Cependant le cœur de la comtesse s'engageait insensiblement, et même

à son insu. Sa vertu combattit long-temps; enfin elle succomba.....

Le défaut d'expérience, la faute que son mari avait faite en

l'abandonnant à elle-même, sa trop grande présomption, l'avaient

conduite à sa perte.

Elle ne tarda pas à être la maîtresse en titre de François Ier, et

cette particularité de la cour fut bientôt connue de tout le royaume.

Le comte ne tarda pas non plus à être instruit de son infortune. Son

chagrin n'en devint que plus poignant encore. Il refusa avec hauteur

les dignités que le monarque lui fit offrir. Plus scrupuleux que tant

d'autres, il ne voulait pas qu'on pût dire qu'il donnait volontiers

les mains à son déshonneur puisqu'il en acceptait le prix. Dans sa

douleur, il querellait tout le monde.

Un jour qu'il faisait sentir, d'une manière mortifiante, à un

officier subalterne l'infériorité de son grade, il reçut cette

réponse: «Nous sommes, vous et moi, ce que le roi nous a faits.»

C'est ainsi qu'en mettant en parallèle son grade avec la disgrâce

du comte, il lui faisait sentir son déshonneur pour se venger de son

mépris.

La comtesse se fut bientôt façonnée à sa nouvelle condition; elle fit

pleuvoir les faveurs sur ceux qui s'attachaient à elle.

Le moment du repentir approchait; la guerre appela François Ier

en Italie: la défaite de Pavie le fit tomber entre les mains de

Charles-Quint, son rival de puissance et de gloire.

La comtesse avait perdu son protecteur: tous ses flatteurs

l'abandonnèrent; elle resta en proie à toute la haine de la duchesse

d'Angoulême, mère du roi, régente du royaume. Abreuvée de chagrins,

elle ne vit d'autre refuge que le château de son mari. Elle lui

demanda la permission d'aller se jeter à ses pieds. Il consentit

à son retour. A peine entrée dans le château, il la fit conduire,

sans la voir, dans un appartement tendu de noir, d'où elle n'aurait

pas la liberté de sortir. Rien ne put le fléchir. Elle sollicita

vainement la grâce de le voir; mais lui, se défiant de l'amour qui

était au fond de son cœur, demeura inflexible. Enfin elle lui

écrivit une lettre extrêmement touchante, dans laquelle, après avoir

énuméré toutes les raisons qui pouvaient, sinon la justifier, mais

la faire excuser, elle continuait: «Mais je ne veux chercher aucune

excuse, je vous confesse mon crime, pénétrée de toute l'horreur

qu'il m'inspire. Je vous ai offensé cruellement; je vous en demande

pardon, en embrassant vos genoux, les yeux baignés de larmes: je suis

indigne du titre de votre épouse; regardez-moi comme votre esclave,

faites-moi subir le traitement le plus dur, je l'ai mérité, mais

ne me confondez pas avec ces femmes nées, ce semble, pour le crime

qu'elles commettent sans aucun remords, etc.»

Cette lettre n'amollit pas le cœur du comte; ce cœur était consumé

par le désir de la vengeance. Plus d'une fois il aurait trempé ses

mains dans le sang de la comtesse, s'il n'eût été retenu par la

présence de sa fille, qui le désarmait lorsqu'il s'abandonnait aux

transports de sa rage.

L'infortunée captive demanda plusieurs fois la grâce de voir,

d'embrasser sa fille. Cet enfant, qui avait près de huit ans,

était le portrait frappant de sa mère. Le comte se refusa à cette

entrevue. Mais un jour on trompa sa vigilance; on amena l'enfant près

de sa mère. Celle-ci l'arrosa de ses larmes, et ne put lui dire que

ces mots entrecoupés de sanglots: «Aimez votre père, n'ayez pas pour

moi de l'horreur, et ne m'imitez pas.»

Ce fut la seule entrevue qu'elle eut avec cet enfant. Le comte,

d'un endroit où il ne pouvait être vu, venait voir quelquefois la

comtesse; sa beauté, qui était encore dans tout son éclat, loin de

l'attendrir, redoublait sa fureur, quand il pensait que tant de

charmes avaient été possédés par un amant.

Deux événemens vinrent décider du sort de la comtesse. Sa fille,

dont les caresses enfantines avaient le don de calmer le comte, fut

atteinte d'une maladie qui la mit au tombeau. D'un autre côté, le roi

François Ier recouvra sa liberté. Le comte craignit que ce prince

ne rappelât la comtesse à sa cour. Rien ne retint plus sa jalouse

frénésie.

