Comme Duranti ne se pressait pas d'assembler le parlement pour lui

demander sa décision, le peuple s'attroupa autour de sa maison le 29

janvier 1589, et l'obligea, soit par prières, soit par menaces, à

convoquer extraordinairement les chambres. Les avis furent partagés,

et Duranti rompit l'assemblée sans que rien fût décidé. Un grand

nombre de gens armés avaient entouré le palais, en attendant le

résultat de la délibération; et la plupart, qui étaient émissaires

des principaux ligueurs, avaient résolu d'assassiner le premier

président. En effet, ce magistrat ne fut pas plus tôt monté dans

son carrosse, qu'on l'assaillit de plusieurs coups d'épée et de

hallebarde, qui percèrent les mantelets du carrosse en divers

endroits; mais ayant eu la précaution de se tapir dans le milieu de

la voiture, Duranti n'eut aucun mal. Son cocher lança ses chevaux

à toutes brides, et il était déjà arrivé près de la maison du

magistrat, lorsque le carrosse heurta contre la margelle d'un puits

avec tant de violence qu'il en fut renversé.

Obligé de descendre, Duranti se réfugia à l'hôtel-de-ville, où il

demeura cinq jours, et où peu de ses amis osèrent l'aller visiter.

Les habitans de Toulouse restés fidèles au roi prirent la fuite ou se

cachèrent; on ferma toutes les boutiques; on tendit les chaînes des

rues, et l'on fit des barricades.

Le parlement ordonna, le 1er février, la translation de Duranti au

couvent des jacobins. Duranti s'y rendit le jour même, accompagné des

évêques de Comminge et de Castres, de deux capitouls et d'une troupe

de gardes. On établit à la porte du couvent un corps de garde, avec

consigne de ne permettre à personne de voir le prisonnier, pas même à

sa fille unique. On permit seulement à Rose de Caulet, sa femme, et

à deux domestiques, de se renfermer avec lui, à condition de ne pas

sortir et de ne communiquer avec personne. On fit une perquisition

minutieuse dans la maison et dans les papiers du premier président,

on ne put rien y découvrir qui lui fût préjudiciable.

Mais les factieux ayant résolu de se défaire de ce magistrat, dont

la présence gênait l'exécution de leurs desseins, et voyant qu'ils

ne pouvaient que très-difficilement consommer leur complot dans le

couvent des jacobins, proposèrent de le transférer dans la grosse

tour de Saint-Jean, comptant bien que la populace se jetterait sur

lui dans le marché et le tuerait. Mais Duranti étant tombé malade,

il ne fut pas en état d'être transporté. Sur ces entrefaites, on

intercepte, le 2 février, des lettres que l'avocat-général Daffis

écrivait à Bordeaux pour demander du secours; on va aussitôt enlever

ce magistrat de sa maison de campagne, on le conduit aux prisons de

la conciergerie et on l'interroge. Il soutient, dans sa réponse,

qu'il n'a fait que remplir les fonctions de son ministère, en

écrivant ces lettres; et comme ces lettres portaient, entre autres

choses, que le premier président n'était pas encore mort, les

conjurés prennent la résolution de le faire mourir sur-le-champ, de

crainte qu'il ne s'évadât et ne ruinât leurs desseins.

Le 10 février 1589, vers quatre heures du soir, des assassins

apostés, suivis d'une vile populace, au nombre de deux mille, tant

hommes que femmes, aveugle multitude, à qui on avait insinué que

Duranti voulait remettre Toulouse aux hérétiques, se rendent devant

la porte des jacobins, et essaient d'abord de l'enfoncer; ne pouvant

y réussir, ils y mettent le feu, et entrent librement dans le

couvent, sans que les gardes fassent la moindre résistance.

