d'éveiller la reine-mère: «Voyons, dit-il ensuite, qui de vous a des
poignards?» Huit d'entre eux en avaient; le poignard de Sariac était
d'Écosse. Ces huit gentilshommes, pourvus de l'arme des assassins,
furent particulièrement choisis pour demeurer dans la chambre et
porter les premiers coups; le roi leur adjoignit un autre garde nommé
Loignac, qui n'avait qu'une épée; douze autres des quarante-cinq
furent placés dans le vieux cabinet, où le roi devait mander le duc:
ils reçurent l'ordre de le tuer ou de l'achever de tuer à coups
d'épée, lorsqu'il lèverait la portière de velours pour entrer dans le
cabinet. Le reste des gardes prit poste à la montée qui communiquait
du cabinet à la galerie des cerfs. Nambu, huissier de la chambre,
ne devait laisser entrer ni sortir personne que par le commandement
exprès du roi. Le maréchal d'Aumont s'assit au conseil pour s'assurer
du cardinal de Guise et de l'archevêque de Lyon, après la mort du duc.
«Le roi se retira dans un appartement qui avait vue sur les jardins,
ayant tout ordonné avec le sang-froid d'un général qui va donner une
bataille décisive; il ne s'agissait que de l'assassinat et de la mort
d'un homme; mais cet homme était le duc de Guise. Henri, demeuré
seul, ne garda pas cette tranquillité; il allait, venait, ne pouvait
demeurer en place, se présentait à la porte de son cabinet; plein
d'intérêt et de pitié pour les meurtriers, il les invitait à bien
se prémunir contre le courage et la force de cet autre Henri qu'ils
étaient chargés d'immoler. «Il est grand et puissant, leur disait-il,
s'il vous endommageait, j'en serais marri.» On lui vint apprendre
que le cardinal de Guise était entré au conseil; mais son frère
n'arrivait pas, et le roi était cruellement travaillé de ce retard.
«Le duc dormait; il cherchait dans le sommeil le renouvellement de
ses forces épuisées aux voluptés de cette même nuit qui vit préparer
sa mort: il allait entrer dans une nuit plus longue où il aurait le
temps de se reposer, prêt à tomber qu'il était des bras d'une femme
entre les mains de Dieu. Ses valets de chambre ne l'éveillèrent qu'à
huit heures, en lui disant que le roi était près de partir. Il se
lève à la hâte, revêt un pourpoint de satin gris, et sort pour se
rendre au conseil.
«Arrivé sur la terrasse du château, il est accosté par un gentilhomme
d'Auvergne, nommé Lasalle, qui le supplie de ne passer outre: «Mon
bon ami, lui répondit-il, il y a long-temps que je suis guéri
d'appréhensions.» Quatre ou cinq pas plus loin, il rencontre un
Picard appelé d'Aubencourt, qui cherche à le retenir; il le traite de
sot. Le matin même, il avait reçu neuf billets qui lui annonçaient
son sort, et il avait dit, en mettant le dernier dans sa poche:
«Voilà le neuvième.» Au pied de l'escalier du château, le capitaine
Larchant lui présenta, comme il en était convenu avec le roi, une
requête, afin d'obtenir le paiement des gardes; et c'étaient ces
mêmes gardes qui allaient assassiner celui dont ils imploraient la
bonté: on profitait du généreux caractère du duc pour lui ôter les
soupçons qu'il eût pu concevoir à la vue des soldats.
«Arrivé dans la chambre du conseil, il parut cependant étonné de
la présence du maréchal d'Aumont, car on ne devait traiter que de
matière des finances. Il s'assit, et dit un moment après: «J'ai
froid, le cœur me fait mal, qu'on fasse du feu.» Quelques gouttes de
sang lui chûrent du nez, et quelques larmes des yeux; affaiblissement
qu'on attribua plutôt à une débauche qu'à un pressentiment. S'étant
établi devant le feu, il laissa tomber son mouchoir, et mit le pied
dessus, comme par mégarde. Fontenai ou Mortefontaine, trésorier de
l'épargne, le releva; sur quoi le duc de Guise pria Fontenai de le
porter à Péricart, son secrétaire, pour en avoir un autre, et de
dire en même temps à ce secrétaire de le venir promptement trouver.
«C'était, comme plusieurs ont cru, dit Pasquier, afin d'avertir ses
amis du danger où il pensait être.» Saint-Prix, premier valet de
chambre du roi, présenta au duc quelques fruits secs qu'il avait
demandés au moment de sa défaillance.
