puissantes sous lesquelles gémissait la France. Le trône était
sans force, sans appui; la nation abattue, courbée sous le poids
d'une affreuse misère. Le duc de Bourgogne, qui briguait en secret
l'autorité suprême, crut les circonstances propices à son usurpation;
traînant à sa suite un ramas de séditieux et une soldatesque souillée
des plus infâmes brigandages, il entretenait toujours allumés les
brandons de la discorde.
Cependant Tannegui du Châtel, lors de la dernière invasion des
Bourguignons dans Paris, avait sauvé le dauphin, en l'enveloppant
dans son manteau, et l'avait conduit à Melun.
Soit dégoût, soit repentir, soit dissimulation, le duc de Bourgogne
parut fatigué de ses excès; il témoigna le désir de s'entretenir
avec le dauphin (depuis Charles VII), et de tenter un accommodement.
Le dauphin y consentit: on construisit pour cette entrevue une
cabane sur le pont de Montereau. Agité sans doute par un funeste
pressentiment, le duc de Bourgogne hésita un moment: il se présenta
enfin sur le pont avec dix de ses chevaliers, comme on en était
convenu. Mais à peine y était-il arrivé qu'il tomba sous le fer
des assassins. Suivant Voltaire, le coup fut porté par Tannegui du
Châtel, aux yeux même du dauphin. «Ainsi, ajoute-t-il, le meurtre du
duc d'Orléans fut vengé par un autre meurtre, d'autant plus odieux
que l'assassinat était joint à la violation de la foi publique.»
Cependant on accusa le dauphin d'avoir ordonné ce meurtre. La reine
Isabeau, mère du jeune prince, pleura la mort du duc de Bourgogne
son complice, et traita son fils d'assassin: elle ajouta à tous ses
crimes le trait de la plus exécrable des trahisons, elle appela les
Anglais dans Paris, et donna la couronne de France à leur roi Henri V.
Philippe, fils de Jean-sans-Peur, fit demander solennellement
justice de l'assassinat de son père. Le parlement s'assembla,
l'avocat-général prit des conclusions contre l'héritier de la
couronne, comme s'il parlait contre un assassin vulgaire. Il fit
citer le dauphin à la table de marbre, et le condamna par contumace.
Sa sentence portait la peine de mort contre lui, et déliait les
Français de toute obéissance et fidélité à son égard.
On sait que ce prince, grâce à l'héroïque Jeanne d'Arc, recouvra sa
couronne, et repoussa les Anglais.
Quelques historiens croient que le dauphin était innocent, non
seulement de l'assassinat prémédité, mais même du meurtre du duc
Jean. Il est croyable, suivant eux, qu'il n'y eut rien de prémédité
dans cet assassinat, qui n'eut pour cause que l'imprudente trahison
du duc de Bourgogne, qui voulait profiter de la faiblesse du dauphin
pour le forcer de le suivre, et la haine violente que lui portaient
d'anciens serviteurs du duc d'Orléans, qui saisirent ce prétexte pour
le tuer.
Ce duc de Bourgogne, d'odieuse mémoire, était le fils de Philippe,
qui avait mérité, à l'âge de quatorze ans, le surnom de _Hardi_,
pour la valeur qu'il avait montrée à la bataille de Poitiers. «Mais
je ne conçois pas, dit Saint-Foix, pourquoi l'on donna le surnom
de Jean-sans-Peur au duc de Bourgogne son fils, dont le cœur,
inaccessible aux remords, était sans cesse agité par la crainte
qu'on attentât sur sa vie. Après l'assassinat du duc d'Orléans,
il fit bâtir à son hôtel de Bourgogne une tour, et dans cette tour
une chambre sans fenêtre, et dont la porte était très-basse; il la
fermait le soir et l'ouvrait le matin, avec toutes les précautions
que la frayeur inspire aux scélérats. Il ne se familiarisait qu'avec
les bouchers; le bourreau était un de ses courtisans, allait à son
lever, et lui touchait dans la main. Les massacres que cet indigne
prince fit commettre dans Paris, ses trahisons envers la France, et
ses liaisons avec l'Anglais, rendront à jamais sa mémoire exécrable.»
DUEL DU CHEVALIER CLARY.
Le sire de Clary, au quatorzième siècle, faillit monter sur
l'échafaud, pour avoir fait preuve de bravoure contre un Anglais sans
l'autorisation du roi.
