Au seizième siècle, sous le règne de Henri II, un gentilhomme

Limousin, nommé Saint-Jean de Ligoure, jouissait d'une excellente

réputation et vivait heureux au sein de sa famille, lorsque le goût

de l'alchimie vint tout-à-coup détruire son bonheur domestique et

ouvrir la porte de sa maison aux plus grands malheurs; bientôt,

par suite de ses spéculations métallurgiques, il fut soupçonné

de fabriquer de la fausse monnaie. Ce soupçon donna lieu à des

poursuites; le beau-père du gentilhomme fut même arrêté et conduit

prisonnier au Châtelet d'Angoulême.

A la nouvelle de l'emprisonnement de son beau-père, Ligoure, en proie

à de vives inquiétudes, ne savait à quelle résolution il devait

s'arrêter. Il s'adressa au maréchal de Saint-André, comme faisant

partie de sa suite, et lui demanda sa protection. Le maréchal la lui

promit, s'il était innocent; mais il ajouta que, s'il était coupable

du crime de fausse monnaie qu'on lui imputait, il l'abandonnerait à

toute la sévérité des lois; cette promesse n'avait rien de rassurant

pour Ligoure; elle ne faisait même qu'aggraver sa position. Torturé

par l'inquiétude, il alla trouver un prêtre de sa connaissance, et

lui fit part du danger qu'il courait.

Ce prêtre était un homme abominable, tout à fait indigne de son

ministère; comme complice de Ligoure pour l'affaire de la fausse

monnaie, il était personnellement intéressé à trouver des moyens

de soustraire Ligoure aux mains de la justice. On va voir l'infâme

projet que conçut son âme horrible. Il conseilla d'abord à Ligoure

de passer en pays étranger; mais, pour mettre sa fuite à l'abri de

toutes recherches, il fallait, disait ce monstre, que le gentilhomme

se débarrassât auparavant de tous ceux de sa famille et de sa maison

que les tortures de la question pouvaient forcer de déposer contre

lui. «Votre avis me paraît concluant, dit Ligoure; mais, pour le

mettre à exécution, il faudrait que je consentisse à massacrer tout

ce que j'ai de plus cher au monde.--Et quelle chose y a-t-il sur la

terre qui doive nous être plus chère que nous-mêmes? Ne vaut il pas

mieux que votre femme et vos enfans meurent innocens, que d'être

exposés à causer votre ruine, en vous accusant devant la justice?

Vous en ferez ce que bon vous semblera, mais, s'ils demeurent en vie,

vous aurez beau quitter la France, vos biens seront confisqués, et

vous-même serez livré à la justice en pays étranger, par suite des

révélations de votre femme, de vos enfans ou de vos domestiques.»

Ces raisons monstrueuses frappèrent l'esprit de Ligoure, et le

prêtre, l'éperonnant par d'autres paroles astucieuses, le décida au

forfait horrible qu'il venait de lui conseiller. Le gentilhomme donna

les mains à tout ce que cet affreux démon lui inspirait, et celui-ci

se chargea de l'exécution du meurtre projeté. En conséquence, il se

rendit au château, accompagné d'un individu aussi pervers que lui,

et qui était un des domestiques du gentilhomme. Un peu auparavant

leur arrivée, les enfans de Ligoure étant occupés à jouer, le plus

petit d'entre eux ramassa quelques petites bûchettes, et comme il

avait vu que l'on présentait la croix aux mourans, il fit de ses

bûchettes autant de croix qu'il y avait de personnes dans la chambre,

et les distribua à chacune d'elles; sa mère étonnée de cette idée,

lui demanda ce qu'il fallait faire de ces croix. «Gardez-les, dit

l'enfant, pour les tenir en main, parce que la mort va bientôt vous

assaillir, ainsi que moi et toute la compagnie.»

