elle-même, sur sa propre faiblesse, le crime de séduction. «Si vous
voulez punir une faute, à laquelle entraîne un sentiment trop vif,
s'écrie-t-elle, mais qui est aussi celle d'un âge où la raison se
fait à peine entendre, c'est sur moi que la vengeance des lois doit
tomber; si vous ne pardonnez pas à mon amant, que je subisse la même
peine, je suis la plus coupable. Mais si vos cœurs peuvent s'ouvrir
à la pitié, ils trouveront le moyen de satisfaire à la justice
et d'apaiser mes parens offensés. Dieu, dans sa miséricorde, ne
semble-t-il pas avoir envoyé exprès le légat pour concilier ce qui
paraît si opposé? Il doit arriver dans peu de jours avec tous les
pouvoirs de Sa Sainteté, et il pourra, par des dispenses, mettre le
malheureux condamné en état d'opter, suivant votre arrêt, et réparer
mon honneur. Mais si vous êtes tous inflexibles, ne me refusez pas du
moins la grâce de mourir avec mon amant, du même supplice.»
Jusqu'à ce moment, Rénée Corbeau avait paru la plus belle des femmes,
mais ses larmes, ses sanglots, son éloquence, ses traits animés de
tous les sentimens qu'elle exprimait, semblaient lui communiquer
quelque chose de supérieur à la beauté terrestre. Les juges, les
assistans, tous sont profondément émus et frappés d'admiration
par cette scène aussi attendrissante qu'inattendue. Accoutumés à
rester froids et impassibles sur leur tribunal, les magistrats
étonnés se regardent les uns les autres; tous cèdent spontanément
au sentiment qui les domine, et ils ordonnent aussitôt qu'il sera
sursis à l'exécution, afin que le condamné puisse se pourvoir devant
l'autorité ecclésiastique.
Le légat, qui depuis fut pape sous le nom de Léon XI, étant arrivé à
Paris, prit connaissance de cette affaire, et, après en avoir conféré
avec les prélats et docteurs de sa suite, il jugea le condamné
indigne d'aucune grâce, et il lui refusa les dispenses nécessaires
pour le mariage, quoiqu'il fût sollicité à cet égard par les plus
grands seigneurs du royaume.
Il restait encore aux malheureux amans un moyen de salut; c'était de
recourir à la clémence royale. Le trône de France était alors occupé
par le bon Henri,
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Ce prince connaissait par expérience toutes les fautes que peut faire
commettre l'amour; et, contre l'ordinaire des autres hommes, surtout
de ceux qui peuvent tout impunément, cette connaissance du cœur
humain le disposait à l'indulgence. Aussi reçut-il avec une bonté
infinie la requête des deux infortunés, et il sollicita lui-même le
légat, qui, ne pouvant résister aux vives et pressantes instances du
monarque, accorda enfin les dispenses demandées.
Le mariage des amans ne tarda pas à être célébré, et la belle
Angevine suivit son mari en Normandie, où ils vécurent dans une union
digne de servir de modèle.
De nos jours, la mémoire de la belle Angevine, si célèbre de son
temps, est presque entièrement oubliée, même en Anjou; ce n'est que
dans la poussière du greffe d'Angers que l'on retrouve des traces de
son existence.
CAUSE DE MEURTRE PLAIDÉE DEVANT HENRI IV
Un jeune homme, nommé Jean Prost, avait été envoyé à Paris par sa
mère pour y faire ses études en droit. Il se logea en chambre garnie
chez un nommé Boulanger. Ce jeune homme, ayant reçu de sa mère une
somme assez considérable, disparut tout-à-coup. La justice, informée
de cette disparition, se transporta dans la chambre de Prost, trouva
ses coffres enfoncés et l'argent enlevé; on arrêta Boulanger et on
instruisit son procès. A l'interrogatoire il soutint toujours qu'il
ignorait ce que Prost était devenu, et qu'il n'avait eu aucune part
au vol de son argent. Les enfans de Boulanger furent aussi arrêtés;
ils déposèrent que, le lendemain de la disparition de Prost, ils
avaient vu deux inconnus s'introduire dans sa chambre; le plus jeune
ajouta que le même jour Boulanger, son père, avait enlevé l'argent
de Prost, et l'avait porté chez son beau frère, qui l'avait caché
dans un endroit qu'il indiqua. Tous ces faits se trouvèrent conformes
à la vérité; Boulanger fut condamné à la question ordinaire et
extraordinaire; il la soutint sans faire aucun aveu, et fut mis en
liberté, à la charge de se représenter en justice toutes les fois
qu'il en serait requis.