Pierre de Courtenay, chevalier anglais, était venu à Paris
pour défier, à la lance et à l'épée, Guy de La Trémouille,
porte-oriflamme, qui passait pour un des hommes de France des plus
braves et des plus adroits. Lorsqu'ils eurent rompu plusieurs lances
l'un contre l'autre, en présence de toute la cour, le roi ne voulut
pas permettre qu'ils se battissent à l'épée, puisqu'il n'y avait
entre eux qu'une émulation de gloire, et qu'aucun sujet de querelle
ne leur avait mis les armes à la main. Courtenay, en s'en retournant,
passa chez la comtesse de Saint-Pol, sœur du roi d'Angleterre; il
y répéta plusieurs fois qu'aucun Français n'avait osé _s'éprouver_
contre lui. «Le sire de Clary, dit la _Chronique de Saint-Denis_,
crut qu'il était de son honneur de faire sa querelle de l'injure que
ce bravache faisait à sa nation, et lui proposa, du consentement
même de la comtesse, le champ clos pour le lendemain, et s'y porta
si vaillamment, qu'il le mit hors de combat tout chargé de coups.»
«Il n'y a personne, ajoute la _Chronique_, qui n'estime cette action
digne d'un parfait chevalier, et qui ne demeure d'accord qu'il
châtia justement l'orgueil de cet Anglais; mais les jugemens de la
cour ne s'accordent pas toujours avec le mérite des personnes; il y
a des intérêts particuliers qui en décident tout autrement que le
public. Le duc de Bourgogne, qui enviait au sire de Clary la gloire
qu'il avait enlevée à La Trémouille, son favori, changea l'espèce de
l'affaire; il dit que c'était un crime impardonnable à un particulier
d'avoir osé _prendre une journée_ sans la permission du roi, et le
fit poursuivre avec tant de rigueur, que ce brave chevalier fut
long-temps en peine; et je l'ai vu chercher sa sûreté tantôt de çà,
tantôt de là, de crainte que ce qu'il n'avait entrepris que pour la
gloire de l'état ne fût expié dans son sang, comme s'il avait trahi
la patrie.»
La sœur de Guillaume Fouquet, écuyer de la reine Isabeau de Bavière,
osa faire mettre sur sa maison, à la gloire du sire de Clary, son
parent, un monument de deux pieds en carré, où l'on avait gravé
différentes figures; les principales étaient celles d'un homme
renversé de cheval, et d'un autre à qui une dame mettait sur la tête
_un chapeau de roses_. On lisait au haut ces mots: _Au vaillant
Clary_; et au bas: _En dépit de l'envie_. Ce monument subsista
long-temps sur la porte de la maison qui fait le coin de la rue
Zacharie et de la rue Saint-Severin.
PROCÈS INIQUE DE JACQUES CŒUR.
Jacques Cœur, fils d'un négociant de Bourges, fut d'abord maître des
monnaies de cette ville; il devint ensuite argentier du roi Charles
VII, c'est-à-dire trésorier de l'épargne.
Cet habile homme servit aussi bien le roi dans les finances que les
Dunois, les Lahire, et les Saintrailles, par les armes. Il prêta deux
cent mille écus d'or à Charles VII pour entreprendre la conquête de
la Normandie, que ce monarque n'aurait jamais reprise sans le secours
de Jacques Cœur.
Il avait établi le plus grand commerce qu'aucun particulier ait
jamais embrassé; son négoce s'étendait dans toutes les parties du
monde, en Orient avec les Turcs et les Persans, en Afrique avec les
Sarrasins. Ses vaisseaux sillonnaient les mers dans tous les sens;
trois cents facteurs, établis en divers lieux, recevaient ses envois
et ses commandes, et le secondaient dans ses opérations immenses. Il
n'y eut, depuis lui, que le seul Cosme de Médicis qui l'égalât.
Ce grand citoyen, par ses travaux, soutenait la gloire du trône, et
préparait la prospérité du pays. Mais les immenses richesses qu'il
avait acquises excitaient l'envie d'un grand nombre de courtisans
qu'importunait aussi le crédit dont Jacques Cœur jouissait auprès du
roi.
Charles VII l'ayant choisi, en 1448, pour faire partie des
ambassadeurs envoyés à Lausanne pour terminer le schisme de Félix
V, ses ennemis profitèrent de cette absence pour le perdre. Le roi,
aussi lâchement ingrat à l'égard de Jacques Cœur, qu'il l'avait été
pour Jeanne d'Arc, prêta l'oreille aux accusations dirigées contre
cet illustre citoyen, et l'abandonna à l'avidité des courtisans qui
voulaient se partager ses dépouilles.