«Henri, ayant appris l'arrivée du duc de Guise, envoya Réval
l'inviter à lui venir parler dans le vieux cabinet. L'huissier de
la chambre, Nambu, refusa, d'après sa consigne, le passage à Réval;
celui-ci revint vers son maître avec un visage effaré: «Mon Dieu!
qu'avez-vous? dit le roi; qu'y a-t-il? Que vous êtes pâle! vous
me gâterez tout. Frottez vos joues; frottez vos joues, Réval.» La
cause du retour de Réval expliquée, Henri ouvre la porte du cabinet,
ordonne à Nambu de laisser passer Réval.
«Marillac, maître des requêtes, rapportait une affaire des gabelles,
quand Réval parut dans la salle du conseil: «Monsieur, dit-il au duc
de Guise, le roi vous demande, il est en son vieux cabinet;» et
Réval se retire. Le duc de Guise se lève, enferme quelques fruits
secs dans un drageoir, répand le reste sur le tapis, en disant: «Qui
en veut?» Il jette sur ses épaules son manteau, qu'il tourne comme en
belle humeur, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; il le retrousse
sous son bras gauche, met ses gants, tenant son drageoir de la main
du bras qui relevait son manteau: «Adieu, messieurs,» dit-il aux
membres du conseil, et il heurte aux huis de la chambre du roi; Nambu
les lui ouvre, sort incontinent, tire et ferme la porte après lui.
«Guise salue les gardes qui étaient dans la chambre; les gardes se
lèvent, s'inclinent, et accompagnent le duc comme par respect. Un
d'eux lui marcha sur le pied. Était-ce le dernier avertissement d'un
ami?
«Guise traverse la chambre; comme il entrait dans le corridor étroit
et oblique qui menait à la porte du vieux cabinet, il prend sa barbe
de la main droite, se retourne à demi pour regarder les gentilshommes
qui le suivaient. Montléry l'aîné, qui était près de la cheminée,
crut que le duc voulait reculer pour se mettre sur la défensive: il
s'élance, le saisit par le bras, et lui, enfonçant le poignard dans
le sein, s'écrie: «Traître, tu en mourras.» Effranats se jette à ses
jambes, Sainte-Malines lui porte un autre grand coup de poignard de
la gorge dans la poitrine, Loignac lui enfonce l'épée dans les reins.
«Le duc, à tous ces coups, disait: «_Eh! mes amis! eh! mes amis!_»
Frappé du stylet de Sariac, par derrière, il s'écrie à haute
voix: «_Miséricorde!_» Et, bien qu'il eût son épée engagée dans
son manteau, et les jambes saisies, il ne laissa pourtant de les
entraîner, tant il était puissant, d'un bout de la chambre à l'autre.
Il marchait, les bras tendus, les yeux éteints, la bouche ouverte,
comme déjà mort. Un des assassins ne fit que le toucher, et il tomba
sur le lit du roi. Jamais lit plus honteux ne vit mourir tant de
gloire. Le cardinal de Guise, assis au conseil avec l'archevêque de
Lyon, entendit la voix de son frère qui criait: «Merci à Dieu!» «Ah!
dit-il, on tue mon frère!» Il recule sa chaise pour se lever; mais le
maréchal d'Aumont, la main sur son épée: «_Ne bougez pas, morbleu!
monsieur, le roi a affaire de vous!_» L'archevêque de Lyon, joignant
les mains, s'écria: «Notre vie est entre les mains de Dieu et du
roi.» Le cardinal et l'archevêque furent d'abord enfermés dans les
cellules des capucins, et de là transférés à la tour de Moulins.
«Henri, informé que la chose était faite, sortit de son cabinet pour
voir la victime; il lui donna un coup de pied au visage, comme le duc
de Guise en avait donné un à l'amiral de Coligny, lors du massacre de
la Saint-Barthélemy. Il contempla un moment le Lorrain, et dit: «Mon
Dieu, qu'il est grand! il paraît encore plus grand mort que vivant.»
Derechef il le poussa du pied, et parlant à Loignac: «Te semble-t-il
qu'il soit mort, Loignac?» Alors Loignac, le prenant par la teste,
répondit à Henri de Valois: «Je crois qu'ouy, car il a la couleur de
mort, sire.» (_L'Estoile._)
Deux heures après, le corps du duc de Guise fut livré à Richelieu,
prévôt de France, aïeul de ce cardinal qui n'épargna pas les grands,
mais qui les fit mourir par la main du bourreau.