Cette sorte d'avertissement fit peu d'impression sur la mère;

mais elle ne tarda pas à reconnaître tout ce qu'il renfermait de

prophétique. Les bourreaux venaient d'entrer dans le château; ils

demandent à un petit laquais où se trouve la maîtresse de la maison,

lui commandant de se tenir à la porte et de ne laisser entrer

personne. Ils montent dans l'appartement, trouvent la mère et les

enfans tenant encore à la main les croix de bois, ferment la porte de

la chambre, massacrent les enfans en présence de leur mère éplorée:

puis le prêtre, s'élançant sur cette malheureuse femme, lui perça le

cœur d'un violent coup de dague, et tua aussi une demoiselle qui se

trouvait en leur compagnie. Les meurtriers cherchèrent ensuite le

petit laquais pour lui faire subir le même sort; mais cet enfant,

effrayé des cris qu'il avait entendus, s'était sauvé dans la cave et

caché sous un muid. Le ciel semblait le réserver pour servir d'indice

d'un si grand forfait et pour dévoiler les circonstances d'un crime

aussi épouvantable. Les meurtriers, fâchés que ce petit laquais leur

eût échappé, mais certains d'ailleurs qu'il n'était point hors du

logis, sortirent, fermèrent la porte et mirent le feu à la maison.

Cependant les paysans du voisinage, apercevant les flammes et la

fumée qui sortaient du château de Saint-Jean de Ligoure, accourent

de tous côtés. On trouve les portes closes, on heurte, on crie;

mais, ne recevant aucune réponse, on enfonce aussitôt les portes.

Quel spectacle horrible se présente à tous les regards! Les cadavres

des enfans et de leur mère sont là gisans à moitié consumés par

les flammes; pour comble d'atrocité, la mère était enceinte, et en

découvrant son ventre, on y voit une pauvre créature suffoquée par

les flammes. Le petit laquais, entendant le bruit du peuple, et bien

sûr du départ des meurtriers, se mit à appeler à son aide; aussitôt

la multitude courut à l'endroit d'où partaient ces cris; on rompit la

porte de la cave, et l'on mit en liberté ce pauvre enfant plus mort

que vif.

Quand il fut un peu revenu de sa terreur, il raconta les principales

circonstances de la tragédie qui avait eu lieu dans le château.

On le conduisit ensuite à Limoges, où il fut nourri et entretenu aux

frais de la justice, jusqu'à ce que les auteurs d'un tel attentat

fussent arrêtés. Le prêtre et son complice n'échappèrent pas

long-temps aux recherches de la police; on leur fit leur procès, et

ils périrent sur la roue. Quant au gentilhomme, il s'était sauvé à

Genève en Suisse, croyant de là braver le glaive de la loi. Mais

le roi de France, instruit du crime de Ligoure et du lieu de sa

retraite, le réclama au sénat de Berne, qui donna des ordres pour le

faire arrêter et chargea de cette commission un sieur la Renoudie,

fugitif de France.

La Renoudie fit si grande diligence et procéda si adroitement, qu'il

vint arrêter Ligoure à Lausanne, tout en ayant l'air de venir tout

simplement lui faire visite. Le criminel fut incontinent conduit à

Berne, d'où l'on envoya en Limousin des magistrats pour faire une

enquête à son sujet.

Le roi de France fit plusieurs fois demander par son ambassadeur

l'extradition de Ligoure; mais ses démarches à ce sujet furent

inutiles. Le sénat de Berne ne voulut pas condescendre à cette

demande. Il fit lui-même le procès du criminel, et le condamna à

avoir la tête tranchée publiquement.

L'arrêt fut exécuté peu de temps après à Berne, et les pièces du

procès furent envoyées au roi de France.

MASSACRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.

Notre langue manque d'expressions pour caractériser ce monstrueux

attentat, qui heureusement est unique dans l'histoire. Quoi de plus

horrible, en effet, que de voir un roi faire lâchement assassiner,

la nuit, à un signal convenu, une partie de ses sujets qui vient de

se ranger sous son obéissance? On conçoit, bien qu'en frémissant

d'horreur, l'épouvantable catastrophe connue sous le nom de _Vêpres

siciliennes_; c'étaient des vaincus opprimés qui voulaient, d'un seul

coup, se débarrasser d'orgueilleux conquérans. Mais qu'un roi qui

devrait être le père de tous ses sujets ose, en pleine paix, méditer

la mort d'un grand nombre d'entre eux, parce qu'ils n'ont pas la même

religion que lui; qu'il emploie la plus perfide dissimulation pour

les attirer dans un piége infâme; qu'il s'efforce d'endormir leur

défiance par de faux semblans d'amitié; et que, profitant de l'heure

du sommeil, il lance dans leurs maisons fermées ses satellites avides

de carnage; qu'il seconde lui-même leur fureur, en versant de ses

mains royales le sang des malheureux protestans; on ne peut attribuer

de tels excès qu'à la plus furieuse démence ou à la plus profonde

scélératesse.