A quelque temps de là, trois Gascons, voleurs de profession, furent
arrêtés dans Paris. La justice les condamna à être pendus pour un
vol fait avec effraction. Celui qui devait être exécuté le dernier,
voyant son tour arrivé, déclara, avant de monter au gibet, que
Boulanger était innocent du meurtre de Jean Prost; que c'était lui
qui avait commis ce crime, de concert avec l'un de ses deux camarades
que l'on venait d'exécuter. Ils avaient appris que la mère du jeune
Prost lui avait envoyé de l'argent, et s'étaient promis de se rendre
maîtres du numéraire en question. Mais comme en assassinant Prost
dans sa chambre, le bruit qu'il aurait fait en se défendant aurait pu
les déceler et les faire prendre en flagrant délit, ils résolurent
de l'attendre le soir dans la rue et de le tuer; le voleur ajouta
que s'étant défait du jeune homme comme ils l'avaient projeté, ils
étaient montés, sans bruit, dans sa chambre dont ils avaient pris
la clef dans sa poche; qu'ils avaient forcé les coffres, mais que
l'argent qu'ils y cherchaient, n'y était déjà plus.
On lui demanda ce qu'il avait fait du cadavre de Prost. Il répondit
que son camarade et lui l'avaient jeté dans les latrines de la maison
qu'ils habitaient ordinairement. On fit perquisition dans le lieu
indiqué et l'on y trouva en effet les restes d'un cadavre.
Instruit de cette révélation, Boulanger présenta sa requête à la
cour, par laquelle il demandait qu'on le déclarât innocent de
l'assassinat et que la mère de Jean Prost, qui l'avait poursuivi
comme assassin de son fils, fût condamnée à lui faire réparation
d'honneur, avec dépens, dommages et intérêts.
Cette affaire fut plaidée vers le commencement de 1600. Le roi
Henri IV et le duc de Savoie, qui se trouvait en France au sujet du
marquisat de Saluces, assistaient à l'audience. Henri IV, après avoir
entendu les plaidoyers des deux avocats adverses, fut si satisfait de
leurs raisonnemens, que, dans l'incertitude où ils l'avaient jeté,
il ne put que leur dire qu'ils avaient raison tous deux.
Par arrêt du 27 janvier 1600, Boulanger fut déclaré absous de
l'assassinat; et sur la demande en dommages et intérêts, les parties
furent mises hors de cour, sans dépens.
PUNITION D'UN FRÈRE INCESTUEUX.
Le sieur Gaultier de Bermondet, lieutenant-général au siége présidial
de Limoges, avait huit enfans, quatre fils et quatre filles. L'aîné
des fils, qui portait le nom de son père, devint maître des requêtes;
le second, Jean de Bermondet, doit jouer le principal rôle dans
cette histoire; le troisième prit le nom de baron de Duradour, et le
quatrième celui de baron de Langeat. Les filles étaient Marguerite,
Suzanne, Léone et Françoise. Marguerite épousa, en 1551, le sieur
Singareau, chevalier de Pressac; Léone fut mariée au sieur de
Lamothe, et Suzanne à M. de Marignac, conseiller au parlement de
Bordeaux. Cette nomenclature est nécessaire à l'intelligence des
faits.
Le sieur de Bermondet portait une affection toute particulière à
Jean, le second de ses fils. Il le fit recevoir avocat à Bordeaux,
où il l'envoya pour suivre le barreau, et en 1558 il lui fit une
donation d'une partie de ses biens. Jean de Bermondet ne se servit
de ces libéralités paternelles que pour se plonger dans la débauche
et dans toutes sortes de désordres. Le père crut qu'en le rappelant
auprès de lui, il le ramènerait à des sentimens plus honorables. Mais
le malheureux ne revint que pour porter l'opprobre au sein de sa
famille.
Une liaison criminelle s'établit entre sa sœur Françoise et lui;
et bientôt il devint impossible de cacher les suites de ce commerce
incestueux.