«Le lendemain, le cardinal de Guise fut tué dans la tour du Moulin, à
coups de hallebarde. Il se mit à genoux, se couvrit la tête, et dit
aux meurtriers: «Faites votre _commission_.» Ils étaient quatre au
salaire de cent écus, chaque.
«Le jour et le lendemain de la mort des Guises, Henri III fit arrêter
le cardinal de Bourbon, la duchesse de Nemours, le duc de Nemours son
fils, le prince de Joinville, le duc d'Elbeuf, et l'archevêque de
Lyon. Les autres seigneurs de la ligue, qui se trouvaient à Blois,
se sauvèrent de vitesse. Toutes les boutiques furent fermées; il
tomba des torrens de pluie. Les corps du duc et du cardinal de Guise,
transportés dans une des salles basses du château, furent découpés
par le maître des hautes-œuvres, puis brûlés en lambeaux pendant
la nuit, et leurs cendres, enfin, jetées dans le fleuve. Un roi de
France couchait au-dessus de cette boucherie; il pouvait entendre
les coups de hache qui dépeçaient les corps de ses grands sujets, et
sentir l'odeur de la chair des victimes.»
Tel est le récit détaillé de ce crime horrible, chef-d'œuvre
de dissimulation et de perfidie. Nous avons cru faire plaisir à
nos lecteurs, en leur donnant, au lieu d'une narration sèche et
rapide, ce morceau historique de M. de Châteaubriand, espèce de
procès-verbal solennel, rédigé sur les dépositions des historiens
contemporains, par la première plume de notre siècle.
Ce forfait de Henri III fut commis le vendredi 23 décembre 1588.
LE BARON DES ADRETS.
Le baron des Adrets fut un des hommes les plus sanguinaires du
seizième siècle. Il se livrait aux actes de férocité, par goût, par
tempérament; on ne peut, à son sujet, alléguer pour excuse, ni le
fanatisme, ni son opinion politique; car il tenait peu à son parti et
à sa religion. Ayant eu à se plaindre des Guises, il se jeta dans la
religion réformée, et se signala, en 1562, à la tête des protestans
du Dauphiné, par sa cruauté et sa barbarie. Lamotte-Gondrin,
lieutenant du duc de Guise, fut assassiné dans sa maison, et des
Adrets fut seul accusé de ce meurtre.
Des pillages, des massacres, des incendies, étaient ses exploits
ordinaires. Dans plusieurs villes de la Provence et du Dauphiné, il
commit des cruautés qui firent horreur dans un temps où les actes
de cruauté étaient fort communs. Il recherchait, il inventait les
supplices les plus bizarres, et goûtait la barbare satisfaction de
les faire endurer à ceux qui tombaient entre ses mains. A Montbrison
et à Mornas, les soldats qu'on fit prisonniers furent obligés de se
jeter, du haut des tours, sur la pointe des piques de ses satellites.
Ayant osé reprocher à un de ces malheureux de s'être déjà présenté
deux fois, et d'avoir reculé au lieu de faire le saut: «Monsieur le
baron, lui dit le soldat, tout brave que vous êtes, je vous le donne
en dix.» Cette réponse plaisante désarma cet homme féroce, et sauva
la vie à ce malheureux soldat.
Ce monstre, voulant rendre ses enfans aussi cruels que lui, les
força, dit-on, de se baigner dans le sang des catholiques dont il
venait de faire un carnage effroyable. De quelque fureur que fussent
animés les gens de son parti, ils ne purent approuver toutes ses
barbaries. L'amiral de Coligny écrivait qu'il fallait se servir de
lui comme d'un lion furieux.
Ayant été dépouillé du gouvernement du Lyonnais, des Adrets piqué,
voulut se refaire catholique; mais on le fit saisir à Romans, et,
sans la paix qui fut conclue à cette époque, il aurait péri par le
dernier supplice.
Des Adrets ayant envoyé un cartel à François de la Baume, comte de
Suze, pour se battre trois contre trois; celui-ci lui répondit qu'il
n'exposerait jamais personne que pour le service du roi; mais que
s'il voulait se rendre seul à l'endroit indiqué dans son cartel, il
l'y trouverait seul. Des Adrets accepta; ils se battirent. De Suze
l'ayant renversé à ses pieds de deux coups d'épée, lui demanda: «_Que
ferais-tu de moi, si tu m'avais mis dans l'état où te voilà?--Je
t'achèverais_, répondit des Adrets.--_J'en suis persuadé_, répondit
de Suze, _comme tu dois l'être, que je n'ai jamais tué, et que je ne
tuerai jamais un ennemi à terre_.» Il le fit porter dans la maison la
plus voisine, et ne le quitta pas qu'on n'eût pansé ses blessures qui
n'étaient pas dangereuses.