Il entre dans l'appartement de sa femme avec six hommes masqués,

et lui dit, l'œil en feu: «_Meurs pour expier ton infamie et la

mienne._--Satisfaites votre fureur, lui dit-elle avec une tendre

sérénité, mais ne vous en prenez pas à moi, si l'idée de mon

supplice vous persécute après ma mort. Depuis quelques jours, j'ai

désespéré de vous fléchir, vous prévenez ma prière! Toute la grâce

que je voulais vous demander était une prompte mort.»

Elle cessa de regarder le comte, et se livra aux ministres de sa

cruauté; quatre la tinrent pendant que les deux autres lui ouvrirent

les veines des bras et des jambes. Le comte eut l'inhumanité de

rester présent jusqu'à ce que les veines de la comtesse fussent

taries et qu'elle eût fermé les yeux.

Ce monstre de jalousie se retira ensuite en Angleterre, afin d'être

à l'abri des poursuites de la maison de Foix. Plus tard il s'attacha

au connétable de Montmorency, qui eut le crédit de faire taire la

justice; et François Ier, entre les bras d'une nouvelle maîtresse,

oublia sans peine la vengeance que lui demandait la mort de la

comtesse de Châteaubriant.

Cette tragique histoire a été révoquée en doute par plusieurs

historiens. D'autres auteurs l'ont donnée comme vraie. Il ne nous

appartient pas de décider ce point. Les faits sont intéressans; nous

avons cru ne pas devoir en priver nos lecteurs. Les détails contenus

dans ce récit sont extraits d'un manuscrit tiré des archives de

Châteaubriant. Ce manuscrit, écrit en latin, en lettres gothiques,

avait été confié à Guyot de Pitaval, qui en donna une traduction dans

ses _Causes célèbres_.

LE BARON DE SAMBLANÇAY, SURINTENDANT DES FINANCES SOUS FRANÇOIS Ier.

Jacques de Beaune, baron de Samblançay, surintendant des finances

sous François Ier, est un terrible exemple de l'inconstance de la

faveur des rois.

Il jouissait d'un immense crédit à la cour; depuis long-temps il

administrait les finances à la satisfaction de François Ier; ce

prince aimait ce vieillard, il l'appelait son père. Tout-à-coup

Lautrec laisse perdre le Milanais, et allègue, pour se justifier,

qu'il a manqué d'argent, qu'il n'a pas touché les sommes qui lui

avaient été destinées.

Ces plaintes retombent sur Samblançay; le roi lui en fait de vifs

reproches; Samblançay s'excuse en disant que, le même jour que les

fonds avaient été préparés, la reine-mère était venue elle-même à

l'épargne, pour lui demander tout ce qui lui était dû de ses pensions

et des revenus du Valois, de la Touraine et de l'Anjou, dont elle

était douairière, l'assurant «qu'elle avait assez de crédit pour le

sauver s'il la contentait, et le perdre s'il la désobligeait.» Le

roi ayant mandé sa mère, elle avoua qu'elle avait reçu de l'argent,

mais elle nia qu'on lui eût dit que c'étaient les fonds destinés au

Milanais.

Alors le malheureux Samblançay fut sacrifié. La haine que lui portait

le chancelier Duprat, fortifiée de celle de la reine-mère, consomma

sa perte. Il fut jugé par des commissaires, forme de procédure

ordinairement usitée quand on voulait immoler des innocens.

Samblançay fut condamné à être pendu au gibet de Montfaucon, en 1527,

pour crime de péculat. Il fut long-temps à l'échelle avant d'être

exécuté, espérant toujours sa grâce, mais il l'attendit en vain.

Lorsqu'on lui annonça qu'il fallait mourir, il s'écria «J'ai bien

mérité la mort pour avoir plus servi les hommes que Dieu.»

Le public, cette fois, fut moins crédule qu'à l'ordinaire. On regarda

généralement la mort de Samblançay comme le résultat d'une intrigue

de cour.

On lit dans les mémoires d'Amelot de la Houssaie, que «Réné Gentil,

premier commis de l'épargne, avait rendu à la reine-mère les

quittances qu'elle avait remises à Samblançay, en recevant l'argent

de l'armée d'Italie.» Ce fut là peut-être une des causes de son

malheur. Du reste, ce Gentil fut puni de cette insigne prévarication;

quinze ans après il fut pendu à son tour.

