile_, fut trouvé cruel comme commis
en une femme grosse de deux enfans, et étrange comme fait au logis du
roi, sa majesté y étant, et encore en la cour où la paillardise est
publiquement pratiquée entre les dames qui la tiennent pour vertu;
mais l'issue et la facilité de la rémission qu'en obtint Villequier
sans aucune difficulté, firent croire qu'il y avait en ce fait un
secret commandement du roi, qui haïssait cette dame pour un refus en
cas pareil.»
Ce qu'il y a de certain, c'est que René de Villequier, loin de
recevoir le châtiment dû à son crime, continua à jouir de la faveur
du roi, et ne mourut qu'en 1570, en son château d'Évry en Brie.
Au reste, il est bon de remarquer qu'à cette époque féconde en
désordres, de tout genre, rien n'était plus commun que de voir des
assassinats exécutés par suite de haines particulières ou quelquefois
par des ordres secrets du roi; et ces crimes demeuraient toujours
impunis.
ASSASSIN SOUSTRAIT A LA VINDICTE DES LOIS PAR LA PRESCRIPTION.
Il paraîtra peut-être étonnant qu'il puisse y avoir, en justice,
prescription pour des crimes tels que l'assassinat, l'empoisonnement,
et autres attentats qui ne portent que trop souvent la désolation
dans les familles, l'effroi dans la société. On se demande s'il n'est
pas toujours temps de châtier un coupable, s'il est bien juste que
l'assassin obtienne, pour ainsi dire, sa grâce par le bénéfice des
années.
Mais la loi en a ordonné autrement, et ceux qui l'ont faite n'ont pu
agir légèrement dans une matière aussi importante, aussi délicate.
Ainsi tout crime qui n'a point été poursuivi pendant vingt ans est
prescrit; on ne peut, après ce laps de temps, inquiéter en aucune
façon celui qui en est coupable. C'est une maxime puisée dans la
jurisprudence romaine.
Le crime mérite, à la vérité, toute la haine et toute la sévérité
de la justice. Lorsque le crime lui est déféré dans un temps où les
preuves sont faciles à produire, et où l'accusé peut également faire
valoir tous ses moyens de défense, alors la justice le poursuit avec
rigueur. Mais si plusieurs années s'écoulent sans que le crime soit
constaté publiquement et juridiquement, alors cette même justice
favorise l'accusé; parce que, comme l'humanité veut que l'on présume
toujours pour l'innocence, elle suppose que la longueur du temps
a fait périr les preuves que l'accusé aurait pu fournir pour sa
justification. On verra l'application de cette jurisprudence dans le
fait qu'on va lire.
André du Sarron, écuyer, avait épousé Antoinette de Saint-Priest. Il
eut de ce mariage Pierre du Sarron, qu'il déshérita par suite de son
indigne conduite et des outrages qu'il en avait reçus. Il institua
donc, par son testament, la demoiselle de Saint-Priest, son épouse,
son héritière universelle.
Devenue veuve, la dame du Sarron convola en secondes noces. Le
sieur Pierre du Perrier, son nouvel époux, prit en amitié le jeune
du Sarron, son beau-fils, et ne négligea rien pour achever son
éducation. Mais, loin de répondre aux soins de son beau-père, du
Sarron le chasse violemment, ainsi que sa mère, de leur maison de
Forges, et s'en met en possession. Ceux-ci portent plainte de ces
violences en la sénéchaussée de Lyon, à l'effet d'être réintégrés
dans leur bien.
Pendant la poursuite du procès, la dame de Perrier mourut, laissant
quatre enfans de son second lit. Le sieur du Perrier reprit le
procès, tant en son nom que comme tuteur de ses enfans.
Du Sarron, déjà consommé dans le crime, en apprenant que son procès
prend une tournure défavorable pour lui, se détermine à faire
assassiner son beau-père. Ce monstre d'ingratitude et de scélératesse
charge de l'exécution du crime son domestique nommé Escofier, et six
soldats qui lui vendent leur service. Ils s'apostent, au mois de mai
1578, sur un grand chemin où devait passer la victime désignée à
leurs coups, et, cachés derrière une masure, ils tuent du Perrier, en
présence de du Sarron, qui feignait de chasser. Celui-ci fit ensuite
cacher Escofier dans la citadelle de Mâcon, où il demeura pendant
plusieurs années.
Le fils du sieur du Perrier était mineur. Les troubles de la
ligue bouleversaient alors tout le royaume. Ce jeune enfant avait
d'ailleurs tout à redouter des fureurs de son frère utérin. Il fut
même obligé pour s'en garantir de se retirer à Bourges. Ce ne fut
qu'en 1588, qu'ayant recueilli les circonstances de l'assassinat de
son père, il en fit informer la sénéchaussée de Lyon.
