Le massacre de la Saint-Barthélemy ne se borna pas à la ville

de Paris. Les mêmes ordres de la cour furent envoyés à tous les

gouvernemens des provinces de France. Le massacre s'exécuta dans

plusieurs villes, entre autres à Lyon et à Toulouse, où le parti des

Guises dominait. Dans cette dernière ville, le 3 septembre, on fit

arrêter tous les religionnaires qui n'avaient pas pris la fuite,

et on les entassa dans les prisons de la Conciergerie; sur des

ordres secrets de la cour, sept à huit assassins, armés de haches

et de coutelas, furent introduits dans les prisons, le 4 octobre,

avant le lever du soleil, se firent amener, l'un après l'autre,

tous les prisonniers qui y étaient rassemblés, et les massacrèrent

impitoyablement sur les degrés du palais, au nombre de trois

cents environ, parmi lesquels se trouvaient trois conseillers au

parlement, deux conseillers au sénéchal et plusieurs autres personnes

de distinction. Après cette sanglante exécution, on dépouilla

entièrement les cadavres des malheureuses victimes, et on les laissa

tout nus pendant deux jours, exposés à la vue du peuple, excepté les

trois conseillers au parlement, qui, revêtus de leurs robes rouges,

furent pendus à l'ormeau du palais. Deux jours après on creusa des

fosses dans la cour de la sénéchaussée, située dans le voisinage,

et on y jeta pêle-mêle toutes les victimes, après qu'on eut saccagé

leurs maisons et celles des autres religionnaires.

Mais, dans un grand nombre de villes, les chefs catholiques

s'opposèrent à l'exécution de ces ordres sanguinaires. Parmi ces

hommes courageux, on doit citer le comte de Tende, en Provence;

Gordes, de la maison de Simiane, en Dauphiné; Saint-Hérem, en

Auvergne; Charni, de la maison de Chabot, en Bourgogne; La Guiche, à

Mâcon; le brave d'Ortez, à Bayonne; Villars, consul de Nîmes.

«On attribue communément les forfaits de Catherine de Médicis, dit

Saint-Foix, à l'ambition de gouverner, et à l'embarras où elle se

trouvait entre les Guises et les chefs du parti calviniste; pour

moi, continue-t-il, après avoir lu, examiné et discuté tout ce qui

a été écrit pour et contre, je pense que, formée pour brouiller et

détruire, il en était de son âme comme d'un être infecté dans son

germe, et qui devint un fléau; qu'une autorité sans trouble ne l'eût

point flattée; qu'elle ne se plaisait qu'au milieu des orages, et

qu'elle aurait semé la discorde et la division dans la cour la plus

tranquille et la plus soumise. Rien ne dévoile mieux toute l'horreur

de son caractère, que l'éducation de ses enfans. Elle voulait que des

combats de coqs, de chiens et d'autres animaux, fussent une de leurs

récréations ordinaires. S'il y avait quelque exécution considérable

à la Grève, elle les y menait. Et, pour les rendre aussi lascifs que

sanguinaires, elle donnait de temps en temps de petites fêtes, où ses

filles d'honneur, les cheveux épars, couronnées de fleurs, servaient

à table à demi nues. Charles IX, avec le caractère le plus impétueux,

avait d'ailleurs de grandes qualités; l'éducation le pervertit

entièrement. Papire Masson rapporte qu'un des grands plaisirs de ce

prince était de montrer son adresse à abattre d'un seul coup la tête

des ânes et des cochons qu'il rencontrait dans son chemin, en allant

à la chasse; et qu'un jour, Lansac, un de ses favoris, l'ayant trouvé

l'épée à la main contre son mulet, lui demanda gravement: Quelle

querelle est donc survenue entre sa majesté très-chrétienne et mon

mulet?

