de cacher ses folies et ses crimes, le maréchal de Retz les laissa
en peu de temps parvenir à la connaissance de toute la province.
Depuis long-temps la clameur publique dénonçait ses rapts d'enfans,
les supplices atroces qu'il leur faisait subir, et l'usage horrible
auquel il réservait le sang de ces malheureuses victimes, mais
c'était vainement que ses vassaux, sur lesquels il prélevait de force
cet affreux tribut, versaient des larmes sur le sort de leurs enfans
immolés de la sorte, et dont le nombre s'élevait à plus de cent;
c'était vainement qu'ils faisaient entendre partout, dans les villes,
dans les campagnes, les sanglots du désespoir; le nom, le rang de
l'accusé, sa fortune, qui avait été si considérable, imposaient
à la justice, et jusqu'alors l'avaient rendue sourde et aveugle.
Mais enfin les attentats de ce monstre devinrent si révoltans, si
exécrables, la voix publique s'éleva si haut contre lui, que l'évêque
de Nantes et le sénéchal de Rennes, juge général du pays, furent
obligés de l'entendre; et craignant peut-être que les Bretons et
les Angevins, exaspérés par une si cruelle tyrannie, ne se fissent
eux-mêmes justice, ils le traduisirent devant un tribunal.
La lecture des pièces de ce procès si long-temps différé fait
frémir d'indignation. On y voit que le maréchal se présenta devant
le tribunal avec une fierté, un dédain qui pouvaient rappeler que
pour lui les diables n'étaient que des _vilains_, et qu'il croyait
ne voir dans ses juges que des gens de cette classe. Dans un de ses
interrogatoires, ce scélérat eut l'audace de répondre d'un très-grand
sang-froid qu'il avait commis plus de crimes qu'il n'en fallait
pour faire condamner à mort _dix mille hommes_! «Quel temps, ajoute
l'historien qui me fournit ce récit, quel temps que celui où la
justice pouvait, ou plutôt devait attendre une aussi longue série de
forfaits pour oser en arrêter le cours et punir un grand coupable,
lorsqu'il était protégé par un grand nom et de nobles aïeux!»
Le maréchal de Retz fut condamné à être brûlé vif dans la prairie de
Nantes, ce qui fut exécuté le 23 décembre 1440.
CRIMES DE LOUIS XI, ROI DE FRANCE. SUPPLICE DE JACQUES D'ARMAGNAC,
DUC DE NEMOURS.
Le règne de Louis XI ne rappelle partout que de tristes et pénibles
souvenirs. «Les temps précédens, dit Voltaire, avaient inspiré des
mœurs fières et barbares dans lesquelles on vit éclater quelquefois
de l'héroïsme. Le règne de Charles VII avait eu des Dunois, des La
Trémouille, des Clisson, des Richemont, des Saintrailles, des Lahire,
et des magistrats d'un grand mérite; mais sous Louis XI pas un grand
homme. Il avilit la nation. Il n'y eut nulle vertu; l'obéissance tint
lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille comme les forçats
le sont dans une galère. Ce cœur artificieux et dur avait pourtant
deux penchans qui auraient dû mettre de l'humanité dans ses mœurs:
c'était l'amour et la dévotion. Il eut des maîtresses, il eut trois
bâtards; il fit des neuvaines et des pèlerinages. Mais son amour
tenait de son caractère, et sa dévotion n'était que la crainte
superstitieuse d'une âme timide et égarée. Toujours couvert de
reliques et portant à son bonnet sa Notre-Dame de plomb, on prétend
qu'il lui demandait pardon de ses assassinats avant de les commettre.
Il donna par contrat le comté de Boulogne à la sainte Vierge. La
piété ne consiste pas à faire la Vierge comtesse, mais à s'abstenir
des actions que la conscience reproche, que Dieu doit punir, et que
la Vierge ne protége point.»
Louis XI, fils de Charles VII, fut le premier roi absolu en Europe
depuis la chute de l'empire de Charlemagne. Sa vie fut une longue
trame de perfidies et de crimes. Fils dénaturé, frère barbare,
mauvais père, despote sanguinaire, il sut réunir dans son cœur tous
les penchans les plus pervers.