Les autres enfans du sieur de Bermondet, jaloux de la préférence
marquée dont jouissait Jean auprès de leur père, profitèrent de
cette circonstance pour s'en venger. Loin de prendre les mesures
nécessaires pour ensevelir dans le plus profond secret la honte de
leur maison, ils la révélèrent avec éclat à ce malheureux père, qui
chassa le criminel de chez lui.
Jean, dénué des ressources nécessaires pour fournir à ses
débordemens, pilla, ravagea les fermes de son père, et mit les
fermiers à contribution. A la nouvelle de ces nouveaux attentats,
le sieur de Bermondet désavoua par un acte authentique ce misérable
pour son fils, et fit publier ce désaveu dans toutes ses propriétés.
Celui-ci, qu'aucun frein ne pouvait retenir, et dont l'âme paraissait
faite pour le crime, loin de renoncer à sa liaison incestueuse, ne
songea qu'à l'entretenir. Il gagna une domestique de la maison de son
père, et se ménagea ainsi le moyen de s'introduire secrètement auprès
de sa sœur Françoise, qui ne tarda pas à devenir enceinte pour la
seconde fois.
Outré de colère, hors de lui, en apprenant ce nouveau malheur, le
père porta plainte devant le lieutenant du sénéchal du Limousin, et
déclara, dans sa plainte, qu'il désavouait le frère et la sœur pour
ses enfans, et qu'il les déshéritait.
L'accusé fut constitué prisonnier à Saintes, et condamné à la
question. La violence des tortures lui arracha l'aveu de son crime;
il confessa que sa sœur avait deux fois porté dans son sein les
fruits de leur inceste commun. Mais dans l'interrogatoire qu'il subit
le lendemain, il rétracta cette déclaration, et dit qu'elle ne lui
avait été arrachée que par la force des tourmens.
Françoise, ayant été interrogée, convint qu'elle était accouchée deux
fois par suite de sa liaison avec son frère; mais elle refusa de
signer cet interrogatoire.
Avant que l'on procédât au jugement définitif, Jean trouva le moyen
de sortir de prison, et recommença aussitôt à ravager les biens de
son père. Ce vieillard ne put résister à tant de peines multipliées;
il mourut bientôt après de chagrin.
Par son testament daté de 1566, époque de sa mort, il révoquait la
donation qu'il avait faite au profit de son second fils, confirmait
l'exhérédation des deux coupables, et instituait l'aîné de ses fils,
le maître des requêtes, héritier de tous ses biens, et en cas qu'il
décédât sans enfans, il lui substituait le baron de Langeat.
Le maître des requêtes, en vertu de ce testament, se mit en
possession de la succession, et donna à ses deux frères les portions
qui leur étaient réservées. Jean acquiesça à ces arrangemens et à
son exhérédation; il se réconcilia même avec ses frères, et vécut en
bonne intelligence avec eux.
Les barons de Duradour et de Langeat étant morts peu de temps après,
on prétendit que, sous le voile d'une réconciliation apparente,
Jean avait empoisonné ses deux frères. Mais cette accusation paraît
n'avoir eu d'autre fondement que la croyance fermement établie qu'il
n'était pas de crime dont Jean ne fût coupable. Ce qui est certain,
c'est que l'histoire du procès ne présente aucune trace de ce crime,
et qu'il n'est énoncé que comme une simple allégation qui ne donna
lieu à aucune instruction.
Françoise, complice de l'inceste de son frère, mourut en 1569, après
avoir institué le maître des requêtes son héritier universel; et
celui-ci se mit en possession de ses biens.
Enfin le maître des requêtes mourut aussi, et l'on trouva un
testament daté du 18 février 1573, par lequel Jean, son frère, était
institué héritier. On soutint dans la suite que ce dernier s'était
introduit chez le mourant, accompagné de plusieurs personnes; qu'il
l'avait voulu forcer à faire un testament en sa faveur; et que,
n'ayant pu y parvenir, il avait fabriqué celui qu'on avait trouvé.
Ce testament, quel qu'il fût, reçut néanmoins son exécution; et Jean
transigea avec sa sœur de Marignac pour la portion qu'elle avait
à prétendre dans cette succession collatérale. Il épousa ensuite
Marguerite de la Jomont.
Cependant la femme du sieur de Singareau, sœur de Jean, qui avait
obtenu, dès le vivant de son père, des lettres de rescission
contre la renonciation portée en son contrat de mariage à toutes
successions, tant directes que collatérales, voyant son frère Jean
possesseur de tous les biens, résolut de se les faire restituer, et
se détermina à reprendre la poursuite de l'inceste, prétendant que ce
crime excluait le coupable de toutes successions.