«Catherine de Médicis, les Guises, le chancelier de Birague et

les Gondis étaient des étrangers qui gouvernaient le royaume:

ils formèrent et dirigèrent le complot du massacre de la

Saint-Barthélemy. Il me semble, ajoute Saint-Foix, qu'on doit en

reprocher un peu moins l'horreur à notre nation, que celle des

proscriptions aux Romains; Sylla et Auguste étaient Romains.»

Quoi qu'il en soit, environ soixante-dix mille Français furent

égorgés au sein de la capitale, sans compter ceux qui furent

assassinés dans les provinces, ceux qui périrent les armes à la main,

et les protestans immolés au massacre de Vassy, qui avait été comme

le prélude de celui de la Saint-Barthélemy.

Enfin, quoique de fanatiques historiens aient été les apologistes de

cette infernale journée, quoiqu'on ait loué à Rome le zèle pieux de

Charles IX, et le terrible exemple qu'il avait fait, disait-on, des

hérétiques; quoique le cardinal Baronius ait dit que cette action

était nécessaire; quoique le parlement de Paris ait ordonné alors une

procession annuelle en mémoire de cette exécution; quoique le pape

Grégoire XIII (Buoncompagno) ait été transporté de la joie la plus

vive lorsqu'il en reçut la nouvelle, et en ait fait rendre grâce à

Dieu; il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui il n'est plus qu'une

opinion sur cette infâme journée; on ne se la rappelle qu'avec une

horreur profonde; l'on s'indigne, et l'on tremble pour l'humanité,

quand on voit la dissimulation, jointe au fanatisme et à la cruauté,

produire de si grands attentats.

Cette Saint-Barthélemy, au moyen de laquelle on croyait extirper

toutes les causes de troubles, n'eut pas même l'avantage de produire

l'effet qu'on s'en était promis. La guerre civile éclata de nouveau

avec plus de fureur; les protestans échappés au massacre coururent

à la vengeance. Ils combattirent avec ce désespoir qui fait acheter

chèrement le triomphe aux vainqueurs.

ANNIBAL COCONAS.

Cet Annibal Coconas, gentilhomme piémontais, exerça les plus

affreuses cruautés sur les calvinistes, pendant l'horrible massacre

de la Saint-Barthélemy. Voici ce qu'en disait Charles IX, peu de

jours avant de mourir:

«Coconas était un gentilhomme railleur et brave, mais méchant, voire

un des plus méchans qui fust en mon royaume. Il me souvient lui avoir

ouï dire entre autres choses, se vantant de la Saint-Barthélemy,

qu'il avait racheté des mains du peuple jusqu'à trente huguenots,

pour avoir le contentement de les faire mourir à son plaisir, qui

était de leur faire renier leur religion, sous la promesse de leur

sauver la vie; ce qu'ayant fait, il les poignardait et faisait

languir et mourir à petits coups, cruellement.»

Coconas ayant été accusé d'avoir voulu, avec La Mole, enlever le

duc d'Alençon, pour le mettre à la tête des rebelles, fut mis

en jugement et condamné à avoir la tête tranchée; ce qui fut

exécuté à Paris en 1574. Sa mémoire fut réhabilitée deux ans après,

circonstance qui semblerait prouver que son crime n'était pas bien

avéré.

Saint-Foix rapporte, d'après les _Mémoires de Nevers_, que Henriette

de Clèves, femme de Louis de Gonzague, duc de Nevers, alla elle-même

enlever de nuit la tête de Coconas, son amant, qu'on avait exposée

sur un poteau dans la place de Grève, et la porta à l'hôtel de Nesle,

où elle faisait sa résidence; qu'elle la fit soigneusement embaumer,

et la garda long-temps dans l'armoire d'un cabinet, derrière son

lit. Ce même cabinet fut arrosé des larmes de sa petite-fille,

Marie Louise de Gonzague de Clèves, dont l'amant, le grand-écuyer

Cinq-Mars, eut la même destinée que Coconas.

ASSASSINAT DES GUISES.