La mémoire de Samblançay fut réhabilitée quelque temps après sa mort;

preuve tardive, mais irrécusable, de son innocence.

LE PRÉSIDENT MEYNIER D'OPPÈDE ET L'AVOCAT-GÉNÉRAL GUÉRIN, OU

MASSACRES JURIDIQUES DE CABRIÈRES ET MÉRINDOL.

Les Vaudois, sectaires dont la doctrine avait beaucoup de points

de ressemblance avec celle qui fut professée plus tard par les

chefs de la réformation, occupaient, depuis le douzième siècle, des

vallées situées entre la Provence et le Dauphiné. Leurs terres,

d'abord en friche et stériles, devinrent productives et fécondes

sous leurs mains laborieuses. Leur nombre, très-petit dans les

commencemens, s'était multiplié jusqu'à près de dix-huit mille.

Leurs mœurs étaient douces et paisibles; ils décidaient entre eux

leurs différens. Leurs seigneurs, qu'ils enrichissaient par leurs

travaux, loin de se plaindre d'eux, étaient très-satisfaits de les

avoir pour vassaux. Enfin, pendant plus de deux siècles, malgré

la différence de leur culte, ils jouirent du bonheur qui devrait

toujours accompagner une innocente existence. Mais tout-à-coup, au

commencement du seizième siècle, la réforme prêchée par Luther vint

tirer les Vaudois de l'obscurité qui faisait leur bonheur. Les édits

rendus par plusieurs gouvernemens contre les nouveaux hérétiques

les condamnaient au feu; les Vaudois furent enveloppés dans cette

proscription. Le parlement de Provence, pour manifester son zèle,

décerna la peine du bûcher contre dix-neuf des habitans les plus

notables du bourg de Mérindol, tous Vaudois, et ordonna que leurs

bois seraient coupés et leurs maisons démolies. Cette sentence jeta

l'épouvante parmi tous leurs coreligionnaires. Ils députèrent vers le

cardinal Sadolet, évêque de Carpentras, pour le conjurer d'intercéder

pour eux. Ce digne prélat, dont l'humanité égalait les lumières,

plaida leur cause avec tant de zèle, qu'il fit surseoir l'exécution

de la sentence. Le roi François Ier leur pardonna, mais à condition

qu'ils abjureraient; condition qui ne fut pas, qui ne devait pas être

remplie, parce qu'aucun pouvoir sur la terre, excepté celui de la

force brutale, n'avait le droit de l'imposer. On ne déracine pas à

volonté une croyance dans laquelle on est né.

Irrité de l'opiniâtreté des Vaudois, que le jésuite Maimbourg appelle

_une canaille révoltée_, le parlement de Provence, composé d'esprits

ardens et fanatiques, résolut de continuer la procédure. Jean Meynier

d'Oppède, alors premier président, se distingua surtout par son

acharnement.

Les Vaudois s'attroupèrent pour délibérer sur le parti qui leur

restait à prendre. D'Oppède, dans de faux rapports adressés au

roi, donna à leurs réunions le caractère d'une sédition, et obtint

permission d'exécuter l'arrêt qui était suspendu depuis cinq années.

Secondé par l'avocat-général Guérin, homme d'une cruauté froide et

réfléchie, d'Oppède songea à exécuter sans délai la _sainte_ mission

qu'il s'était donnée; il fallait des troupes pour cette expédition.

D'Oppède et Guérin en prirent, et se mirent à leur tête. Cependant

les Vaudois n'étaient point disposés à la révolte, puisqu'ils

n'opposèrent aucune résistance et prirent la fuite de tous côtés.

Ayant réuni toutes leurs troupes, les deux magistrats guerriers

fondirent en même temps sur tous les villages vaudois, tuèrent tout

ce qu'ils rencontrèrent, et brûlèrent les maisons, les granges, les

récoltes, les arbres. Les fugitifs étaient poursuivis à la clarté de

l'embrasement général. Il ne restait dans le bourg de Cabrières que

soixante hommes et trente femmes. Ils se rendent, sous la promesse

qu'on leur épargnera la vie; mais à peine se sont-ils rendus qu'on

les massacre.