Chapelier, l'un des chefs de cette tourbe effrénée, aborde le premier

président, et lui dit que le peuple le demande; Duranti se met

aussitôt à genoux, et, voyant qu'il allait à la mort, il fait ses

adieux à sa femme, en termes pleins de fermeté, de courage et de

soumission à la volonté de Dieu. Chapelier l'entraîne avec violence

sur la porte qui vient d'être brûlée, et dit au peuple, en élevant

la voix: «_Voilà l'homme!_--Oui, ajoute Duranti, qui était en robe

et qui montrait un visage tranquille, me voici: mais quel est donc

le grand crime que j'ai commis, qui puisse m'attirer une haine aussi

implacable que celle que vous faites paraître contre moi?» Ces

paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un ton grave, contiennent

un moment la fureur du peuple; et un reste d'autorité répandu sur

le visage de Duranti, soutenu du témoignage de sa conscience, fait

succéder à la tempête quelques instans de silence. Mais l'un des

ligueurs, que rien ne pouvait émouvoir, l'ajuste avec son mousquet,

l'atteint au milieu de la poitrine et le renverse, tandis que ce

magistrat, levant les mains au ciel, demandait à Dieu la grâce de ses

assassins. Aussitôt le peuple, comme une bête féroce, se précipite

sur lui, le perce de coups, assouvit sa rage sur son cadavre,

puis l'attache avec une corde par les pieds, et le traîne ainsi

tout ensanglanté au milieu de la place de Saint-George, au bas de

l'échafaud de pierre, où l'on avait coutume d'exécuter les criminels;

comme il n'y avait pas de potence dressée, on le met sur ses pieds

et on l'attache au pilori, où il demeure exposé toute la nuit, ayant

derrière lui l'effigie du roi Henri III. Les uns lui arrachent la

barbe, les autres le suspendent par le nez, en disant: «Le roi

t'était si cher; te voilà à présent avec lui.»

Aussitôt après cette scène sanglante, les assassins, suivis de la

populace, accourent à la conciergerie, arrachent l'avocat-général

Daffis de sa prison, se jettent sur lui, le massacrent impitoyablement,

et laissent son cadavre sur la place. En même temps on met la maison

du premier président au pillage; une riche bibliothèque, que Duranti

avait formée à grands frais, fut entièrement détruite. Le peuple, ou

plutôt la tourbe de la populace, court à l'hôtel-de-ville, arrache le

portrait du roi qui décorait l'une des salles, l'attache à une corde,

et le traîne dans la rue, en criant, comme s'ils l'avaient mis à l'encan:

_A cinq sous le roi tyran, pour lui acheter un licou._ Le lendemain

l'un des capitouls fit mettre le corps de Duranti dans un drap avec

le portrait du roi, et le fit porter, sans autre cérémonie, aux

Cordeliers du grand couvent, où il fut inhumé. On enleva le même jour

le corps de Daffis, et on l'inhuma dans l'église des Cordeliers de

Saint-Antoine.

Ainsi périrent ces deux courageux magistrats, ces deux vertueux

citoyens, aussi recommandables par l'intégrité de leur vie et

par leurs lumières que par leur zèle pour le bien public et leur

attachement à leur roi. Zélés et sincères catholiques, ils avaient

été partisans de la ligue, tant qu'elle eut le roi pour protecteur,

et qu'ils ignorèrent les projets ambitieux de ceux qui en étaient

les chefs. Mais dès qu'ils avaient vu que les princes de la maison

de Guise songeaient moins au soutien de la religion qu'aux intérêts

de leur maison, et qu'ils avaient osé aspirer au trône, ils étaient

alors devenus les ennemis de tous les ligueurs ennemis du roi, et

avaient été leurs premières victimes.

Le roi, indigné de ce double assassinat et des circonstances qui

l'avaient accompagné, fit transférer le parlement à Carcassonne, et

les autres cours et juridictions de Toulouse dans d'autres villes.

Telle est la justice populaire, dans les temps de crise politique ou

religieuse; elle peut bien faire le pendant de la justice despotique.

ASSASSIN TUÉ PAR SA VICTIME.

Lors des troubles de la ligue, la Provence fut loin d'être exempte

des fureurs de la guerre civile. Les catholiques et les protestans

rivalisèrent d'acharnement et de cruauté. Henri, bâtard de Valois,

comte d'Angoulême, grand-prieur de France, était gouverneur de cette

province. Il poursuivit les ligueurs avec fermeté, et se fit un

assez grand nombre d'ennemis. Soit que sa conduite ne fût point à

l'abri de la censure, soit que la calomnie cherchât à le perdre, on

fit contre lui des plaintes qui parvinrent jusqu'au trône: les plus

vives furent celles de Philippe Altovitis, capitaine des galères.