Il remplit d'amertume les dernières années de la vie de son père:
il fut l'auteur de sa mort. Le malheureux Charles VII mourut par
la crainte que son fils n'attentât à ses jours; le poison qu'il
redoutait fit qu'il se laissa mourir de faim. Une telle crainte de la
part d'un père prouve suffisamment contre le caractère du fils.
Parjure à tous ses sermens, à moins qu'il ne jurât par un morceau de
bois qu'on appelait la vraie croix de Saint-Laud, on le vit, après le
traité de Conflans, faire jeter dans la Seine plusieurs bourgeois de
Paris qu'on soupçonnait d'être attachés à la _ligue_ dite du _bien
public_ qui s'était formée contre lui. On liait ces malheureux deux à
deux dans un sac, et on les plongeait ainsi dans le fleuve.
Comme il redoutait son frère, le duc de Guienne, il ne balança pas
à s'en défaire; il le fit empoisonner presque en sa présence par un
moine bénédictin, nommé Favre Vesois, confesseur de ce prince. Cet
empoisonnement n'est point un de ces prétendus crimes qu'invente
souvent la malignité humaine, surtout à l'occasion de la mort des
grands. Le duc de Guienne avait pour maîtresse la comtesse de
Montsoreau, une des plus belles et des plus aimables femmes de son
temps. Le prince soupait un jour entre cette dame et son confesseur;
à la fin du repas, le moine présenta au duc une pêche dont on admira
la grosseur et la beauté; elle était empoisonnée. Presque aussitôt
après en avoir mangé, la comtesse de Montsoreau mourut, et le prince
tomba dans d'affreuses convulsions, auxquelles il succomba peu de
temps après. Odet Daidie, brave seigneur, fidèlement attaché au duc
de Guienne, voulut faire punir l'empoisonneur. Il se saisit de la
personne du moine, et le conduisit loin de Louis, en Bretagne, pour
qu'on lui fît son procès. Mais le jour qu'on devait prononcer la
sentence de ce moine, on le trouva mort dans son lit. Pour imposer
à la clameur publique qui l'accusait de ce crime, Louis XI se fit
apporter les pièces du procès, et nomma des commissaires; mais
ceux-ci, fidèles observateurs de leurs instructions secrètes, ne
décidèrent rien, et furent comblés de bienfaits par le monarque.
Ce qui prouve la bassesse de son âme, c'est qu'il prenait
ordinairement dans la fange ses confidens les plus intimes, ses
ministres les plus importans. Ainsi Olivier-le-Daim ou le Diable,
son barbier, était en même temps l'homme le plus puissant et le
plus redouté de la cour; et Louis XI appelait son compère le trop
fameux Tristan, grand prevôt des archers, dont il faisait sa
société habituelle. Ces deux misérables, complaisans ministres
des vengeances de leur maître, étaient en horreur à tous les gens
de bien. Ce Tristan ne se contentait pas d'obéir quand on lui
commandait d'ôter la vie à des hommes qui n'avaient été convaincus
d'aucun crime, mais encore il le faisait avec une précipitation
singulièrement barbare. Il arrivait souvent de là que, afin de
réparer ses méprises, il fallait qu'il tuât deux personnes au lieu
d'une.
Louis XI fut un des plus cruels tyrans des temps modernes. Il y
en a peu qui aient fait périr plus de citoyens par les mains des
bourreaux et par des supplices plus recherchés. On a évalué à
quatre mille le nombre de ses sujets mis à mort par ses ordres,
soit publiquement, soit en secret. Philippe de Comines a donné une
effrayante description des prisons qu'il avait fait construire,
espèces de cages de fer qu'il appelait _ses fillettes_. Cet historien
rapporte qu'elles _étaient de bois, couvertes de pattes de fer; qu'il
avait fait faire à des Allemands des fers très-pesans et terribles
pour mettre au pied, et y était un anneau pour mettre au pied, fort
malaisé à ouvrir comme un carcan, la chaîne grosse et pesante, et
une grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesantes que n'était
de raison, et les appelait-on les fillettes du roi_. Ce monstre se
plaisait souvent à être spectateur des supplices qu'il ordonnait.
La plupart des victimes étaient exécutées sans forme de procès,
plusieurs noyées une pierre au cou, d'autres précipités en passant
sur une bascule d'où elles tombaient sur des roues armées de pointes
et de tranchans, d'autres étouffées dans les cachots; Tristan, son
_compère_, était lui seul le juge, les témoins et l'exécuteur. Les
avenues de son château de Plessis-les-Tours offraient un spectacle
bien digne de repaître ses yeux. On y voyait un grand nombre de gens
pendus aux arbres, et les maisons circonvoisines étaient autant de
prisons d'où sortaient nuit et jour les cris et les gémissemens de
malheureux prisonniers en proie aux plus cruelles tortures.