L'affaire fut évoquée au parlement de Paris. Singareau, pour écraser
son beau-frère sous le poids des accusations, fit instruire en
même temps du bris de prison dont on prétendait qu'il s'était
rendu coupable. Il y joignit une plainte en violences exercées par
l'accusé contre son frère, le maître des requêtes, et s'inscrivit en
faux contre le testament de ce magistrat. Il est facile de voir que
Singareau était plutôt mu par l'amour de l'or que par celui de la
justice.
Un double procès s'engagea: l'un criminel relativement à l'inceste,
l'autre civil pour le testament du maître des requêtes, attaqué
comme faux et supposé, par Singareau et sa femme. Jean de Bermondet
fut obligé de se constituer prisonnier, et reçut défense de vendre
ou aliéner aucun des biens provenant de la succession de son frère.
L'instruction dura six années, pendant lesquelles l'accusé obtint
quelques mains-levées sur ses revenus et sur ceux de la succession de
son frère.
Cependant la dame Singareau étant tombée malade, ses fils
poursuivirent le procès contre leur oncle. Celui-ci les attaqua
comme coupables de l'assassinat commis sur la personne d'un nommé
Cerbier, qui était occupé à solliciter pour lui. Ils soutinrent que
c'était lui-même qui avait ajouté ce crime aux autres crimes dont
il était déjà coupable, et qu'il n'avait eu d'autre but que de se
défaire d'eux en les faisant monter à l'échafaud par suite de cette
accusation calomnieuse. Quoi qu'il en soit, ils se justifièrent et
obtinrent des dommages et intérêts.
Enfin un arrêt du dernier jour de juillet 1585 déclara bonne et
valable la première procédure, faite à Saintes; confirma le testament
du sieur de Bermondet père; annula celui du maître des requêtes, et
rejeta la requête civile obtenue par Jean de Bermondet.
Jean fut déclaré atteint et convaincu d'inceste avec sa sœur,
d'exactions et de violences, et en conséquence condamné à avoir
la tête tranchée en place de Grève; ses biens situés en pays de
confiscation furent déclarés confisqués. Il fut exécuté le jour du
jugement; et l'on voit dans le journal de _l'Estoile_ qu'il soutint
jusqu'à la mort qu'il était innocent de l'inceste pour lequel on
l'avait condamné; mais qu'il reconnaissait le juste jugement de Dieu,
qui le punissait d'avoir été trois ans sans le prier et sans dire
seulement une _patenôtre_.
La mort de ce misérable ne rétablit pas la paix au sein de cette
famille; sa succession, qui n'était point sujette à confiscation, fut
un nouveau brandon de discorde entre ses parens, qui se disputèrent
sa dépouille avec l'acharnement de la haine et de la cupidité.
LE FAUX MARTIN GUERRE.
Cette histoire singulière fera voir jusqu'à quel point un imposteur
effronté peut, à l'aide de quelques traits de ressemblance, en
imposer, pendant long-temps, à toute une famille, à toute une
population.
Un nommé Martin Guerre, né au village d'Artigues en Biscaye, étant
âgé d'environ onze ans, avait épousé, en janvier 1534, une fille à
peu près de son âge et d'une famille de mince bourgeoisie comme la
sienne. Les deux jeunes époux jouissaient d'une honnête aisance. Ils
vécurent ensemble huit à dix ans, au bout desquels ils eurent un
fils, qui fut nommé Sanxi.
Vers ce temps, Martin Guerre, craignant d'être maltraité par son
père, à qui il avait dérobé du blé, s'absenta de sa maison, et se mit
à voyager. Il partit, et pendant dix ans on n'entendit plus parler de
lui.
Il y avait déjà quelques années qu'il avait quitté le pays, lorsqu'un
jeune homme dont le vrai nom était Arnauld du Tilh, dit Pansette, du
village de Sagias, entreprit de se faire passer pour Martin Guerre.
Il se présente tout-à-coup à la famille de l'absent, ainsi qu'à celle
de sa femme; et, grâce à une parfaite ressemblance, tous les parens
l'accueillent comme étant Martin Guerre. La femme elle-même y est
trompée, et reçoit l'imposteur comme son véritable mari; circonstance
bien surprenante, et qui pourrait donner matière à plus d'une
réflexion maligne.