Ce gentilhomme, originaire de Florence, était mari de Rénée de

Rieux, surnommée la belle de Châteauneuf, qui avait été maîtresse du

roi Henri III, et qui n'avait consenti à cette alliance que parce

qu'elle n'en avait point trouvé de plus brillante. Cette femme

avait tué de sa propre main son premier mari, nommé Antinotti. Elle

était alors à la cour, où elle conservait par sa beauté, encore

plus que par sa naissance, le crédit qu'elle y avait acquis par ses

criminelles faiblesses. Elle voyait souvent la reine, qui n'aimait

point le grand-prieur, parce qu'il était ennemi de la faction qu'elle

protégeait.

Altovitis écrivant un jour à sa femme, lui mandait que ce gouverneur

opprimait le pays par ses exactions, et que, pour se rendre

nécessaire, il prolongeait une guerre qu'il était en son pouvoir de

terminer.

Altovitis était alors à Aix pour l'assemblée des états. Sa lettre

tomba entre les mains du roi ou du ministre, et fut renvoyée au

grand-prieur, qui, après en avoir pris lecture, ne put maîtriser sa

colère.

Dans son premier transport, oubliant ce qu'il devait à son rang et à

sa naissance, ce qu'il se devait à lui-même, il court, l'air effaré,

tout bouillant de fureur, à l'auberge où logeait Altovitis: il entre

précipitamment dans sa chambre, et, lui lançant un regard foudroyant,

il lui crie en lui montrant sa lettre: _As-tu écrit cela?_ Altovitis

n'a pas le temps de se remettre, de répondre un seul mot. Le

grand-prieur fond sur lui l'épée à la main, et lui en porte deux

coups. Altovitis, aussi effrayé que surpris, lui demande la vie. Le

grand-prieur redouble; alors Altovitis, rassemblant le peu de force

qui lui restait, et poussé par le désespoir, frappe le gouverneur

d'un coup de poignard dans le ventre: celui-ci, se sentant grièvement

blessé, s'écrie en tombant: _Je suis mort, Altovitis me tue._

A ces cris quelques gentilshommes de sa suite, qui étaient à portée

de l'entendre, accourent, et, voyant le grand-prieur baignant dans

son sang, se précipitent, transportés de rage, sur Altovitis, qui

perdait le sien par ses blessures, achèvent ce malheureux et jetent

son cadavre par la fenêtre.

Le grand-prieur ne survécut pas long-temps à sa victime. Il ignorait

que sa blessure fût mortelle; on lui en dissimulait même le danger;

mais un cordelier qui lui servait de confesseur lui ayant dit

nettement qu'il ne fallait plus songer à la vie, le grand-prieur lui

répondit sans émotion: _Il ne faut plus songer à vivre? Eh bien!

pensons donc à mourir._ Il expira le lendemain 2 juin 1586, ayant

terni par un indigne assassinat une vie qu'il aurait pu illustrer par

ses brillantes qualités.

Suivant Anselme, ce prince avait été un de ceux qui avaient assisté à

l'affreuse résolution de la journée de la Saint-Barthélemy, et fut,

avec le duc de Guise, celui qui donna les ordres pour cette horrible

boucherie. Nous apprenons même du président de Thou que, pour être

bien assuré du meurtre de l'amiral de Coligny, il lui essuya le

visage avec un mouchoir, et que, l'ayant reconnu, il lui donna un

coup de pied, en ajoutant à cette barbare action ces mots qu'il

adressait à ceux qui étaient avec lui: _Courage, mes amis, nous avons

bien commencé, finissons de même._

HENRI III ET JACQUES CLÉMENT.

Henri III avait aposté des sicaires pour faire lâchement assassiner

le duc de Guise; la duchesse de Montpensier, sœur de cette illustre

victime, eut recours au fanatisme de la religion et à celui de

l'amour pour trouver à son frère un vengeur. Cette fière princesse ne

craignit pas de se livrer à un moine pour lui mettre le poignard à la

main.

Ce moine, de l'ordre des dominicains, se nommait Jacques Clément. Il

était né à Sorbon, village de Champagne, à trois lieues de Rhétel,

et était âgé de vingt-quatre ans et demi lorsqu'il se chargea de

cet horrible message. Sa farouche piété et son esprit noir et

mélancolique le rendaient propre à cet attentat. Il se crut appelé à

devenir le libérateur et le martyr de la sainte ligue. Ses amis et

ses supérieurs l'encouragèrent et le canonisèrent d'avance.