Quelque temps avant sa mort, des Adrets s'étant rendu à Grenoble, où
était alors le duc de Mayenne, voulut se venger de Pardaillan, qui
l'avait accusé du meurtre de son père. Il répéta plusieurs fois en
public: «Qu'il avait quitté sa solitude pour faire savoir à ceux qui
auraient à se plaindre de lui, que son épée n'était pas si rouillée
qu'il ne pût leur rendre raison.» Pardaillan ne crut pas devoir faire
attention à cette bravade d'un ferrailleur octogénaire, et des Adrets
s'en retourna, content de son impudente rodomontade.
Cet homme, noir de crimes, qui avait décimé par ses barbares
exécutions la plupart des familles, se promenait seul, dans sa
vieillesse, comme s'il n'eût eu rien à redouter de la vengeance des
enfans de ses nombreuses victimes. L'ambassadeur de Savoie l'ayant
rencontré un jour sur un grand chemin, et lui ayant demandé de ses
nouvelles: «Je n'ai rien à vous dire, répondit froidement des Adrets,
sinon que vous rapportiez à votre maître, que vous avez trouvé le
baron des Adrets, son très-humble serviteur, dans un grand chemin,
avec un bâton blanc à la main et sans épée, et que personne ne lui
dit rien.»
Cet homme cruel mourut en 1587, méprisé et abhorré des deux partis
qu'il avait servis tour à tour.
LE MARÉCHAL DE MONTLUC.
Blaise de Lasseran-Massencome, seigneur de Montluc, fut, pour la
bravoure et la cruauté, le digne pendant du baron des Adrets. Sa
valeur lui mérita le bâton de maréchal de France en 1574; et sa
mémoire eût passé avec honneur à la postérité, s'il ne l'eût pas
souillée par des actes de férocité qui la rendent à jamais odieuse.
Il avait été nommé, le 9 juillet 1564, lieutenant-général au
gouvernement de Guienne, mais il était bien éloigné d'avoir les
qualités qu'exigeaient d'aussi importantes fonctions; car, comme il
le dit lui-même dans ses _Commentaires_, son naturel tendait plus à
remuer les mains qu'à pacifier les affaires; aimant mieux frapper et
jouer des couteaux que faire des harangues. Les troubles occasionés
par la diversité des opinions religieuses et par l'ambition de
quelques courtisans, exaltèrent ses dispositions à la cruauté. Il
abusa de l'autorité que la cour lui avait confiée, en se livrant à
des actes sanguinaires qui ne firent qu'allumer, au lieu d'éteindre
le feu de la guerre civile.
Au reste, il s'est peint lui-même sous les couleurs les plus
odieuses, et il n'est pas probable qu'il se soit plu à se calomnier.
Il ne s'accuse pas, mais il se vante de plusieurs actes d'injustice
et de cruauté qui font horreur, et rend croyable tout le mal que ses
ennemis ont raconté de lui.
Un jour ayant appris que quelques protestans avaient parlé avec
irrévérence du roi Charles IX, il les fit attacher dans un cimetière.
Voici son récit à ce sujet: «J'avais les deux bourreaux derrière moi,
bien équipés de leurs armes, et surtout d'un marassan bien tranchant.
De rage, je sautai au cou de ce Verdier (l'un des protestans), et
lui dis: _O meschant paillard, as-tu bien osé souiller ta meschante
langue contre la majesté du roi?_ Il me répondit: _Ha! monsieur, à
pécheur miséricorde!_ Alors la rage me prit plus que devant, et lui
dis: _Meschant, veux tu que j'aye miséricorde de toi, et tu n'as
point respecté ton roi?_ Je le poussai rudement en terre, et dis au
bourreau: _Frappe, vilain._ Ma parole et son coup fust aussitôt l'un
que l'autre....... Je fis pendre les deux autres à un orme qui était
tout contre.» Il en restait un quatrième, Montluc ne voulut pas le
faire mourir, parce qu'il n'avait que dix-huit ans. «Mais, dit-il, je
lui fis bailler tant de coups de fouet par les bourreaux, qu'il me
fust dit qu'il en était mort; et voilà la première exécution que je
fis au sortir de ma maison, sans sentence ni escriture.»