Quelques femmes, réfugiées dans une église, en sont tirées par

l'implacable d'Oppède; il les enferme dans une grange à laquelle

il fait mettre le feu. «Lorsqu'elles se présentaient à la fenêtre

pour se jeter en bas, dit le continuateur de Fleury, on les

repoussait avec des fourches, ou on les recevait sur les pointes des

hallebardes. Ceux qui se sauvèrent sur les montagnes ne furent pas

plus heureux: la faim et les bêtes sauvages les firent périr, parce

qu'on leur coupa tous les chemins. On défendit, sous peine de la

vie, de leur donner aucun aliment. Ces misérables députèrent vers

d'Oppède, pour obtenir de lui la permission d'abandonner leurs biens,

et de se retirer la vie sauve dans les pays étrangers. Le baron de

la Garde, quoique aussi cruel que l'autre (d'Oppède), paraissait

y consentir; mais le président lui répondit brusquement _qu'il les

voulait tous prendre sans qu'aucun s'échappât, et les envoyer habiter

aux enfers_. Huit cents personnes périrent dans cette action. On alla

ensuite à Lacoste, dont le seigneur avait promis aux habitans qu'il

ne leur serait fait aucun dommage, pourvu qu'ils portassent leurs

armes dans le château, et qu'ils abattissent les murailles de la

ville en quatre endroits. Ces bonnes gens firent ce qui leur était

ordonné; mais à l'arrivée du président, les faubourgs furent brûlés

et les habitans taillés en pièces, sans qu'il en restât un seul. Les

femmes et les filles, qui, pour se dérober à la première furie du

soldat, s'étaient retirées près du jardin, dans un château, furent

toutes violées et si cruellement traitées, que plusieurs moururent

de faim, de tristesse, ou des tourmens qu'on leur fit souffrir. Ceux

qui étaient cachés dans Mussi ayant enfin été découverts, éprouvèrent

le même sort que les autres; et ceux qui erraient dans les forêts

et sur les montagnes désertes cherchaient plutôt la mort que la vie

dans leurs retraites, ayant perdu leurs biens, leurs femmes et leurs

enfans. Il y eut vingt-deux bourgs ou villages saccagés ou brûlés.»

L'avocat-général Guérin ne fit pas de moindres exploits. Il fit tuer

tout ce qu'il rencontra. Un jeune homme de Mérindol ayant excité la

compassion des soldats, qui demandaient sa grâce, le sanguinaire

magistrat s'écria: _tolle, tolle_; et ce malheureux fut arquebusé.

Le peu de Vaudois qui échappa à la fureur des bourreaux se sauva

vers le Piémont. Lorsque les flammes furent éteintes, la contrée,

auparavant florissante et peuplée, ne présenta plus qu'une solitude

affreuse jonchée de cadavres.

François Ier eut horreur de cette épouvantable exécution. L'arrêt

auquel il avait donné son consentement portait la mort de dix-neuf

hérétiques; et d'Oppède, assisté de Guérin, en avait fait périr plus

de quatre mille, hommes, femmes et enfans. Les seigneurs dont les

villages et les châteaux avaient été la proie des flammes demandèrent

justice au roi, qui, en mourant, recommanda expressément à son fils,

Henri II, de faire punir les auteurs de cette barbarie.

Ces scènes d'horreur avaient eu lieu en 1545. Le parlement de

Paris fut chargé, en 1551, d'examiner cette affaire, qui fut

solennellement plaidée, pendant cinquante séances consécutives. Le

président d'Oppède plaida lui-même sa cause, et le fit d'une manière

remarquable. Le crédit de ses nombreux protecteurs fit le reste. Il

fut absous.

Il protestait qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres du roi; mais

cependant on le soupçonna d'avoir des motifs personnels de haine

contre les Vaudois. «Un de ses fermiers, dit Garnier, lui avait

dérobé le prix de sa terre, et s'était caché parmi eux. La comtesse

de Cental, qui n'était devenue riche que parce qu'elle avait peuplé

ses terres d'habitations vaudoises, avait rejeté avec mépris l'offre

de sa main. Ce ressentiment secret, qu'il se dissimulait à lui-même,

put bien le porter aux atrocités dont il se souilla.»

Quant à l'avocat-général Guérin, il ne fut pas aussi heureux que son

complice d'Oppède: traduit aussi devant le parlement de Paris, on

lui chercha des crimes, et l'on n'eut pas de peine à lui en trouver.