Les protestans de France venaient de faire leur paix avec Charles

IX. Ce jeune roi, soumis à toutes les volontés de sa mère, Catherine

de Médicis, n'opposa aucune résistance au projet infernal qu'elle

avait formé de détruire les chefs de ce parti redoutable. Tout fut

concerté, les piéges furent tendus; on proposa aux protestans des

conditions avantageuses. L'amiral de Coligny, fatigué de la guerre

civile, les accepta avec autant de confiance que d'empressement.

Charles IX, pour ôter tout sujet de soupçon, donna sa sœur en

mariage au jeune Henri de Navarre. Trompée par des apparences aussi

séduisantes, Jeanne d'Albret vint à la cour, avec son fils, l'amiral

de Coligny, et tous les chefs des protestans. Le mariage fut célébré

avec pompe; toutes les manières obligeantes, toutes les assurances

d'amitié, tous les sermens furent prodigués par le roi et par son

astucieuse mère; on ne s'occupa pendant plusieurs jours que de fêtes,

de jeux et de mascarades.

Enfin une nuit, la veille de la Saint Barthélemy, au mois d'août

1572, l'ordre du massacre fut donné à minuit. On fit sonner le

tocsin à Saint-Germain l'Auxerrois; et, peu après, la grosse cloche

du Palais, que l'on ne sonnait que dans les grandes réjouissances,

répondit à ce signal horrible. Toutes les maisons des protestans

furent forcées et ouvertes en même temps.

Quelques jours auparavant, Coligny sortant du Louvre avait reçu un

coup d'arquebuse qui l'avait blessé au bras gauche et à la main

droite. «Voilà, s'était écrié l'amiral, voilà le fruit de ma

réconciliation avec le duc de Guise.» Le roi de Navarre, le prince

de Condé, se plaignirent au roi de cet attentat. Charles IX affecta

une douleur extrême, fit rechercher les coupables, et donna le nom de

père à Coligny. «Mon père, lui dit-il, la blessure est pour vous, et

la douleur pour moi.» Tel était le langage qu'il tenait à la veille

du massacre des protestans.

L'amiral était logé dans la rue de Bétizi, dans une maison qui depuis

fut une auberge sous le nom d'hôtel Saint-Pierre.

Une troupe d'assassins, à la tête desquels était un certain Besme,

bohémien, domestique de la maison de Guise, entra l'épée à la main

et trouva l'amiral de Coligny assis dans un fauteuil. Il lui dit:

«Est-ce toi qui es Coligny?--C'est moi-même, répondit l'amiral.

Jeune homme, poursuivit le héros, d'un air calme et tranquille, et

lui montrant ses cheveux blancs, tu devrais respecter mes cheveux

blancs: mais fais ce que tu voudras, tu ne peux m'abréger la vie que

de quelques jours.» Besme Bianowitz plongea son épée dans le sein de

l'amiral, et lui donna un coup de revers sur le visage. On rapporte

que Coligny, se sentant frappé, s'écria: «Au moins, si je périssais

par la main d'un homme de cœur, et non par celle d'un misérable

valet!»

Les lecteurs, amis des beaux vers, nous sauront gré de leur remettre

sous les yeux ceux de la Henriade où se trouve si bien peinte

l'héroïque mort de Coligny:

Le héros malheureux, sans armes, sans défense,

Voyant qu'il faut périr et périr sans vengeance,

Voulut mourir du moins comme il avait vécu,

Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

Déjà des assassins la nombreuse cohorte

Du salon qui l'enferme allait briser la porte!

Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux

Avec cet œil serein, ce front majestueux,

Tel que, dans les combats, maître de son courage,

Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage,

A cet air vénérable, à cet auguste aspect,

Les meurtriers surpris sont saisis de respect,

Une force inconnue a suspendu leur rage.

«Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,

Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs,

Que le sort des combats respecta quarante ans;

Frappez, ne craignez rien; Coligny vous pardonne;

Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne...

J'eusse aimé mieux la perdre, en combattant pour vous.»

Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux;

L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes;

L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes,

Et de ses assassins ce grand homme entouré

Semblait un roi puissant de son peuple adoré.

Besme, qui dans la cour attendait sa victime,

Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime;

Des assassins trop lents il veut hâter les coups;

Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.

A cet objet touchant lui seul est inflexible,

Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,

Aurait cru faire un crime et trahir Médicis

Si du moindre remords il se sentait surpris.

A travers les soldats il court d'un pas rapide:

Coligny l'attendait d'un visage intrépide;

Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux

Lui plonge son épée en détournant les yeux,

De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage,

Ne fît trembler son bras et glaçât son courage.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort,

On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort;

Son corps, percé de coup, privé de sépulture,

Des oiseaux dévorans fut l'indigne pâture;

Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis,

Conquête digne d'elle et digne de son fils.

Le jeune Henri, duc de Guise, qui fut depuis assassiné à Blois, était

à la porte de la maison de Coligny, attendant la fin de l'assassinat,

et cria tout haut: _Besme, cela est-il fait?_ Besme jeta le corps de

l'amiral par la fenêtre après l'avoir traîné jusque là par les pieds.

Coligny tomba aux pieds du duc de Guise, qui eût l'infamie de frapper

du pied le corps de ce grand homme expirant, et de le livrer à la

populace, qui le mit en pièces. Besme, lui ayant marché sur le corps,

dit à la troupe d'assassins qu'il avait sous ses ordres: C'est bien

commencer; allons continuer notre besogne!

Le cadavre de l'amiral fut exposé pendant trois jours à la fureur

populaire, et enfin pendu par les pieds au gibet de Montfaucon, où

Charles IX alla le voir, répétant, dit-on, le mot de Vitellius,

«Qu'un ennemi mort n'a rien d'horrible, et ne sent pas mauvais.» Un

Italien ayant coupé la tête de l'amiral, pour la porter à Catherine

de Médicis, cette princesse la fit embaumer et l'envoya à Rome.

Cependant tous les amis de Coligny étaient attaqués dans Paris,

hommes, enfans, tout était massacré sans distinction; toutes les

rues étaient jonchées de corps morts. Quelques prêtres, tenant un

crucifix d'une main et une épée de l'autre, couraient à la tête des

meurtriers, et les encourageaient au nom de Dieu, à n'épargner ni

parens, ni amis.

Le maréchal de Tavannes, soldat ignorant et superstitieux, qui

joignait le fanatisme religieux à la haine politique, courait à

cheval dans Paris, criant aux soldats: «Du sang! du sang! La saignée

est aussi salutaire dans le mois d'août que dans le mois de mai.»

Le palais du roi fut un des principaux théâtres du carnage, car

le prince de Navarre logeait au Louvre et tous ses domestiques

étaient protestans. Quelques-uns d'entre eux furent tués dans leurs

lits avec leurs femmes; d'autres s'enfuyaient tout nus, et étaient

poursuivis par les soldats sur les escaliers de tous les appartemens

du palais, et même jusqu'à l'antichambre du roi. La jeune femme

de Henri de Navarre, éveillée par cet affreux tumulte, craignant

pour son époux et pour elle-même, saisie d'horreur et à demi morte,

sauta brusquement de son lit pour aller se jeter aux pieds du roi

son frère. A peine eut-elle ouvert la porte de sa chambre, que

quelques-uns de ses domestiques protestans coururent s'y réfugier.

Les sicaires entrèrent sur leurs pas, et les poursuivirent en

présence de la princesse. Un d'eux, qui s'était caché sous son lit,

y fut tué, deux autres furent percés de coups de hallebarde à ses

pieds; elle fut elle-même couverte de sang.

Laissons parler cette princesse elle-même. Voici ce qu'elle

dit, dans ses mémoires, sur les horreurs de la nuit de la

Saint-Barthélemy: «Lorsque j'étais le plus endormie, voici un homme

frappant des pieds et des mains à la porte, criant: _Navarre,

Navarre!_ Ma nourrice, pensant que c'était le roi mon mari, court

vitement à la porte; c'était un gentilhomme, nommé M. de Téjan, qui

avait un coup d'épée dans le coude, un coup de hallebarde dans le

bras, et qui était encore poursuivi par quatre archers, qui entrèrent

tous après lui dans ma chambre. Lui, voulant se garantir, se jeta sur

mon lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenaient, je me jette à la

ruelle; et lui, après moi, me tenant toujours au travers le corps,

nous crions tous les deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre.