Dans les guerres civiles, il est bien rare que les bourreaux ne

deviennent victimes à leur tour. Le parti le plus puissant commence

par décimer tous les autres, et lorsque son triomphe est assuré,

il finit par se décimer lui-même. L'histoire de nos longs troubles

révolutionnaires en est une preuve encore toute palpitante.

Les Guises avaient été les plus ardens promoteurs de la

Saint-Barthélemy: ils devaient périr sous les coups de l'un de leurs

complices, le duc d'Anjou, depuis Henri III. Déjà François de Guise

avait succombé devant Orléans sous le poignard de Poltrot. Son fils

Henri de Guise, quoique appelé à jouer un plus grand rôle, lui fut

néanmoins inférieur; mais, comme son père, il périt par un lâche

assassinat.

Henri de Guise, chef de la Ligue, était à l'apogée de sa puissance,

et touchait peut-être au moment de placer sur son front la couronne

de France.

Voici quel était son plan: offrir au roi sa démission de

lieutenant-général du royaume; demander à se retirer, afin d'obtenir

des états l'épée de connétable; alors, devenu maître de toutes les

forces du royaume, déposer Valois et l'enfermer dans un couvent. Le

cardinal de Guise, son frère, jurait qu'il ne voulait pas mourir

_avant d'avoir mis et tenu la tête de ce tyran entre ses jambes,

pour lui faire la couronne avec la pointe d'un poignard_. «C'était

un propos de famille, dit M. de Chateaubriand. Madame de Montpensier

portait suspendus à son côté des ciseaux d'or _pour faire_,

disait-elle, _la couronne monachale à Henri, quand il serait confiné

dans un cloître_. Cette femme ne pardonna jamais à Henri III, ou des

faveurs offertes et dédaignées, ou quelques paroles échappées à ce

monarque sur des infirmités secrètes. Ces petits détails seraient peu

dignes de la gravité des fastes de l'espèce humaine, si, en France,

l'histoire de l'amour-propre n'était trop souvent liée à celle des

crimes.»

Au moment où ce projet allait recevoir son exécution dans les états

assemblés à Blois, Henri III se réveilla. Mais laissons parler le

grand écrivain qui vient d'être cité; il peint cette période de

notre histoire comme s'il l'eût vue de ses propres yeux. «Henri

III, dit-il, se conduisit avec une profondeur de dissimulation qui

ne semblait plus possible dans une âme aussi énervée et un homme

aussi avili. Il commença par habituer le cardinal de Guise à venir

fréquemment au château, sous le prétexte de lui parler du maréchal

de Matignon. Le roi voulait maintenir ce maréchal en sa charge de

lieutenant-général en Guyenne; le cardinal de Guise, qui désirait

obtenir cette charge pour lui-même, poussait les états à demander

le rappel de Matignon. Le roi flattait doublement les passions du

cardinal, en s'adressant à lui pour modérer les états, et en lui

laissant l'espérance d'obtenir la place qu'il ambitionnait.

«Henri feignit ensuite un redoublement de ferveur; il fit construire

au-dessus de sa chambre de petites cellules, afin d'y loger des

capucins, résolu qu'il était, disait-il, de quitter le monde et de

se livrer à la solitude. _En un temps où il s'agissait de sa vie et

de sa couronne, il paraissait à vue presque privé de mouvement et

de sentiment._ Il écrivit de sa propre main un mémoire _pour faire

dépêcher des paremens d'autels et autres ornemens d'église aux

capucins_. Le duc de Guise fut tellement trompé à ces marques d'une

imbécile faiblesse, qu'il ne voulait croire à aucun projet du roi.

_Il est trop poltron_, disait-il à la princesse de Lorraine; _il

n'oserait_, disait-il à la reine-mère, qui semblait l'avertir, en

conseillant peut-être sa mort.