Il fut condamné à être pendu, non pour le massacre de Cabrières et de

Mérindol, mais pour plusieurs faussetés, calomnies, prévarications,

abus et malversations des deniers du roi et d'autres particuliers,

sous couleur et titre de son état de procureur du Roi. Son arrêt fut

exécuté à Paris, en 1554, à la grande satisfaction des bons citoyens.

LE COMTE SÉBASTIEN MONTÉCUCULLI, CONDAMNÉ COMME EMPOISONNEUR DU

DAUPHIN, FILS DE FRANÇOIS Ier.

«Ce procès funeste, dit Voltaire, peut être mis dans la foule des

cruautés juridiques que l'ivresse de l'opinion, celle de la passion,

et l'ignorance, ont trop souvent déployées contre les hommes les plus

innocens.»

Le dauphin François, fils de François Ier, jouait à la paume,

à Lyon; il but beaucoup d'eau fraîche dans une transpiration

abondante; il en résulta une pleurésie, ou une autre maladie du même

genre, qui causa la mort du prince. Soudain le vulgaire, toujours

crédule et souvent atroce dans ses conjectures, imputa sa mort à un

empoisonnement. La cour adopta aussi cette présomption, soit par

crédulité, soit par d'autres motifs encore moins excusables.

Bientôt les soupçons s'arrêtèrent sur le comte de Montécuculli,

gentilhomme italien, échanson du dauphin, qui jouissait d'une grande

faveur, et qui, par cela même, devait avoir beaucoup d'ennemis parmi

les courtisans. C'était lui qui avait versé l'eau fraîche qu'avait

bue le prince; on l'accusa de l'avoir empoisonné. Ce comte était

né sujet de Charles-Quint; il lui avait parlé avant de venir à la

cour de France; c'en était assez pour bâtir un complot. On arrêta

Montécuculli, et on le mit à la torture.

Ce malheureux, vaincu par la douleur, avoua le crime qu'on lui

imputait, et déclara qu'Antoine de Lève et Ferdinand de Gonzague,

attachés tous deux à Charles-Quint, l'avaient porté à le commettre.

Outre la nullité d'un aveu arraché dans les tourmens de la question,

si l'on apporte sur ce fait historique quelque esprit d'examen, on

verra que ce prétendu crime est tout-à-fait dénué de fondement.

D'abord Charles-Quint, à qui l'on n'a jamais pu reprocher aucune

action qui ressemblât à une telle atrocité, n'avait aucun intérêt

à commander l'empoisonnement du dauphin. Outre ce prince, François

Ier avait deux autres fils, tous deux en âge de lui succéder, et il

était lui-même dans la vigueur de l'âge. L'accusation était absurde:

Montécuculli n'avait pas plus d'intérêt à la mort du dauphin; il

était aimé de ce jeune prince, et attendait de son maître une grande

fortune.

Les juges ne voulurent entrevoir aucune de ces raisons: ils avaient

mission de trouver un empoisonneur et non de justifier l'accusé: ils

condamnèrent Montécuculli. L'arrêt portait que le comte Sébastien

Montécuculli, _convaincu_ d'avoir empoisonné François, dauphin et

duc propriétaire de Bretagne, fils aîné du roi, avec de la poudre

d'arsenic sublimé, et de s'être mis en devoir d'empoisonner le roi

lui-même, serait traîné sur la claie jusqu'au lieu de la Grenette,

où il serait tiré et démembré à quatre chevaux.

Cet arrêt infâme fut exécuté à Lyon en 1536.

On prétendit que, lors de la visite des papiers de Montécuculli, on

avait trouvé un traité de l'usage des poisons écrit de sa main, de

la poudre d'arsenic sublimé, et le vase de terre rouge dans lequel

il avait présenté au dauphin le breuvage qui lui avait donné la

mort. Ces allégations après coup ne prouvent rien, surtout quand

on sait que de pareils procès se faisaient à huis-clos et par des

commissaires dont les noms étaient souvent ignorés du public.

SUPPLICE D'ANNE DUBOURG, CONSEILLER AU PARLEMENT DE PARIS.

Sous le règne de Henri II, lorsque la France était gouvernée par

les Guises, on nomma des inquisiteurs qu'on admit pour juges dans

les procès extraordinaires que l'on faisait à ceux de la religion

prétendue réformée; ces inquisiteurs étaient des prêtres. L'un d'eux,

le fameux Mouchy, pour qui l'on inventa le sobriquet de _mouchards_

donné aux espions, suborna deux jeunes gens pour déposer que les

prétendus réformés avaient fait, le jeudi saint, une assemblée dans

laquelle, après avoir mangé un cochon en dérision du sabbat, ils

avaient éteint les lampes et s'étaient abandonnés, hommes et femmes,

à une prostitution générale. Sur cette déposition, les protestans

furent en proie à toutes les rigueurs de la justice ecclésiastique,

on institua des chambres ardentes pour les juger, et les flammes des

bûchers exécutaient les jugemens.