Clément se prépara à son régicide par des jeûnes et par des prières

continuelles pendant des nuits entières. Il se confessa, reçut

les sacremens, puis acheta un bon couteau. Les armées combinées

de Henri III et du roi de Navarre étaient en ce moment campées

dans les environs de Paris. Henri III avait pris son logement à

Saint-Cloud dans la maison de Gondy. Jacques Clément sortit de Paris

le dernier juillet 1589, et fut mené à Saint-Cloud par La Guesle,

procureur-général. Celui-ci, qui soupçonnait un mauvais coup de la

part de ce moine, l'envoya épier pendant la nuit dans l'endroit où

il était retiré. On le trouva plongé dans un profond sommeil; son

bréviaire était auprès de lui, ouvert et tout gras au chapitre du

meurtre d'Holopherne par Judith.

Le lendemain, Clément, arrivé au quartier du roi, demanda à être

présenté à ce prince, sous prétexte de lui révéler un secret dont il

lui importait d'être promptement instruit. Ayant été conduit devant

le roi, il se prosterna avec une modeste rougeur sur le front, et

il lui remit une lettre qu'il disait être écrite par Achille de

Harlay, premier président. Tandis que le roi lit, le moine le frappe

dans le ventre et laisse le couteau dans la plaie; ensuite, avec

un regard assuré et les mains sur sa poitrine, il lève les yeux au

ciel, attendant paisiblement les suites de son assassinat. Le roi se

lève, arrache le couteau de son ventre, et en frappe le meurtrier au

front. Plusieurs courtisans accoururent au bruit. «Vous pouvez juger,

monsieur, écrit La Guesle, témoin oculaire, quel était ce piteux et

misérable spectacle de voir, d'un côté, le roi ensanglanté tenant

ses boyaux entre ses mains, de l'autre, ses bons serviteurs qui

arrivaient à la file, pleurant, criant, se déconfortant.» Le devoir

des gens du roi était d'arrêter le moine pour l'interroger et tâcher

de découvrir ses complices; mais ils le tuèrent sur-le-champ avec une

précipitation qui les fit soupçonner d'avoir été trop instruits de

son dessein.

Cependant Henri fit dresser un autel vis-à-vis de son lit; son

chapelain y dit la messe. Au moment de l'élévation, le roi prononça

ces paroles: «Seigneur Dieu, si tu connais que ma vie soit utile et

profitable à mon peuple et à mon état, conserve-moi et me prolonge

mes jours; sinon, prends mon corps et sauve mon âme; ta volonté soit

faite.»

Le roi de Navarre arriva, Henri III lui tendit la main: «Mon frère,

lui dit-il, vous voyez comme vos ennemis et les miens m'ont traité;

il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant.»

Puis il déclara le roi de Navarre son légitime successeur, et invita

les seigneurs présens à le reconnaître en cette qualité.

Henri III expira le mercredi 2 août, deux heures après minuit, ayant

pardonné à ceux qui _avaient pourchassé sa blessure_. Cette nouvelle

se répandit bientôt dans Paris, et remplit les ligueurs d'une folie

joie. Madame de Montpensier sauta au cou du premier qui vint la

lui apporter. «Ah! mon ami, soyez le bien-venu, lui dit-elle; mais

est-il vrai, au moins? Ce méchant, ce perfide, ce tyran est-il mort?

Dieu, que vous me faites aise! Je ne suis marrie que d'une chose,

c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moi qui l'ai fait

faire.» Elle courut chez madame de Nemours, sa mère, monta avec elle

en carrosse, et s'en alla distribuant de rue en rue des écharpes

vertes, couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux fous.

«Bonne nouvelle, mes amis, s'écriait-elle, bonne nouvelle! le tyran

est mort; il n'y a plus de Henri de Valois en France.»

Madame de Nemours, du haut des degrés du grand hôtel des cordeliers,

harangua le peuple; on fit des feux de joie; les prédicateurs

canonisèrent Jacques Clément; on publia les _actes du martyre de

frère Jacques Clément, de l'ordre de Saint-Dominique_. On vendait à

la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du héros:

Un jeune Jacobin, nommé Jacques Clément,

Dans le bourg de Saint-Cloud, une lettre présente

A Henri de Valois, et vertueusement

Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.