«Henri régla d'avance tout ce qu'il ferait dans la semaine de

Noël, semaine qu'il avait fixée pour la catastrophe, y compris le

vendredi, jour auquel il annonçait un pèlerinage à Notre-Dame de

Cléry. Les plus zélés serviteurs de ce prince, le voyant se livrer

à ces soins, et le croyant sincère, désespéraient de sa sûreté. De

même que le duc de Guise recevait de continuels renseignemens des

desseins du roi, Henri ne cessait d'être averti des machinations

du duc de Guise: le duc d'Épernon lui en mandait les détails dans

ses lettres, et ce qu'il y a de plus étrange, le duc de Mayenne et

le duc d'Aumale étaient au nombre des dénonciateurs; l'un dépêcha

à Blois un gentilhomme, et le second sa femme, pour instruire le

roi de tout. On ne saurait douter de ce fait, puisque Henri III le

relate dans sa déclaration publique de février 1589 contre le duc

de Mayenne. Il affirme que ce duc lui avait fait dire que, s'il ne

venait pas lui-même révéler le crime projeté de son frère, c'est

qu'étant à Lyon, il craignait de ne pouvoir arriver assez tôt; ce

fait est encore confirmé par le duc de Nevers, dans son traité _de la

prise des armes_. Et pourtant, malgré la déclaration d'Henri III, la

ligue, faute de mieux, mit Mayenne à sa tête. Ce même Mayenne avait

refusé d'entrer dans les complots contre la vie du roi, notamment

dans celui qui devait être exécuté le jour du service funèbre de la

reine d'Écosse, et il avait voulu une fois se battre contre son frère

le duc de Guise.

«Quant à la duchesse d'Aumale, elle s'était engagée, dès la naissance

de la ligue, à avertir le roi de tout ce qui se tramerait contre lui;

malheureusement Villequier, qui trahissait Henri III, avait souvent

reçu les confidences de cette femme. Le 10 de novembre 1588, elle

écrivit à la reine-mère; Catherine envoya chercher son fils, qui lui

dépêcha Miron, son médecin, pour prendre ses ordres. «Dites au roi,

répondit-elle, que je le prie de descendre dans mon cabinet, pour ce

que j'ai chose à lui dire qui importe à sa vie, à son honneur et à

son état.» Le roi descendit, accompagné d'un de ses familiers et de

Miron. Catherine et son fils se retirèrent dans l'embrasure d'une

fenêtre; quand le roi sortit, les deux témoins, qui se tenaient

à l'écart à l'autre bout du cabinet, entendirent la reine-mère

prononcer distinctement ces paroles: «Monsieur mon fils, il s'en faut

dépêcher; c'est trop long-temps attendre; mais donnez si bon ordre

que vous ne soyez plus trompé comme vous le fûtes aux barricades de

Paris....»

«On remarqua que le duc, qui avait eu connaissance de la conférence,

se promena plus de deux heures à pas agités, en donnant des marques

d'impatience, au milieu des _pages_ et des _laquais_, sur la terrasse

du donjon du château, appelée la Perche-au-Breton.

«Ce château de Blois était joint à la ville par un chemin pratiqué

dans le roc, vaste édifice où était empreinte la main de divers

siècles, depuis les bâtisses féodales des Châtillons et la tour du

Château-Renaud, jusqu'aux ouvrages demi-grecs et demi-gothiques de

Louis XII, de François Ier et de ses successeurs; c'est là qu'eut

lieu une des catastrophes les plus tragiques de l'histoire.

«Trois jours avant, le _Balafré_ avait invité à souper le cardinal

son frère, l'archevêque de Lyon, le président de Neuilly, La

Chapelle-Marteau, prevôt des marchands de Paris, et Mendreville,

tous de sa faction. Le duc, par un de ces pressentimens vagues qui

avertissent du péril, avait quelque intention de faire un voyage à

Orléans; il dit à ses convives qu'on l'avertissait d'une entreprise

du roi sur sa personne, et il leur demanda conseil.

