demander sa décision, le peuple s'attroupa autour de sa maison le 29
janvier 1589, et l'obligea, soit par prières, soit par menaces, à
convoquer extraordinairement les chambres. Les avis furent partagés,
et Duranti rompit l'assemblée sans que rien fût décidé. Un grand
nombre de gens armés avaient entouré le palais, en attendant le
résultat de la délibération; et la plupart, qui étaient émissaires
des principaux ligueurs, avaient résolu d'assassiner le premier
président. En effet, ce magistrat ne fut pas plus tôt monté dans
son carrosse, qu'on l'assaillit de plusieurs coups d'épée et de
hallebarde, qui percèrent les mantelets du carrosse en divers
endroits; mais ayant eu la précaution de se tapir dans le milieu de
la voiture, Duranti n'eut aucun mal. Son cocher lança ses chevaux
à toutes brides, et il était déjà arrivé près de la maison du
magistrat, lorsque le carrosse heurta contre la margelle d'un puits
avec tant de violence qu'il en fut renversé.
Obligé de descendre, Duranti se réfugia à l'hôtel-de-ville, où il
demeura cinq jours, et où peu de ses amis osèrent l'aller visiter.
Les habitans de Toulouse restés fidèles au roi prirent la fuite ou se
cachèrent; on ferma toutes les boutiques; on tendit les chaînes des
rues, et l'on fit des barricades.
Le parlement ordonna, le 1er février, la translation de Duranti au
couvent des jacobins. Duranti s'y rendit le jour même, accompagné des
évêques de Comminge et de Castres, de deux capitouls et d'une troupe
de gardes. On établit à la porte du couvent un corps de garde, avec
consigne de ne permettre à personne de voir le prisonnier, pas même à
sa fille unique. On permit seulement à Rose de Caulet, sa femme, et
à deux domestiques, de se renfermer avec lui, à condition de ne pas
sortir et de ne communiquer avec personne. On fit une perquisition
minutieuse dans la maison et dans les papiers du premier président,
on ne put rien y découvrir qui lui fût préjudiciable.
Mais les factieux ayant résolu de se défaire de ce magistrat, dont
la présence gênait l'exécution de leurs desseins, et voyant qu'ils
ne pouvaient que très-difficilement consommer leur complot dans le
couvent des jacobins, proposèrent de le transférer dans la grosse
tour de Saint-Jean, comptant bien que la populace se jetterait sur
lui dans le marché et le tuerait. Mais Duranti étant tombé malade,
il ne fut pas en état d'être transporté. Sur ces entrefaites, on
intercepte, le 2 février, des lettres que l'avocat-général Daffis
écrivait à Bordeaux pour demander du secours; on va aussitôt enlever
ce magistrat de sa maison de campagne, on le conduit aux prisons de
la conciergerie et on l'interroge. Il soutient, dans sa réponse,
qu'il n'a fait que remplir les fonctions de son ministère, en
écrivant ces lettres; et comme ces lettres portaient, entre autres
choses, que le premier président n'était pas encore mort, les
conjurés prennent la résolution de le faire mourir sur-le-champ, de
crainte qu'il ne s'évadât et ne ruinât leurs desseins.
Le 10 février 1589, vers quatre heures du soir, des assassins
apostés, suivis d'une vile populace, au nombre de deux mille, tant
hommes que femmes, aveugle multitude, à qui on avait insinué que
Duranti voulait remettre Toulouse aux hérétiques, se rendent devant
la porte des jacobins, et essaient d'abord de l'enfoncer; ne pouvant
y réussir, ils y mettent le feu, et entrent librement dans le
couvent, sans que les gardes fassent la moindre résistance.