Mais le supplice le plus mémorable dont Louis XI fût l'ordonnateur,
est celui de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, descendant reconnu
de Clovis.
«Les circonstances et l'appareil de sa mort (1477), le partage de ses
dépouilles, les cachots où ses jeunes enfans furent enfermés jusqu'à
la mort de Louis XI, sont, dit l'auteur de l'_Essai sur les mœurs_,
de tristes et intéressans objets de la curiosité. On ne sait point
précisément quel était le crime de ce prince. Il fut jugé par des
commissaires, ce qui peut faire présumer qu'il n'était pas coupable.
Quelques historiens lui imputent vaguement d'avoir voulu se saisir
de la personne du roi et faire tuer le dauphin. Une telle accusation
n'est pas croyable; un petit prince ne pouvait guère, du pied des
Pyrénées où il était réfugié, prendre prisonnier Louis XI, en pleine
paix, tout-puissant et absolu dans son royaume. L'idée de tuer le
dauphin encore enfant, et de conserver le père, est encore une de ces
extravagances qui ne tombent point dans la tête d'un homme d'état.
Tout ce qui est bien avéré, c'est que Louis XI avait en exécration la
maison des Armagnacs; qu'il fit saisir le duc de Nemours dans Carlat,
en 1477; qu'il le fit enfermer dans une cage de fer à la Bastille;
qu'ayant dressé lui-même toute l'instruction du procès, il lui envoya
des juges parmi lesquels était ce Philippe de Comines, célèbre
traître, qui, après avoir long-temps vendu les secrets de la maison
de Bourgogne au roi, passa enfin au service de la France, et dont on
estime les mémoires, quoique écrits avec la retenue d'un courtisan
qui craignait encore de dire la vérité, même après la mort de Louis
XI.»
Le roi voulut que le duc de Nemours fût interrogé dans sa cage
de fer, qu'il y subît la question et qu'il y reçût son arrêt. On
le confessa ensuite dans une salle tendue de noir. La confession
commençait à devenir une grâce accordée aux condamnés; l'appareil
noir était en usage pour les princes. C'est ainsi qu'on avait exécuté
Conradin à Naples, et qu'on traita depuis Marie Stuart en Angleterre.
On était barbare en cérémonie chez les peuples chrétiens occidentaux,
et ce raffinement d'inhumanité n'a jamais été connu que d'eux; toute
la grâce que ce malheureux prince put obtenir, ce fut d'être enterré
en habit de cordelier, grâce digne de la superstition de ces temps
atroces qui égalait leur barbarie.
Mais ce qui ne fut jamais en usage, et ce que pratiqua Louis XI, ce
fut de faire mettre sous l'échafaud, dans les halles de Paris, les
jeunes enfans du duc, pour recevoir sur eux le sang de leur père.
Ils en sortirent tout couverts; et en cet état on les conduisit à
la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, où la gêne
que leurs corps éprouvaient était un continuel supplice. On leur
arrachait les dents à plusieurs intervalles. Ce genre de tortures
aussi petit qu'odieux était en usage..... Le détail des tourmens
inouïs que souffrirent les princes de Nemours serait incroyable
s'il n'était attesté par la requête que ces princes infortunés
présentèrent aux états, après la mort de Louis XI, en 1483.»
Pendant le cours du procès du duc de Nemours, si toutefois on doit
appeler procès cet horrible assassinat, Louis XI avait changé
plusieurs fois les juges et même le lieu des séances. Après le
jugement, il cassa quatre conseillers au parlement qu'il avait
trouvés disposés à adoucir la peine, et il écrivit au parlement tout
entier en ces termes: «Je pensais, vu que vous êtes sujets de la
couronne de France et y devez votre loyauté, que vous ne voulussiez
approuver que l'on fît si bon marché de ma peau, et parce que je vois
par vos lettres que si faites, je connais clairement qu'il y en a
encore qui volontiers seraient machineurs contre ma personne; et afin
d'eux garantir de la punition, ils veulent abolir l'horrible peine
qui y est: par quoi sera bon que je mette remède à deux choses; la
première, expurger la cour de telles gens; la seconde, faire tenir le
statut que jà une fois en ai fait, que nul en ça ne puisse alléger
les peines de crime de lèze-majesté.» Cette lettre porte avec elle
son commentaire; elle semble avoir été écrite par une plume altérée
de sang humain.