«L'archevêque de Lyon s'éleva avec force contre tout projet de

retraite; c'était, selon lui, manquer une occasion qui ne se

retrouverait jamais, après avoir eu le bonheur d'avoir fait convoquer

les états, et d'y avoir réuni tant de membres de la Sainte-Union;

il soutint que le duc de Guise disposait du tiers-état, du clergé

et de plus du tiers des membres de la noblesse. Le président de

Neuilly était tout alarmé; La Chapelle-Marteau prétendait qu'il n'y

avait rien à craindre; mais Mendreville déclara, en jurant, que

l'archevêque de Lyon parlait du roi comme d'un prince sensé et bien

conseillé; mais que le roi était un fou, qu'il agirait en fou; qu'il

n'aurait ni appréhension, ni prévoyance; que s'il avait conçu un

dessein, il l'exécuterait mal ou bien; qu'ainsi il se fallait lever

en force devant lui, ou qu'autrement il n'y avait nulle sûreté.

«Le duc de Guise trouva que Mendreville avait plus raison qu'eux

tous, mais il ajouta: «Mes affaires sont réduites en tels termes,

que, quand je verrais entrer la mort par la fenêtre, je ne voudrais

pas sortir par la porte pour la fuir.»

«Le roi, de son côté, avait assemblé son conseil, composé des

seigneurs de Rieux, d'Alphonse Ornano et des secrétaires d'état. «Il

y a long-temps, leur dit-il, que je suis sous la tutelle de messieurs

de Guise. J'ai eu dix mille argumens de me méfier d'eux, mais je n'en

ai jamais eu tant que depuis l'ouverture des états. Je suis résolu

d'en tirer raison, mais non par la voie ordinaire de justice, car M.

de Guise a tant de pouvoir dans ce lieu, que si je lui faisais faire

son procès, lui-même le ferait à ses juges. Je suis résolu de le

faire tuer présentement dans ma chambre; il est temps que je sois

seul roi: qui a compagnon a maître.» (_Pasquier_). Le roi ayant cessé

de parler, un ou deux membres du conseil proposèrent l'emprisonnement

légal et le procès en forme; tous les autres furent d'une opinion

contraire, soutenant qu'en matière de crime de lèze-majesté la

punition devait précéder le jugement.

«Le roi confirma cette opinion: «Mettre en prison le _Guisard_,

dit-il, ce serait mettre dans les filets le sanglier qui serait plus

puissant que nos cordes.» (_L'Estoile_).

«On délibéra sur le jour où le coup serait frappé; le roi déclara

qu'il ferait tuer le duc de Guise au souper que l'archevêque de

Lyon lui devait donner le dimanche avant la saint Thomas; ensuite

l'exécution fut retardée jusqu'au mercredi suivant, jour même de la

saint Thomas, et enfin renvoyée au 23, avant-veille de Noël.

«Le 22, le duc de Guise, se mettant à table pour dîner, trouva sous

sa serviette un billet ainsi conçu: «Donnez-vous de garde; on est sur

le point de vous jouer un mauvais tour.» Il écrivit au bas au crayon:

«On n'oserait.» Et il jeta le billet sous la table. Le même jour,

le duc d'Elbeuf lui dit qu'on attenterait le lendemain à sa vie. «Je

vois bien, mon cousin, répondit le Balafré, que vous avez regardé

votre almanach, car tous les almanachs de cette année sont farcis de

telles menaces.» (_L'Estoile_).