Les protestans de Cahors, autorisés par les édits de pacification,
s'étaient assemblés dans une maison pour célébrer leur culte. Les
catholiques mirent le feu à cette maison. Plusieurs protestans
périrent dans les flammes, et ceux qui cherchaient à s'échapper,
étaient massacrés au-dehors. La cour nomma des commissaires pour
informer à l'occasion de ce massacre, et en punir les auteurs.
Plusieurs chanoines de la cathédrale, et surtout l'archidiacre Viole,
en furent déclarés coupables. Montluc, instruit que la sentence
allait être prononcée, arrive à Cahors, entre dans la salle des
commissaires au moment où le président allait lire la sentence. Il
le menace de le tuer, s'il en commence la lecture. «Dès le premier
mot qu'il ouvrira la bouche, je le tuerai.» Il lui dit ensuite: «Je
te pendrai moi-même de ma main; car j'en ai pendu une vingtaine de
plus gens de bien que toi. Je te pendrai toi et tes compagnons aux
fenestres de cette maison.» Et dit à M. de Burie: «Laissez-moi tuer
tous ces meschants traistres au roi.» Sur quoi je tirai mon épée, et
les eusse bien gardés de faire sentence ni arrest; mais M. de Burie
me sauta au bras, et me pria de ne le point faire, et alors tous
gagnèrent la porte, et se mirent en fuite...... Je voulais aller
après les tuer.... Je crois que j'en aurais étranglé quelqu'un.»
Quelque temps après, il fit pendre aux fenêtres de la maison de ville
de Villefranche deux protestans que les mêmes commissaires avaient
déclarés absous. Il ne marchait qu'accompagné de deux bourreaux.
«Je recouvrai, dit-il, deux bourreaux, lesquels, depuis, on appela
mes laquais, parce qu'ils étaient souvent avec moi.» Un ministre
protestant vint un jour implorer sa justice. «Je commence à jurer,
dit Montluc, et l'empoignai au collet, lui disant: Je ne sais qui me
tient que je ne te pende moi-même à cette fenestre, paillard; car
j'en ai étranglé de ma main une vingtaine de plus gens de bien que
toi.»
Autant de protestans il rencontrait, autant il en faisait pendre ou
poignarder. Il en découvrit qui s'étaient réfugiés à Gironde. «Je les
fit attraper, dit-il, et pendre soixante-dix aux piliers des halles,
sans autre cérémonie.» Sa route était marquée par les nombreux
cadavres de ceux qu'il faisait pendre aux arbres. C'est encore
lui-même qui se glorifie de cette cruauté. «On pouvait connaître par
là où j'étais passé, car, par les arbres sur le chemin, on trouvait
les enseignes.»
Il serait trop long de rapporter tous les traits qui, dans ses
propres Mémoires, caractérisent défavorablement l'âme de Montluc. «Il
apprenait, dit un historien, à ses enfans à être tels que lui, et
à se baigner dans le sang, dont l'aîné ne s'épargna pas à la saint
Barthélemy.»
Cet homme farouche fut blessé à l'assaut de Rabasteins, d'une
arquebusade qui lui perça les deux joues, et lui enleva une partie du
nez; il cacha sous un masque, le reste de sa vie, ses traits déchirés
à la guise de ses victimes; il eut l'intention de finir ses jours
dans un ermitage, au haut des Pyrénées, comme les ours. Il mourut en
1577, âgé de 77 ans.
Le fameux connétable de Montmorency avait aussi beaucoup de cette
férocité, mêlée à une grande dévotion. «On disait aux armées qu'il se
fallait garder des patenôtres de M. le connétable, car en les disant
en murmurant, il disait: «Allez-moi prendre un tel; attachez celui-là
à un arbre; faites passer celui-là par les picques tout à cette
heure, ou les arquebusez tous devant moi; taillez-moi en pièces tous
ces marauds qui ont voulu tenir et clocher contre le roy, brûlez-moi
ce village; boutez-moi le feu partout à un quart de lieue à la ronde.»
Telles étaient, en général, les mœurs des prétendus grands hommes de
cette époque. C'était le temps de l'apprentissage des massacreurs de
la saint Barthélemy.
CRUAUTÉS POPULAIRES, COMMISES A TOULOUSE, PENDANT LES TROUBLES DE LA
LIGUE.