Enfin Dieu voulut que M. de Nançai, capitaine des gardes, y vint,

qui, me trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion,

ne put se tenir de rire. Ayant changé de chemise, parce que j'étais

toute couverte de sang, et m'étant fait jeter un manteau de nuit, je

passai à l'appartement de madame de Lorraine, ma sœur. Entrant dans

l'antichambre, un gentilhomme nommé Bourse, se sauvant des archers

qui le poursuivaient, fut percé d'un coup de hallebarde à trois pas

de moi.»

Un jeune gentilhomme, favori de Charles IX, le comte de La

Rochefoucauld, avait passé la soirée avec le roi. Celui-ci éprouva

quelques remords, et fut touché d'une sorte de compassion pour lui;

il lui dit deux ou trois fois de ne point retourner chez lui, et de

coucher dans sa chambre. Mais La Rochefoucauld répondit qu'il voulait

aller trouver sa femme. Le roi ne l'en pressa pas davantage, et dit:

Qu'on le laisse aller; je vois bien que Dieu a résolu sa mort. Ce

jeune homme fut massacré deux heures après.

Le comte de Téligny, qui venait d'épouser la fille de l'amiral,

périt aussi sous les coups des assassins. Il avait un visage si

agréable et si doux, que les premiers qui étaient venus pour le tuer

s'étaient laissés attendrir à sa vue; mais d'autres plus féroces le

massacrèrent. Antoine de Clermont-Resnel, se sauvant en chemise, fut

égorgé par le fils du fameux baron des Adrets, et par son propre

cousin Bussy-d'Amboise. Le marquis de Pardaillan tomba à côté de

lui. Guerchi se défendit long-temps dans la rue, et tua plusieurs

meurtriers avant de succomber sous le nombre; mais le marquis de

Lavardin n'eut pas le temps de tirer l'épée.

Parmi les autres victimes notables de la Saint-Barthélemy, on doit

citer le célèbre sculpteur et architecte Jean Goujon, protestant,

qui fut tué d'un coup de carabine, pendant qu'il travaillait aux

magnifiques bas-reliefs dont il a orné le Louvre. Le savant Ramus ou

La Ramée, professeur distingué au collége royal, fut jeté par une

fenêtre du collége de Presle, dont il était principal.

Il y en eut fort peu qui échappèrent à ce massacre général. Parmi

ceux-ci, la délivrance du jeune La Force a quelque chose de

miraculeux. C'était un enfant de dix ans. Son père, son frère aîné et

lui, furent arrêtés en même temps par les soldats du duc d'Anjou. Ces

meurtriers tombèrent sur tous les trois à la fois, et les frappèrent

au hasard. Le père et les enfans, couverts de sang, tombèrent à

la renverse les uns sur les autres. Le plus jeune, qui n'avait

reçu aucun coup, contrefit le mort, après avoir eu la prudence de

s'écrier: _Je suis mort._ Il se laissa tomber entre son père et

son frère, dont il reçut les derniers soupirs. Les meurtriers, les

croyant tous morts, s'en allèrent en disant: «Les voilà bien tous

trois.» Quelques malheureux vinrent ensuite dépouiller les corps;

il restait un bas de toile au jeune La Force; un marqueur du jeu

de paume du Verdelet voulut avoir ce bas de toile; il s'amusa à

considérer le corps de ce bel enfant: «Hélas! dit-il, c'est bien

dommage, celui-là n'est qu'un enfant, que peut-il avoir fait?» Ces

paroles de compassion engagèrent le petit La Force à lever doucement

la tête et à lui dire à voix basse: «Je ne suis pas encore mort.» Ce

pauvre homme lui répondit: «Ne bougez, mon enfant; ayez patience.»