Arnauld du Tilh était entreprenant, et avait tout l'esprit nécessaire
pour jouer son nouveau rôle. Ayant d'ailleurs connu Martin Guerre
dans ses voyages, il avait appris de lui jusqu'aux plus petits
détails de famille, jusqu'aux plus légères particularités, même
entre mari et femme; il pouvait soutenir son personnage dans tous
les cas possibles, et par là, se procurer un établissement et des
propriétés. Il s'imaginait aussi que l'on n'entendrait plus parler
du véritable Martin Guerre, et qu'il pourrait jouir paisiblement
des fruits de son habileté; il se flattait d'ailleurs que, si le
véritable mari se représentait, il lui serait facile de le faire
passer pour un imposteur.
Il vécut donc ainsi en famille pendant trois ans, sans trouble, sans
inquiétude; il avait la jouissance pleine et entière des biens; il
vendit même plusieurs héritages, et devint père de deux enfans. Mais
s'étant brouillé, à l'occasion de quelques débats d'intérêt, avec
un oncle de Martin Guerre, les yeux commencèrent à se dessiller;
toute la famille soupçonna véhémentement la supercherie, et les plus
proches parens persuadèrent à la femme, qui selon toute apparence
était facile à persuader, que son prétendu mari n'était qu'un fourbe.
Celle-ci, à leur sollicitation, se détermina à former sa plainte en
justice devant le juge de Rieux, demandant que le prétendu Martin
Guerre fût, comme criminel de faux, condamné à une amende de deux
mille livres et à tous les dépens, dommages et intérêts; le tout à
son profit.
Arnauld du Tilh répondit à cette plainte par des invectives contre
toute la famille, accusant plusieurs parens d'obséder sa femme pour
raisons d'intérêt, et demandant à son tour qu'elle fût mise à l'abri
de leur subornation.
Cependant il subit un interrogatoire détaillé, auquel il répondit
à merveille sur toutes les circonstances. Chose fort singulière et
surtout embarrassante pour la justice, les réponses de la femme,
qui fut interrogée séparément, se trouvèrent parfaitement conformes
aux siennes: de sorte que les juges, après quelque hésitation, lui
accordèrent ce qu'il avait demandé, le séquestre de sa femme, et
lui permirent de publier un monitoire pour avoir révélation de ceux
qui l'avaient subornée. On reçut néanmoins la déposition de cent
cinquante témoins environ, dont une partie le reconnaissait pour
Martin Guerre. Cependant le plus grand nombre soutenait qu'il était
Arnauld du Tilh; d'autres témoins, dans le doute, s'abstinrent de
prononcer. Enfin le juge de Rieux s'étant persuadé qu'il n'était
pas le vrai Martin Guerre, trancha la question par une sentence
définitive qui condamnait l'imposteur à avoir la tête tranchée et son
corps séparé en quatre quartiers.
Arnauld du Tilh ne resta pas oisif sous le coup de cette
condamnation; il en appela au parlement de Toulouse, qui fit
recommencer la procédure pour procéder à un examen approfondi de
cette affaire. On confronte séparément l'accusé et la femme de
Martin Guerre; même résultat qu'au premier procès. Les témoins,
entendus de nouveau, se trouvent encore partagés comme à la première
enquête; les uns reconnaissent Martin Guerre dans la personne de
l'accusé, d'autres ne le reconnaissent pas; d'autres se bornent
à douter. Nouvelles perplexités de la part des juges. L'affaire
était on ne peut plus épineuse; cette parfaite ressemblance, ces
réponses circonstanciées et conformes à la vérité; l'air de candeur
et d'assurance que montrait l'accusé; tout tendait à confondre les
juges, les témoins et les parens eux-mêmes; il paraissait impossible
que cet homme ne fût pas Martin Guerre. Il était donc sur le point de
sortir victorieux de ce procès.
Mais une péripétie inattendue vint amener un autre dénoûment.
Tout-à-coup le véritable Martin Guerre se présente, revenant
d'Espagne avec une jambe de bois. Dans ce pays, il s'était mis au
service du cardinal de Burgos, d'où il était passé à celui du frère
du prélat, qui l'avait emmené en Flandre: obligé de suivre son maître
à la bataille de Saint-Laurent, il s'était trouvé malgré lui au
milieu des combattans, et avait eu une jambe emportée.