«Le roi avait annoncé qu'il irait, le lendemain 23, à La Noue, maison

de campagne au bout d'une longue allée sur le bord de la forêt de

Blois, afin de passer la veille de Noël en prières. Rassuré par le

projet de ce prétendu voyage, le cardinal de Guise pressa son frère

de partir pour Orléans, disant qu'il était assez fort, lui, cardinal,

pour enlever Henri et le conduire à Paris. Une fois remis aux mains

des Parisiens, les états l'auraient déposé, comme incapable de

régner, puis confiné dans un château avec une pension de deux cent

mille écus, le duc de Guise eût été proclamé roi à sa place. C'était

le dernier plan, car les plans variaient. Catherine avait elle-même

songé à priver son fils de la couronne, mais en lui donnant dans sa

retraite des femmes au lieu d'or comme chaînes plus sûres; elle eût

alors demandé le trône pour le duc de Lorraine, son petit-fils par

sa fille. Deux grands conspirateurs cherchaient donc à se devancer

pour s'arracher mutuellement le pouvoir et la vie; leurs complots

respectifs étaient connus de l'un et de l'autre. Le plus dissimulé

l'emporta sur le plus vain.

«Le 22, le roi, après avoir soupé, se retira dans sa chambre, vers

les sept heures; il donna l'ordre à Liancourt, premier écuyer, de

faire avancer son carrosse à la porte de la galerie des cerfs, le

lendemain matin, 23 décembre, à quatre heures, toujours sous prétexte

d'aller à La Noue. En même temps, il envoya le sieur de Marle inviter

le cardinal de Guise à se rendre au château à six heures, parce

qu'il désirait lui parler avant de partir. Le maréchal d'Aumont, les

sieurs de Rambouillet, de Maintenon, d'O, le colonel Alphonse Ornano,

quelques autres seigneurs et gens du conseil, les quarante-cinq

gentilshommes ordinaires furent requis de se trouver à la même heure

dans la chambre du roi.

«A neuf heures du soir, le roi mande Larchant, capitaine des

gardes-du-corps; il lui enjoint de se tenir le lendemain, à sept

heures du matin, avec quelques-uns des gardes sur le passage du duc

de Guise quand celui-ci viendrait au conseil. Larchant et les siens

présenteraient à ce prince une supplique tendant à les faire payer

de leurs appointemens. Aussitôt que le duc serait entré dans la

chambre du conseil, qui formait l'antichambre de la chambre du roi,

Larchant se saisirait de la porte et de l'escalier, ne laisserait ni

entrer, ni sortir, ni passer personne. Vingt autres gardes seraient

placés par lui, Larchant, à l'escalier du vieux cabinet, d'où l'on

descendait à la galerie des cerfs.

«Tout étant disposé de la sorte, Henri rentra dans son cabinet avec

de Termes; c'était Roger de Saint Lary de Belgarde, si connu depuis.

A minuit, Valois lui dit: «Mon fils, allez vous coucher, et dites

à Duhalde qu'il ne faille de m'éveiller à quatre heures, et vous

trouvez ici à pareille heure.....» Le roi prend son bougeoir, et va

dormir avec la reine.

«Le duc de Guise veillait alors auprès de Charlotte de Beaune,

petite-fille de Samblançai, mariée d'abord au seigneur de Sauve,

et en secondes noces à François de la Trémoille, marquis de

Noirmoutiers. Aussi belle que volage, elle allait, selon l'expression

libre du Laboureur, coucher d'un parti chez l'autre. Liée jadis avec

le duc d'Alençon et le roi de Navarre, les secrets qu'elle dérobait

au plaisir, elle les redisait à Catherine de Médicis et au duc de

Guise. Cette fois elle essaya de l'éclairer sur les dangers qu'il

courait: elle le conjura de fuir; mais il crut moins à ses conseils

qu'à ses caresses, et il resta; il ne rentra chez lui qu'à quatre

heures du matin; on lui remit cinq billets qui tous l'admonestaient

de se précautionner contre le roi. Le duc mit ces billets sous son

chevet. Le Jeune, son chirurgien, et beaucoup d'autres cliens qui

l'environnaient, le suppliaient de tenir compte de cet avis «Ce

ne serait jamais fini, dit-il; dormons, et vous, allez coucher.»