Au retour de son ambassade, il fut mis en prison. Le parlement lui
fit son procès, et le condamna à l'amende honorable, et à payer
quatre cent mille écus, indépendamment de la confiscation de ses
biens et du bannissement perpétuel. On l'accusa de concussion; on
osa même lui attribuer la mort d'Agnès Sorel, qui, disait-on, avait
été empoisonnée. Mais on ne put rien prouver contre lui, sinon qu'il
avait fait rendre à un Turc un esclave chrétien, lequel avait quitté
et trahi son maître, et qu'il avait fait vendre des armes au soudan
d'Égypte. Ce fut sur ces deux actions, dont l'une était permise et
l'autre vertueuse, que les juges prononcèrent sa condamnation.
Jacques Cœur trouva dans ses commis une droiture et une
reconnaissance qui font l'éloge de son caractère, et qui furent pour
lui un dédommagement des persécutions intéressées des courtisans, et
de l'injuste oubli de son roi. Ils se cotisèrent presque tous pour
l'aider dans sa disgrâce. L'un d'entre eux, nommé Jean de Village,
qui avait épousé sa nièce, l'enleva du couvent des cordeliers de
Beaucaire, où il avait été transporté de Poitiers, et lui facilita
les moyens de se sauver à Rome. Le pape Calixte III, qui connaissait
son rare mérite, lui ayant donné le commandement d'une partie de la
flotte qu'il avait armée contre les Turcs, Jacques Cœur mourut en
arrivant à l'île de Chio, sur la fin de l'année 1456. Dans la suite
une partie de ses biens fut restituée à ses enfans.
«Je ne pense point, dit Pasquier, que la France ait jamais porté
homme qui, par son industrie, sans faveur particulière du prince,
soit parvenu à de si grands biens comme Jacques Cœur. Il était roi,
monarque, empereur en sa qualité..... Or, quant à son procès, si les
juges n'y eussent passé, je dirais presque que c'était une calomnie;
mais je ne mentirai point quand je dirai que la jalousie des grands
qui étaient près de Charles septième, lui trama cette tragédie.»
PROCÈS DE JEANNE D'ARC.
Notre intention n'est pas de retracer ici les circonstances
merveilleuses de la vie de cette illustre héroïne. Il nous faudrait
rapporter tous les faits qui se rattachent à cette époque de notre
histoire. Il nous suffira de dire que Jeanne, bergère de Vaucouleurs,
étant à garder ses moutons, fut saisie d'un enthousiasme surnaturel,
vint combattre sous la bannière de Charles VII, et sauva la France,
tombée presque tout entière au pouvoir des Anglais.
Beaucoup d'esprits sceptiques se refusent à croire aux choses
prodigieuses accomplies par l'intervention de cette fille sublime.
Cela ne doit pas étonner par le temps qui court; nous sommes
habitués depuis notre enfance à douter de tout, à mettre tout en
question. Pour nous, plus de certitude en rien, plus de croyance,
plus de foi, excepté pour les formules mathématiques. Certes, les
auteurs de l'Encyclopédie sont à l'abri du reproche de crédulité, et
cependant nous trouvons dans leur ouvrage cet aveu bien remarquable:
«Ce que nous avons rapporté de Jeanne d'Arc, disent-ils, et des
résultats de son procès, combiné avec le récit des historiens, se
sent sûrement beaucoup de l'enthousiasme qu'inspira cette fille
singulière. La philosophie peut en retrancher ce qu'elle voudra.....
Cet instrument fut du moins bien actif et bien efficace: peut-être en
tout ce phénomène historique est-il inexplicable. La condition, le
sexe, l'âge, les vertus, la piété, la valeur, l'humanité, la bonne
conduite, les succès de ce vengeur inattendu de Charles VII, offrent
un ensemble où le merveilleux domine, quelque effort que l'on fasse
pour l'écarter ou l'affaiblir.»