Chapelier, l'un des chefs de cette tourbe effrénée, aborde le premier
président, et lui dit que le peuple le demande; Duranti se met
aussitôt à genoux, et, voyant qu'il allait à la mort, il fait ses
adieux à sa femme, en termes pleins de fermeté, de courage et de
soumission à la volonté de Dieu. Chapelier l'entraîne avec violence
sur la porte qui vient d'être brûlée, et dit au peuple, en élevant
la voix: «_Voilà l'homme!_--Oui, ajoute Duranti, qui était en robe
et qui montrait un visage tranquille, me voici: mais quel est donc
le grand crime que j'ai commis, qui puisse m'attirer une haine aussi
implacable que celle que vous faites paraître contre moi?» Ces
paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un ton grave, contiennent
un moment la fureur du peuple; et un reste d'autorité répandu sur
le visage de Duranti, soutenu du témoignage de sa conscience, fait
succéder à la tempête quelques instans de silence. Mais l'un des
ligueurs, que rien ne pouvait émouvoir, l'ajuste avec son mousquet,
l'atteint au milieu de la poitrine et le renverse, tandis que ce
magistrat, levant les mains au ciel, demandait à Dieu la grâce de ses
assassins. Aussitôt le peuple, comme une bête féroce, se précipite
sur lui, le perce de coups, assouvit sa rage sur son cadavre,
puis l'attache avec une corde par les pieds, et le traîne ainsi
tout ensanglanté au milieu de la place de Saint-George, au bas de
l'échafaud de pierre, où l'on avait coutume d'exécuter les criminels;
comme il n'y avait pas de potence dressée, on le met sur ses pieds
et on l'attache au pilori, où il demeure exposé toute la nuit, ayant
derrière lui l'effigie du roi Henri III. Les uns lui arrachent la
barbe, les autres le suspendent par le nez, en disant: «Le roi
t'était si cher; te voilà à présent avec lui.»
Aussitôt après cette scène sanglante, les assassins, suivis de la
populace, accourent à la conciergerie, arrachent l'avocat-général
Daffis de sa prison, se jettent sur lui, le massacrent impitoyablement,
et laissent son cadavre sur la place. En même temps on met la maison
du premier président au pillage; une riche bibliothèque, que Duranti
avait formée à grands frais, fut entièrement détruite. Le peuple, ou
plutôt la tourbe de la populace, court à l'hôtel-de-ville, arrache le
portrait du roi qui décorait l'une des salles, l'attache à une corde,
et le traîne dans la rue, en criant, comme s'ils l'avaient mis à l'encan:
_A cinq sous le roi tyran, pour lui acheter un licou._ Le lendemain
l'un des capitouls fit mettre le corps de Duranti dans un drap avec
le portrait du roi, et le fit porter, sans autre cérémonie, aux
Cordeliers du grand couvent, où il fut inhumé. On enleva le même jour
le corps de Daffis, et on l'inhuma dans l'église des Cordeliers de
Saint-Antoine.
Ainsi périrent ces deux courageux magistrats, ces deux vertueux
citoyens, aussi recommandables par l'intégrité de leur vie et
par leurs lumières que par leur zèle pour le bien public et leur
attachement à leur roi. Zélés et sincères catholiques, ils avaient
été partisans de la ligue, tant qu'elle eut le roi pour protecteur,
et qu'ils ignorèrent les projets ambitieux de ceux qui en étaient
les chefs. Mais dès qu'ils avaient vu que les princes de la maison
de Guise songeaient moins au soutien de la religion qu'aux intérêts
de leur maison, et qu'ils avaient osé aspirer au trône, ils étaient
alors devenus les ennemis de tous les ligueurs ennemis du roi, et
avaient été leurs premières victimes.
Le roi, indigné de ce double assassinat et des circonstances qui
l'avaient accompagné, fit transférer le parlement à Carcassonne, et
les autres cours et juridictions de Toulouse dans d'autres villes.
Telle est la justice populaire, dans les temps de crise politique ou
religieuse; elle peut bien faire le pendant de la justice despotique.
ASSASSIN TUÉ PAR SA VICTIME.
Lors des troubles de la ligue, la Provence fut loin d'être exempte
des fureurs de la guerre civile. Les catholiques et les protestans
rivalisèrent d'acharnement et de cruauté. Henri, bâtard de Valois,
comte d'Angoulême, grand-prieur de France, était gouverneur de cette
province. Il poursuivit les ligueurs avec fermeté, et se fit un
assez grand nombre d'ennemis. Soit que sa conduite ne fût point à
l'abri de la censure, soit que la calomnie cherchât à le perdre, on
fit contre lui des plaintes qui parvinrent jusqu'au trône: les plus
vives furent celles de Philippe Altovitis, capitaine des galères.