Le nouveau venu ayant appris ce qui s'était passé en son absence, se
hâta de présenter sa requête à la cour, qui ordonna l'interrogatoire
dans lequel il fut confronté avec l'imposteur qui, beaucoup plus
ferme que lui dans ses réponses, poussa l'audace jusqu'à le traiter
d'homme aposté par son oncle. La confrontation eut lieu ensuite avec
la sœur, la femme et les principaux témoins on ajourna aussi les
frères d'Arnauld du Tilh, qui ne voulurent jamais paraître; tous
enfin reconnurent avec affirmation le nouveau venu pour le véritable
Martin Guerre. Ainsi Arnauld du Tilh fut à la fin complètement
démasqué, et convaincu de sept crimes capitaux, fausseté de noms,
supposition de personne, adultère, rapt, sacrilége, larcin et
plagiat. Sur quoi la cour prononça l'arrêt, qu'elle renvoya au juge
de Rieux, pour être mis à exécution.
Cet arrêt, daté du 12 septembre 1560, condamnait Arnauld du Tilh à
faire amende honorable devant l'église d'Artigues; à être conduit
dans tous les carrefours de Rieux; enfin à être pendu devant la
maison de Martin Guerre.
Avant de subir son arrêt, le coupable avoua tous ses crimes.
BENIGNA OU VANINA ORNANO.
Benigna Ornano était fille unique et héritière de François Ornano,
l'un des plus riches seigneurs de l'île de Corse. Cette dame avait
épousé Sanpietro, soldat de fortune, né à Basilica. Sanpietro, par
sa naissance, ne pouvait pas aspirer à une alliance aussi illustre;
mais en lui le défaut de noblesse était compensé par une grande
bravoure et par des talens militaires qui lui avaient valu, au
service de la France, le grade de colonel. Son ambition était de
soustraire la Corse, sa patrie, à la domination des Génois, et pour y
parvenir, il avait fait des prodiges de valeur pendant tout le temps
que la république avait été en guerre avec la France.
La paix entre ces deux puissances ayant mis un terme aux exploits
de Sanpietro, n'en mit point à la haine qu'il portait aux Génois.
Il chercha d'abord à soulever contre eux le grand duc de Toscane,
qui refusa d'entrer dans ses projets; il se tourna ensuite du
côté des Turcs, dont la puissance navale était formidable dans la
Méditerranée. Les Génois n'oublièrent rien pour neutraliser les
efforts de ce dangereux ennemi; ils résolurent même d'attirer à Gênes
sa femme et ses enfans, bien convaincus que quand ils les auraient en
leur pouvoir, ils forceraient Sanpietro à cesser ses menées, par la
crainte qu'il aurait de les perdre.
Benigna et ses enfans, qui avaient été bannis de Corse avec Sanpietro
par un arrêt du sénat de Gênes, étaient alors (1563) à Marseille.
Les Génois cherchèrent à gagner les domestiques de cette malheureuse
exilée, entre autres un prêtre nommé Michel, à qui Sanpietro, à son
départ, avait confié l'éducation de ses deux fils. Ce prêtre et les
domestiques persuadèrent à Benigna qu'il était de son intérêt de se
rendre à Gênes; que là il lui serait facile, soit par elle-même, soit
par le crédit de ses parens, d'obtenir la grâce de son mari et la
restitution de tous ses biens. Benigna était attachée à sa famille,
à son pays; elle n'était pas moins fatiguée de l'esclavage où la
réduisait l'humeur sombre et farouche de son mari, et elle désirait
passionnément pouvoir rendre un jour à ses enfans leur patrie et les
biens de ses pères. Il ne fut donc pas difficile de la persuader, et
le moment du départ fut fixé.
Elle envoya à bord ses meubles et ses bijoux, et s'embarqua avec un
de ses fils et le prêtre Michel, qui était chargé de la conduire.
Mais à peine avait-elle mis à la voile, qu'Antoine de Saint-Florent,
l'ami et le confident de Sanpietro, instruit de sa fuite, partit
sur un brigantin, et fit tant de diligence qu'il la joignit près
d'Antibes, et la mit entre les mains du comte de Grimaldi, seigneur
du lieu. Celui-ci, n'osant ni la garder dans son château, ni la
mettre en liberté, l'envoya au parlement de Provence, juge et
protecteur naturel de ces fugitifs.