L'attentat de Clément fut approuvé à Rome. Le pape Sixte-Quint,

en plein consistoire, déclara que le régicide Jacques Clément

était comparable pour le salut du monde à l'incarnation et à la

résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassait celui

d'Éléazar et de Judith. «Ce pape, dit M. de Châteaubriand, avait trop

peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans

ces comparaisons sacrilèges; mais il lui importait d'encourager des

fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal.»

Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle aurait

lieu, tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. Telle est la

folie du fanatisme en tous les genres, qu'il est toujours prêt à

déifier les crimes qu'il suscite et ceux qui les commettent.

LA BELLE ANGEVINE; HISTOIRE DU JEUNE PRÊTRE CONDAMNÉ A ÊTRE PENDU, OU

A L'ÉPOUSER.

La singularité de cette histoire, les circonstances intéressantes qui

s'y rattachent, lui assignent une place dans ce recueil, quoi qu'elle

n'offre ni coups de poignard, ni coupe empoisonnée, ni aucun autre

des instrumens de l'assassinat. Ici les principaux personnages ne

sont pas à l'abri de tout reproche; mais le crime est tout entier

du côté de la justice, qui, au seizième siècle, et bien plus tard

encore, se montrait si prodigue de bûchers et de potences.

Rénée Corbeau, fille d'un simple bourgeois de la ville d'Angers,

était d'une si grande beauté, qu'on l'avait surnommée la belle

Angevine; les églises, les promenades publiques où l'on savait

qu'elle devait se trouver, attiraient toujours une affluence

considérable, curieuse de la voir et de l'admirer. Son esprit, son

caractère, le doux son de sa voix, n'étaient pas moins séduisans que

son visage et les grâces de sa personne. Son amour-propre était sans

doute agréablement flatté de tant d'empressement, mais son cœur

restait indifférent au milieu d'une foule d'adorateurs, qui lui

offraient en vain leur fortune en sollicitant sa main.

L'université d'Angers était alors très-florissante; un jeune

gentilhomme de Séez y arriva en 1594. La présence de cet étudiant

produisit sur les dames le même effet que celle de Rénée faisait sur

les hommes. Sa beauté devint le sujet de toutes les conversations;

tout le monde voulait voir le beau Normand, et pendant quelque temps

il partagea avec la belle Angevine l'attention de la ville. Cependant

le public, toujours avide de sensations nouvelles, désirait les

voir ensemble pour décider lequel des deux emportait le prix de la

beauté. Ils ne le désiraient pas moins vivement eux-mêmes, mais cette

curiosité devait troubler pour long-temps le repos de leur vie. Dès

qu'ils se virent, ils sentirent au même instant, elle qu'il était le

plus beau des hommes; lui, qu'elle était la plus accomplie des femmes.

L'amour ne tarda pas à succéder à leur admiration mutuelle. Rénée,

sensible pour la première fois, se livra à ce sentiment nouveau

avec toute la naïve ardeur d'une jeune fille; elle prenait plaisir

à entendre louer celui que tout le monde vantait, et nommait déjà

son amant celui que toutes les femmes admiraient d'autant plus qu'il

répondait avec froideur aux avances de la coquetterie; enfin tout,

jusqu'aux vœux du public qui se prononçait hautement pour l'union

d'un si beau couple, tout concourut à séduire Rénée, à l'enivrer

d'amour.

Bientôt les deux amans, malgré la surveillance des parens de Rénée,

se donnèrent de secrets rendez-vous, où les sermens de fidélité

éternelle ne furent pas épargnés. La suite de cette liaison est

facile à deviner; le beau Normand, dont le nom ne nous est pas

parvenu, fit à la belle Angevine une promesse de mariage, et se mit

préalablement en jouissance des droits d'époux.

Cette union clandestine ne put être long-temps un mystère. Les parens

de Rénée, instruits de l'état de leur fille chérie, surprirent

dans sa chambre le jeune homme, qui s'y rendait secrètement toutes

les nuits. Il ne fallut employer ni menaces ni contrainte pour

l'obliger à réparer l'honneur de sa maîtresse; il dit qu'il la

regardait déjà comme sa femme, et qu'il était prêt à l'épouser. On

dressa sur-le-champ le contrat de mariage, qu'il signa avec un vif

empressement.