Après qu'elle eut repoussé les Anglais et assuré la couronne sur
le front du jeune roi de France, Jeanne voulait retourner dans le
village qui avait vu croître son enfance: elle semblait tourmentée
par un secret pressentiment de son tragique avenir: «_Ma mission est
terminée, disait-elle; plût à Dieu que j'eusse la liberté de renoncer
aux armes et de me retirer auprès de mes parens, pour les servir et
garder leurs troupeaux avec ma sœur et mon frère!»_
«On trouve dans le caractère de Jeanne d'Arc, dit M. de
Chateaubriand, la naïveté de la paysanne, la faiblesse de la femme,
l'inspiration de la sainte, le courage de l'héroïne.
«Lorsqu'elle eut conduit Charles VII à Reims et l'eut fait sacrer,
elle voulut retourner garder les troupeaux de son père; on la retint:
elle tomba aux mains des Bourguignons, dans une sortie vigoureuse
qu'elle fit à la tête de la garnison de Compiègne. Le duc de Bedfort
ordonna de chanter un _Te Deum_, et crut que la France entière était
à lui. Les Bourguignons vendirent la pucelle aux Anglais pour une
somme de dix mille francs. Elle fut transportée à Rouen dans une
cage de fer, et emprisonnée dans la grosse tour du château. Son
procès commença: l'évêque de Beauvais et un chanoine de Beauvais
conduisirent la procédure. _Cette fille si simple_, disent les
historiens, _que tout au plus savait-elle son Pater et son Ave, ne se
troubla pas un instant, et fit des réponses sublimes_. Condamnée à
être brûlée vive comme sorcière, la sentence fut exécutée le 30 mai
1431.
«Un bûcher avait été élevé sur la place du Vieux-Marché à Rouen,
en face de deux échafauds où se tenaient des juges séculiers et
ecclésiastiques, ou plutôt les assassins dans les deux lois. Jeanne
était vêtue d'un habit de femme, coiffée d'une mitre où étaient
ces mots: _Apostate, relapse, idolâtre, hérétique_. Jeanne n'avait
pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la
soutenaient; elle était garottée: les Anglais avaient fait lier par
leurs bourreaux ces mains que n'avaient pu enchaîner leurs soldats.
«Jeanne prononça à genoux une courte prière, se recommanda à Dieu,
à la pitié des assistans, et parla généreusement de son roi qui
l'oubliait. Les juges, le peuple, le bourreau, et jusqu'à l'évêque de
Beauvais, pleuraient.
«La condamnée demanda un crucifix; un Anglais rompit un bâton dont
il fit une croix: Jeanne la prit comme elle put, la baisa, la pressa
contre son sein, et monta sur le bûcher: Bayard voulut expirer penché
sur le pommeau de son épée, qui formait une croix de fer.
«Le second confesseur de la pucelle rachetait par ses vertus
l'infamie du premier; il était auprès de sa pénitente. Comme on avait
voulu la donner en spectacle au peuple, le bûcher était très-élevé,
ce qui rendit le supplice plus douloureux et plus long. Lorsque
Jeanne sentit que la flamme l'allait atteindre, elle invita le frère
Martin à se retirer avec un autre religieux, son assistant. La
douleur arracha quelques cris à cette pauvre et glorieuse fille. Les
Anglais étaient rassurés; ils n'entendaient plus cette voix que sur
le champ des martyrs. Le dernier mot que Jeanne prononça au milieu
des flammes fut _Jésus_, nom du consolateur des affligés et du Dieu
de la patrie.
«Quand on présuma que la pucelle avait expiré, on écarta les tisons
ardens afin que chacun la vît: tout était consumé hors le cœur qui
se trouva entier.»
Le procès de cette femme à jamais célèbre offrit une foule de
particularités qui tournent à sa gloire aussi bien qu'à la honte de
ses juges. On ne peut se faire une idée des questions insidieuses,
des menaces, des mensonges, des faux matériels qui furent mis en
usage pour donner à son innocence toutes les couleurs du crime;
mais l'énergie, la justesse et la dignité des réponses de l'accusée
confondirent plus d'une fois ses accusateurs. Elle subit plusieurs
interrogatoires où elle montra un courage inébranlable, joint à la
plus touchante douleur. Elle se soumit à l'examen des matrones pour
qu'on n'eût point à douter de sa virginité; mais le rapport de ces
femmes lui ayant été favorable, on se garda bien d'en faire mention
au procès, parce qu'il eût anéanti le principal chef d'accusation,
celui de magie et de sorcellerie.