(_Miron._)

Le 23, à quatre heures du matin, Duhalde vint heurter à la porte de

la chambre de la reine; la dame Piolant, première femme de chambre,

accourt au bruit «Qui est là? dit-elle.--C'est Duhalde, répond

celui-ci; dites au roi qu'il est quatre heures.--Il dort, et la reine

aussi, répliqua la dame de Piolant.--Éveillez-le, dit Duhalde, ou je

heurterai si fort que je les réveillerai tous deux.»

«Le roi ne dormait point, ses inquiétudes étaient trop vives. Ayant

appris la venue de Duhalde, il demande ses bottines, sa robe de

chambre et son bougeoir; il se lève, et laissant la reine tout émue,

se rend dans son cabinet, où l'attendaient déjà de Termes et Duhalde.

Il prend les clefs des cellules destinées aux capucins; il monte

éclairé par de Termes, qui portait le bougeoir devant lui; il ouvre

une cellule et y enferme Duhalde effrayé; il redescend, et à mesure

que les quarante-cinq gentilshommes de sa garde se présentent, il les

conduit aux cellules, dans lesquelles il les incarcère un à un, comme

Duhalde. Les personnages convoqués au conseil commençaient d'arriver

au cabinet du roi; on y pénétrait à travers un passage étroit et

oblique qu'Henri avait fait pratiquer exprès dans un coin de sa

chambre à coucher, laquelle précédait ce cabinet. La porte ordinaire

de la chambre avait été bouchée. Lorsque les ministres et les

seigneurs sont entrés, le roi va mettre en liberté ses prisonniers,

les ramène en silence dans sa chambre, leur recommandant de ne faire

aucun bruit à cause de la reine-mère, qui était malade et logée

au-dessous.

«Ces précautions prises, le roi revient au conseil, et redit aux

assistans ce qu'il leur avait déjà dit sur la nécessité où il se

trouvait réduit de prévenir les complots du duc de Guise. Le maréchal

d'Aumont hésitait, parce que le roi avait promis et juré, le 4

décembre, sur le saint sacrement de l'autel, parfaite réconciliation

et amitié avec le duc de Guise. «Mon cousin, lui avait-il dit,

croyez-vous que j'aie l'âme si méchante que de vous vouloir mal?

Au contraire, je déclare qu'il n'y a personne en mon royaume que

j'aime mieux que vous, et à qui je sois plus tenu, comme je le ferai

paraître par bons effets, d'ici à peu de temps.»

«On calma les scrupules du maréchal d'Aumont en s'efforçant de lui

prouver que le duc de Guise avait manqué le premier à sa parole.

«Le roi passa du cabinet du conseil dans la chambre où étaient

assemblés les gentilshommes, et il leur parla de la sorte:

«Il n'y a aucun de vous qui ne soit obligé de reconnaître combien

est grand l'honneur qu'il a reçu de moi, ayant fait choix de vos

personnes sur toute la noblesse de mon royaume, pour confier la

mienne à leur valeur, vigilance et fidélité. Vous avez été mes

obligés, maintenant je veux être le vôtre en une urgente occasion, où

il y va de mon honneur, de mon état et de ma vie. Vous savez tous les

insultes que j'ai reçues du duc de Guise, lesquelles j'ai souffertes,

jusqu'à faire douter de ma puissance et de mon courage, pensant par

ma douceur allentir ou arrêter le cours de cette violente et furieuse

ambition. Il est résolu de faire son dernier effort sur ma personne,

pour disposer après de ma couronne et de ma vie. J'en suis réduit à

telle extrémité qu'il faut que je meure ou qu'il meure, et que ce

soit ce matin. Ne voulez-vous pas me servir et me venger?»

«Tous ensemble s'écrièrent qu'ils étaient prêts à tuer le rebelle; et

Sariac, gentilhomme gascon, frappant de sa main la poitrine du roi,

lui dit: _Cap de Diou! sire, iou lou bous rendis mort!_

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 12 / 17 段