Cette formalité remplie, le jeune homme partit pour son pays, afin de

solliciter le consentement de ses parens; mais ils le lui refusèrent.

Soit inconstance de sa part, soit déférence pour sa famille, qui

regardait ce mariage comme une mésalliance, soit peut-être aussi

désespoir, le jeune gentilhomme entra dans l'état ecclésiastique, et

reçut bientôt après les ordres sacrés.

Le père de Rénée, informé de cet abandon qu'il considérait comme

une perfidie, se pourvut en accusation de rapt devant le lieutenant

criminel d'Angers, et fit informer et décréter contre le séducteur de

sa fille. Celui-ci en appela au parlement de Paris, qui confirma la

procédure criminelle, et rendit un arrêt qui le condamnait _à être

pendu, si mieux n'aimait épouser la fille_.

Cet arrêt était pour le beau Normand le cercle de Popilius: de

quelque côté qu'il se tournât, il rencontrait la mort. Le parlement

n'ignorait pas qu'un obstacle absolu s'opposait à ce que le condamné

pût choisir l'une des deux peines que le jugement lui infligeait;

son intention était qu'il mourût en punition de la violation de

son contrat de mariage, et surtout pour avoir trahi tout à la fois

Dieu et les hommes, en abusant d'un sacrement pour éluder l'autre.

Aujourd'hui que la peine de mort, même à l'égard des plus grands

criminels, trouve de si nombreux adversaires parmi les publicistes

et dans tous les échos de l'opinion publique, l'arrêt du parlement,

quelque fondé qu'il soit sur la sainteté de la morale et de la

religion, ne nous en paraît pas moins d'une sévérité inique et

révoltante. Mais tel était l'esprit du temps.

Le jeune condamné, loin de chercher à pallier sa faute, reconnaît

lui-même qu'il mérite la mort, et l'attend avec résignation. On

le conduit à la chapelle du Palais-de-Justice, où il trouve un

confesseur; l'instrument de son supplice est dressé sur la place

publique, et déjà l'infortuné est au pouvoir de l'exécuteur.

A cette nouvelle, la belle Angevine devint pâle comme la mort;

l'amour si violent qu'elle avait éprouvé se ranime plus violent

encore dans son cœur déchiré. Le désespoir exalte ses forces; son

amant, celui qu'elle a si tendrement aimé, va périr du dernier

supplice; elle ne balance plus; guidée par son amour, elle se fraye

un passage à travers les archers, et hors d'elle-même, éplorée, dans

le plus grand désordre, elle pénètre dans la salle où la cour était

assemblée, se jette aux pieds des juges, et les conjure dans les

termes les plus touchans, d'avoir pitié de deux malheureux.

«Je viens offrir à vos yeux, leur dit-elle, l'amante la plus

infortunée qui ait jamais paru à la face de la justice. En condamnant

mon amant, vous avez cru que je n'étais pas coupable, ou du moins que

mon crime pouvait s'excuser, et cependant vous me faites mourir du

même coup qui lui donnera la mort; vous me faites souffrir la plus

cruelle de toutes les destinées, puisque l'infamie de la mort de mon

amant rejaillira sur moi, et que je mourrai déshonorée aussi bien

que lui. Vous avez voulu qu'il réparât l'outrage qu'il a fait à mon

honneur; et le remède que vous apportez au mal me rend l'opprobre

de tout le monde. Ainsi, malgré l'opinion où vous êtes que je suis

plus malheureuse que criminelle, vous me punissez de la plus horrible

de toutes les peines. Comment accordez-vous avec votre équité le

sort que vous me faites subir? Vous ne pouvez pas ignorer, puisque

vous êtes hommes avant d'être juges, et que vous avez éprouvé les

lois de l'amour, quels tourmens souffre une personne qui aime bien,

lorsqu'elle peut se reprocher d'être la cause de la mort, et d'une

mort infâme, de celui qui est l'objet de son amour. Y a-t-il un

supplice qui puisse égaler cette idée insupportable? La mort qui la

termine n'est-elle pas un présent du ciel?»

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 14 / 17 段