La mort tragique de Henri III redoubla les troubles qui déchiraient
la France; ces calamités ne cessèrent que lorsque Henri IV eut
reconquis son royaume. Pendant tout ce temps du Perrier fut obligé
d'interrompre ses poursuites, qu'il ne reprit que quand la paix eut
rendu à la justice son cours régulier. Il fit informer de nouveau par
autorité du prevôt du Beaujolais, et sur les informations il obtint
un décret de prise de corps contre Escofier.
Escofier fonda sa défense principalement sur les vingt ans écoulés
depuis le crime commis.
L'affaire fut portée au parlement de Paris par suite d'un appel
interjeté par Escofier; et par arrêt du 18 décembre 1599 le
parlement, jugeant conformément aux lois romaines dont nous avons
parlé, déclara du Perrier non recevable dans la poursuite du crime en
question, et fit sortir Escofier des prisons.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DU PREMIER VOLUME.
Page
AVANT-PROPOS. v
Frédégonde et Brunehaut. 1
La comtesse de Gâtinais. 16
Assassinat de Guillaume, dit Longue-Épée, second
duc de Normandie. 22
Roi de France; voleur de grands chemins. 25
Crimes et cruautés de Guillaume Talvas, comte
d'Alençon et de Belesme. 30
Gabrielle de Vergy, ou vengeance atroce du châtelain
Aubert de Fayel. 34
Héloïse et Abailard. Attentat du chanoine Fulbert. 38
Mort tragique de Raymond Trencavel, vicomte de Béziers et
de Carcassonne. 51
Crime horrible attribué à des juifs de Brie-Comte-Robert. 55
Le troubadour Cabestaing. 58
Pierre de La Brosse et Marie de Brabant. 65
Procès des Templiers, leur innocence et leur condamnation.
Héroïsme de Jacques Molay, leur grand-maître. 73
Enguerrand de Marigny. 85
Le faux Baudouin. 95
Croisade contre les Albigeois. 99
Acte de justice de la reine Blanche, mère de Saint-Louis. 103
L'inquisition à Toulouse. 106
Isarde des Baux. 111
Histoire du jeune comte de Foix. 116
Le prevôt Taperet. 128
Jourdain de Lisle. 132
Iniquités de Bétisac, punies par le roi Charles VI. 134
Marguerite de Belleville, ou la magicienne de Paris. 137
Tentative d'homicide de Pierre de Craon sur le connétable
de Clisson. 141
Duel judiciaire de Carrouges et Legris. 148
Abus des asiles et lieux de refuge pour les criminels. 153
Étrange procès entre deux juifs. 156
Le chien vengeur de son maître, ou le juste jugement de Dieu. 158
Les trois reines adultères. 163
Assassinats des ducs d'Orléans et de Bourgogne. 169
Duel du chevalier Clary. 178
Procès inique de Jacques Cœur. 181
Procès de Jeanne d'Arc. 184
Réparation d'un meurtre commis dans le couvent des
Grands-Augustins de Paris. 191
Crimes et punition du maréchal de Retz. 194
Crimes de Louis XI, roi de France. Supplice de Jacques
d'Armagnac, duc de Nemours. 200
Le cardinal de Balue. 211
Histoire de la comtesse de Châteaubriant, jugée et condamnée
à mort par son mari. 216
Le baron de Samblançay, surintendant des finances sous
François Ier. 225
Le président Meynier d'Oppède et l'avocat-général Guérin, ou
massacres juridiques de Cabrières et Mérindol. 228
Le comte Sébastien Montécuculli, condamné comme empoisonneur
du dauphin, fils de François Ier. 235
Supplice d'Anne Dubourg, conseiller au parlement de Paris. 238
Saint-Jean de Ligoure, gentilhomme limousin, meurtrier de sa
femme et de ses enfans. 242
Massacre de la Saint-Barthélemy. 249
Annibal Coconas. 269
Assassinat des Guises. 271
Le baron des Adrets. 295
Le maréchal de Montluc. 299
Cruautés populaires, commises à Toulouse pendant les troubles
de la ligue. 305
Assassin tué par sa victime. 315
Henri III et Jacques Clément. 319
La belle Angevine; histoire du jeune prêtre condamné à être
pendu, ou à l'épouser. 324
Cause de meurtre plaidée devant Henri IV. 334
Punition d'un frère incestueux. 337
Le faux Martin Guerre. 345
Benigna ou Vanina Ornano. 351
Punition absurde et immorale. 358
D'Arconville justifié du meurtre de plusieurs personnes. 359
Les deux belles-sœurs victimes de la jalousie de leurs maris. 368
L'ermite imposteur. 374
René de Villequier assassine sa femme, et reste impuni. 378
Assassin soustrait à la vindicte des lois par la
prescription. 380
FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.