Ce gentilhomme, originaire de Florence, était mari de Rénée de
Rieux, surnommée la belle de Châteauneuf, qui avait été maîtresse du
roi Henri III, et qui n'avait consenti à cette alliance que parce
qu'elle n'en avait point trouvé de plus brillante. Cette femme
avait tué de sa propre main son premier mari, nommé Antinotti. Elle
était alors à la cour, où elle conservait par sa beauté, encore
plus que par sa naissance, le crédit qu'elle y avait acquis par ses
criminelles faiblesses. Elle voyait souvent la reine, qui n'aimait
point le grand-prieur, parce qu'il était ennemi de la faction qu'elle
protégeait.
Altovitis écrivant un jour à sa femme, lui mandait que ce gouverneur
opprimait le pays par ses exactions, et que, pour se rendre
nécessaire, il prolongeait une guerre qu'il était en son pouvoir de
terminer.
Altovitis était alors à Aix pour l'assemblée des états. Sa lettre
tomba entre les mains du roi ou du ministre, et fut renvoyée au
grand-prieur, qui, après en avoir pris lecture, ne put maîtriser sa
colère.
Dans son premier transport, oubliant ce qu'il devait à son rang et à
sa naissance, ce qu'il se devait à lui-même, il court, l'air effaré,
tout bouillant de fureur, à l'auberge où logeait Altovitis: il entre
précipitamment dans sa chambre, et, lui lançant un regard foudroyant,
il lui crie en lui montrant sa lettre: _As-tu écrit cela?_ Altovitis
n'a pas le temps de se remettre, de répondre un seul mot. Le
grand-prieur fond sur lui l'épée à la main, et lui en porte deux
coups. Altovitis, aussi effrayé que surpris, lui demande la vie. Le
grand-prieur redouble; alors Altovitis, rassemblant le peu de force
qui lui restait, et poussé par le désespoir, frappe le gouverneur
d'un coup de poignard dans le ventre: celui-ci, se sentant grièvement
blessé, s'écrie en tombant: _Je suis mort, Altovitis me tue._
A ces cris quelques gentilshommes de sa suite, qui étaient à portée
de l'entendre, accourent, et, voyant le grand-prieur baignant dans
son sang, se précipitent, transportés de rage, sur Altovitis, qui
perdait le sien par ses blessures, achèvent ce malheureux et jetent
son cadavre par la fenêtre.
Le grand-prieur ne survécut pas long-temps à sa victime. Il ignorait
que sa blessure fût mortelle; on lui en dissimulait même le danger;
mais un cordelier qui lui servait de confesseur lui ayant dit
nettement qu'il ne fallait plus songer à la vie, le grand-prieur lui
répondit sans émotion: _Il ne faut plus songer à vivre? Eh bien!
pensons donc à mourir._ Il expira le lendemain 2 juin 1586, ayant
terni par un indigne assassinat une vie qu'il aurait pu illustrer par
ses brillantes qualités.
Suivant Anselme, ce prince avait été un de ceux qui avaient assisté à
l'affreuse résolution de la journée de la Saint-Barthélemy, et fut,
avec le duc de Guise, celui qui donna les ordres pour cette horrible
boucherie. Nous apprenons même du président de Thou que, pour être
bien assuré du meurtre de l'amiral de Coligny, il lui essuya le
visage avec un mouchoir, et que, l'ayant reconnu, il lui donna un
coup de pied, en ajoutant à cette barbare action ces mots qu'il
adressait à ceux qui étaient avec lui: _Courage, mes amis, nous avons
bien commencé, finissons de même._
HENRI III ET JACQUES CLÉMENT.
Henri III avait aposté des sicaires pour faire lâchement assassiner
le duc de Guise; la duchesse de Montpensier, sœur de cette illustre
victime, eut recours au fanatisme de la religion et à celui de
l'amour pour trouver à son frère un vengeur. Cette fière princesse ne
craignit pas de se livrer à un moine pour lui mettre le poignard à la
main.
Ce moine, de l'ordre des dominicains, se nommait Jacques Clément. Il
était né à Sorbon, village de Champagne, à trois lieues de Rhétel,
et était âgé de vingt-quatre ans et demi lorsqu'il se chargea de
cet horrible message. Sa farouche piété et son esprit noir et
mélancolique le rendaient propre à cet attentat. Il se crut appelé à
devenir le libérateur et le martyr de la sainte ligue. Ses amis et
ses supérieurs l'encouragèrent et le canonisèrent d'avance.