Ces supplices excitèrent enfin la pitié, et quelques membres du

parlement pensèrent que l'église devait plutôt réformer ses abus que

faire brûler des hommes.

Au mois d'avril 1559, dans une assemblée qu'on nomme _mercuriale_,

les plus savans et les plus modérés du parlement proposèrent d'user

de moins de cruautés, et de chercher à réformer l'église. Anne

Dubourg appuya surtout cet avis avec chaleur. Un de leurs confrères,

sans respect pour son serment de conseiller, qui est de tenir

secrètes les délibérations de la cour, sans égards pour l'honneur et

l'équité, les dénonça au roi.

Henri II, excité par les Guises qui régnaient sous son nom, se

rendit au parlement sans être attendu, le 15 juin 1559. Il était

accompagné du cardinal Bertrandi, garde des sceaux, du connétable de

Montmorency, et de plusieurs autres grands officiers de la couronne.

Instruit que la délibération roulait sur la conduite à tenir à

l'égard des réformés, le roi voulut que l'on continuât à parler en

sa présence: c'était un piége tendu à la loyauté des conseillers:

plusieurs y tombèrent. Dubourg parla avec plus de véhémence que ses

confrères; il montra combien il était affreux de voir régner à la

cour l'adultère, la débauche, la concussion, l'homicide, tandis qu'on

livrait à la mort des citoyens qui servaient le roi selon les lois,

et Dieu selon leur conscience.

Dubourg était un magistrat intègre, homme d'une vie irréprochable, et

bon citoyen. Il était diacre, et ses études théologiques l'avaient

conduit à adopter l'opinion des réformateurs.

Le roi donna au connétable l'ordre de l'arrêter ainsi que plusieurs

autres conseillers qui avaient parlé dans le même sens. Les présidens

aux enquêtes, Saint André et Minard, tant pour prouver leur zèle que

pour satisfaire leur haine personnelle, poursuivirent la mort d'Anne

Dubourg. Comme ce conseiller était diacre, il fut d'abord jugé par

l'évêque de Paris du Bellai, assisté de l'inquisiteur Mouchi. Il

appela comme d'abus de la sentence de l'évêque, et réclama la faculté

d'être jugé par ses pairs. Cette justice lui fut refusée. Il fut jugé

successivement à l'officialité de Paris, à celle de Sens et à celle

de Lyon, et condamné par toutes les trois à être dégradé et à être

livré au bras séculier comme hérétique.

On le mena d'abord à l'officialité; là, étant revêtu de ses habits

sacerdotaux, on les lui arracha l'un après l'autre. Après cette

cérémonie, on le ramena à la Bastille, et des commissaires du

parlement que ses persécuteurs avaient choisis, le condamnèrent à

être étranglé et brûlé.

Il entendit son arrêt avec résignation et courage, et dit à ses

juges: «Éteignez vos feux, renoncez à vos vices, convertissez-vous

à Dieu.» Ce malheureux, victime du fanatisme et de l'iniquité, fut

pendu et brûlé dans la place de Grève. Il déclara, à la potence,

qu'il mourait serviteur de Dieu, et ennemi des abus de l'église de

Rome.

Le supplice d'Anne Dubourg fit plus de prosélytes protestans en un

jour que les livres et les prédications n'en avaient fait pendant

plusieurs années.

SAINT-JEAN DE LIGOURE, GENTILHOMME LIMOUSIN, MEURTRIER DE SA FEMME ET

DE SES ENFANS.

De toutes les passions humaines qui enfantent des crimes, la plus

vile, la plus ignoble, la moins digne d'excuses, c'est la cupidité.

Que d'attentats, que de forfaits inouïs ont été suggérés par la soif

de l'or! Elle rend capable de tous les genres de barbarie, étouffe

les plus doux sentimens de la nature, en un mot sacrifie tout à

elle-même. L'histoire suivante fournira un exemple de plus des

étranges excès auxquels peut s'abandonner le cœur humain guidé par

l'intérêt.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 10 / 17 段