M. Casimir Delavigne, dans sa tragédie de _Louis XI_, a donné un
tableau remarquable du supplice de l'infortuné Jacques d'Armagnac.
Comines exhorte le jeune Nemours à renoncer à son ressentiment, à
réconcilier Louis XI avec le duc de Bourgogne dont il est l'envoyé.
Cédez, lui dit-il,
Cédez, le roi pardonne, et va tout oublier.
Nemours lui fait cette réponse du pathétique le plus touchant:
Oublier! lui! qu'entends-je? oublier! quoi? son crime,
Ce supplice inconnu, l'échafaud, la victime?
Quoi! trois fils à genoux sous l'instrument mortel,
Vêtus de blancs tous trois comme aux pieds de l'autel?
On nous avait parés pour cette horrible fête.
Soudain le bruit des pas retentit sur ma tête.
Tous mes membres alors se prirent à trembler,
Je l'entendis passer, s'arrêter, puis parler.
Il murmura tout bas ses oraisons dernières;
Puis prononçant mon nom et ceux de mes deux frères:
Pauvres enfans! dit-il, après qu'il eut prié;
Puis, plus rien. O moment d'éternelle pitié!
Tendant vers lui mes mains pour l'embrasser sans doute,
Je crus sentir des pleurs y tomber goutte à goutte;
Les siens... Non, non, ses yeux éteints dans les douleurs,
Ses yeux n'en versaient plus, ce n étaient pas des pleurs,
C'était du sang, du sang, celui d'un père.
Louis XI, ce roi assassin de ses sujets, placé au-dessus de la
justice des hommes, commença à expier en partie ses forfaits dès
cette vie, par les maux qui assaillirent sa vieillesse. Renfermé
au château du Plessis-les-Tours, inaccessible à ses sujets, dévoré
d'ennui, d'inquiétudes, de remords et de craintes, il n'offrait plus
aux yeux de ses gardes que le spectacle d'un spectre ambulant. La
terreur de la mort le poursuivait sans cesse, et pour ranimer les
restes de sa vie presque éteinte, il s'abreuvait du sang qu'on tirait
à des enfans, dans la fausse espérance de corriger l'âcreté du sien.
Tel est, en raccourci, le tableau des crimes de ce monarque qui, le
premier des rois de France, prit toujours le nom de très-chrétien, et
qui appelait la sainte Vierge sa PETITE MAITRESSE, sa GRANDE AMIE.
LE CARDINAL DE BALUE.
On vient de voir que Louis XI choisissait presque toujours ses
ministres et ses plus intimes confidens parmi les hommes de la plus
basse extraction. Un des favoris de ce monarque, très-digne valet
d'un tel maître, fut Jean Balue, fils d'un pauvre meunier du Poitou.
Dévoré d'ambition, d'un caractère bas et rampant, Jean Balue avait
embrassé l'état ecclésiastique comme étant le moyen le plus sûr de
s'insinuer auprès des grands, et de parvenir plus tôt aux honneurs et
à la fortune.
Il s'était attaché pendant quelque temps à Juvénal des Ursins,
évêque de Poitiers, qui l'avait fait son exécuteur testamentaire,
et dont il trouva le moyen de s'approprier une grande partie de
la succession. Jean Balue, après cette première forfaiture, vint
à Angers, trouver Jean de Beauvau, qui en était évêque. Celui-ci,
trompé par les manières insinuantes et par le langage patelin de
Balue, le prit en affection, le nomma son grand-vicaire, et lui
donna un canonicat dans son église. L'extérieur modeste et simple de
ce tartufe en imposait à tout le monde. Il capta la bienveillance
de Charles de Melun, grand-maître de France, qui, trompé comme les
autres, le présenta au roi Louis XI, comme un sujet d'un mérite
distingué, et capable de servir utilement l'état.
Par analogie de caractère, Jean Balue plut au monarque, qui
bientôt le fit son aumônier, le gratifia de plusieurs riches
abbayes, le nomma ensuite évêque d'Évreux, puis enfin le fit son
premier ministre, et le chargea de la distribution des bénéfices
ecclésiastiques.