Clément se prépara à son régicide par des jeûnes et par des prières
continuelles pendant des nuits entières. Il se confessa, reçut
les sacremens, puis acheta un bon couteau. Les armées combinées
de Henri III et du roi de Navarre étaient en ce moment campées
dans les environs de Paris. Henri III avait pris son logement à
Saint-Cloud dans la maison de Gondy. Jacques Clément sortit de Paris
le dernier juillet 1589, et fut mené à Saint-Cloud par La Guesle,
procureur-général. Celui-ci, qui soupçonnait un mauvais coup de la
part de ce moine, l'envoya épier pendant la nuit dans l'endroit où
il était retiré. On le trouva plongé dans un profond sommeil; son
bréviaire était auprès de lui, ouvert et tout gras au chapitre du
meurtre d'Holopherne par Judith.
Le lendemain, Clément, arrivé au quartier du roi, demanda à être
présenté à ce prince, sous prétexte de lui révéler un secret dont il
lui importait d'être promptement instruit. Ayant été conduit devant
le roi, il se prosterna avec une modeste rougeur sur le front, et
il lui remit une lettre qu'il disait être écrite par Achille de
Harlay, premier président. Tandis que le roi lit, le moine le frappe
dans le ventre et laisse le couteau dans la plaie; ensuite, avec
un regard assuré et les mains sur sa poitrine, il lève les yeux au
ciel, attendant paisiblement les suites de son assassinat. Le roi se
lève, arrache le couteau de son ventre, et en frappe le meurtrier au
front. Plusieurs courtisans accoururent au bruit. «Vous pouvez juger,
monsieur, écrit La Guesle, témoin oculaire, quel était ce piteux et
misérable spectacle de voir, d'un côté, le roi ensanglanté tenant
ses boyaux entre ses mains, de l'autre, ses bons serviteurs qui
arrivaient à la file, pleurant, criant, se déconfortant.» Le devoir
des gens du roi était d'arrêter le moine pour l'interroger et tâcher
de découvrir ses complices; mais ils le tuèrent sur-le-champ avec une
précipitation qui les fit soupçonner d'avoir été trop instruits de
son dessein.
Cependant Henri fit dresser un autel vis-à-vis de son lit; son
chapelain y dit la messe. Au moment de l'élévation, le roi prononça
ces paroles: «Seigneur Dieu, si tu connais que ma vie soit utile et
profitable à mon peuple et à mon état, conserve-moi et me prolonge
mes jours; sinon, prends mon corps et sauve mon âme; ta volonté soit
faite.»
Le roi de Navarre arriva, Henri III lui tendit la main: «Mon frère,
lui dit-il, vous voyez comme vos ennemis et les miens m'ont traité;
il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant.»
Puis il déclara le roi de Navarre son légitime successeur, et invita
les seigneurs présens à le reconnaître en cette qualité.
Henri III expira le mercredi 2 août, deux heures après minuit, ayant
pardonné à ceux qui _avaient pourchassé sa blessure_. Cette nouvelle
se répandit bientôt dans Paris, et remplit les ligueurs d'une folie
joie. Madame de Montpensier sauta au cou du premier qui vint la
lui apporter. «Ah! mon ami, soyez le bien-venu, lui dit-elle; mais
est-il vrai, au moins? Ce méchant, ce perfide, ce tyran est-il mort?
Dieu, que vous me faites aise! Je ne suis marrie que d'une chose,
c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moi qui l'ai fait
faire.» Elle courut chez madame de Nemours, sa mère, monta avec elle
en carrosse, et s'en alla distribuant de rue en rue des écharpes
vertes, couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux fous.
«Bonne nouvelle, mes amis, s'écriait-elle, bonne nouvelle! le tyran
est mort; il n'y a plus de Henri de Valois en France.»
Madame de Nemours, du haut des degrés du grand hôtel des cordeliers,
harangua le peuple; on fit des feux de joie; les prédicateurs
canonisèrent Jacques Clément; on publia les _actes du martyre de
frère Jacques Clément, de l'ordre de Saint-Dominique_. On vendait à
la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du héros:
Un jeune Jacobin, nommé Jacques Clément,
Dans le bourg de Saint-Cloud, une lettre présente
A Henri de Valois, et vertueusement
Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.