Bien loin de nier qu'elle eût fait des prédictions, elle dit à ses
juges qu'avant sept ans les Anglais ne posséderaient plus rien en
France. Dans le cours de cette infâme procédure, Jeanne en appela au
jugement du pape. Mais Cauchon, évêque de Beauvais, qui joua le rôle
le plus odieux dans toute cette affaire, fit supprimer cette demande
au procès-verbal; sur quoi Jeanne lui dit: _Vous ne voulez écrire que
ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas faire mention de ce qui
est pour moi._ Interrogée pourquoi elle avait osé assister au sacre
de Charles avec son étendard, elle répondit: _Il est juste que qui a
eu part au travail, en ait à l'honneur._ Réponse digne d'une mémoire
éternelle, selon l'expression même de Voltaire.
Lorsqu'on lui signifia sa sentence de mort, elle fondit en larmes,
et s'écria: _J'en appelle à Dieu, le grand juge des grands torts et
ingravances qu'on me fait._
Le croira-t-on? Charles VII, qui lui devait la conquête de ses états
et la conservation de sa couronne, ne fit rien pour venger la mort
de cette héroïne. En 1455, on s'adressa au saint-siége pour la
révision du procès de cette grande victime, et son innocence fut
facilement constatée. Le pape Calixte III réhabilita sa mémoire, et
la déclara martyre de sa religion, de sa patrie et de son roi.
On conserve encore à Domremy la chaumière des parens de Jeanne d'Arc.
Des Anglais avaient voulu l'acquérir pour la faire transporter dans
leur île, mais le propriétaire, quoique très-pauvre, repoussa leurs
offres qui auraient pu l'enrichir, et aima mieux conserver à son pays
ce monument de sa vieille gloire.
RÉPARATION D'UN MEURTRE COMMIS DANS LE COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS
DE PARIS.
C'est avec raison que l'on a dit que les monumens des arts sont les
conservateurs les plus curieux des faits historiques, des mœurs et
des coutumes des peuples. On voyait, avant la destruction de l'église
des Augustins de Paris, au coin de la rue et du quai du même nom, un
bas-relief gothique dont les figures représentaient une satisfaction
publique qui fut faite à la justice, aux Augustins et à l'Université,
pour réparation d'un crime commis sur la personne de deux religieux
dans l'intérieur de ce couvent.
En 1440, Jean Boyard, Colin Feucher et Arnoult Pasquier, tous
trois sergens à verge, accompagnés de Gilet Rolant, meunier, et de
Guillaume de Besançon, faiseur de cadrans, entrèrent dans le couvent
des Augustins sous le prétexte de quelque exploit. Leur véritable
motif était de tirer vengeance d'un affront que le père Nicolas
Aimeri, maître de théologie, avait fait à l'un d'entre eux. Ils
s'emparèrent violemment de la personne de ce religieux, et voulurent
l'entraîner hors du couvent: le religieux opposa une vive résistance,
ce qui occasionna un grand tumulte; d'autres augustins accoururent en
foule pour défendre leur confrère; et dans la mêlée, Pierre Gougis,
religieux de la maison, fut tué par un des huissiers.
Les augustins portèrent aussitôt leur plainte de cet attentat;
le recteur de l'Université et le procureur du roi au Châtelet se
joignirent à eux.
Le prevôt de Paris, faisant droit à ces plaintes, rendit sa sentence
le 13 septembre, de la même année, par laquelle les huissiers
furent condamnés à aller en chemise, sans chaperon, nu-jambes et
nu-pieds, tenant chacun en sa main une torche ardente du poids de
quatre livres, faire amende honorable au Châtelet, en présence du
procureur du roi; à aller faire également amende honorable au lieu où
la violence et le meurtre avaient été commis; et pareille cérémonie
à la place Maubert ou en un autre lieu désigné par l'Université.
De plus, ils furent condamnés à faire élever une croix de pierre
de taille près du lieu où le meurtre avait eu lieu, avec images,
c'est-à-dire bas-reliefs représentant ladite réparation; en outre,
tous leurs biens, meubles et immeubles furent confisqués au profit du
roi, avec injonction de prélever sur eux une somme de mille livres
parisis pour être employée en messes, prières et oraisons pour l'âme
du défunt, et une somme semblable pour être appliquée au profit du
religieux Nicolas Aimeri, de l'Université, du prieur et des religieux
augustins, et de ceux qui avaient poursuivi les susdites réparations.
Enfin, par la même sentence, les coupables furent bannis du royaume
de France à perpétuité.