Si, du point où il était parvenu, Balue avait voulu regarder en
arrière, et considérer celui d'où il était parti, il aurait pu se
croire arrivé au faîte des grandeurs. Mais son insatiable ambition
était loin d'être satisfaite; il était devenu l'égal de ceux qui
l'avaient protégé, et il ne voulait point d'égaux; la vue de ses
protecteurs était un affront pour cet homme pervers; il résolut de
les perdre.
Jean de Beauvau, son bienfaiteur, appartenait à l'illustre maison
d'Anjou; et à ce titre il était suspect à Louis XI. Balue n'eut
pas de peine à persuader à ce prince soupçonneux que Beauvau avait
conspiré contre lui. Par ses accusations, il parvint à faire déposer
ce prélat, et s'empara de son évêché d'Angers, dont le séjour était
plus à sa convenance que celui d'Évreux.
Son ingratitude infernale ne s'en tint pas là; le grand-maître,
Charles de Melun, qui l'avait introduit à la cour, devait aussi
éprouver sa reconnaissance. Balue lui fit perdre la confiance du
monarque, l'accusa d'avoir entretenu des liaisons secrètes avec
le duc de Bretagne, et à force d'intrigues, de mensonges et de
perfidies, il parvint à faire monter sur l'échafaud, et à faire
tomber sous la hache du bourreau la tête de l'homme qui avait le plus
contribué à son élévation.
Louis XI, qui ne savait rien refuser à ce scélérat mitré, avait
demandé et obtenu pour lui, quoique avec peine, le chapeau de
cardinal. Cette nouvelle dignité augmenta encore sa faveur et son
insolence; rien ne pouvait plus augmenter son audace. Seul, il
voulait gouverner le monarque et son royaume; il se trouvait aux
revues des troupes, en faisait dresser les contrôles sous ses yeux,
et payait les soldats lui-même. Malgré le mécontentement général, sa
faveur fut longue; mais enfin Louis XI, qui, tôt ou tard, finissait
par soupçonner tout ce qui l'approchait, lui retira sa confiance.
Le cardinal, irrité, se ligua avec les ennemis de son prince,
principalement avec le duc de Bourgogne. Le but de ses intrigues
était d'arrêter le roi et son frère, le duc de Guyenne, à Péronne;
le duc de Bourgogne espérait, par là, se faire roi, et le cardinal
pape. Ce projet audacieux fut découvert; les lettres de Balue ayant
été interceptées, son crime fut avéré: on l'arrêta; tout autre que
lui, aux yeux de Louis XI, eût mérité mille fois la mort; mais, par
une sorte de courtoisie que les plus grands malfaiteurs observent
souvent entre eux, le roi fit commuer la peine en celle d'une prison
perpétuelle.
Le cardinal Balue fut enfermé dans le château d'Angers, dans une
de ces cages dont nous avons déjà parlé, et dont l'invention lui
appartenait. Celle de Balue existe encore, et mérite d'être conservée
comme un des monumens du règne de Louis XI. Jean Balue resta onze
ans renfermé dans cette cage, et n'en sortit, au bout de ce temps,
que par les instances et les sollicitations réitérées du pape, qui
le réclamait comme membre du sacré collége. Ainsi, tandis que tant
d'innocentes victimes de l'arbitraire périssaient dans ce supplice
d'invention satanique, un homme qui ne reconnaissait ni souverain,
ni patrie, ni religion; un homme qui était le type de la trahison et
de la perfidie; qui ne s'était élevé aux honneurs que par les degrés
du crime, qui avait dépouillé l'un de ses bienfaiteurs, et fait
couler le sang de l'autre, obtint grâce, recouvra sa liberté, et alla
intriguer à Rome, où il obtint des dignités et des biens qu'il ne
méritait pas. Il mourut à Ancône, en 1491. Sa vie, comme on le voit,
était un appendice obligé du récit des crimes de son maître Louis XI.
HISTOIRE DE LA COMTESSE DE CHATEAUBRIANT, JUGÉE ET CONDAMNÉE A MORT
PAR SON MARI.
Cette histoire, dont la catastrophe ressemble beaucoup à la scène
horrible qui forme le dénoûment de celle de Gabrielle de Vergy, est
encore un triste monument de la jalousie et de la vengeance.