L'attentat de Clément fut approuvé à Rome. Le pape Sixte-Quint,
en plein consistoire, déclara que le régicide Jacques Clément
était comparable pour le salut du monde à l'incarnation et à la
résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassait celui
d'Éléazar et de Judith. «Ce pape, dit M. de Châteaubriand, avait trop
peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans
ces comparaisons sacrilèges; mais il lui importait d'encourager des
fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal.»
Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle aurait
lieu, tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. Telle est la
folie du fanatisme en tous les genres, qu'il est toujours prêt à
déifier les crimes qu'il suscite et ceux qui les commettent.
LA BELLE ANGEVINE; HISTOIRE DU JEUNE PRÊTRE CONDAMNÉ A ÊTRE PENDU, OU
A L'ÉPOUSER.
La singularité de cette histoire, les circonstances intéressantes qui
s'y rattachent, lui assignent une place dans ce recueil, quoi qu'elle
n'offre ni coups de poignard, ni coupe empoisonnée, ni aucun autre
des instrumens de l'assassinat. Ici les principaux personnages ne
sont pas à l'abri de tout reproche; mais le crime est tout entier
du côté de la justice, qui, au seizième siècle, et bien plus tard
encore, se montrait si prodigue de bûchers et de potences.
Rénée Corbeau, fille d'un simple bourgeois de la ville d'Angers,
était d'une si grande beauté, qu'on l'avait surnommée la belle
Angevine; les églises, les promenades publiques où l'on savait
qu'elle devait se trouver, attiraient toujours une affluence
considérable, curieuse de la voir et de l'admirer. Son esprit, son
caractère, le doux son de sa voix, n'étaient pas moins séduisans que
son visage et les grâces de sa personne. Son amour-propre était sans
doute agréablement flatté de tant d'empressement, mais son cœur
restait indifférent au milieu d'une foule d'adorateurs, qui lui
offraient en vain leur fortune en sollicitant sa main.
L'université d'Angers était alors très-florissante; un jeune
gentilhomme de Séez y arriva en 1594. La présence de cet étudiant
produisit sur les dames le même effet que celle de Rénée faisait sur
les hommes. Sa beauté devint le sujet de toutes les conversations;
tout le monde voulait voir le beau Normand, et pendant quelque temps
il partagea avec la belle Angevine l'attention de la ville. Cependant
le public, toujours avide de sensations nouvelles, désirait les
voir ensemble pour décider lequel des deux emportait le prix de la
beauté. Ils ne le désiraient pas moins vivement eux-mêmes, mais cette
curiosité devait troubler pour long-temps le repos de leur vie. Dès
qu'ils se virent, ils sentirent au même instant, elle qu'il était le
plus beau des hommes; lui, qu'elle était la plus accomplie des femmes.
L'amour ne tarda pas à succéder à leur admiration mutuelle. Rénée,
sensible pour la première fois, se livra à ce sentiment nouveau
avec toute la naïve ardeur d'une jeune fille; elle prenait plaisir
à entendre louer celui que tout le monde vantait, et nommait déjà
son amant celui que toutes les femmes admiraient d'autant plus qu'il
répondait avec froideur aux avances de la coquetterie; enfin tout,
jusqu'aux vœux du public qui se prononçait hautement pour l'union
d'un si beau couple, tout concourut à séduire Rénée, à l'enivrer
d'amour.
Bientôt les deux amans, malgré la surveillance des parens de Rénée,
se donnèrent de secrets rendez-vous, où les sermens de fidélité
éternelle ne furent pas épargnés. La suite de cette liaison est
facile à deviner; le beau Normand, dont le nom ne nous est pas
parvenu, fit à la belle Angevine une promesse de mariage, et se mit
préalablement en jouissance des droits d'époux.
Cette union clandestine ne put être long-temps un mystère. Les parens
de Rénée, instruits de l'état de leur fille chérie, surprirent
dans sa chambre le jeune homme, qui s'y rendait secrètement toutes
les nuits. Il ne fallut employer ni menaces ni contrainte pour
l'obliger à réparer l'honneur de sa maîtresse; il dit qu'il la
regardait déjà comme sa femme, et qu'il était prêt à l'épouser. On
dressa sur-le-champ le contrat de mariage, qu'il signa avec un vif
empressement.