La ligue, prétendue sainte, formée par les Guises, s'était propagée
dans toutes les provinces de France, et couvrait ce beau royaume
comme d'un immense réseau. Le Languedoc, où le nombre des protestans
était considérable, fut surtout le théâtre des crimes de cette
association rebelle envers le roi. Après le meurtre du duc de Guise
et du cardinal son frère, le fanatisme des partisans de la ligue, à
Toulouse, prit un caractère de fureur qu'il n'avait pas eu jusque
là. Ils firent tous leurs efforts pour entraîner toutes les autres
villes de la province, et députèrent un ancien capitoul à Paris pour
y jurer l'union. Le parlement de Toulouse et le conseil des dix-huit,
manœuvrèrent aussi dans le même sens, et parvinrent, à l'aide de
leurs émissaires, à gagner quelques villes importantes; puis le
parlement et le corps de ville de Toulouse écrivirent séparément
au pape, pour lui rendre compte de leurs démarches, demander sa
protection, et le consulter pour savoir si Henri de Valois (c'est
ainsi qu'ils appelaient le roi), ayant été frappé d'excommunication,
avait toujours droit à leur obéissance.
Cependant le premier président Duranti, fidèle à l'autorité du
souverain, lui rendit compte de ces désordres. Le roi l'exhorta
à ramener les factieux par la prudence. Les troubles néanmoins
croissaient de jour en jour. Des prédicateurs furibonds ne cessaient
d'ameuter le peuple contre le roi et contre ceux qui lui restaient
attachés; le président Duranti était surtout le sujet de leurs
saintes fureurs; tous les jours de fête, on affichait, soit aux
portes des églises, soit dans les carrefours, des libelles infâmes
contre ce respectable magistrat.
Le duc de Montmorency, averti du péril où se trouvait l'autorité
royale à Toulouse, écrivit aux habitans pour les faire rentrer dans
le devoir; mais les conjurés, loin de lui obéir, firent assembler le
conseil de ville et déclarèrent que Duranti devait être éloigné de
toute administration publique. Le président Bertrand, qui présidait
l'assemblée, imposa silence aux factieux, malgré les plaintes d'un
avocat, nommé Grégoire, qui criait à l'oppression des suffrages.
Les factieux, qui étaient en majorité, firent conférer la garde de
la ville au conseil des dix-huit, qui s'empara aussitôt de toute
l'autorité. Le conseil de ville, qui ne devait être composé que
d'un certain nombre des plus notables habitans de Toulouse, fut
aussitôt envahi par six cents autres qui avaient été apostés, et qui,
armés pour la plupart, prétendirent avoir part aux délibérations.
Le tumulte devint si grand que les capitouls furent obligés de
rompre l'assemblée, sans qu'aucune détermination eût été prise;
plusieurs furent d'avis d'appeler à l'avenir le premier président aux
délibérations, pour que sa présence imposât aux chefs des factieux.
Duranti, malgré le péril éminent dont sa personne était menacée,
ne balança pas à se rendre à l'hôtel-de-ville. Il s'y rendit sans
gardes, avec une contenance ferme et assurée, assista aux séances
pendant trois jours consécutifs, et tâcha de calmer, par son
éloquence, cette populace effrénée. La paix et la tranquillité
semblaient prêtes à renaître à Toulouse, lorsque, le troisième jour,
une question incendiaire vint enflammer de nouveau les esprits. On
demanda s'il fallait obéir au roi ou se soustraire à son autorité,
et s'il ne convenait pas d'exiler ou d'emprisonner tous ceux qu'on
appelait politiques et qui persistaient dans leur fidélité au roi.
Cette proposition excita de violens débats. Pendant la dispute, un
avocat nommé Tournier se leva, et soutint avec véhémence qu'on ne
devait plus l'obéissance au roi, et qu'on était délié du serment de
fidélité qu'on lui avait prêté. Un autre membre, nommé Chapelier,
se retournant vers le portrait du roi, s'écria qu'il fallait le
faire disparaître de la salle. Jacques Daffis, beau-frère du premier
président Duranti, et avocat-général au parlement, s'éleva avec force
contre de pareilles propositions, et soutint avec beaucoup de courage
les droits du roi. Duranti, voyant cette contestation, fit enfin
consentir l'assemblée à s'en rapporter à la décision du parlement.
L'avocat-général Daffis, désespérant de faire entendre raison à ce
peuple mutiné, prit le parti de se retirer à sa maison de campagne,
située à deux lieues de Toulouse.