Mademoiselle de Foix, fille de la célèbre maison de ce nom, et
sœur du fameux Lautrec, était d'une beauté accomplie; son esprit
facile et délicat avait une tournure sérieuse et mélancolique. Dès
l'âge de douze ans, elle fut recherchée en mariage par le comte de
Châteaubriant, de la maison de Laval, qui la demanda à sa famille, et
l'obtint.
En consentant à cette union, la jeune comtesse obéit à sa famille,
mais non à son cœur. Elle n'éprouvait aucun penchant pour son mari.
Celui-ci était bizarre et jaloux; dès qu'il fut en possession de
sa jeune épouse, la regardant comme un trésor qu'on pouvait lui
enlever, il s'enferma avec elle dans son château, en Bretagne. Il eut
d'elle une fille qui ne fit que redoubler sa passion jalouse et sa
surveillance tyrannique.
Un procès l'appela à la cour chevaleresque et galante de François
Ier. Ce monarque, adorateur idolâtre de la beauté, réunissait à
sa cour les femmes les plus remarquables par leurs attraits. Il
invita le comte de Châteaubriant à y présenter la sienne, qu'il
savait devoir en être un des plus beaux ornemens. Le comte, dont la
prévoyante jalousie avait pressenti cette invitation, avait exigé de
la comtesse qu'elle ne viendrait point à la cour, quelque instance
qu'il lui fît, à moins qu'il ne lui envoyât un petit bracelet
qu'elle lui avait fait de ses cheveux blonds. Il promit au roi qu'il
manderait à sa femme de venir, mais qu'il n'espérait pas réussir,
parce qu'elle haïssait le grand monde et chérissait la solitude.
Plusieurs seigneurs, pour faire leur cour au roi, se liguèrent
contre le comte, pour le déterminer à prendre les mesures propres à
satisfaire le désir du monarque. Lautrec souhaitait ardemment voir
sa sœur; il entretenait une liaison galante avec une demoiselle
charmante qui vivait auprès de la comtesse, et lui servait
d'intendante et de compagnie. Cette demoiselle apprit à Lautrec la
convention faite entre la comtesse et son mari, et lui envoya en même
temps un bracelet qu'elle avait fait des cheveux de sa maîtresse,
pareil à celui que le comte avait entre les mains. Lautrec n'eut pas
plus tôt le secret du comte, qu'il en fit part au roi, qui engagea
les seigneurs qui devaient agir auprès du comte à lui demander une
lettre pour sa femme, où il lui ordonnerait de venir à la cour.
Le comte, ne pouvant soupçonner le piége qui lui était tendu, fit
ce qu'on lui demanda. Mais quelle fut sa surprise, lorsque, peu
de jours après, la comtesse de Châteaubriant parut devant lui. Sa
colère fut d'abord sur le point d'éclater; mais Lautrec prévint cet
orage en confessant au comte la supercherie dont on avait usé à son
égard. Le comte fut convaincu que sa femme avait été surprise; mais
cette croyance ne le rassura pas sur les craintes que lui inspirait
l'air de la cour. Un noir chagrin s'empara de lui; il regarda
comme inévitable, comme certain, le malheur qu'il avait toujours
redouté; et, de désespoir, il se retira brusquement dans son château,
abandonnant son procès et sa femme.
Alors le roi, de qui le cœur avait été profondément touché des
charmes de la comtesse, mit tout en œuvre pour réussir à faire
partager le violent amour qu'il éprouvait. La comtesse était naïve
comme une recluse qui n'a jamais vu le monde; son amour-propre
était flatté des hommages que toute la cour lui rendait: elle ne se
dissimulait pas les séductions, les périls qui l'entouraient, mais
elle avait la fausse confiance que sa vertu la ferait triompher de
tout: elle s'abusait cruellement elle-même. D'un autre côté, son
ambitieuse confidente travaillait à la pousser dans l'abîme, en lui
mettant incessamment sous les yeux la fortune qui venait s'offrir à
elle.
Le roi éprouva d'abord les rigueurs de la comtesse; mais, loin de
se rebuter, il dispensa des grâces à ses trois frères, qu'il mit
au niveau des plus grands seigneurs de France, et lui fit gagner à
elle-même le grand procès peut-être injuste qui avait attiré son mari
à la cour, et sur lequel reposait toute sa fortune.