CRIMES ET PUNITION DU MARÉCHAL DE RETZ.
Les cruautés commises au nom de la religion et de la politique ne
sont que trop communes dans les histoires de toutes les nations.
Souvent elles tiennent si étroitement à l'esprit des temps, elles
comptent de si nombreux complices, qu'elles n'offrent aucun des
caractères qui distinguent les crimes isolés. Elles n'en feront pas
moins partie du cadre que nous nous sommes tracé. Déjà plusieurs
traits de ce genre ont passé sous les yeux du lecteur. Mais des
sacrifices de victimes humaines, faits en l'honneur du démon, pour
en obtenir des richesses, quoique marqués du signe d'une crédule
superstition, méritent d'être signalés à part comme de tristes
preuves des atrocités auxquelles peuvent pousser l'intérêt et la
cupidité.
Gilles de Laval, seigneur de Retz et d'un grand nombre d'autres
terres et seigneuries, tant en Anjou qu'en Bretagne, était maréchal
de France sous le règne de Charles VII, dans la première partie du
quinzième siècle. Il était un des plus riches seigneurs du royaume;
mais ayant eu le malheur de perdre son père à l'âge de vingt ans,
et se trouvant, si jeune encore, maître d'une aussi grande fortune,
il fut bientôt entouré d'une foule de flatteurs, de parasites, qui
excitèrent son goût naturel pour le faste et les dépenses excessives
ou même ridicules. Rien n'égalait la magnificence de sa maison, qui
était composée de plus de deux cents hommes à cheval, non compris sa
chapelle, dont il avait décoré le premier aumônier du titre d'évêque.
Les villes d'Angers et d'Orléans furent plus particulièrement témoins
de ses prodigalités et de ses folies. Les jours de grandes fêtes,
telles que l'Ascension et la Pentecôte, il faisait jouer des mystères
sur des théâtres élevés à ses frais sur les places publiques, et
ses gens distribuaient en abondance aux spectateurs toutes sortes de
rafraîchissemens. Mais ses revenus, quoique très-considérables, ne
pouvant néanmoins suffire à tant de dépenses, il fallut emprunter
d'abord, et ensuite vendre les châtellenies, les baronnies, pour
rembourser les prêteurs.
Ainsi toutes ces belles et grandes propriétés furent dissipées en
peu de temps. Gilles de Laval, se voyant ruiné et ne voulant rien
retrancher de ses folles dépenses, se livra à des charlatans qui lui
promettaient les moyens de trouver des trésors, et par conséquent de
recouvrer sa fortune. Il s'adonna à ce qu'on appelait alors la magie.
Un médecin poitevin et un Florentin, nommé Prelati, qui prétendaient
avoir commerce avec le diable, se chargèrent de l'endoctriner: ils
lui firent avoir des visions; mais on découvrit par la suite que ces
visions étaient un jeu de ces empiriques. On ajoute qu'il signa de
son sang une promesse au démon de lui livrer tout ce qu'il exigerait,
excepté sa vie et son âme. Il n'exécuta que trop fidèlement sa
promesse. Les deux charlatans qui avaient entrepris de l'exploiter,
n'avaient qu'à lui demander, au nom du diable, une certaine quantité
de sang humain: aussitôt il faisait enlever et renfermer dans les
châteaux de Machecoul et de Chantocé les plus jolis enfans des deux
sexes, pour les faire mourir dans d'horribles tourmens, et faire
servir leur sang aux évocations et autres opérations alchimiques
et magiques. On répugne à rapporter les détails des sacrifices
abominables qu'il fit à la prétendue divinité infernale avec laquelle
il avait fait pacte. Cet homme féroce et crédule avait recours à
plusieurs préservatifs lorsqu'il s'exposait aux apparitions du
démon, préparées par les intrigans qui se jouaient de lui. Tantôt il
récitait une prière à la Vierge, ou faisait le signe de la croix;
il avait aussi l'intention secrète de se convertir et d'aller à la
Terre-Sainte; mais ce qui est le plus caractéristique pour l'époque,
c'est qu'il traitait quelquefois les diables de _vilains_, croyant
ainsi placer un homme de grande qualité comme lui au-dessus de leurs
atteintes. Il avait en outre un préservatif plus puissant que tous
les autres, c'est qu'il tenait son épée en main, et les diables
savaient qu'il la maniait avec autant d'habileté que de vigueur.