Sur le soir, il le vint chercher, et lui dit: «Levez-vous, ils n'y

sont plus.» Puis il lui mit sur les épaules un méchant manteau. Comme

il le conduisait, quelqu'un des bourreaux lui demanda: «Qui est

ce jeune garçon?--C'est mon neveu, répondit-il, qui s'est enivré;

vous voyez comme il s'est accommodé! Je m'en vais bien lui donner

le fouet.» Enfin le pauvre marqueur le mena chez lui et lui demanda

trente écus pour sa récompense. De là le jeune La Force se fit

conduire, déguisé en gueux, jusqu'à l'arsenal, chez le maréchal de

Biron, son parent, grand-maître de l'artillerie; on le cacha quelque

temps dans la chambre des filles; enfin, sur le bruit que la cour

le faisait chercher pour s'en défaire, on le fit sauver en habit de

page sous le nom de Beaupin. Cet enfant fut depuis le maréchal de La

Force, et vécut quatre-vingt cinq ans.

Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, depuis maréchal de France,

était allé passer la nuit avec la veuve d'un conseiller, bonne

catholique et dame de charité de sa paroisse; il resta caché chez

elle pendant trois jours, au bout desquels elle l'emmena habillé en

fille et comme sa chambrière, à sa terre située à douze lieues de

Paris.

Cependant plusieurs de ces infortunées victimes, échappées au fer

des bourreaux, fuyaient du côté de la rivière. Quelques-uns la

traversaient à la nage pour gagner le faubourg Saint-Germain. Charles

IX les aperçut de sa fenêtre qui avait vue sur la rivière, et ce

jeune monstre tira sur eux avec une carabine. Voici ce que Brantôme

ne fait pas difficulté d'avouer dans ses Mémoires: «Quand il fut

jour, le roi mit la tête à la fenêtre de sa chambre, et voyant aucuns

dans le faubourg Saint-Germain qui se remuaient et se sauvaient, il

prit une grande arquebuse de chasse qu'il avait, et en tirait tout

plein de coups à eux, mais en vain, car l'arquebuse ne tirait pas

si loin; incessamment criait: «_Tuez, tuez._» Catherine de Médicis,

conservant un front calme au milieu de ce carnage, regardait du haut

d'un balcon ces scènes d'horreur, enhardissait les assassins et riait

d'entendre les cris des mourans. Ses filles d'honneur descendirent

dans la rue avec une curiosité effrontée, digne des abominations de

ce siècle; elles contemplèrent le corps dépouillé d'un gentilhomme

nommé Soubise, qui avait été soupçonné d'impuissance, et qui venait

d'être massacré sous les fenêtres de la reine.

Pour justifier cet horrible massacre, le roi alla au parlement

accuser l'amiral de Coligny d'une conspiration, et le parlement

rendit un arrêt contre le mort, par lequel il ordonna que son

cadavre, après avoir été traîné sur une claie, serait pendu en

Grève, ses enfans déclarés roturiers et incapables de posséder

aucune charge, sa maison de Châtillon-sur-Loing rasée, les arbres

coupés, etc., et que tous les ans on ferait une procession le jour

de la Saint-Barthélemy, pour remercier Dieu de la découverte de

la conspiration, à laquelle l'amiral n'avait pas songé. Malgré cet

arrêt, la fille de l'amiral, veuve de Téligny, épousa peu de temps

après le prince d'Orange.

Quelques années auparavant, le parlement avait mis à prix la tête de

Coligny. «Il est impossible de savoir, dit Voltaire, s'il est vrai

que l'on envoya la tête de l'amiral à Rome. Ce qu'il y a de bien

certain, c'est qu'il y a à Rome, dans le Vatican, un tableau où est

représenté le massacre de la Saint-Barthélemy avec ces paroles: _Le

pape approuve la mort de Coligny._»

Le jeune Henri de Navarre, depuis Henri IV, fut épargné, moins par

compassion que par politique; il fut retenu prisonnier jusqu'à la

mort du roi, comme caution de la soumission des protestans. Quelque

temps avant la Saint-Barthélemy, Jeanne d'Albret, mère d'Henri IV,

était morte presque subitement. Le bruit courut alors qu'elle avait

été empoisonnée par l'odeur d'une paire de gants de senteur, que lui

avait vendue Réné, Italien, grand scélérat, et parfumeur attaché à

la cour de Catherine de Médicis. Quoique cette opinion ne fût pas

ridicule, il paraît qu'elle était fausse. Le corps de la princesse

fut ouvert, et les chirurgiens rapportèrent qu'ils n'y avaient point

trouvé de marques de poison.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 11 / 17 段