Cette formalité remplie, le jeune homme partit pour son pays, afin de
solliciter le consentement de ses parens; mais ils le lui refusèrent.
Soit inconstance de sa part, soit déférence pour sa famille, qui
regardait ce mariage comme une mésalliance, soit peut-être aussi
désespoir, le jeune gentilhomme entra dans l'état ecclésiastique, et
reçut bientôt après les ordres sacrés.
Le père de Rénée, informé de cet abandon qu'il considérait comme
une perfidie, se pourvut en accusation de rapt devant le lieutenant
criminel d'Angers, et fit informer et décréter contre le séducteur de
sa fille. Celui-ci en appela au parlement de Paris, qui confirma la
procédure criminelle, et rendit un arrêt qui le condamnait _à être
pendu, si mieux n'aimait épouser la fille_.
Cet arrêt était pour le beau Normand le cercle de Popilius: de
quelque côté qu'il se tournât, il rencontrait la mort. Le parlement
n'ignorait pas qu'un obstacle absolu s'opposait à ce que le condamné
pût choisir l'une des deux peines que le jugement lui infligeait;
son intention était qu'il mourût en punition de la violation de
son contrat de mariage, et surtout pour avoir trahi tout à la fois
Dieu et les hommes, en abusant d'un sacrement pour éluder l'autre.
Aujourd'hui que la peine de mort, même à l'égard des plus grands
criminels, trouve de si nombreux adversaires parmi les publicistes
et dans tous les échos de l'opinion publique, l'arrêt du parlement,
quelque fondé qu'il soit sur la sainteté de la morale et de la
religion, ne nous en paraît pas moins d'une sévérité inique et
révoltante. Mais tel était l'esprit du temps.
Le jeune condamné, loin de chercher à pallier sa faute, reconnaît
lui-même qu'il mérite la mort, et l'attend avec résignation. On
le conduit à la chapelle du Palais-de-Justice, où il trouve un
confesseur; l'instrument de son supplice est dressé sur la place
publique, et déjà l'infortuné est au pouvoir de l'exécuteur.
A cette nouvelle, la belle Angevine devint pâle comme la mort;
l'amour si violent qu'elle avait éprouvé se ranime plus violent
encore dans son cœur déchiré. Le désespoir exalte ses forces; son
amant, celui qu'elle a si tendrement aimé, va périr du dernier
supplice; elle ne balance plus; guidée par son amour, elle se fraye
un passage à travers les archers, et hors d'elle-même, éplorée, dans
le plus grand désordre, elle pénètre dans la salle où la cour était
assemblée, se jette aux pieds des juges, et les conjure dans les
termes les plus touchans, d'avoir pitié de deux malheureux.
«Je viens offrir à vos yeux, leur dit-elle, l'amante la plus
infortunée qui ait jamais paru à la face de la justice. En condamnant
mon amant, vous avez cru que je n'étais pas coupable, ou du moins que
mon crime pouvait s'excuser, et cependant vous me faites mourir du
même coup qui lui donnera la mort; vous me faites souffrir la plus
cruelle de toutes les destinées, puisque l'infamie de la mort de mon
amant rejaillira sur moi, et que je mourrai déshonorée aussi bien
que lui. Vous avez voulu qu'il réparât l'outrage qu'il a fait à mon
honneur; et le remède que vous apportez au mal me rend l'opprobre
de tout le monde. Ainsi, malgré l'opinion où vous êtes que je suis
plus malheureuse que criminelle, vous me punissez de la plus horrible
de toutes les peines. Comment accordez-vous avec votre équité le
sort que vous me faites subir? Vous ne pouvez pas ignorer, puisque
vous êtes hommes avant d'être juges, et que vous avez éprouvé les
lois de l'amour, quels tourmens souffre une personne qui aime bien,
lorsqu'elle peut se reprocher d'être la cause de la mort, et d'une
mort infâme, de celui qui est l'objet de son amour. Y a-t-il un
supplice qui puisse égaler cette idée insupportable? La mort qui la
termine n'est-elle pas un présent du ciel?»